CHAPITRE XII
Conclusion.
Nous touchons à la fin de notre tâche. Mais avant de tirer de la masse considérable des œuvres miltoniennes la leçon qu’elle comporte, il faut examiner le pamphlet de combat qui, par un symbolisme étrange, clot la carrière du poète (1).
Jetant un regard en arrière sur les combats passés, Milton lance aux Protestants un dernier appel à l'union
(1) « True Religion, Heresy, Schism, Toleration; and what best means may be used against the growth of Popery, 1673 ». Les détails de la vie de Milton —- au point de vue qui nous occupe — deviennent de moins en moins intéressants. Ses actes, ce sont ses pamphlets et ses poèmes. Après la Restauration, il demeure quelque temps à Holborn, puis à Aldersgate. Il est pauvre, et son irritabilité constitutionnelle est en conflit perpétuel avec la mauvaise humeur de ses filles surmenées.
Mais il lui reste des amis, lady Ranelagh, son neveu Edward Philips et ie docteur Paget. Sur la recommandation de ce dernier, il épouse Elizabeth Minshull, puis se retire dans une petite maison de Eittle Britain et en 1664 à Artillery Walk Il ne quitte Londres qu'au moment de la Peste, et se réfugie quelque temps à Chalfont St-Giles, où l’on montre encore la chambre où il demeura. Ses dernières années furent heureuses, et il mourut en paix le 8 novembre 1674.
en face du papisme renaissant. C’est le baiser de paix à toutes les sectes anglaises, même à l’anglicanisme jadis abhorré (1). Rome englobe toutes les dénominations protestantes sous le nom d’hérésies. Qu'est-ce donc que l'hérésie ? C’est,dit Milton « une religion empruntée aux traditions des hommes ef faite. d’additions à la parole de Dieu, d’où il découle clairement que de toutes les sectes connues le papisme est la seule ou la plus grande hérésie ». Pourquoi les papistes s’appellent-ils catho-
liques ? « Que veut dire cette simple contradiction, universel particulier, catholique schismatique ? » Mais alors le papiste demandera : « Quoi, les luthériens, les calvinistes, les anabaptistes, les sociniens, les arminiens, ne sont pas des hérétiques ? » Et Milton répond : Tous ces gens peuvent faire certaines erreurs, mais ne sont pas hérétiques (2) ..... L’hérésie réside dans la volonté et le choix opposés ouvertement à lEcriture ;
(1) Il loue l'Eglise d'Angleterre de bien mettre en relief dans ses articles VI, XIX, XX, XXI, et ailleurs, ce point capital du protestantisme « que la règle de la vraie religion est le mot de Dieu seulement », et qu'il ne faut pas «croire, même si l'Eglise le croit, contre ou sans l'autorité expresse de l’Ecriture ». Si les protestants s’en tenaient à cette règle ils seraient plus unis devant l'ennemi commun car « aucun vrai protestant ne peut persécuter un co-protestant... sans donner un plat démenti aux principes fondamentaux sur lesquels est basée la vraie religion ». Mark Pattison et quelques autres remarquent aussi le retour de Milton à l'Anglicanisme, qu'il appelle « notre Eglise ».
(2) « Il peut y avoir des sectes dans une Eglise véritable aussi bien que dans une fausse... Le schisme est une déchirure ou division de l'Eglise quand on en vient à la séparation des troupeaux.»
