QUE
clergé recoit la permission de se marier, on encourage la lecturé de la Bible, et les belles prières du « Common Prayer Book », révélées au peuple sous leur forme anglaise, deviennent le patrimoine du paystout entier. Enfin, pour donner quelque unité à l’œuvre naissante, Somerset règle en 42 articles, inspirés des confessions continentales, la foi des Anglicans (1553). C'était là un commencement. Les ennemis du mouvement lui donnèrent le nom de « tyrannie protestante ». Elle fut suivie de la « tyrannie papiste », comme l’autre, d’origine étrangère. C'était la persécution, c'était, pour la jeune Église, l’auréole du martyre. Sous le règne de Mary, on brûla plus de 390 personnes en trois ans. Il est difficile de fixer les responsabilités, car, en ces temps d’intolérance, on brüûlait couramment les corps pour sauver les âmes. Mais ces exécutions en masse, surtout celle des trois évêques, Cranmer, Latimer et Ridley (dont le souvenir est perpétué par le monument d'Oxford) donnèrent à l’anglicanisme une impulsion nouvelle. Lorsque Cranmer (1) fut brûlé en 1556, Latimer prédit justement à Ridley que le feu qu’il allumait sur son bûcher enflammerait bientôt toute l’Angleterre.
Après ces deux excès en sens contraire, Elizabeth
(1) Cranmer était grand ami de Henri VIII, qu'il assista à ses derniers moments. Il couronna le jeune Edouard VI. Son but fut tou: jours d'assurer la suprématie du roi sur l'Eglise. Quant à l’œuvre de réforme proprement dite, il en croyait le développement trop rapide.
reprit l'œuvre de Henri VIII et travailla pendant tout son règne au développement extérieur de l'Église. Sans être profondément religieuse, elle était sincèrement protestante, et surtout, elle veillait au maintien de l'ordre établi en gendarme consciencieux. Par l'Acte d'Uniformité de 1549, le pouvoir temporel de Église avait passé en grande partie aux mains du gouvernement. En 1559, elle ordonna l’usage du « Prayer Book » dans toutes les églises et réduisit à 39 les 42 articles d'Edouard. Elle se réserve tout pouvoir de réformer l'Église d'Angleterre, mais elle insiste sur le caractère indépendant de son organisation, ainsi que sur la réalité de son existence ininterrompue. Le schisme, — si schisme il y a — est le fait de Rome et non de la nation. L'Église anglaise est toujours la même qu'aux premiers siècles de la conversion. Elle est réformée, elle est modernisée, mais il n’y à pas de solution de continuité. Ainsi, l'Église est l'enfant gâté d'Elizabeth, gâté à la facon des Tudors, c'est-à-dire tenu en tutelle, mais très aimé. À la fin du règne, nous sommes en présence d’une organisation largement développée, et, tout compte fait, largement épurée. L'Église ne possède plus le tiers du pays, les lords spirituels ont cédé Le pas aux lords temporels, et les cours ecclésiastiques n’entravent plus l’action des cours royales. La mort de la reine marque la fin de la première période de l’histoire de l’Anglicanisme, la période d'installation. La ques-
tion extérieure est réglée, la sécession est achevée :
PR GRR,
non pas — insistons bien sur ce point — la sécession d'avec la vieille Église catholique, mais la sécession d'avec le Pape romain. Maintenant, les difficultés intérieures vont commencer. Elles avaient bien fait leur apparition sous Elizabeth elle-même, muis elle avait rejeté de sa main énergique les papistes, qui obéissaient à un pouvoir étranger, et les calvinistes, qui s’inspiraient d’un réformateur continental. Elle avait placé l’Église d'Angleterre dans une position intermédiaire entre les deux partis extrêmes; elle voulait en faire l'Église du peuple anglais, libérale, protestante et apostolique Nous examinerons à la fin de ce chapitre les troubles graves qui remuèrent l'Église alors que sa situation extérieure n’était pas encore fermement établie. Pour le moment, il sera intéressant d’étudier la confession anglicane, fille certaine, mais si rajeunie, du vieux catholicisme apostolique et médiéval et de la tradition chrétienne. Ce ne sera pas verser dans la théologie, et nous trouverons dans le bloc lumineux des 39 articles, en même temps que le résultat tangible de l’évolution que nous avons essayé d'indiquer, un critérium qui nous aidera à expliquer bien des difficultés à venir.
