‹ La Religion de MiltonChapitre 8 sur 35 · FOOD REE · texte numérisé non relu

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pamphlétaire de 1640 ait été aussi ardent dans sa jeunesse. Et rappelons-nous bien que Milton, en somme, s’est développé lentement, que son éducation n’était pas achevée à trente ans. La perfection des poèmes qu’il écrivit dans sa jeunesse est pour une bonne part le résultat un peu artificiel d’une forte éducation classique et ne prouve pas la maturité de l’auteur. Il ne faut donc pas s'attendre à des révélations inédites ou à de précieuses trouvailles au cours de l’examen du développement religieux de Milton avant trente ans. Nous avons en mains des documents — vie et œuvre —, qui nous permettront de faire l’esquisse de ce que fut, jusqu'à cet âge, l’évolution de cette âme au fond un peu naïve et de cet intellect jusqu'ici préoccupé d’autres sujets. Mais cette esquisse sera forcément un peu frêle, etil faudra nous en contenter, car toute addition ne saurait étre que conjecture. |

Que la renommée future du poète, que les luttes auxquelles il est encore loin de penser, que l’épopée dontil rêve déjà et que tout le fracas et la gloire à venir ne nous donnent pas une fausse idée de l’évolution religieuse de Milton. Jusqu'à trente ans, à part la crise de 1633, qui n’est pas exclusivement due à des considérations intimes, il n’y a rien de bien saillant dans le développement religieux du poète ; il n'y a en tout cas rien d'apparent, et il faut s’en tenir aux faits. Depuis qu'il a l’âge de réfléchir et de comprendre, les influences qui ont agi autour de l'enfant et du jeune homme ont

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été nombreuses et actives. Il faudra étudier ces pouvoirs souvent anonymes. mais si réels, fils ténus et parfois invisibles, mais dont le tissu fait une âme humaine. Il faudra saisir au passage les échos des luttes de cette époque troublée, qui retentissent jusque dans la maison paternelle, et façonnent une âme d’enfant. Puis, dans les actes conscients de Milton et dans ses œuvres, actes ultra-conscients, simplement examinés, ous essaierons de saisir la genèse de cette passion religieuse qui finira par envahir l’âme de l'homme mür; nous nous efforcerons d'expliquer les signes précurseurs de la tempête qui va souffler en son puissant esprit.

Sans attribuer à l’hérédité des effets surnaturels, il est cependant bon de ne pas la négliger entièrement. Et si cette influence mystérieuse n’est pasun vain mot, Milton est né prédisposé, je ne dirai pas spécialement aux controverses religieuses, mais en tout cas à la controverse en général. Il est batailleur, et je le crois, surtout après la trentaine, querelleur et rancunier. Son grand-père paternel est intimement lié à la lutte ecclésiastique qui se dessine vers la fin du xvi° siècle. Romaniste extrêmement bigot, il déshérita son fils pour avoir trouvé dans sa chambre une Bible en anglais. C'était une forte tête, un « passive resister » à la mode du temps. « Recusant » (1) en 1582, nous le retrouvons le

(4) On appelait « recusants » les romanistes qui refusaient d’as-

sister aux services anglicans.

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43 juillet 1601, condamné à une amende de € 60 pour ne pas aller à l’église de sa paroisse. L’amende n’a pas d'effet. Elle est suivie d’une seconde amende, également de £ 60, et également sans effet. Il faut être doué, même en ce temps de batailleurs, d’un caractère étrangement tenace pour compromettre aussi délibérément sa fortune. Milton a de ce sang-là dans les veines. Et ce sera au moins étrange de retrouver l’obstination du vieux papiste mise par son non moins obstiné petitfils au service du puritanisme. Il est donc légitime de penser que les qualités si marquées du grand-père sont à l’état latent chez le jeune Milton. Mais l'enfant ne vit pas avec ce vieux fanatique, qui est en somme une exception dans cette tranquille famille anglicane. La maison où il grandit est humaine et douce. Le « serivener », le père de Milton, n’est ni halluciné, ni cagot. Il fait baptiser son fils à la paroisse de « AIL Hallows », dans Bread St., au centre de Londres; et j'imagine qu il a la dévote croyance que John est ainsi entré dans le « royaume » du Christ, donnant à la cérémonie du baptême un sens orthodoxe et sacramentel, différent peut-être de ce qu'y verra plus tard Milton polémiste.

