‹ La Religion de MiltonChapitre 33 sur 35 · Milton défend les Juifs, vol. I, p · texte numérisé non relu

Milton défend les Juifs, vol. I, p

2. Son « sacrifice d'Abraham » est une imitation de celui de Du Bartas, qu'il prisait tant, vol. I, p. 158.

3. Comme toutes les productions miltoniennes, le «chant de Solyma >» est en grande partie basé sur l’Ecriture.

4. Je relève une ‘ouchante allusion à la belle amitié qui l’unissait à son père, vol. 1, p. 229. 4

5. L’éducateur de Nova Solyma, comme Milton, craint la tradition par-dessus tout. Il a peur que ses élèves soient « attirés par les exemples de l'antiquité », vol. I, p. 242.

6. Le ton doctrinal, surtout dans les chapitres du second volume, est bien Miltonien et fait penser à un « pape laïque ».

7. L'auteur de Nova Solyma a sur le mariage un cri qui part du cœur. « Oh! de quel jugement, de quelle considération n'est-il pas besoin ici! » vol. II, p. 207. Et plus loin : « Les plus amères de toutes les querelles sont celles entre époux et épouse », vol. II, p. 208. A noter aussi l’opinion de l’auteur que le mariage n’est qu'un contrat laïque, vol. III, p. 228. On pourrait objecter qu'il ne croit pas que l’incompatibilité d'humeur justifie le divorce ; mais rappelons-nous que Milton reprit Mary Powell et la supporta jusqu'à sa mort.

8. Enfin, et après trois lectures successives, ce qui me confirme dans l’opinion que Nova Solyma est de Milton, c'est la place que l'ouvrage semble naturellement remplir dans le développement religieux de l’auteur, c’est la ferveur du second volume tout entier, ce sont les frayeurs du puritain et les enthousiasmes du poète, c’est la présence continuelle, presque à chaque page, du Dieu d'Israël ou du Christ; Nova Solyma m’apparaît comme un chaînon de cette grande chaîne qu'est l’évolution religieuse de John Milton; et le fait même qu’on puisse l’étudier pour illustrer cette évolution semble militer en faveur de son authenticité.

(4) William Allan Neilson, de l’Université Harvard, dans le n° d'avril de 1904 de « Modern Philology », publié par l’University

Qu'est-ce que Nova Solyma? C’est, sous les apparences d’un roman, la théorie d’une éducation fondée

Press, Chicago. L'auteur est d’avis que l'ouvrage est suffisamment intéressant pour justifier un examen détaillé, mais il accuse d’extravagance son champion enthousiaste, le Rev. W. Begley. Prenant les arguments un à un, il s'amuse à les disséquer et à les réfuter, sans d’ailleurs nous convaincre de la justesse de sa thèse, Et il conclut : « Pour résumer, on nous demande de croire que John Milton, alors qu'il était encore à Cambridge, ou plus tard à Horton, écrivit un roman didactique en latin; qu'il le garda près de lui pendant douze ans ; qu’il le publia enfin anonymement, en hésitant et avec déférence, attendant avec angoisse le verdict d'un public qu’il avait l'habitude de morigéner et de mettre au défi; et que, devant la complète indifférence de ce public, il « lâcha » le livre et n'y fit jamais plus allusion. Nous avons examiné les matériaux romanesques qu’il renferme et n'avons trouvé, ni dans le style ni dans : le sujet, aucune trace de sa personnalité. En politique, nous trouvons des indications d’une attitude complaisante à l'égard du pouvoir, absolument opposée à tout ce que nous connaissons de Milton dans sa maturité... Dans les opinions de l’auteur sur l'éducation, la littérature et la théologie, nous ne découvrons aucun des traits nettement caractéristiques des idées reconnues de Milton sur ces sujets-là. Au lieu de l’étonnante faculté de construction particulière à Milton, nous trouvons un manque absolu de structure, une masse confuse et hétérogène. Au lieu d’un style qui dévoile sa personnalité agressive et emportée, nous avons [a manière d'un homme docile, tolérant, ennemi des extrêmes. De l'autre côté, nous avons des vers latins excellents et des embryons de poème épique qui partagent avec un des exercices de collège de Milton plusieurs des lieux communs d’une tradition littéraire. »