l'erreur à lieu en dépit de la volonté, et consiste à se
méprendre sur l’Ecriture après tous les efforts sincères pour bien la comprendre. »
Le pamphlétaire affirme que les disputes entre protestants ne portent que sur des points secondaires,mais que les points vitaux sont sauvegardés; puis il fait la revue de ces différenciations : « Le luthérien croit à la consubstantiation, une erreur sans doute, mais non pas mortelle. Le Calviniste est accusé de croire à la prédes tination, et de faire de Dieu l’auteur du péché. L'ana baptiste est accusé de refuser aux enfants leur droit au baptême. L’arien et le socinien sont accusés de mettre la Trinité en cause ; ils affirment qu'ils croient au Père, au Fils et au St-Esprit, selon l'Ecriture et le credo Apostolique ; quant aux termes de Trinité, triunité, coessentialité,tripersonnalité et le reste, ils les rejettent comme des notions scolastiques, qu’on ue trouve pas dans l’Ecriture... mystère en vérité dans les subtilités des sophistes, mais en Ecriture, simple doctrine. Leurs autres opinions sont de moindre importance... Ils discutent la satisfaction du Christ... mais ils le reconnaissent comme Dieu et comme Sauveur (1). Enfin l’Armi-
(1) C'est, à part la demi-ligne sur la satisfaction, du Christ, la somme des opinions miltoniennes sur la question. Les critiques qui croient à l’orthodoxie de Milton en voient là une preuve éclatante. Ils disent que Milton cite ces opinions comme erreurs, et quefar
conséquent elles ne peuvent être les siennes. Non, Milton ne les.
énumère que comme des exemples d’hérésies peu importavtes. Remarquons aussi que les anabaptistes sont sur la liste. Or, Milton
nien est condamné pour opposer le libre arbitre à la «libre grâce. »
Milton se place dans ce dernier ouvrage sous un angle tout nouveau. Il ne s’agit pas d'accuser le protestantisme mais d'écraser le papisme renaissant. Le pamphlétaire ne fait pas leur procès aux différentes croyances protestantes, il les expose. Ceux qui les ont eues — ef Milton ne pense-t-il pas à lui-même en écrivant ces lignes — ont travaillé avec ardeur à la compréhension de la parole de Dieu et leurs vies étaient pieuses. Quel protestant ne pourrait les « tolérer charitablement », « sans adjurer les principes de sa propre religion » ?
« Il lui est interdit d'imposer, et aux autres de croire quoi que ce soit en religion qui ne découle pas de la seule parole de Dieu. » Saint Paul a dit « qu’il n'est pas permis aux hommes de se mépriser ou condamner les uns les autres pour les choses indifférentes ». Et le VI: article Anglican affirme que « ce qui ne peut se prouver par l'Écriture, n’est pas nécessaire au salut ». J’insiste encore une fois sur ce côté protestant de l'ouvrage, et sur cette réconciliation au moins partielle avec la doctrine anglicane. Non, il faut bien le dire, Milton n’a pas attendu à la fin de sa carrière pour par-
était nettement opposé au baptême des enfants. Faut-il donc conclure que, dans ce passage, Milton se renie lui-même doublement, et comme Arien et comme Anabaptiste ? Aucunement. Le dernier ouvrage de Milton est miltoniste comme les autres,
tir en guerre contre les variations protestantes. El à voulu simplement montrer que les querelles qu’elles suscitaient pouvaient facilement: s’apaiser, devaient s'apaiser devant les progrès de l'ennemi commun, le Pape de Rome.
C’est à lui que Milton s’en prend avec toute la vigueur de sa logique et toute l’impétuosité de sa haine. Cherchons maintenant, dit-il, si le papisme peut être, oui ou non, toléré. Le papisme est une double chose; et s'attribue un double pouvoir, ecclésiastique et politique, « l’un et l’autre usurpé, l’un supportant l’autre »; Se fondant sur cette dualité d’origine, le Pape se pré+ tend des droits aux royaumes et aux États. « L'Angleterre a secoué ce joug babylonien », mais l’antéchrist a fait tout pour la reconquérir, Faut-il tolérer des gens dont la religion est ainsi disposée à l'égard de l'Etat ? « L'exercice de leur religion, en tant qu'il est idolâtre, ne peut être toléré ni d’une façon, ni de l’autre. »
Mais comment l'empêcher de croître ? Attaquer les papistes dans leurs biens et leurs personnes ? Cela s'accorderait mal avec la « clémence de l'Evangile »;: « Condescendrons-nous à discuter avec eux? Avec des gens qui nient les principes, nous ne pouvons pas discuter. » Le meilleur moyen de combattre le papisme, c'est de « lire dûment et diligemment les Saintes Ecritures ». La plupart des gens ne veulent pas prendre la peine d'étudier la religion eux-mêmes « et voudraient bien être sauvés par un député ». Milton voudrait que
chaque membre de l'Eglise fût si bien versé en « savoir’ spirituel >» qu'il pût au besoin examiner ses maîtres eux-mêmes.