Les 39 articles sont un monument parfait de l'esprit pratique anglais en matitre de religion et de. foi. Les subtilités n’y trouvent pas place; on va directement
au plus pressé, c'est-à-dire au salut, et aux moyens de
mRtree
l'obtenir. Aussi, rien de plus simple que la théologie anglicane. Elle est basée sur le dogme séculaire de la Trinité en « Trois Personnes, d’une seule substance, puissance et éternité » (1); Christ est le Fils de Dieu, « Déité et Humanité jointes ensemble en une seule personne »,sacrifié, «non seulement pour le péché originel, mais aussi pour tous les péchés réels des hommes » (IT). Il est descendu aux Enfers (); il ressuscita dans le corps, «avec chair, os, et toutes choses qui appartiennent à la perfection de la nature humaine ».1l est assis au ciel, jusqu’à ce qu'il revienne juger les hommes au dernier jour (IV). La théodicée anglicane insiste également sur ia divinité du St-Esprit, « Dieu véritable et éternel » (V), et reste ainsi parfaitement catholique.
Mais une religion doit avoir un but pratique : il faut qu’elle aide les hommes dans cette vie passagère, et qu'elle leur donne la clef de la vie éternelle. Pour l'anglicanisme, l’Ecriture contient toutes choses « nécessaires au salut » (VI). L’Ancien Testament n'est pas contraire au Nouveau. Le Chrétien n’est pas tenu d’obéir strictement aux lois de Moïse, mais il est lié par les commandements dits moraux (VII). Puis la doctrine pénètre plus avant dans la question du Salut. Qu'est-ce que le péché originel? « La faute etla corruption de la Nature de chaque homme naturellement engendré de la descendance d'Adam » (IX). Mais l'homme à le libre arbitre (X\. Cependant il ne peut rien sans Dieu. Pas de bonnes œuvres sans la grâce de
He i0es
Dieu par le Fils, qui nous aide à avoir « la bonne volonté, et qui travaille avec nous quand nous avons cette bonne volonté ». D'ailleurs (XI) la foi seule nous justifie devant Dieu, « doctrine très pleine de réconfort », et nous ne sommes « comptés justes devant Dieu que par le mérite de notre Seigneur et Sauveur Jésus- Christ ». Les bonnes œuvres sont sans effet, mais sont le fruit naturel de la Foi, et témoignent de la Foi (XII). Les meilleures œuvres ne sont que péchés «avant la grâce du Christ et l'inspiration de son esprit » (XII). De même les œuvres dites de « surérogation sont impies, car, quoi que nous fassions, nous ne sommes que d’indignes serviteurs de Dieu » (XIV).
Avec une logique singulièrement probante et l’acuité d’une raison qui semble éclairer ces mystères d’un jour nouveau, la doctrine anglicane, ayant insisté sur la petitesse de l’homme. rappelle que seul le Christ est sans péché « et dans sa chair et dans son esprit » (XV). Si nous disons, nous humains, que nous n'avons pas de péché, « la vérité n’est pas en nous ». Ainsi, l'homme se trouve nécessairement poussé vers le Christ, prototype de l’état supérieur qu'il doit atteindre s’il veut la vie éternelle. L’Anglicanisme appuie sur la nécessité de la foi.C'est que la foi est le mouvement ascensionnel vers cet état supérieur, alors même qu'il ne serait qu'entre-aperçu ou seulernent deviné. Où la Foi
manque, la vie fait défaut.