Pour être vive, la foi chez le « scrivener » n'exclut pas les autres joies de l'esprit, et vit côte à côte avee l'amour des lettres. C’est un homme tranquille, qui aime ses aises et qui ne méprise pas les biens du monde. Il est riche, et notre Milton profitera largement de sa fortune. Il cultive la musique avec succès, il veille

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soigneusement à l'éducation de ses enfants. Rien donc de glacial, ni même d’indûment austère dansla maison où Milton est élevé. C'est un nid chaud de confort et d'amour. Le chef de famille a certainement des tendances puritaines, mais nous avons vu que c’est là un tour d'esprit particulier, et non une forme spéciale du culte. La preuve, c'est qu'il se conforme à l'Eglise établie, c’est qu'il élève son fils dans cette religion et ce qui est plus probant encore, c’est qu'il rêve pour ce fils un poste d'honneur dans cette Eglise établie. Milton passe donc sa jeunesse dans un intérieur simplement heureux, digne, jamais frivole mais non pas guindé, une famille où l'influence chrétienne, ou même puritaine (mais de bon aloi), est dans la vie de tous les jours, et non pas dans des mots voulus ou des attitudes cherchées ; une famille comme l'Angleterre d’alors en possédait tant, un de ces « homes » chrétiens qui font l'honneur de l'Angleterre d'aujourd'hui.

Milton grandit. Ses maîtres, eux aussi, ont des tendances puritaines ; l'un d'eux, Gill (1), se fera remarquer plus fard dans la mêlée religieuse. Le jeune homme lit. Et quelles sont les lectures qui lui plaisent le plus? C’est Spenser, le poète Elizabéthien, l'amuseur sans doute, mais l’amuseur que l’idée chré-

tienne a touché, que le mouvement puritain a ému, le

(1) Alexander Gill, fils du directeur de St Pauls’-School, à Londres Milton travaille sous la direction du père et du fils, de 1620 à 1625.

chantre de la pureté (1). Ce sont les œuvres ardues de Du Bartas (2), l’auteur de la « Semaine », le calviniste partisan d'Henri IV. Ceci indique un sérieux marqué, et üne tendance évidente à la religiosité. On peut lire du Bartas par devoir, mais quand on s’y délecte, c'est qu'on à un tour d'esprit spécial. Ce sérieux, cette vue un peu hautaine du monde, se développent déjà chez Milton et s’affirment dans le choix de son plus grand, de son unique ami, Charles Diodati, (3) protestant italien fortement influencé par Genève.

Suivons Milton à Cambridge, où il entre à l’âge de seize ans. C’est en 1625, au moment où les éléments de la querelle prochaine s'accumulent de toutes parts. La controverse religieuse fleurit à l'Université. À Christ’s College, quelques « Fellows » sont ennemis jurés de Rome. C'est un puritanisme surtout formel ; on ne jeûne plus, on s’absente aux prières, on ne respecte plus l'ordre orthodoxe; mais l'influence en est bien nette. Milton a dix-sept ans ; il est évidemment touché par les idées ambiantes et par ce mouvement de pensée qui ne constitue pas, rappelons-le bien, une église ou même une secte nouvelle, mais qui reste au contraire très librement à son aise dans les cadres de l'Eglise

(4) « Tisseur de rêves et professeur de vérité tout ensemble » (E. Dowden, « Puritan and Anglican »).

(2) Dans la traduction de Sylvester.

(3) Fils d’un médecin italien, établi en Angleterre. jean Diodati, l'oncle de Charles, avait traduit la Bible en italien.

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établie. On ne peut cependant pas dire qu’à ce moment Milton ait en religion une ligne de conduite vraiment et délibérément établie. Rappelons-nous son âge, rappelons-nous qu’il ne s’occupe pas sérieusement de théologie ou de métaphysique; tout ce qu'il nous est permis d'affirmer, c’est que son âme rêveuse va à la religion plus naturellement qu’à tout autre sujet. Milton est foncièrement religieux. Son imagination vive se porte déjà vers ces thèmes profonds, dont son esprit est parfois hanté, sans en être troublé encore. Ne nous imaginons cependant pas le jeune Milton sous un jour trop austère. Il est de son âge, il va au théâtre, on croit qu'il aime (1). Et si nous voulons presser de plus près, pour ne pas nous tromper, la question du culte extérieur, voici sept ans que Milton suit le service divin tel qu'il a été fixé par l'Eglise établie. Puisque nous ne pouvons pas supposer que ce service lui est indifférent, il faut bien admettre qu’il ne lui est pas odieux. Nous irons même plus loin. Nous penserons que ce service satisfait aux besoins spirituels de son âme maintenant éveillée à la foi. Le fait que Milton, à vingt ans (1628), quand il obtient son grade de bachelier ès lettres, signe les trente-neuf articles, peut être considéré. comme moins important et en tout cas moins probant. Certains envisagent avec le même scepticisme le fait que, quatre

(1) Nous n'avons pas de preuves absolues que Milton ait jamais

aimé de toute son âme et de tout son cœur. En tout cas, il n’était pas poète à immortaliser son amour.