Ce réquisitoire exagéré, et qui n’est pas toujours juste, est moins convaincant encore que la thèse opposée du Rév. Begley. Je n'y relèverai qu'un point qui, à mon sene, constitue pour. le moins une grave erreur d'optique. Parlant par hasard des discussions religieuses qui remplissent au moins les trois quarts du livre, M. W. A. Neilson les écarte dédaigneusement comme incapables d'inté-

sur des principes chrétiens. Le livre contient l’appareil habituel des romans de l’époque, pirates et naufrages, et, comme l’Utopie de Moore et la Nova Atlantis de Bacon, traite des plus grands sujets sous une forme qui veut être amusante (1). On y lit des aventures d'amour et des histoires de brigands, mais le roman reste toujours sérieux, religieux et moral. Sans que l'amour en soit exclu, on y parle surtout de vertu, de justice et de la crainte de Dieu. Et l’auteur insiste sur les grands enseignements qui tendent à rendre la vie plus riche en espoir et plus parfaite en retenue et en décence.

Les dissertations de Joseph, le philosophe de Nova Solyma, reflètent les pensées de l’auteur ; étudier sa religion, ce serait donc, si l’auteur est Milton, analyser les croyances de Milton à quarante ans. Et ne semblet-il pas que ce soit lui, « l'idéaliste pur et simple (2) »,

resser un lecteur contemporain. C’est délibérément ignorer la partie la plus importante du roman. Nova Solyma est avant tout un morceau de fiction puritaine, destiné à exercer une influence religieuse sur l'esprit des lecteurs. C’est un sermon sur le dogme et sur la morale chrétienne; c’est le rêve d'un homine plein de son Dieu; et ce rêve n’est pas indigne de John Milton. C'est pourquoi, sans pouvoir nous prononcer sur l'authenticité de l'ouvrage nous l’étudierons, au point de vue strictement scientifique, comme l’une des plus pures révélations de l'esprit puritain.

(1) Comme le Prof. Dowden le fait remarquer, dans « Puritan and Anglican », le puritanisme n’a eu qu’un court moment de triomphe, et sa littérature est un peu maigre. Nova Solyma est un beau spécimen de littérature puritaine.

(2) Raleigh.

l’ «absolu spiritualiste » (1)? C’est l'illuminé puritain, que la foi a touché, qui a eu sa révélation à lui, mais que son éducation protège contre le fanatisme. C’est le Chrétien libéral très sincèrement à la recherche de Dieu (2). Aurait-il passé, cet auteur inconnu, comme Bunyan et Cromwell, par la fondrière du désespoir, avant d'atteindre une foi plus assurée ? Il est plein de Dieu, mais il lutte encore avec le doute. Il a des extases en plein jour, comme Tennyson et Wordsworth; il s’est cru abandonné de Dieu, — mais il a eu aussi la vision d’Adonaï, la grande illumination. « Il n‘y a que cette union avec Dieu qui satisfasse notre désir (3) ». Et Joseph voue une adoration perpétuelle à « notre Dieu (qui) seul est grand » (4). Comme Pascal, il a été au fond de l’abîme, il atrébuché dans « la nuit sombre de l’âme », puis il est revenu à la lumière, il s’est trouvé au pouvoir d’un amour (5) qui ne meurt jamais (6), parce que son objet est éternel. « [l vient, s’écrie-t-il, il s'approche, il est avec moi, celui que j'ai désiré si long-

(1) Schérer.

(2) Nova Solymaillustrerait à merveille la première phase de cette gigantesque « recherche » où Milton, poussant à fond les prérogatives de la conscience individuelle, finira par exposer son interprétation personnelle de la Doctrine Chrétienne. L'auteur de Nova Solyma est au moins aussi hardi que celui de la « Doctrina Christiana ».

(3) Vol. II, p. 36.

(4) Vol. IT, p. 197-199,

(5) Vol. II, p. 93.