On le voit donc bien, Milton essaie ici de faire un faisceau de toutes les forces protestantes, et de l’opposer à l'invasion du papisme ; « non pas que le papiste soit capable de réfuter la pire (des opinions protestantes), mais nous, en nous chamaillant continuellement, nous les faisons pires qu’elles sont en réalité » (1). Un dernier moyen pour combattre efficacement le papisme. C’est « d’amender nos vies ». L'homme vicieux se tourne vers des « superstitions charnelles, qui puissent pacifier et endormir sa conscience avec une doctrine plus agréable ». Après avoir mené une vie de païen, l'Eglise papiste lui procure « confession facile, absolution facile, pardons, indulgences, messes vivant et mort, Agnus Dei, reliques et le reste » ; on charge un remplaçant « prêtre ou frère, d'acheter avec de l’argent la paix qu’on ne peut acheter de son repentir ». Amendons-nous donc au plus vite, de peur de tomber dans « la pire des superstitions, le papisme ».
C’est ainsi que ce dernier ouvrage, quoique touchant peu à la doctrine elle-même, fait bien masse avec l'œuvre du pamphlétaire dans son ensemble. La Doc-
(1) Ici, une remarque intéressante : « Il n'y a pas un savant qui n’avoue avoir beaucoup profité de la lecture des controverses et y avoir éveillé ses sens et aiguisé son jugement, » Seulement Milton,
aristocrate de la pensée, voudrait qu'on s’en tint au latin pour les controverses de ce genre, qui ne sont pas faites pour le vulgaire: ”
trine miltonienne ne peut pas se sectionner à volonté, selon ce qu’on désire y trouver. Elle est une ; elle forme un tout compact. Et pour nous, qui ne cherchons que la leçon d’un fait historique et n'avons pas à nous soucier des querelles confessionnelles, c'est comme un tout compact que nous allons la juger, et que nous y chercherons, en même temps que l'expression du tempérament de Milton, le produit de la libre pensée puritaine.
Nous avons suivi dans les pamphlets de circonstance le développement rapide de la discipline miltonienne ; nous venons d'assister, dans la « Doctrine » et les poèmes, à l’évolution du dogme de John Milton : il nous reste maintenant à tirer de cet illustre exemple l’enseionement qu’il comporte. Libres de toute préoccupation confessionnelle, nous n'avons pas plus de raisons d’accuser Milton que de le porter au pinacle. Mais il est des faits solides dont on doit tenir compte. Le Christianisme existait avant Milton : il avait quinze siècles d'existence quand Milton vint au monde. Cette conclusion ne sera que l'analyse de l'attitude prise par le poète puritain en face de cette institution quinze fois séculaire. Je ne veux pas m’exposer au reproche de faire de la théologie. S'il m'arrive de toucher à des questions qui s’en rapprochent, je ne le ferai que par souci de la vérité, et sans le moindre désir de faire
io ee
pencher la balance du côté de Milton ou du côté de l'Eglise. Le simple exposé des faits doit suffire.
Milton est le grand champion de l’Inspiration Plénière, c’est-à-dire de l’illumination que l'Esprit met aux âmes assoiffées de vérité (1). J'ai montré, dans les premiers chapitres de cette thèse, combien cette doctrine était dangereuse, appliquée aux questions de discipline. L’inspiration plénière avait dérouté Milton au cours de la querelle épiscopale. Elle l'avait affolé sur le sujet du divorce; puis elle avait poussé ses penchants ultra-personnels dans un anticléricalisme irréfléchi, qui devait logiquement aboutir à la suppression de l'organisation apostolique et à la fin de l'Église temporelle. La même inspiration restera la même source d'erreur dans les études pourtant si sincères et si ferventes que Milton consacre aux grandes vérités chrétiennes. Un orgueil funeste se cache sous les apparences de cette dévotion. L'orgueil est à la base de la théologie puritaine ; il fait croire à Baxter qu’il peut disséquer, comme un chirurgien ferait d’un corps, les mystères chrétiens ; il fait croire à Milton qu’il lui suffit de s’armer de sa Bible et de son génie pour porter la lumière là où les autres se contentent de tomber à genoux ; c'est l’orgueil qui dicte à Miiton la dédicace pompouse (2) de la Doctrine, où il pose en treizième apôtre,
(1) En théorie.