ans plus tard (1632), quand il obtient le grade de M. A., Milton signe une seconde fois les mêmes trente-neuf articles. Signe-t-il, diront les critiques, comme on signe tant de documents, simplement pour avoir la paix, pour remplir une formalité nécessaire ? Alors le Milton que nous connaissons n’est pas encore éclos. Quel est ce jeune homme docile, qui demain sera le plus hardi des lutteurs ? Il signe la profession de foi anglicane parce que sa conscience reconnaît encore les doctrines et les liturgies qu’elle représente, parce que cette profession en somme est large et élastique, parce qu'un jeune homme qui n’est pas un polémiste endurei peut très bien s’y développer sans être gêné. Milton n'était pas ambitieux, et ce ne fut jamais dans son caractère bautain d’avilir sa signature dans l’espoir d'un poste possible. Aussi, quand en juillet 1632, Milton cesse toutes relations avec cette Université qu'il n’a jamais beaucoup aimée, mais où il a senti les fortes influences de Bacon, de Galilée et de Descartes, on aurait pu écrire, sur une feuille de recensement imaginaire, en face du nom de John Milton : Anglican.

Nous avons jusqu'ici étudié le développement religieux de Milton dans les actes, à la vérité peu saillants, de ses vingt-quatre premières années. Essayons maintenant de suivre üans ses œuvres de la même période l’évolution de ses croyances.

En 1624, à seize ans, Milton a imité la première et la

seconde semaines de du Bartas (!) ; il a paraphrasé les psaumes 113 et 114. Ceci confirme simplement notre opinion que Milton est né avec une âme religieuse. À dix-huit ans, Milton révère les évêques, du moins en imagination. Il déplore la mort de ceux de Winchester et d'Ely, d’ailleurs fort respectables (2). 11 voit le premier monter au ciel en sandales d’or et mitre en tête. Voilà qui est bien papiste, et, faut-il ajouter, bien enfantin. C’est la même année que Milton publie le Poème sur la mort d’un Bel Enfant, plein de classiques réminiscences et d'allusions mythologiques. Là religiosité vague que j'y relève, surtout dans la strophe 10, où le poète supplie le Christ de « se mettre entre nous et le châtiment que nous méritons » ne vaut pas le délicieux paganisme de ce morceau en somme mièvrement pensé (3). Mais voici qui à un peu plus d'intérêt.

(1) Poèmes épiques sur la création, et pleins d’un enseignement moral parfois très encombrant.

(2) L’évêque deWinchester,célébré en vers parle jeune Milton est le fameux Lancelot Andrews (1555-1625), qui fut chapelain de Whitgift et qui siégea à la grande conférence de Hampton Court. Son nom figure au premier rang de ceux qui furent chargés de traduire la Bible en anglais, et il donna une version estimée du Pentateuque. Pour ce qui concerne ses opinions ecclésiastiques, il faut recennaître qu'Andrews nourrissait certains des plus odieux préjugés de son temps, et qu'il contribua à faire mettre à mort un nommé Leggat, qui professait l’arianisme. (Que devait penser Milton, sur la fin de sa carrière, de son poème à l’évêque de Winchester ?) À part ces préjugés, qui marquent une époque plus qu’un homme, Andrews était le vrai type du « churchman » anglican, aussi éloigné du romanisme que du puritanisme.

(3) Comme la pensée est parfois frêle ! « Pensez, dit le poète, au

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En novembre 1626, la conspiration des poudres inspire à Milton un poème féroce, comme ceux qu’on écrit à dix-huit ans. Le Pape y apparaît au jeune homme comme l'Esprit malin, toujours en quête de quelque proie, avec ses chandelles (on pressent le Puritain), et ses dieux en pain (pure doctrine anglicane). C’est le Diable qui a soufflé au Paped'envoyer l’Armada contre l'Angleterre, mais Dieu veillait et il à défendu son peuple. Voici donc un acte de foi ultra-protestant ; mais ce n’est pas une attaque contre l'Eglise établie, où Laud lui-même abhorrait les romanistes. À vingt ans, nous trouvons Milton rèvant de célébrer en anglais les transports de l’âme ravie à la terre, de « regarder à la porte du Ciel, pour y voir chaque déité bienheureuse (1). » La délicieuse Ode sur la Nativité date de 1629. C’est un étrange poème, qui frappe comme autant paien que chrétien. A côté de Jésus, le « Fils du Roi éternel du ciel » (2), à côté äe la communion de la Nature avec le Dieu nouveau-né, à côté de notes hébraïques déjà sévères, c'est un peu le christianisme enjolivé des cartes de Noël; il y a trop de rubans sur cette crèche.

présent que vous envoyez à Dieu, et rendez-lui patiemment ce qu’il vous a prêté. » Str. 11. C’est à peine chrétien.

(1) « At heaven’s door, Look in and see each blissfal Deity. » Vacation exercice in the College, 1627.

(2) Siégeant, remarquons-le, « in the midst of trinal unity ». Les idées de Milton sur la Trinité, qui nous occuperont tout au long de cette étude, sont encore parfaitement orthodoxes. Pour le moment, la tendance à l’arianisme ne se fait pas sentir.

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