CHAPITRE XI
Les « Paradis » et « Samson » ne sont que l’expression poétique du Miltonisme exposé dans la doctrine chrétienne.
Quelles que soient les dates de composition du Paradis Perdu et de la Doctrine Chrétienne, que l’une vienne avant l’autre ou inversement, cela importe peu. Au point de vue qui nous occupe ici les « Paradis » complètent la Doctrine et sont l'expression poétique d’une théologie exposée ailleurs en phraséologie didactique ; et si nous les examinons à la lumière de la doctrine, nous verrons que poèines et traité ne sont que l'expression dédoublée, et par conséquent renforcée, d’un système de pensées qui avait pris pour croître en l'esprit de Milton, la plus grande partie de sa vie.
Les licences permises à l'imagination des poètes, les remplissages et les inventions voilent en plus d’un endroit la théologie des « Paradis ». Dans le Paradis Perdu, la plus grande partie de l'action est invention pure. La Bible ne dit pas que Satan se révolta contre
le Père à cause de l'élévation du Fils; elle ne le montre
pas, lui et les mauvais anges, changés en serpents après la tentation d'Adam ; elie ne dit rien des intentions que Milton prête à Êve de se suicider et de finir ainsi les souffrances des races à venir ; elle ne nous peint pas Michel habillé en général romain. Mais lire les « Paradis », c’est éclairer à la fois le fond et les détails de la Doctrine Chrétienne. Si Milton est orthodoxe, il l’est dans les trois ouvrages ; et s’il se trompe, il erre dans les poèmes aussi bien que dans les traités. Il importe de bien préciser ce fait capital. C’est pour l'avoir négligé que tant de commentateurs ont écrit tant de pages inutiles sur le Paradis Perdu, sur ses soi-disant problèmes et sur sa théologie incompréhensible. Les « Paradis » n’ont rien de mystérieux. Mais ils font partie intégrante d’un tout quil faut comprendre avant de s'attaquer à leur grandiloquent langage. Nous connaissons l'esprit de ce tout; notre tâche ne consistera donc qu’à signaler le plus succinctement possible les relations étroites entre la Doctrine et le Paradis Perdu. Car ce serait peine perdue de vouloir découvrir dans le poème anglais quelque opinion qui n'ait pas été déjà relevée dans le traité latin.
Comme celui de la Doctrine, le Dieu du Paradis Perdu a tous les attributs anthropomorphistes dont Milton aime à le revêtir. Mais il a aussi toute sa majesté hébraïque, C’est le «tout-puissant » dont procèdent toutes
choses, et à qui tout retourne (1). C’est lui qui fait que l'abîme est sans fin, parce que c’est lui qui remplit l'Infinitude. Il est lumière (2), il voit tout d’un seul coup d’œil(3), il règne seul au Ciel (4), et sa présenta tion reste ainsi dans l'esprit du poète à la fois fiction facile et vérité scripturale. Passons-nous à la conception poétique du Fils dau Dieu ? C’est encore celle de la Doctrine. Christ n’est en aucun sens le Dieu Suprême. Sa nature et son pouvoir sont divins, mais la nature est donnée et le pouvoir est délégué (5). Le Fils n’est ni coéternel, ni coessentiel, ni coégal. Parlant de luimême au Père, il le reconnaît (6). Dans le poème aussi bien que dans le traité, Milton est arien convaincu; il n'a pas dramatisé le Ciel en séparant le Fils du Père, car pour lui le Père et le Fils étaient deux personnes séparées. Que, dans l'exposé de (1) « O Adam, one Almighty is, from whom All things proceed, and up to Him return If not depraved from good »..,., (V. 469.)
« Boundless the deep because I AM who fill Infinitude. » (VII 168.)
(2) « God is Light. » (III. 3.)
(3) (His) « eye views all things at one view. » (II. 190.) (4) «Solereigning holdsthe tyranny of Heaven », dit Satan (I. 124.). (5) « The Son of God was seen
Most glorious ; in Him all His Father shone Substantially expressed, » (III. 138.)
(6) « And this glory next to Thee. » (III. 239.) « Thou hast given me to possess Life in myself for ever ; by Thee I live. » (III. 243)
Mais que veut dire Milton quand il écrit, parlant du Christ :
cet insondable mystère, il se perde et se contredise, il n’est que trop évident. Le poète tombe dans le piège qui attend tous les unitariens ; il ne va pas jusqu’à ne voir en Jésus qu'un homme supérieur ; Christ est Dieu, mais n’est pas le Dieu éternel. Et dans le Paradis comme dans la Doctrine, il faut admettre l'existence inavouée, mais indispensable, d’une Déité dédoublée.