(2 « John Milton, to all the Churches of Christ, and to all who profess the Christian faith throughout the world, Peace, and the
PME (Que
et c’est l’orgueil qui traîtreusement tend les pièges où il va trébucher.
Si cette théâtrale entrée en matière n’était que poudre aux yeux, le mal serait léger. Mais Milton croit réellement à son apostolat infaillible. Fort de cette cer titude, il s'attache à l’Ecriture avec la naïveté inébranlable des écrivains de son temps, pour qui le Livre était en tout et pour tout l'expression parfaite du divin message, Milton travaille à l’aveuglette. Il avait bien quelques-unes des qualités requises pour affronter un travail aussi gigantesque que l'interprétation de la Bible. Il avait l'amour sincère de la vérité et le courage more d'affirmer que tout le monde est libre en matière d'opinion religieuse, Mais il n'avait pas assez de sens commun pour se refuser à lui-même une infaillibilité. qu'il ne voulait pas reconnaître chez les autres; il manquait absolument de sens critique; il n’avait pas ces qualités de tact qui sont en ces matières des guides si précieux et si sûrs. Il à la connaissance approfondie du grec et de l’hébreu, mais il ignore l’arabe, il ignore. la pensée, la géographie, les coutumes, bref, la vie orientale, IL est mal préparé pour un travail qui n’est en somme qu'une exégése monumentale. Ayant comme unique base de sa croyance la foi complète aux paroles, d’une Bible dont il est sûr, mais qui est souvent inexplicable ; affirmant que chaque individu explique à son
Recognition of the Truth, and eternal Salvation, in God the Father and in our Lord Jesus-Christ ».
gré la parole divine, partisan entêté du sens particulier, Milton théologien reste toujours incertain et sujet à l’erreur.Son système l'enveloppe et l'embarrasse, il lui doit ses tâtonnements, ses hésitations et ses contradictions.
‘ Cette adoration des Ecritures, cette tyrannie de l’interprétation individuelle remplaçant la tyrannie de la tradition, sont la cause dés erreurs nombreuses où Milton est tombé, et des hérésies qui — à y regarder de près — menacent dans son œuvre, pourtant si dévote, les bases mêmes de la croyance chrétienne. La « Doctrine » toute entière est un frappant exemple des dangers de la théorie de l’'Inspiration plénière. Voilà où vont ceux qui ne se soucient pas de ce qu'avait pu penser avant eux la grande famille chrétienne, « Le libre examen », a dit Bossuet (1), «ne mène-t-il pas nécessairement, dans la pratique, aux excès de l’orgueil individuel et aux aberrations du sens propre? C’est une faute perpétuelle de tous les ministres de mettre l'origine d’une chose à l’endroit où ils s’imaginent en avoir trouvé la première mention. » Sans connaître Milton et surtout son grand ouvrage, Bossuet portait sur lui üun jugement partiellement juste quand il tirait de la vie de Mélanchton une moralité catholique. La doctrine de ce grand docteur était pour Bossuet le type des troubles auxquels expose le sens propre, même chez les
:(t) Cité par A. Rebelliau (Bossuet historien du Protestantisme).