(6) Vol. IT, p. 105.

temps, et il a mis en ma pauvre âme sombre la claire lumière et la gloire du Ciel (1). » C’est comme une inondation de joie (2), et le Penseroso, qui souhaitait de s’extasier au spectacle du Ciel, voit son vœu triomphalement exaucé (3). Joseph a un tempérament de visionnaire et de poète, une constitution d'impulsif.

Pour ce qui est du dogme de Nova Solyma, les généralités sont très vastes : «Il y a un Dieu, une vérité, une religion... La religion a sa fondation originelle au sein même de la Nature et semble finnée chez l'huma-

nité. Mais dès qu’on en vient aux détails, la physionomie du temps et de l'écrivain se font jour. Le cérémonialisme n’est pas complètement exclus du système religieux de Nova Solyma. Mais le système reste avant tout scripturai (4). Compulsant sans cesse sa Bible hé-

(4) Vol. IL, p. 247.

(2) «And joy shall overtake us as a flood ». Milton’s Poem on Time.

(3) « Dissolve me into ecstasies And bring all heaven before mine eyes ».

(Milton’s Penseroso, 165, cité par W. Begley, vol. II, p. 221.) On songe aux « pleurs de joie » de Pascal.

(4) Joseph veut que « toutes choses se fassent décemment et en ordre >» ; il apprécie le rôle de la musique. « Dieu n’a pas donné de commandement ou de forme qui s'appliquent à tout l'Univers, et nous ne sommes pas moralement obligés d'observer les rites qui n’ont pas leur origine dans la Déité; mais Dieu n'exclut pas de nos hommages ce qui peut contribuer à l'ordre et à la beauté, ou aider nos pieuses méditations > (Vol. I, p. 224, Vol. II, p. 197). Joseph croit surtout aux sermons (II, p. 196) et à la prière (If, p. 192-193). Jl croit aux anges qu'il aime et dont il comprend la réalité et la puissance. Pour le Sabbat, il admet{bien qu'aucune sainteté particulière n’est attachée à aucun jour de la semaine, mais il est d’avis

breuseet son Testament grec, Joseph se base uniquement sur la parole de Dieu dans la langue originelle et regarde comme d'importance très secondaire les Conciles etles Pères. « Nous possédons dans l’Ecriture Sainte la très parfaite loi de Dieu, bel exposé, plein et véritable, de tout ce que l’homme doit faire et connaître (1). » La Bible est tout. Il n’est d’autre autorité que cette « lumière divine (2) ».. Joseph a horreur de la tradi-

tion et de ce qu'il appelle la « tyrannie de la coutume (3) ». «Il ne faut rien accepter sans recherche ni

examen (4) >, mais on doit toujours tendre à la conscience de « la liberté personnelle (5) » ; car la fausse religion agit toujours en tyran, réprime la libre discussion et craint les opinions libres (6). Il ne faut pas redouter la science: car, « de même que le savoir

que le dimanche tout travail soit suspendu (vol. II, p. 190), Enfin, il admet les deux sacrements, mais il soutient que, vour les recevoir, il faut « une foi à soi bien définie » : ce qui revient à dire qu'en ce qui concerne le baptême, l’auteur est antipædobaptiste.

(4) Vol. II, p. 4-5.

(2) Vol. II, p. 196.

(3) Vol. II, p. 133. Les chapitres 2, 3 et 4 du livre VE (Vol. Il), roulent sur la vraie religion.

(4) Vol. Il, p. 125.

(5) V. IT, p. 127. Ces idées sembleraient coïncider avec celles de la « Tenure » et de l’ « Iconoclastes >», ouvrages contemporains de Nova Solyma, où Milton prend à parti la tyrannie du prêtre et se constitue son propre ministre.