Le Paradis Perdu ne contient aucun passage saillant sur le Saint Esprit (1). On y retrouve la vénération rai-
« Throned in highest bliss Equal to God » (III. 305.).
ou bien :
« Made one with Me as I with Thee am one » (XI. 44.).
Quand Dieu descend au Paradis après le péché d'Adam, Milton nous le représente sous les traits du Fils (X. Circa 110.).
Ailleurs, la main du Père reparaît ; Milton nie la coéternité quand il fait dire à Dieu :
« This day I have begot whom I declare My only Son ». (V. 603.)
Et quand Dieu donne au Fils le titre de « Second Omnipotence » (VI. 684), il affirme l’éxistence de deux dieux séparés.
Le Paradis Perdu est plein d'exemples du gâchis où Milton patauge quand il aborde le mystère de la Trinité. Il nous suffira de le signaler, et ces questions théologiques ne sont pas de notre ressort. Je rappellerai cependant, en me servant du Commentaire des 39 articles par T. I. Ball (1877), que d’après la théorie orthodoxe, les trois personnes de la Trinité ne font qu’une en substance ou nature, en puissance ou éternité. Dans cette Trinité, personne n'est avant ni après l’autre dans le Temps, car le Père ne fut jamais sans son Fils ni son Esprit; nul n’est plus grand ni plus petit que l’autre en substance ou nature, car la nature divine n’est pas partagée entre les trois, mais transmise dans son intégrité de la source aux rivières.
(1) « Thou from the first
Wast present » (I. 19).
sonnée de Marie, « seconde Eve » (1). Quant aux esprits, Milton est très dogmatique à leur égard, Il nous les montre pouvant assumer à leur gré l’un ou l’autre sexe (2), peuplant la terre de leurs millions invisibles, sans l'encombrement des os ou de la chair ; il nous fait voir les anges — qui mangent, parce que « tout ce qui a été créé a besoin d'être nourri et soutenu » (3) — talonnés par une faim réelle, accomplissant, brillants ou obscurs, leurs desseins aériens et leurs œuvres d’inimitié ou d'amour (4).
Le Paradis Perdu est aussi d'accord avec le Traité sur maint autre point de doctrine. Milton ne dit pas que certains hommes sont prédestinés au Ciel, et d’autres à l'Enfer. Mais il admet que les uns sont plus favorisés que les autres. Dieu tente et punit les mortels, « excepté ceux que Lui et les bons anges gardent par grâce spéciale » (5). L'assertion est plus claire encore dans un autre passage. Certains hommes sont « élus au-dessus du reste », parce que c’est la volonté de
(1) « Blest Mary, second Eve. » (V. 387.)
(2) « For spirits, when they please, Can either sex assume, or both; so soft And uncompounded is their essence pure. » (I. 423.)
(3) « Whatever was created needs To be sustained and fed... nor Seemingly, nor in mist ». (V. 414.) (4) « Can execute their aery purposes And works of love and enmity fulfil. » (I. 430.) (5) « To tempt or punish mortals, except whom God and good angels guard by special grace. » (II. 4032.)
Dieu (1). Mais le libre arbitre est le patrimoine commun de tous les hommes. Adam pouvait ne pas fléchir, « quoique libre de tomber » (2). Dieu avait ordonné sa volonté de telle sorte qu’elle ne fût sous le joug ni du sort inextricable, ni de la stricte nécessité (3).
Cette question du libre arbitre nous conduit tout droit au cœur du Paradis Perdu. On a répété à satiété que Satan est le personnage principal de l'épopée miltonienne. Il faut se faire une idée bien erronée de l'écrivain et de son temps pour soutenir un tel paradoxe. Sans doute, le Satan de Milton est grand par l’intelligence et par la volonté, mais son histoire est celle d'une âme qui passe par toutes les phases de la" dégradation. « Esprit du Ciel » (4), « Prince de l'Air » (5), « majestueux même dans la ruine » (6), Satan nous apparaît sous les traits à la fois du tentateur et du damné. C’est « l'adversaire de Dieu et de l’homme » (7), mais, comme dans sa splendeur même il est bas et abject! Il
(1) « Some I have chosen of peculiar grace
Elect above the rest, so is my will. » (IIL. 183.) (2) « Sufficient to have stood, tho’ free to fall. » (IIT. 108.) (3) ... « ordained thy will
By nature free, not overruled by fate Inextricable, or strict necessity. » (V. 526.)