plus éclairés. « On voudrait bien expliquer », dit le orand évêque, « on ne peut : on voudrait bien trouver dans les Pères ce qu'on cherche, on ne l’y trouve nulle part. Telle est la confusion où l’on tombe quand on s’abandonne à ses propres pensées ». Quel sujet de dissertations Milton n’aurait-il pas suggéré à Bossuet ! Toutes les erreurs où il est tombé dans l'exposé de la Doctrine Chrétienne sont dues à sa foi aveugle en son explication personnelle de i’Ecriture. Thomas à Kempis à dit, dans son Imitation de Jésus-Christ, que pour arriver à la vérité, il faut la foi, l'humilité et la simplicité. Milton avait la première, mais ignorait les deux autres. C’était un esprit pétri d’orgueil : sa foi avait soif de vérité, mais l'erreur suivait sa superbe. Il avait raison de penser avec Mélanchton que ces grandes choses du dogme chrétien ne peuvent bien se comprendre que dans le for intérieur e. dans les luttes intimes de la conscience individuelle : mais il attribuait à cette même conscience individuelle un pouvoir qu’elle n’a pas. « Etrange pensée, dit Bossuet dans son histoire des Variations », que de nous faire libre à la manière des bêtes .» Ceci ne saurait s'entendre de Milton, mais s’appliquerait fort bien aux sectes qui avaient suivi jusqu'aux limiles ultimes ses idées de liberté. Bossuet a sur Luther des mots qui qualifient avec une exactitude singulière le tempérament de Milton ; « un docteur qui met toutes ses fureurs en thèse. » Milton en vient, comme Luther, à s'arroger autant de pouvoir
que le pape de Rome. La cause en est dans le vice éter. nel de la nature dévoyée, dans la dépravation radicale d'où pullulent toutes les autres, dans l’orgueil. « L'autorité », pour citer encore l’évêque de Meaux, « est nécessaire à toutes sortes d’esprits, mais surtout aux esprits bouillants et impétueux »; nous ajouterons : elle est indispensable à la naïveté d’un idéaliste et à la raideur entêtée d'un mystique.
L'orgueil avait trompé Milton sur la question des évêques et sur celle du divorce, en lui faisant attacher à l'Ancien Testament (où il trouvait les raisons qu’il cherchait} une importance qu'il n'a plus. Il commit la même erreur dans l'examen de la doctrine. On a dit que le Christianisme pourrait très bien se passer, à la rigueur, de l’Ancien Testament et se contenter des épîtres de St Paul. C'est exagérer dans le sens contraire. Mais le grand tort de Milton fut de placer sur le même plan l'Ancien etle Nouveau Testaments. Ce farouche révolutionnaire était parfois sottement conservateur.Tout en voulant aller de l'avant, il restait, sur certains points,singuliérement rétrograde,et cherchait trop souvent la vérité dans le passé et chez les morts ; il voulait faire reculer le Christianisme, dont c'est le propre de progresser. S'agissait-il du divorce et du mariage, il lui suffisait que la polygamie ne soit pas défendue par le Nouveau Testament pour qu'il la crût licite et honorable. On ne peut tirer en faveur de certaines praliques aucun argument valable du fuit
qu’elles ne sont pas explicitement réprouvées par le Nouveau Testament. Les livres saints ne défendent pas la polygamie, et cependant elle est abolie; ils ne défendent pas l'esclavage et le despotisme, et cependant ils sont abolis ; si nous prenions une épître à la lettre, nous pourrions considérer les rois comme de droit divin et inviolables, et cependant nous avons des républiques. La religion chrétienne est une lumière dont l'éclat augmente avec les siècles, et qui oublie cette vérité fera nécessairement fausse route.