(6) Vol. I, p.306. Parlant de l'éducation religieuse (Vol. II, p.129), Joseph s'écrie, d’un ton un peu mélodramatique : « Que de fois ne trouvons-nous pas la conscience, ou bien étouffée sous une pile énorme de mots indistincts, ou bien liée dans les fers de la lettre qui tue ».

est le serviteur de la moralité, de même les deux ensemble sont de vrais serviteurs de la religion : ils nous mettent face à face avec elle et nous font faire sa connaissance. » Ayant ainsi défini la base de la religion chrétienne, Joseph donne l'avertissement solennel que les. hauteurs et les profondeurs des « oracles de Dieu » passent notre compréhension. Il affirme que l’Ecriture n’est pas faite pour les démangeaisons des oreilles curieuses (1); mais, se mettant en contradiction immédiate avec lui-même, après avoir déclaré que nul ne peut arriver au but en sûreté si Ce n’est sous la direction de l'Esprit (2), il annonce son intention d’élucider le texte sacré et donne, en même temps que le pian d’une lointaine Doctrine Chrétienne, la mesure de sa ferveur et de son orgueil (3).

Pour arriver à la Connaissance parfaite de Ia relision, après la parole de Dieu, Rome et la Grèce donneront d'utiles enseignements. Mais ce qui est surtout

(1) Contre les fanatiques, vol. II, p. 202-203, (2) Vol. IT, p. 204.

(3) Voici qui est bien miltonien. Joseph se croit de bonne foi inspiré de l'esprit. Ce que les Ranters ne peuvent comprendre, il l'expliquera. La différence entre l’auteur et les sectaires n’est cependant qu'une différence de degré et non de nature. « Notre rôle, déclare Joseph, c'est de réunir une collection authentique de tous les textes et passages de l'Écriture qui s'appliquent entièrement et directement à la doctrine de la vérité chrétienne et à la pratique des vertus chrétiennes. > L'objet de Joseph est d’ « obéir en toutes choses aux commandements impérieux de la conscience, c’est de déblayer le terrain >. (Vol. Il, p. 223), Ne croirait-on pas entendre Milton ?

nécessaire, c’est le « jugement droit », c'est le « gouvernement de soi-même » (1). Tout en montrant la nécessité de ia liberté, Joseph insiste sur la majesté de la loi. « Le cœur d’un sage est sous son contrôle » et « c’est notre esprit qui est notre ange gardien » (2). Une soumission forcée n’est pas agréable aux yeux du Seigneur. Si nous nous donnons, c’est de notre plein gré. On ne nous demande pas de supprimer les passions ; il s’agit simplement de les régler ; et pour cela « nous pouvons modifier notre disposition naturelle » (3), pour cela « l’âme austère doit être ellemême un vrai temple de prudence ». Non pas que l’auteur désire une dévotion bourrue ou une « délicatesse » maladive, mais il veut « une méditation très profonde et un savoir étendu ». Il veut qu'on soit pur. « Rien n’est plus digne d’un homme véritable que de se gouverner lui-même ». Et l'éloge octroyé par Johnson au poète du Paradis Perdu, pour « la sainteté de sa pensée et la pureté de ses mœurs », s'applique également au Joseph de Nova Solyma. « Celui dont l'imagination est déréglée, quels que soient sa culture et son talent, ne peut jamais être un homme vraiment

grand et compiet ». Avant tout, tenez le corps sujet à

(1) Vol. IE, p. 120.

(2) Vol. I, p. 125.

(3) Vol, II, p. 423.

l’esprit. Tout en tenant compte des différentes constitutions physiques, « il n’est pas nécessaire que notre corps affecte notre âme ». Quand Eugenius (1) défend, non pas le désir, mais l'amour, que « rien ne peut changer, même pas la mort », Joseph répond : « On ne peut être à la fois amoureux et sain d'esprit ». C'est une boutade sans doute, et Joseph n’a pas toujours pensé si bourument de l’amour, mais il donne de pressants conseils pour conserver la chasteté (2). Pour lui, le Chrétien doit être toujours armé. « De même qu’un beau corps est le plus délicat vêtement que l’âme puisse posséder, de même un corps tempéré et bien réglé est la meilleure demeure et, comme tel, mérite les plus grands soins et la plus grande attention ; et l’homme entier, corps et âme, devrait être ordonné de telle facon qu’il pût être prêt à servir Dieu, à aider son pays et à se sauver lui-même (3).

Mais une conduite sage ne saurait à elle seule révéler au Chrétien les mystères de la religion. Il faut la foi. Et, pour Joseph comme pour tous les protestants, rien

ne prédispose mieux à la foi que la connaissance de

(14) Un des personnages de Nova Solyma.

