Sansot, éditeur
VIE PAYSAXNE -299
toire d'il y a vingt ans, et d'hier et d'aujourd'hui, qui fut celle de tant et tant de pauvres familles ouvrières de campagne, non seulement dans la région de Bressuire, mais dans mon pays du Centre et ailleurs...
Séverin Pâtureau se gageait en son temps vingt-quatre pistoles aux Marandières, depuis le jour de l'an jusqu'à la Toussaint. J'imagine qu'eu 1914 il eût gagné le double et qu'il obtiendrait aujourd'hui de 12 à 1,500 francs pour Tannée.
Ce chiffre de 1,500 francs, on l'indique dans la Dordogne et dans la Bresse et il se retrouve aux alentours de Moulins. Il semblerait gros dans le Gers d'où un ami me donne une moyenne de 1,200 — et en Champagne où, en 1918, un premier valet ne touchait encore que 800 francs. Par contre, dans ma région propre — à trente kilomètres de Moulins — un homme marié, dans la force de l'âge, peut arriver facilement à 2,000 francs el même plus.
Dans l'ensemble, l'accroissement des salaires n'est pas en rapport avec l'augmentation générale des produits. Et l'instituteur Pérochon pouvait, il y a quelques mois, mécrire que, si les fermiers des Deux- Sèvres s'étaient enrichis, la situation des Séverin Pàlureau avait plutôt empiré.
On peut dire qu'elle a empiré partout ; la marge s'est élargie entre eux et les exploitants devenus plus aisés ; leurs chances de pouvoir sortir du salariat ont encore diminué.
Rien d'étonnant donc à ce que l'ouvrier agricole se raréfie, tende à disparaître, soit d'ores et déjà introuvable ou à peu près en de certains pays...
Or, n'est-il pas acquis que suivant la loi du flux et du reflux tout mouvement parvenu à son point extrême est suivi d'un mouvement en sens contraire ?
La condition du salarié de la glèbe, d'une façon ou d'une autre, est appelée à se modifier.
Dans son petit livre paru Tan dernier, La Terre à la Famille paysanne* , M. Gaziot, aujourd'hui chef de cabinet du Ministre de l'Agriculture, entend le retenir au village en lui donnant les moyens de prendre une exploitation à son compte et même de devenir propriétaire. C'est-à-dire qu'il veut attacher le cultivateur à son métier en supprimant le salariat. Ses suggestions ont trouvé au Parlement un accueil favorable. M. Victor Boret, ancien ministre, les a condensées en une proposition de loi signée de 227 de ses collègues sur laquelle je reviendrai quelque jour. Je tiens pour Tinslant que la mesure envisagée, s'appuyant sur un mécanisme bancaire assez compliqué, serait d'une application pratique très difficile et que le succès, d'ailleurs incertain, ne s'obtiendrait qu'après un long temps.
Moins ambitieuses étaient les vues d'un autre spécialiste des questions rurales, M. Augé-Laribé, dans son ouvrage excellent et toujours actuel, LEvolution de la France agricole -, paru en 1912. Tablant sur ce fait que l'ouvrier se fixe volontiers là où il peut avoir une certitude d'occupation — à preuve les montagnards des Cévennes qui s'établissent en grand nombre dans les vignobles du Gard et de l'Hérault où ils trouvent un travail assuré pour toute l'année — M. Augé- Laribé souhaitait la création d'industries villageoises, telles que fromageries, féculeries, distilleries utilisant sur place les produits du rayon et offrant un débouché à la main-d'œuvre locale.
Bien d'autres, d'ailleurs, ont prôné soit la résurrection des anciens métiers à domicile, soit la création d'industries nouvelles partout essaimées. Et sans doute y aurait-il dans cette voie quelque chose à entreprendre.
'V^oici enfin un autre palliatif dont je ne sais pas à qui revient l'idée première, mais qui me semble très digne de retenir l'attention. Ce serait de réserver aux parias de la terre un très grand nombre de petits emplois publics, notamment dans le service vicinal et dans celui des eaux et forêts. Il n'y aurait, j'imagine, qu'un minimum d'inconvénients à recruter les canloiuiiers non plus à 25 ou 30 ans, mais