L'Eglise des temps primitifs, que Milton d’aiileurs n’admire pas sous tous ses aspects, n’a jamais été proposée par la Déité comme un modèle pour les siècles à venir. Dieu n’a pas voulu que l'esprit humain, fait à son image, ait pour l’Ecriture une révérence telle qu'il en perde toute élasticité. C’est cette révérence excessive à l'égard de l’Ecriture qui a trompé Milton sur l’un des dogmes essentiels du Christianisme, la Trinité. S'il avait suivi l'Ecriture avec plus d’humilité et de foi; il n'aur.it pas affirmé que le Fils de Dieu, quoique revêtu de la Nature divine, était cependant distinct du Père et inférieur à Lui. 11 n’aurait pas fait du Christ, selon l'expression de Sir John Seeley, parlant du Paradis Perdu, «un Marc Aurèle mieux doué et plus énergique ». Il n'aurait pas tenté d'expliquer par un cours de théologie puritaine les mystères du monde et de Ja foi ; il n'aurait pas — combien prosaïquement — fait racheter une créature par une autre créature, ignorant
ainsi l'amour infini du Père, et la trame d'affection et de joie et de bonté qui unit le dernier des êtres créés à l’âme créatrice elle-même. |
Milton n’a pas vu cela, parce qu’il était trop attaché à la lettre, sans s'occuper assez de l'esprit. De quoi qu’il traite, son erreur est toujours la même. « C’est », dit Raleigh (1, «une confiance trop absolue en la capacité et l'intégrité de l'âme raisonnable de l’homme », Cet orgueilleux et étroit point de vue donne à ses écrits une intensité impitoyable, une lucidité (même dans ses contradictions) claire comme l'air et dure comme l'agate (2). Et la simplicité de la doctrine réside dans le parfait égoïsme du doctrinaire. De même que chacun de ses pamphlets avait sa source dans une expérience personnelle, de même son Paradis Perdu n’est que l'expression d’une conception personnelle de l’espace et de ceux qui l’habitent. « Il congela les mystères du Temps et de l’Espace », dit Raleigh « de l'Amour et de la Mort, du Péché et du Pardon, en un système matériel. » Scène et personnages sont tous créations de Milton. 11 n’y à rien de métaphysique, rien de spiri? tuel, rien de mystérieux (que de nom) dans tout le poème. Les êtres soi-disant spirituels y sont aus$i corporels que les hommes. « Ne cherchons donc pas dans le poème », dit Raleigh, « ces traits profonds d'huma-
(4) Raleigh : Milton, 4900.
(2) Parlant de la théodicée miltonienne, le même Raleigh dit qu’elle est d'une « crudité qui eût horrifié les Pères ».
nité et ces heureuses divinations soudaines qui abondent chez les Elizabéthiens. » Milton n’est pas humain comme Shakespeare ou Meredith. Nous nous promenons dans ses poèmes « bouche bée d’étonnement, comme des campagnards admirant les joyaux de la Couronne, et puis..., nous voudrions bien être chez nous » (1).
Je ne suivrai pas Raleigh plus avant dans son partial réquisitoire. Il n’est pas vrai que l’ « autel de Milton (soit) froid, » et que « le mystère central de la religion chrétienne (occupe) très peu de place dans le. système de religion et de pensée miltonien ». (2) Nous le savons : Milton manquait d'humour et se prenait trop au sérieux ; il voulait trop savoir et ne croyait pas assez. Son raisonnement vigoureux, mais imprudent, était celui d’un idéaliste ennemi juré de tout compromis ; et ses erreurs sont celles d’un individualiste.
Mais c'est aussi dans cet individualisme si plein äe dangers qu'il puise sa vigueur et sa hardiesse. Ce qui
(1) Raleïgh (Millon, 1900), n’est pas tendre pour le Dieu de Milton. C'est pour lui un Dieu à l'amour et à la puissance rétrécis, et la « gloire de la Déité de Milton est d'expliquer une chose » Oui, la Rédemption, et n'est-ce pas là le mystère central de la foi chrétienne? Le même critique cite avec enthousiasme l'envolée de Vaughan :
« I saw Eternity the other night,
« Like a great ring of calm and endiess light. » Voilà, pense-t-il, un mystique, un poète et un chrétien !
