‹ La religion de MolièreChapitre 13 sur 25 · CHRONIQUES · texte numérisé non relu

CHRONIQUES

Les Salariés devant la Vie.

par l'^MILE GuiLLAUMIN,

cultivateur en Bourbonnais.

Les salariés représentant, d'après les statistiques officielles, près de la moitié de la classe paysannefrançaise, il est indispensable, pour une juste appréciation des faits, de s'arrêter un peu longuement à l'étude de leur situation. On m'excusera de leur consacrer encore cette chronique.

^rJ'ai indiqué précédemment que le jeune domestique aurait plus ou moins la faculté d'économiser : il s'en soucie peu ; il s'amuse, comme il est de règle, inconscient de l'avenir ; il se trouve donc, au retour du service, tout à fait dépourvu. Et c'est alors que, bien souvent, il cherche au dehors une place ou un emploi...

S'il demeure à la terre, généralem.ent, il ne tarde pas à prendre femme, soit parmi les servantes, soit parmi les filles de petits exploitants ou de métayers — les filles de maison, comme on dit sans y voir malice. Dans ce dernier cas, il lui arrive d'entrer dans la ferme avec ses beaux-parents — régime dont je montrerai plus lard les aboutissants.

Sinon, les jeunes époux n'ont pas d'autre alternative que de se placer ensemble ou de se mettre tout de suite en ménage. S'ils préfèrent se placer, ce sera rarement dans une ferme : — plutôt chez un petit bourgeois de campagne, elle, bonne à tout faire, lui s'occupant des bêtes et du jardin.

Cela dure quelques mois ou quelques années, rarement au delà du premier enfant. A moins qu'ayant pris goût à ce genre de vie, ils ne mettent le petit en nourrice et continuent. Alors, d'une place à l'autre, ils sont amenés souvent à gagner la ville : d'oîi rupture complète avec la glèbe pour eux et pour leur 'descendance.

Les autres — le plus grand nombre — sitôt leur mariage ou quelque temps après, louent une bicoque où ils s'installent. Médiocrement, péniblement car on n'imagine pas les choses qu'il faut, depuis le lit et l'armoire jusqu'à la casserole à cuire la soupe et au fer à repasser!

L'homme se loue comme auparavant, ou bien se met à courir ses journées ; la femme va travailler aussi quand faire se peut, du temps qu'elle est libre encore — jusqu'à la première grossesse.

Ces jeunes gens qui, chacun de leur côté, gagnaient assez largement et pouvaient se passer quelques fantaisies, sitôt réunis en ménage sont aux prises avec les durs problèmes du loyer, du pain, du combustible, avec les mille tourments d'une vie étroite et ingrate.

Sans doute ils espèrent — contre toute évidence — que c'est là un pis-aller en attendant mieux. Personne n'envisage de rester jusqu'au bout journalier ou domestique. Point douloureux, équivoque essentielle, que cette nécessité de se leurrer d'illusions!

Pour qu'on s'adapte vraiment à sa situation, il faut qu'on lui trouve des avantages immédiats ou qu'on ait la certitude de ses avantages futurs. Ainsi en est-il de la plupart des emplois — chez les fonctionnaires comme dans le commerce ou l'industrie : débuts plus ou moins médiocres ; amélioration progressive avec l'expérience acquise, les années de service, et d'autant plus accusée que l'on fait montre de plus de sérieux, d intelligence, de capacités professionnelles ; retraite ensuite. En d'autres carrières dépourvues d'agrément et d'avenir, les gains élevés permettent l'espoir d'une libération plus ou moins lointaine, avec de larges économies.

Le salarié de la terre, à moins d'un hasard heureux et tout à fait improbable, ne verra jamais récompenser son expérience ni ses mérites ; il ne pourra jamais faire d'économies ; il n'aura jamais de retraite ; il a tout à craindre de l'âge et des forces réduites. L'ombre de la fatalité s'étend sur sa vie...

Passé l'âge des demandes de places, ses rêves ne peuvent plus porter que sur l'affermage d'une petite exploitation — « l'endroit » à vaches — ou plus tard, ses enfants élevés, sur quelque ferme en métayage. Il y a des cas... Il y en a si peu qu'en fait il a neuf chances sur dix d'être pour jamais rivé à la chaîne.

298 LA CIVILISATION FRANÇAISE — Il

Je sais un livre très beau, bien que très ignoré, dont le sujet se rapporte justement à cette situation du salarié devant la vie : -le Creux-de-Maisons^ , par E. Pérochon.

Séverin Pûtureau, domestique de ferme, épouse Delphine Bernou, la fille de son ancien patron, mort dans la gêne à la suite d'une série de revers. Ils sont pauvres, mais sympathiques et si pleins de bonnes intentions! Les voilà donc installés dans une vieille chaumine dont le toit fléchissant ne recouvrait qu'une pièce — une pièce très sombre où l'on pouvait faire tenir une table, une armoire, deux lits, en plaçant le second au pied de l'autre. Il fallait un mélange de tuile et de brique pilée pour boucher les trous qui faisaient clocher la table et les chaises. Près de la porte une petite échelle permettait de monter au grenier...

Oh! ce n'est qu'à titre tout à fait provisoire qu'ils consentent à se gîter là ! Ils vont travailler, économiser ; ils prendront vite une maison plus claire avec une chambre et, s'il se peut, avec des terres pour qu'ils n'aient plus à aller chez les autres...

Mais la jeune femme n.e tarde pas à faire une maladie — puis voici survenir les enfants, une fillette suivie de deux jumeaux ou bessons, et d'une autre fille encore. C'est la grande gêne au pauvre taudis ; la maman s'affaiblit, rongée de soucis, écrasée de fatigue et de misère. Cependant que les gains de l'homme s'amoindrissent et qu'il se laisse aller aux faiblesses communes des mercenaires sans loisir, sans plaisir et sans rêve : il boit quelquefois, il chique tous les joui's. Si bien qu'au lieu de l'ascension un moment escomptée vers l'indépendance et vers le mieux, c'est l'enlisement dans la détresse sans fond, c'est la déchéance morale inévitable — le père chapardant, les petits mendiant, cependant qu'agonise la pauvre douce jeune femme dans ce Creux-de-Maisons qu'elle identifie, délirante, à une bêle noire et froide qui la dévore. Et sa dernière espérance inconsciente est pour la demeure en vain désirée, avec de vraies fenêtres dans un pays plein de soleil...

Humble histoire si poignante parce que sincère et humaine! His-

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