— là —
Et le clair exposé continue. Comment profiter des bienfaits qu'a apportés Jésus-Christ ? L'Église anglicane reconnaît (c'est une concession au calvinisme) l'élection et la prédestination (XVII), mais elle affirme immédiatement après que seul le « nom » (1) de Jésus peut donner le salut éternel (XVIII). Deux sacrements ont été institués, instruments pratiques du Salut : le Baptême et la Communion (XXV). Le Baptème est le « signe de régénération ou nouvelle naissance » par quoi ceux qui le reçoivent sont « greffés dans l'Église » (XX VI). Nous pouvons pécher postérieurement au baptême, mais « par la grâce de Dieu, nous pouvons nous relever et amender notre vie » (XVI). Le second sacrement nécessaire est la communion (XXVIID. Il n'y à pas de transsubstantiation à la Sainte Cène. « Le corps du Christ est reçu et mangé à la Cène au moyen de la Foi. » On communie sous les deux espèces (XXX) et les méchants, s'ils mangent le Christ, le font À leur propre condamnation (XXIX). L'article XXXI insiste sur le sacrifice du Christ dont l'oblation sur 4 croix à racheté,une fois pour toutes, tous les péchés du monde. « Il n'est pour nos péchés d'autre satisfaction que celle-là » ; aussi la messe, soi-disant sacrifice, n'est-elle qu'une fable (XX XI). Ilen est de mème du Purgatoire
et des pardons, de l’adoration des images et des reli-
(4) C'est-à-dire l'invoration du nom de Jésus, la croyance au mérite du Sauveur, en opposition aux mériles de telle ou telle secte ou à ceux qui pourraient résulter de l'observation de la Loi,
AP ques et de l’invocation des saints, car il n'en est question nulle part dans l'Ecriture (XXII).
Si nous passons au gouvernement de l'Église, l’article XIX définit l’église visible du Christ, congrégation de fidèles, où l’on prêche la parole de Dieu. Le mème article accuse d'erreur les Églises de Jérusalem, Alexandrie, Rome et Antioche. L'Église n’& d'autorité que pour régler les cérémonies et les controverses (X). Elle n’ajoutera ni retranchera rien à la parole de Dieu. Elle permet les conciles généraux (XXI), mais leurs décisions n'auront d'autorité qu'au cas où elles seront basées sur l’Ecriture. D'ailleurs, les traditions et cérémonies varient avec les nations et n’ont rien à voir avec le Verbe divin (XXXIV) Le roi est chef des ecclésiastiques et l’évêque de Rome n’a aucune autorité en Angleterre (XXX VII). I1 faut être ordonné pour prêcher ou administrer les sacrements (XXIII), et les services doivent être faits en langue vulgaire (XXXI). L’indignité du ministre n’empéchera jamais l'efficacité du sacrement (XX VI), et les prêtres pourront se marier (XXXI). L’avant-dernier article est une réponse aux anabaptistes et rappelle que les biens des Chrétiens ne sont pas en commun, mais qu'il faut donner aux pauvres et aux deshérités (XXX VIII). Enfin, le dernier article (XXXIX) ratifie l’usage du serment devant les magistrats.