(2) C'est ainsi qu’il nous recommande de nous mélier des jolies silhouettes, des gentils visages et surtout de l’indolence.f

(3) Remarquez qu'ici l'idéal chrétien se confond avec l'idéal civique. C’est bien le mysticisme pratique dont nous parlions plus haut.

notre faiblesse. De même que la douleur physique, dans un. corps malade, doit précéder la guérison, de même le sens du péché, dans l’âme, est le prélude nécessaire de toute poussée vers la foi. Joseph a ce sens au plus haut degré. Pour lui, « l’homme fut créé absolument parfait » (1). « Le désir d'être compté parmi les dieux immortels » (2) causa la chute d'Adam, et tous ses descendants partagent la faute originelle (3). Le péché est le point initial d’où tout découle. C'est le monstre conçu de l'esprit, la libre action de notre âme en opposition à l'âme de Dieu et à ce qu’il a prescrit. L'homme est le seul animal capable de pécher, ou capable de mener une vie religieuse, car tous les autres animaux sont sans connaissance de Dieu et sans libre arbitre (4). Mais pourquoi Dieu, qui est juste, permet-il le péché ? « Ce qui semble mauvais, en ce qui nous concerrie, parce que transgression de la loi, est bon en ce qui touche Dieu, parce que tournant à sa gloire » L'auteur voit bien la difficulté classique où se trouve l'esprit examinant la nature du péché et forcé, pour l’expliquer, de faire tort soit à la Providence de Dieu, soit à sa

Justice. Saint-Paul, ce « lucide exposant de la vérité de

(4) Vol. il, p. 55.

(2) Vol. II, p. 58.

(3) Vol. IE, p. 59.

(4) Encore un trait miltonien. Milton n'avait pas la moindre sympathie pour les animaux.

Dieu », en est lui-même étonné. IL faut tout rejeter dans « l’abîme illimité de la liberté divine »; il faut «se courber dans l’étonnement devant l'Infini ». Mais cé qui est certain, c’est que tout le monde pèche. « Soyons assurés qu'aucun de nous n’est sans péché, et que nous avons besoin qu'on nous pardonne avant de partir d’ici pour toujours ». Puis Joseph revient au captivant problème, et, s’il ne peut pas découvrir l’origine du péché, au moins veut-il en étudier la nature. « Tous les péchés sont également mortels, de par la nature même du péché. » Le péché n’est pas infini, car, s'il l'était, « ce serait en effet comme un malin pouvoir, incapable d'exclusion, et ne pouvant être maîtrisé. »

Et comme les conséquences du péché semblent à Joseph tangibles et réelles ! «Nous sommes suspendus à mi-chemin. entre les joies du Ciel et les tourments de l'Enfer, car il n’y a ni béatitude parfaite, ni désolation complète ici-bas. » C’est la partie triste du livre. L'Enfer hante le penseur. Il songe aux âmes perdues. Il s’'imagine leurs souffrances comme « ineffablement intolérables ». La foi moderne se fait une idée plus large de l'amour du Père. Joseph, lui, a une conception dantesque et médiévale des tourments infernaux.« L'esprit sera le premier àsouffrir,etchacun souf-

frira selon ses mérites ». Et voici le jour du Jugement

et dans son imagination de poète, et sa prescience de croyant, il voit les pécheurs se soustraire au regard « de colère de Dieu et de l’Agneau ».

- Vision du péché, compréhension du sacrifice de Jésus, conviction de la misère humaine, autant de chemins qui mènent directement à la Foi. Joseph se fait une idée bien étroite de la conversion : « La conversion directe et honnête est l’œuvre de Dieu luimême et l'effet de l'élection éternelle... Elle marque l'individu et inscrit son nom sur le Livre de Vie, pour ne jamais plus en être effacé ». Il faut, pour y arriver, avoir senti, comme Theophrastus, Le « fouet de Dieu » ; il faut avoir vu passer devant ses yeux le « Péché sous sa vraie forme ». C’est un coup de foudre que la conversion puritaine. Joseph explique comment il faut distinguer la foi d’un chrétien de celle d'Adam. « La foi d'Adam dépendait de sa propre force et de sa propre action ». La nôtre est presque de l’amour divin; c’est l'abandon complet de l’âme entre les mains du Créateur.