(2) « C'est le sens de son égotisme intense, disait Coleridge, qui me donne le plus grand plaisir en lisant les œuvres de Milton L'égotisme d’un pareil homme est une révélation de l’esprit. »
faisait l’étroitesse du puritanisme faisait aussi sa ferveur. Milton est religieux au sens étymologique du mot.Ily a communion absolue et véritable entre lui et son Dieu. Comme Cromwell et les grands chefs puritains, la présence divine l’environne et le soutient. Que ce soit au fort de la polémique ou dans le calme de la méditation, c’est toujours l'Esprit de Dieu qui l'anime. C’est pour Dieu qu’il bataille, c’est sous les yeux de Dieu qu’il veut travailler. Milton a de Dieu la vision béatifique ; il le contemple entouré de ses anges dans le Paradis Perdu; dans Samson Agonistes, vieux et faible, Dieu vient le prendre, nouveau Samson, et le guider par la main. Dieu est pour Milton le tout de la vie. Il n’est pas de mal plus effrayant que le péché, qui nous sépare de Dieu; il n’est pas de mystère plus sublime que la Rédemption, qui nous réconcilie avec Dieu.
Une conception si élevée des rapports continuels de l'homme avec la Divinité donne à la conscience un rôle jusque-là ignoré. Les vieilles habitudes traditionnelles négligeaient trop cet instrument merveilleux de la connaissance de Dieu et de soi-même. Milton s’en proclame partout le champion inlassable. En un siècle où un homme éclairé comme Bossuet, qui était à beaucoup d’égards plus vaste que Milton, favorise la Révocation de l'Édit de Nantes, Milton affirme le droit imprescriptible de la conscience à ses convictions intimes. Il réprouve l'emploi de la force, même contre
les Papistes, où il voit surtout des ennemis de l'État. Une persuasion imposée cesse d’être persuasion pour devenir hérésie. Bien mieux, toute conscience individuelle ale devoir de se persuader elle-même de l’excellence de ses convictions. Car la vraie religion aura son siège dans la conscience, ou elle ne sera pas.
Nous avons exposé tout au long de cette thèse les excès où un pareil idéal devait mener. Mais le principe en lui-même est excellent, à condition d'être tempéré par les leçons d'expérience. Milton faisait malheureusement peu de cas de l'opinion des autres. C’est ce qui fait qu’on ne lit plus ses lourds pamphlets. Et pourtant, sous la poussière qui les recouvre, ce sont de nobles appels à la liberté, dont la conscience a besoin dans sa recherche de la vérité, et à la tolérance, sans laquelle la liberté n'est qu'un dangereux mensonge. C’est parce que Laud attentaità la liberté de conscience que Milton refusa d’entrer dans les ordres ; il se sépara des Presbytériens parce qu'ils voulaient forcer les consciences. Le Père est libre,le Fils est libre; l’homme et les anges, Lucifer lui-même, sont créés libres; les combats du ciel et ceux de la terre se livrent sur la signification de ce mot magique de liberté. On à pu relever dans la pratique de la religion miltonienne des tendances réelles à l'anarchie. Mais on peut affirmer qu'en théorie la liberté qu’il proclame est synonyme de caractère. La morale puritaine enseignée par Milton reste une des plus belles conquêtes de la Réforme an-
glaise. La liberté dépend de la sobriété de la conduite et de l'intégrité de la vie. « Être libre, c’est être pieux, sage, tempéré et juste, abstinent et frugal, magnanime et brave. » Libre parce que vertueux, le Chrétien spirituellement actif reste avant tout un lutteur, et ne se sert de la liberté que pour la « poursuite énergique du bien ». Les « Côtes de fer » suerroient non seulement contre les ennemis dé la Répubiique, mais encore contre leurs passions. Le Christ du « Paradis Regagné » ést l'exemple suprème du respect de soi-même, de Ia connaissance de soi-même et du contrôle de soi-même, Et la discipline intérieure ne fait que servir les fins de la liberté.