« Majestic, tho’ in ruin. » (IL. 365)
) e (5) « Prince of the air. » (X. 185) ) ) « The adversary of God and man. » (II. 629.)
ne bouge qu'avec la permission du Très-Haut ; quand sa folie l’a perdu, il est en proie au « désespoir infini » et à des « tourments » ineffables ; il « n’est suprême (enfin) que dans la misère ». Voilà, en vérité, un beau héros! Non, le Satan du Paradis Perdu n’est que la personnification poétique de l’idée puritaine du péché; il n’est que la conception héroïque des idées exprimées -par Milton au cours de sa carrière sur cette question insondable et toujours nouvelle. Le péché est né de la tête de Satan (1), et il suit partout avec la Mort Lucifer déchu (2). L'Enfer est en Satan toujours, parce que Satan est l’auteur du mal (3), parce qu'il à forfait à sa
noble origine dans la désobéissance et dans l’orgueil. Le Paradis Perdu n’est que la terrifiante histoire de deux chutes mémorables occasionnées par la révolte de la créature. Et c'est l’homme qui reste le personnage important du poème. Pour le prévenir et le sauver, Raphaël lui compte tout au long la lamentable histoire de Lucifer, et le quitte sur cet exemple effrayant. Adam tombe en connaissance de cause, et commet sciemment le péché. Mais la victoire de Satan n’est qu'apparente, et précède sa dégradation immédiate; tandis que l'homme, purifié, s'élève de degré en degré jusqu'à Dieu.
(1) C’est le péché qui dit à Satan :
« Out of thy head I sprung. » (II. 758.) (2) « Sin and death amain
Following his track. » (II. 1025.) (3) « Author of evil. » (VI. 262.)
Car la foi miltonienne, d'accord en cela avec l’orthodoxie protestante, trouve à la Chute son remède immédiat. Sans doute, la conscience effraye le poète. Il se peut qu’elle soit le guide et l'arbitre que Dieu à placé -en nous; mais elle a jeté l’âme dans un abîme de terreurs et de craintes (1). Si nous l’écoutons, elle nous mènera, de lumière en lumière, à une fin glorieuse (2): mais elle à révélé l’ubiquité du péché, la présence du mal dans l'âme de Dieu et de l’homme (3), et l'ombre partout présente de « la Mort, noire suivante du Péché » (4). Devant ces tristes constatations, Milton ne s'émeut pas; mais il affirme la Providence éternelle dans la Rédemption. Michel en suscite la vision réconfortante au couple puni, qu'il peut dès lors expulser
(1) « O Conscience, into what abyss of fears And horrors hast thou driven me! » (X. 842.)
Milton se fait de la chute une idée philosophique. Au fond, c'ést un progrès, c’est l’éveil à une forme de vie supérieure. Pour remplacer le Paradis terrestre, Adam trouvera, en « dedans de lui, un Paradis bien plus heureux ».
(2) « And I will place within them as a guide. My umpire Conscience, whom if they will hear, Light after light well used they shall attain And to the end persisting safe arrive. » (II[. 194.)
(3) « Evil into the mind of God or man May come and go, so unapproved, and leave No spot or blame behind, » (V. II7.)
(4) .… « lest Sin Surprise thee, and her black attendant death. » (VIL. 546. « For death from sin no power can separate. » (X. 251.) « Sin and her shadow, death, and Misery Death’s harbinger. » (IX. 12.) « So near grows death to ; [life. » (LV. 425.)
PHoDONES
«en paix » du Paradis Terrestre. C'est un des plus beaux passages du poème, calme etfort, où l'onsent planer la bonne justice de Dieu (1).
De même que dans la Doctrine, le caractère du Rédempteur Homme-Dieu est mieux traité dans le Paradis Perdu que le mystère de la Trinité. Le poème fait bien ressortir la signification étonnante de l'Incarnation : « Soyez vous-même, dit le Père au fils, homme sur terre parmi les hommes, fait chair, de semence vierge, par une merveilleuse naissance. » (2). Le Christ peut seul racheter l'humanité en joignant sa nature à celle des hommes. Seul, le Christ est désormais le chef de la race, le prototype de l'humanité à venir. Milton poète insiste sur l'impossibilité où sont les hommes de se sauver, sans l’entremise de Jésus- Christ. De même que tous les hommes périssent en Adam, de même Christ sera l'unique racine de tous ceux qui seront restaurés (3). Vivront seuls, dit le Père au
(1) Les derniers vers du livre XII sont très beaux : « The world was all before them, where to choose Their place of rest, and Providence their guide. » [(XIT. 646.) (2) « Thou therefore, whom Thou only canst redeem, Their nature also to thy nature join; And be thyself man among men on earth, Made flesh, when time shall be, of virgin seed By wondrous birth; be Thou in Adam'’s room, The head of all mankind, Thou Adam’sson, » (III. 281 [et suivants.) (3) «As in him perish all men, so in Thee, As from a second root, shall be restored, As many as are restored,without Thee none. » (II. 287.)