Tel est ce document précieux, qui n’est en somme que
l'exposé raisonnable de la doctrine chrétienne, Dans
leur clarté réfléchie, les articles sont avant tout scripturaux. C’est par là qu’ils sont protestants, pour se servir d’un terme trop souvent mal interprété. Ils repoussent toute addition qui n'aurait pas sa base dans l'Écriture, et soutiennent que ce que l’homme ajoute au Verbe ne peut être que superstition et erreur. Ils entendent qu'on s’en tienne à l’enseignement de Christ, qui a montré l'exemple et qui à laissé dans les deux sacrements nécessaires l'appui surhumaïin qui aide à le suivre. L'Écriture, source du protestantisme, est donc à la base de l’Anglicanisme. Mais si la confession anglicane coupe sans pitié les floraisons inutiles qui se sont développées autour du trone catholique, elle s’attache à ce tronc rugueux et vénérable de toute la force du conservatisme anglais. Dans cette confession un peu hybride, raison et tradition voisinent en excellente harmonie. Sorti des données essentielles, le tissu est lâche, il prête. Rien de raide, rien d’obscur. C'est le « self-government » en matière de religion, avec le minimum de législation. Cette raison libérale se retrouve dans le petit livre de « prière commune », dont on à du reste remarqué plus d’une fois la conformité avec l'Écriture. Ce mince volume si savamment composé enjoint la lecture de l'Ancien Testament une fois, et du Nouveau, deux fois par an. L'Évangile n’est pas une institution cérémoniale, mais a été révélé aux hommes pour servir Dieu dans la liberté de l’esprit. Cependant, comme « il n’est pas possible de maintenir
l'ordre sans cérémonies », le livre admet celles qui ne sont pas obscures. Il les explique, d’ailleurs, et ne la lumière sur tous les points. Pas de commandements solennels, pas de terreur mystique ou de mots voilés. On sait où on va, on sait ce qu’on fait, on sait pourquoi on ne fait pas autre chose. Si vous vous agenouillez à la communion, c'est pour éviter le désordre, ce n'est pas pour adorer le pain et le vin. Le pain servi aux fidèles sera du pain ordinaire, afin de ne pas donner prise à la superstition. On explique aussi le signe de croix employé à la cérémonie du baptême. Et c'est ainsi que l'esprit pratique anglais façonne à son image la vieille religion apostolique, en en gardant l’esprit pieusement, mais en l’épurant de toutes les végétations qui ont pu pousser alentour au cours des siècles. La doctrine anglicane ne relèvera donc que de V'Écriture (1), tempérée de ce qui est raisonnable dans la tradition. Elle ne gardera des cérémonies que celles qui concourent à la décence du culte, elle affirmera la noble ambition d’être avant tout la religion d'hommes libres en Jésus-Christ, fondée sur la liberté et non sur
les rites.
Telle nous paraît l'Église d'Angleterre (au moins en théorie) à la fin du règne d’Elizabeth. Façonnée par l'esprit nouveau épris de lumière, l'Église a déjà exercé
(1) Le Prayer Book anglican est plus scriptural que la Confession presbytérienne de Westminster ou l’Institution de Calvin:
Lis 2
sa tyrannie à elle, elle a eu ses martyrs, elle est devenue (nous verrons plus loin l'importance de ce point spécial) partie du gouvernement. |
Avec le règne de Jacques I°' en 1603 s'ouvre la seconde période de l’Église. Nous allons la suivre en détail jusqu’aux environs de l’année 1625, parce que Milton, en 1625, commence à sentir religieusement, et parce que la connaissance de la religion à cette époque nous permettra de mieux suivre le développement des croyances miltoniennes.
En 1603 donc, l'Angleterre n’est plus menacée, ni par l'Espagne, ni par l'Autriche. Clément VIII est bien disposé à son égard. Jacques se laisse bien effrayer au début par l'accroissement en nombre des catholiques romains, persécutés à tort et à travers. Mais le danger n’est plus là, et la question papiste s'endort à mesure qu’elle devient moins agressive. Et pourtant l’Église va entrer dans une période de troubles qui menacera son existence elle-même. À peine est-elle sortie de l’enfance qu’en son sein s’agitent des passions et des rivalités qui vont la meurtrir. Où est donc le danger ?
Les difficultés de la première période avaient été surtout éxtérieures ; celles de la seconde seront intérieures et de trois sortes : dogmatique, disciplinaire et politique.