J'ai essayé au cours de cette étude d'exposer les côtés si variés et si mêlés — bons et mauvais — de Ia relision de Milton. Je l’ai fait sans aucun parti pris, sans autre intention que celle d'éclairer ce point intéressant de l’histoire religieuse en Angleterre. Le Miltonisme est, dans son essence, la religion puritaine fortement modifiée par la personnalité ultra-intense de John Milton. C’est la religion d’un Chrétien fervent à en être mystique et qui, dans son enthousiasme étroit, en arrive à perdre tout sens de la perspective. C’est une religion qui cherche — sans toujours y réussir — à faire table rase du passé, des traditions et de l’histoire. C’est une religion de polémiste révolutionnaire, d’individualiste, de visionnaire et de prophète. Le Miltorisme à les qualités et les défauts de tout ce qui est révolution-
naire. Nous avons signalé les pièges auxquels il est exposé et l'étendue de ses abîmes. À ce point de vue, chacun des chapitres de ce livre renfermait sa leçon. Nous ne croyons pas utile de Les formuler à nouveau. C’est entendu : la Révolution ne saurait être la règle de la religion pas plus que la règle de la société. Mais la Révolution a sa place marquée dans la vie de l'une et de l’autre. Milton fait parfois penser au vautour acharné sur sa proie. On nous permettra de ne pas finir sur cette vision peu agréable ; et nous ne nous contredirons pas en consacrant les dernières lignes de cette thèse à l’aigle Milton.
La religion de Milton a sa source dans un idéal d'excellence qui peut servir d'exemple à toutes les démocraties contemporaines. L’immense œuvre religieuse de Milton n’est pas restée sans effet. On ne parle pas comme il l’a fait de son Dieu et de son Christ sans qu'il reste au cœur des générations futures un écho de ses croyances et de ses espoirs. La foi et la morale anglo-saxonnes d'aujourd'hui ont leur source dans les convictions de Milton et de son temps. C’est qu'en dépit des erreurs fondamentales, son temps et lui travaillaient pour les peuples à naître ; et leurs utopies préparaient la voie aux réalités présentes. Même dans le domaine de la pratique, les rêves de Milton s’accomplissent. La séparation de l'Église et de l’État se poursuit pour le plus grand bien de l’État et de l'Église ; l’église épiscopale d'Amérique, fille aînée de l’église
anglicane, et la vieille église anglicane elle-même, mettent à profit ses lecons. Si farouche qu'il nous paraisse, l’anticléricalisme de Milton à porté ses fruits ; il a émoussé au contact du monde ses angles trop aigus, et il a rajeuni la vieille organisation apostolique. Il ya fait prévaloir l’idée féconde que les laïques font partie de l’Église au même titre que le clergé, et que la freligion du Christ doit rester le glorieux patrimoine, non pas seulement d’une caste quelquefois orgueilleuse ou ignorante, mais de la communauté chrétienne toute entière. C’est l'esprit miltonien qui présidait au Congrès Pan-anglican de juin 1908 (1), où les questions les plus hardies furent discutées en public par laïques et clergé, et qui, par respect pour les consciences, se sépara sans statuer définitivement sur aucune. Cette grande lecon de tolérance, Milton la prépara inconsciemment il y a deux cent cinquante ans. Quand il r'aurait que ce titre-là à notre reconnaissance, notre cratitude trouverait de quoi s’exercer. Le nom de Milton restera éternellement attaché, dans l’histoire religieuse de l'humanité, à l'avancement du grand principe de la tolérance. Le bon sens public, qui sait juger les révolutions à leur juste valeur, à fait justice des utopies puritaines et des rancunes miltoniennes ; et d’elles-mêmes,
(1) Le Congrès Pan-ang'ican,qui réunit à Londres plus de 8.000 délégués venus de 251 diocèses disséminés sur tout le monde de langue anglaise,et qui revêtit presque le caractère d’un concile œcuménique, est une des plu: belles manifestations religieuses de notre époque.
comme après toutes les grandes secousses, les choses se sont remises en place. Ilest bon que, de temps à autre, l'historien fasse revivre les lecons du passé afin d'éviter aux générations nouvelles les pièges où leurs devancières sont tombées : c’est ce que j'ai essayé de faire, de mes faibles moyens, en jetant un peu de lumière sur les dangereuses naïvetés de Milton. Mais il est juste de rendre hommage aux pionniers du genre humain, alors même qu'ils sont imparfaits ; or, s'il ne fut pas toujours bien inspiré, Milton resta toute sa vie le défenseur infatigable de substances éternelles, de Dieu, de la conscience, de la vérité, de la liberté et du devoir.