Dale
fils, ceux qui seront « transplantés en toi ». C’est l’expression même de la Doctrine Chrétienne.
Le Paradis Perdu traite au passage quelques points secondaires ; il annonce le progrès de la race humaine, qui s'ouvrira par son obéissance le chemin du Ciel (1) ; de l’hspocrisie « le seul mal qui marche invisible, excepté pour Dieu seul », et que ni homme ni ange ne peuvent discerner (2) ; de l'Amour, « qui raffine la pensée et agraudit le cœur », et qui mène à l'amour divin (3); il reste « mortaliste » {4). Cà et là, nous percevons les amusants échos des querelles ecclésiastiques. Au Paradis des imbéciles, il verra «frères et ermites, blancs, gris et noirs, avec toute leur camelote » (5), il s'amusera de la conception de St-Pierre, des pardons, bulles et chapelets; il s’élèvera surtout contre lies Croisades, dont le but était païen (6), mais
(1) « Tillby degrees of merit raised,
They open to themselves at length the way
Up hither, under long obedience tried. » (VII. 157.) (2) « For neither man nor angel can discern
Hypocrisy, the only evil that walks
Invisible, except to God alone,
By His permissive will, thro heaven and earth. » (II[.682.) {3) « Love refines
The thoughts, and heart enlarges ; hath his seat
In reason, and is judicious ; is the scale
By which to heavenly love thou mayst ascend.» (VIII. 589.)
(4) « All of me then shall die. » (X. 792.) (5) « Ermites and friars, l
White, black and grey, with all their trumpery.» (II, 474.) (6) « Here pilgrims roam, that strayed so far to seek
In Golgotha Him dead, who lives in heaven, » (II. 476.)
— Re —
il s’emportera surtout contre l'Église, contre les pratiques qui sy sont implantées et les superstitions qu’elle a encouragées. Voici les mercenaires une fois de plus, suivant « le premier graud voleur dans la berserie de Dieu » (1); et Milton affirme que l'Église, en elle-même, n’est pas un lieu saint, à moins que ceux qui la fréquentent ne soient saints eux-mêmes (2). Il n’est donc pas un point important de doctrine sur lequel le Paradis Perdu et la Doctrine ne soient pas d'accord. Le Paradis Regagné les complète (3), Il faut manquer totalement de sens critique pour trouver dans cette épopée secondaire les preuves de l’orthodoxie ou des errements miltoniens. C’est l’histoire de la Tentation de Christ au désert; or, tous les Chrétiens, orthodoxes ou non, s'accordent à reconnaître en cet épisode de la vie de Jésus l'épreuve terrestre qu'il devait subir et dont il devait sortir victorieux en tant que fils d'Adam. Le Paradis Reg'agné nous montre Christ avec ses attributs humains, « homme des hommes, fils attesté de Dieu » (4). En lui sont unis, « dela perfection tous les éléments qu’on peut trouver en l’homme, et tous ceux que la nature humaine peut rece-
(1) « So clomb this first grand thief into God's fold So since into His Church lewd hirelings climb, » (IV. 192.) (2) « To teach thee that God attributes to place
No sanctity. if none be thither brought. » (XI. 836.)
(3) « Milton théologien etMilton poète étaient parfaitement d'accord (Dowden). Parlant du Paradis Regagné, le même critique le compare à une « chapelle de la Vierge » à côté de la « cathédrale ».