La raison qui dictait la foi des docteurs, et qui s’attaquait en même temps aux Superstitions papistes et protestantes, ne suffisait pas aux âmes simples arra-
€hées à dés habitudes séculairés et à des traditions immémorialés. Tous les Anglais n'étaient pas des phis losophes où des penseurs, ét beiuücoup restaient désorientés. La théorie était là sans doüté, mais la masse n'était pas mûre encore pour cette théorie, elle n'avait ni lesens critique, ni le degré d’intellectualité nécessaire pour se Complaire aux raisonnables croyances dés Anglicans. Les pompes de Rome d’un côté et les simples doctrines de Calvin plaisaient davantage aux esprits assoiffés d'une foi plus précise. Le puissant conservatisme tempéré de raison qui est à la base de l’anglicahisme n’atteignaif pas les classes ignorantes à qui l’entrée du royaume dé la raison purée était interdite, et à qui où avait défendu l'accès de croyances plus à leur pottée. Bref, la fraste nature des masses anglaises s'accommodait encore mal de l’élégante distinction de l'Église établie.
Si l'Église eût pu atténuer la spiritualité un peu hautaine de sa doctrine par la dévotion de son ministère, elle eût pu rester très populaire, mais jamais au Cours dé son histoire, ne fut-elle plus mal servie où plus hon< teusement négligée (1). Seule la regrettable périodé d’'avilissement à laquelle mit fin le mouvement d'Oxford, at xIx° stéclé, peul ôtre comparée à éétte époque de
(f) Il y avait longtemps que l'Église anglaise (séparée où non dé Rome) était corrompue. Sous le règne de Richard H, les Lollards s'étaient insurgés (vers 1390) contre les abus grossiers des ecclésias-
tiques.
opte relâchement. Les abus étaient partout. Spencer en témoigne en 1579, dans son Shepherd’s Calendar, où il prend à partieles ministres qui « se soucient peu de ceux qu'ils ont à charge. Tandis que leurs brebis courent x l'aventure, ils passent leur temps en réjouissances et en fêtes grossières; ce sont les bergers du Diable qui s'amusent pendant que leurs troupeaux n'ont pas à manger ». Et le même Spencer dans son « Mother Hubbard’s Tale » fait dire au prêtre. « Ce n’est pas à un homme à nourrir les âmes des autres, car quoi que nous fassions il leur appartient de se nourrir ».
Telle était l’excuse de ces mauvais ministres; tels étaient les abus qui navraient l'âme d'un George Herbert, au point qu’il croyait la religion partie pour toujours aux rives américaines. En haut les évêques abusaient du patronage, et le pernicieux système des pluralités atteignait l'Église aux sources vives. Dans les campagnes, la plupart des ministres étaient non seulement ignorants, mais immoraux par surcroît.
Ces maux divers avaient leur source partielle dans l’ingérence de la politique en matière ecclésiastique. Protégée du gouvernement, l’rglise s'était laissée aller à vau-l’eau, et c'était son union avec le gouvernement qui l’empêchait de réagir. Cefte quasi-dépendance devait s'aggraver sous Jacques, et avec elle, ses résultats néfastes. Les évêques d'Elizabeth et de Jacques sont des courtisans et des sycophantes. C’est alors qu’on voit un archevêque de Canterbury, plein de morgue
op
officielle, entrer en sa cathédrale à la tête de mille cavaliers. Sous la direction de ces tout-puissants fonctionnaires, l'Église entretenait avec l'État des rapports de plus en plus complexes. Politique et affaires ecclésiastiques se confondaient de plus en plus. L’évêque se faisait courtisan, le courtisan jouait au théologien. Et l'Église, devenue simple rouage d'État, assumait un caractère « bureaucratique » que ses fondateurs n'avaient jamais songé à lui donner. | C'étaient là de graves défauts dans une organisation si récente. Et quand on se rappelle que l’arrangement d’'Elizabeth n’était en somme qu’un compromis, un compromis marqué au coin de la sagesse pratique, sans doute, un compromis que la persécution et la révolution guettaient, et qui allait sortir victorieux de l’un et de l’autre; mais un compromis, c’est-à-dire une combinaison très instable ; quand on songe que l’anglicanisme n'avait pas encore formulé son maître principe, et qu'il restait sans prise sur les masses ; quand on se rappelle que la politique d'Édouard et de Mary avait laissé en présence Anglicans, Zwingliens et Calvinistes, c’est-à-dire des extrêmes nettement opposés, au sein de la même organisation, on peut s’imaginer la tâche qui allait incomber à l'Église quand il lui faudrait retenir sous le même sceptre tant d'éléments différents. Cette tâche était d'autant plus ardue que la lutte se passait en champ clos, puisque l’Angleterre, à part quelques secousses violentes reçues d'Allemagne ou de Genève, restait plus ou moins isolée des courants de pensée
Los res
continentaux. Cet isolement permettra au pays de se faire un christianisme à lui, agréable à la raison et justifié par l’histoire. Mais en ce féroce xvni® siècle, la perspective manquait encore ; et l’étroitesse de l'arène devait rendre la confusion plus complète et le conflit plusserré.