De la foi de Josèph, on passe aisément à sa théologie. Il n’y a qu’un Dieu. Ce Dieu est seul. Il jouit de l'infinité sans compagnon, et les anges eux-mêmes ne peuvent explorer cette infinité. L'auteur de Nova Solyma croit à la Trinité (1), mais il y reconnaît cepen-

(4) Vol. IL., pp. 138 et suivantes.

dant un troublant problème. Puis il en donne son explication : « Quoique Dieu soit un et infini, nous devons cependant nous rappeler qu'il est un d’une façon qui lui est particulièrement propre ; et nous ne. pouvons pas plus complètement comprendre son unité que son éternité ou son ubiquité... Pourquoi serait-il plus incroyable qu’il fût trois en un, et un en trois? Car ce ne sont pas là trois infinis, ni même trois portions d’un infini, mais trois ineffables et inexplicables personnes en une essence infinie. Au Paradis terrestre, il était suffisant de connaître l’unité de Dieu et son pouvoir infini; puis, quand il y eut besoin d’un divin sauveur, il devint juste de découvrir cette vérité cachée... Peut être ne connaissons-nous pas, même maintenant, les choses merveilleuses qui doivent être révélées au sujet de la Déité ». Puis Joseph essaye d'expliquer la Trinité par une comparaison avec l’esprit : « il existe trois sub-substances de la même déité. La première s'appelle Dieu le Père, la source et l’origine des deux autres; la seconde est le Fils, qui est l'image resplendissante du Père, sa sagesse et son Verbe ; la troisième est l'Esprit, ou l'influence active de chaque, harmonisant et unissant les deux autres ».

Ces théories sont empruntées presque textuellement a un traité sur la Trinité publié en 1601 par Alexandre Gill, le maître de Milton. Mais c’est surtout le Fils qui

retient la dévote attention de l’auteur de Nova Solyma. Christ est « resplendissant de majesté éternelle Ans sur sa face brille « la pure humanité »; il est « l’héritier et le Seigneur de toutes choses ». « L’instrument de la Rédemption doit être divin, car toute la création est soumise à la loi d’obéissance, et par conséquent aucune œuvre méritoire ne peut être accomplie par l'homme pour sauver son frère. Mais tel n’était pas le cas de Christ, « étant de Dieu (2) ».

Christ devint homme, afin de pouvoir renouveler toutes choses en lui-même. « Il naquit d’une vierge pure (3)... apportant avec lui de par sa. génération surnaturelle, les signes de sa nature divine... Une si grande œuvre fut ordonnée de toute éternité; le monde lui-même fut fait pour la gloire du Messie à venir. » Serait-ce l’auteur du « Paradis Perdu » qui chanterait en prose les louanges du Rédempteur (4) ? «Notre Sauveur s’est associé à nous... On ne peut rien concevoir: d'aussi merveilleux, ni rien qui puisse se faire de plus admirable... Il se voila de chair, afin de pouvoir pren-

(1) Vol. I, p. 286.

(2) Description du Fils, vol. IT, p. 94.

(3) Comme les Chrétiens de l'Eglise primitive, Joseph vénère la Vierge et parle avec respect de la Mère de Dieu ; mais il lui fait dire : « Evitez, Chrétiens, le culte de la créature, et ne m'offrez pas d’inutiles prières. »

(4) Vol. IL, p. 160.

dre sur lui les infirmités des vivants et les besoins des mourants ; et tandis qu’il souffrait les plus viles indignités, on ne pouvait l’accuser de rien qui fût odieux ou injuste... Ainsi conquit-il la rag'e des hommes et des diables et satisfit-il la justice d’une déité offensée (1) ».