(4) « Man of men, attested son of God. » (I, 422.)
voir » (1). Cest l'affirmation de l'humanité du Sauveur, et c'est cela qui importe. Le sujet ne réside pas dans la question de Satan, si vraiment Christ est le fils de Dieu. Le vrai problème, c’est toujours le même. Encore une fois, voici se lever devant l’homme, représentés par Satan, la tentation, le péché et le mal. Vont-ils encore remporter la victoire? C’est la suite naturelle et logique du Paradis Perdu. Satan et ses pompes sont vaincus’ Jésus résiste x toutes les tentations « dans une paix calme et innocente » (2) et regagne ainsi le Paradis. Sous une forme tragique, drame personnel et d’un intérêt haletant, Samson Agonistes complète la trilogie de ces poèmes puritains. Ici la simplicité du sujet prête moins à l’amplitication miltonienne. Samson subit les conséquences de sa désobéissance et de son péché. Dieu l'avait doué d’une force surnaturelle, dont il ne devait révéler le secret à personne. Il à faibli, et la grâce divine lui a été immédiatement retirée ; il est devenu le prisonnier abject et aveugle de ses pires ennemis. Un moment impatient de ce joug impitoyable de la cécité, de la maladie et de l’esclavage, lui qui jadis était si fier
(1) « What of perfection can in Man be found Or human nature can receive » (II[. 229.)
(2) « Unappalled in calm and sinless peace » (IV. 425.)
C’est dans le Paradis Regagné qu’on trouve la plus pure expression de la profession de foi puritaine : «Celui qui recoit la lumière d’en haut, de la fontaine de lumière, n’a pas besoin d’autre doctrine, fût-elle reconnue vraie ». (IV. 288.)
Le Paradis Regagné consacre aussi l'effondrement définitif du paganisme miltonien, qui se fait jour si souvent dans la mythologie du Paradis Perdu. î
— RRA —
de sa jeune virilité, il se révolte et se lamente; « c’est une tempête éternelle à jamais inapaisable » (1) mais le chœur, ‘qui représente l'idéal miltonien) lui recommande de se soumettre au divin décret; et Samson peu à peu s’apaise. Lui-même prêche la résignation à son vieux père qui vient pleurer son sort. « Ma confiance est dans le Dieu vivant (2) ». Et la pitié divine, qui suit toujours la justice divine, brille sur les dernières pages de Samson Agonistes comme sur celles du Paradis Perdu. « Il (le Seigneur) semble souvent cacher sa face, mais revient sans qu'on s’y attende (3). » Adam et Eve sont sortis en paix et amour de leur Paradis Terrestre ; Samson voit la force lui revenir, et l'inspiration divine renaître en lui, avant la scène glorieuse qui termine sa vie héroïque; il a souffert, mais il à profité de la souffrance ; et quand il meurt sous les ruines des colonnes qu'il à abattues, il a la consolation de savoir que Dieu est encore avec lui, qu'il « le favorise et l’assiste jusqu’au bout (4) ». Avec une pareille certitude, il n’est pas de « raison de pleurer (5) ». « Tout est pour le mieux », et le serviteur de Dieu peut s’en aller « en paix et consolation, en calme d'esprit, toute passion éteinte (6) ».
(1) « Eternal tempest never to be calmed » (964). (2) « My trust is in the living God. (1140.) (3) « Oft He seems to hide His face
But unexpectedly returns » (1749).
(4) « But favoring and assisting to the end » (1720). (5) « Nothing is here for tears » (1721).
(6) « With peace and consolation
And calm of mind, all passion spent » (1758).
C’est bien la conviction puritaine de la Doctrine que nous retrouvons dans « Samson » et les deux « Paradis », réalité du mal et du péché, conséquences fatales de la désobéissance et promesse de la Rédemption. Voilà l’idée maîtresse de la théologie de Milton. Je ne trouve rien dans Samson ou le Paradis Regagné qui illustre son hétérodoxie. Mais sous les broderies du Paradis Perdu le lecteur de la Doctrine Chrétienne retrouve les croyances étranges du théologien scriptural et les errements du sens individuel.
Pas plus qu'après la lecture du Traité, nous ne sommes véritablement fixés sur les détails de la religion de Milton. Très éclectique, il emprunte à toutes les opinions ce qui lui convient d'en prendre, mais refuse toute étiquette. Il est à doses variables antitrinitarien, baptiste, mortaliste, congrégationaliste, polygamiste,polythéiste et bien d’autres choses encore.Mais il reste surtout ce qu'il a toujours été. Il ne croit qu’à son interprétation à lui de la Bible ; il a son Dieu à lui, son Lucifer à lui, son monde à lui et sa religion à lui. Il est Miltoniste‘(1).
(1) Parlant du Traité et des « Paradis », Dowden fait remarquer justement : « Il est peu de hauts faits de l’esprit humain qui égalent celui de colliger une foi complète et de transporter cette fui dans le domaine de l’art. » À noter d'autre part la remarque de Pattison que la Doctrine est le « caput mortuum des poèmes », « with every ethereal particle evaporated ».