Des craquements se firent entendre dans l'édifice de l'Église dès le règne même d’Elizabeth. Pris entre les dogmes tranchants du Romanisme et du Calvinisme, l’enseignement anglican paraissait bien pâle à beaucoup d’âmes exaltées. Il faut aux masses une foi concrète et des dogmes tracés au compas. Ne trouvant pas dans la religion officielle l'équivalent de ce quele coup d'État de Henri VII lui avait fait perdre, et troublée des problèmes de conscience particuliers à l'âme saxonne, l'opinion publique, passant d’un excès à l’autre, devenait de plus en plus calviniste. Ilse forma un parti calviniste au sein de l'Eglise ; puis les fissures se multiplièrent, les diocèses eu vinrent à différer les uns des autres et pour la doctrine et pour le culte. En fait, c'était la discipline génevoise, bien plus que le dogme de Calvin, qui devait mettre la discorde au camp anglican. La controverse s’affirma en 1550, quand Hooper, promu à l'évêché de Gloucester, refusa de revêtir les emblèmes sacerdotaux. C'était du pur Genève, et le puritanisme pointilleux du temps d’Elizabeth est essentieillement génevois.
Pointilleux ou non, ce puritanisme est déja un fait
bien apparent aux environs de l’année 1560, Et déjà,
LT) 2h
voici que lui-même il se différencie,et que les Indépendants s'opposent aux Presbytériens. Les uns et les autres s’accordaient sur ce point que la Réforme était restée en chemin en Angleterre, et qu’il fallait la pousser jusqu’au bout. Maisles Indépendants représentaient le puritanisme insulaire, la vieille sève anglaise mise en mouvement par une ardente conviction religieuse et par le désir fervent d'une communion plus étroite avec Dieu. Les Presbytériens avaient des motifs politiques et des vues sur Les postes confortables de l'Eglise établie ; ils aspiraient à remplacer les évêques dans leurs grasses sinécures ; et, pour ce qui était du dogme, ils aimaient à ergoter sur des points secondaires, et se croyaient plus infaillibles, ou se montraient en tout cas plus étroits et plus sacerdotaux, que Rome elle-même. Jes Indépendants avaient le courage de leur opinion. Ils apparaissent pour la première fois en 1567, après que l’archevêque Parker eut fixé le minimum de cérémonial indispensable à la bonne tenue du culte aPOStolique. Leurs principes leur interdisent l'obéissance, et ils désobéissent. Tout en voulant réformer l'Eglise, les Presbytériens s’y conforment, au moins provisoirement. Les Indépendants se mettent franchement en marge de l'Eglise; ils voient Elizabeth diriger contre eux le statut de bannissement, et Whitgift (1) même est rigide à leur égard.
(1) Whitgift (1530-1604), archevêque de Canterbury, croyait que le gouvernement épiscopal est une garantie d'ordre dans Etat et dans