Par « cette infinie satisfaction du Fils, le poids si lourd de nos péchés multiples ne compte pour rien contre nous dans la balance de Dieu... Un tel amour pour de tels pécheurs, voilà l'Etoile qui apporte le salut (2)! « Et poussant plus avant dans le mystère, le poète — car c'est à un poète que nous avons affaire — s'écrie dans l’extase : « Chez le Fils, notre nature est jointe à la nature divine, elle est anoblie par un décret éternel et inviolable ; et, comme dans le mystère de la Trinité il existe trois personnes d’une seule nature, de même la personne du Christ consiste en deux natures très différentes, et il a demandé que nous puissions être joints à Lui, de même que Lui est uni au Père. » Quand il écrivait ces lignes, l’auteur de Nova Solyma était mieux que théologien ; il était poète, etsurtout croyant.

(1) Joseph est persuadé de l'existence des démons, et nous assistons dans Nova Solyma à une scène d’exorcisme. Il paraît que Îles Diodatis avaient raconté à Milton mainte histoire de magie et de diables.

(2) Vol. IT, p. 161 et p. 162. « Combien vaines et incertaines sans le Christ sont toutes choses ici bas! » Joseph s'émerveille de la grandeur de la Rédemption, qui lui semble d’une plus large envergure que l’œuvre de la Créatiou,

Sa ferveur lui valait une vision céleste. En d’autres endroits, il examine froidement si Jésus est bien le Messie promis par l’Ecriture ; il se demande si Christ est un imposteur,et il se convainc logiquement que cela ne peut pas être. Jésus est bien « Messie et Sauveur, aussi bien que Créateur et Dieu (1) ». Ainsi Joseph es mystique à la facon de Cromwell et des grands puritains, en ce sens qu’à force de chercher Dieu, il l’entrevoit quelquefois, et en reste ébloui.

Après la divinité, c’est l’âme humaine qui inquiète le penseur de Nova Solyma. Pour lui, « l'âme est d’origine séparée, et dérivée de Dieu ». L'embryon de vie, parti du Créateur infini, a été ensuite arrangé par l’Esprit de Dieu. Pour nous, âmes humaines, « nous sommes doués de raison distinctive et capables d’immortalité »; «les hommes sont créés, corps et âmes, journellement ». Mais Joseph a, sur l'état de l'âme après la mort, des idées bien étranges. Il croit que l’homme entier, corps et âme, dort jusqu’à la Résurrection et partage ainsi l'opinion des obscurs « soul-sleepers » et des « mortalistes ».

Quelques réflexions de plus (2), et nous avons la

(4) Vol. IL. p. 166. Deus. Si le traité est de Milton rappelons-nous que le poème donne ce titre de Dieu même aux anges. (Paradis Perdu.)

(2) Comme sur la création du monde, qui fut créé de rien par un créateur infini (Vol. I, p. 178), et sur la matière dont rien ne se perd (Vol. II, p. 15).

somme des opinions métaphysiques de Nova Solyma. Ce qu’il importe de retenir, c’est l'esprit du livre et les indications qu’il renferme. Nova Solyma est un avertissement, c’est presque un sermon sur la nécessité du salut. Le péché et le Rédempteur, voilà les points capitaux que Joseph développe, et le reste n’est qu’accessoire. « Travaillez, veillez à ce que vous obteniez vousmême la grâce et le salut de Dieu » (1). « Si tous n’y arrivent pas, du moins nous avons tous le libre arbitre » (2). « Pendant que vous êtes vivant et que vous le pouvez, plaidez votre cause auprès de Dieu, implorez et priez sans cesse, et ne doutez pas que, lorsque le cours de votre vie mortelle sera terminé, vous vous en irez à un état meilleur dans un monde meilleur ». Avezvous péché ? « La miséricorde de Dieu est infinie. Vous ne pouvez jamais quitter Dieu qui vous tient, vous et tout ce que vous pouvez appeler vôtre, incessamment en sa main ». Nous reconnaissons là l’idée maîtresse du puritanisme, et sa conception de la Providence divine. Rien n’est en dehors de ses soins providentiels, et « toutes choses sont pleines de Dieu ».

Si le livre est de Milton, il marque une nouvelle étape dans le développement religieux du poète et continue aussi l'épanouissement normal de son évolution. Il

(1) Vol. I, p. 132.

(2) Vol. I, p. 306.

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