rue de Vaugirard, k Paris
2. Administra lion industrielle et générale, Dunod cl Piuat, éditeurs, 1917,
304 LA CIVILISATION FRANÇAISE — Il
Leur appel a grand besoin d'être entendu, car trop de gens, en France, travaillent au petit bonheur et remplacent la méthode par le « système D » ; M. Le Ghatelier nous donne, de cet état d'esprit, un curieux exemple: « Visitant un jour, dit-il, une usine à porcelaine, on me prévint, à mon arinvée, d'une circonstance désagréable : le four donnait, et cela pouvait durer longtemps ; je voulus prendre la chose en plaisantant, mais les témoignages concordants du directeur, de l'ingénieur, du contremaître et de l'ouvrier chautreur m'engagèrent à une prudente réserve, et je repartis sans attendre le réveil du four. »
Pourtant, il n'est personne, en France, qui ne connaisse, de nom tout au moins, la méthode Taylor ; tayloriser est un verbe que l'on conjugue à tous les modes, bien plus qu'on ne l'applique; on trouve même des ingénieurs « tayloriseurs » ; ils offrent leurs talents aux industriels en mal d'organisation scientifique, et qui s'imaginent que Taylor a inventé, pour produire à bon compte, des formules magiques et des règles inintelligibles au commun des mortels. Ainsi, le branle est donné ; le mérite en revient, pour une large part, à M. Henry Le Ghatelier qui s'est fait le protagoniste infatigable des nouvelles doctrines ; mais il tient aussi à l'étrangeté, peut-être voulue, de certains procédés américains, qui provoquent l'attention et soulèvent parfois des discussions passionnées ; le taylorisme est devenu une religion pour les uns, une hérésie pour les autres, et les exemples qu'on jette sans cesse dans la discussion sont, naturellement, ceux qui y prêtent le plus. Il est certain que certains côtés du taylorisme conçus et réalisés spécialement pour le milieu américain, exigent une adaptation à notre mentalité et aux conditions économiques de la France ; cette adaptation est surtout nécessaire pour tout ce qui concerne la taylorisation des travailleurs ; ici se pose un problème délicat, oij la psychologie des masses humaines tient autant de place que la science. Je le l'éserverai pour une chronique spéciale, m'en tenant, pour cette fois, au cas le plus simple, c'est-à-dire à l'organisation s'jientilique de l'usine elle-même, ou de l'atelier.
Frédéric Winslow Taylor fut un homme de haute valeur morale et scientifique; ouvrier d'abord, puis directeur des plus grandes entreprises métallurgiques, il avait acquis une belle fortune par ses travaux, cl spécialement jiar la découverte des aciers à coupe rapide, qui a
transformé les conditions de travail des métaux ; de cette fortune, il usa largement pour soutenir ses doctrines sur Torg'anisation scientifique; mais l'exposé qu'il en a donné pourrait sembler un peu apocalyptique au lecteur français, si M. Le Chatelier n'avait pris la peine d'en extraire, à notre usage, lesidées dii^ectrices : « Rechercher systématiquement, énumérer complètement, puis mesurer exactement les différentes conditions déterminantes, les facteurs du résultat cherché. L'organisation scientifique ne comporte pas nécessairement une grande invention ni la découverte de faits nouveaux extraordinaires ; elle consiste dans une certaine combinaison d'éléments, qu'on n'avait pas encore réalisée, dans le groupement de connaissances analysées et classées sous forme de règles qui constituent une science. Cette combinaison, qui constitue l'organisation scientifique, peut être résumée : Science au lieu d'empirisme — Harmonie au lieu de discorde — Coopération au lieu d'individualisme — Rendement maximum au lieu de production réduite — Formation de chaque homme pour lui faire obtenir le rendement et la prospérité maximum. »
Quand on essaie de réduire ainsi le taylorisme à son squelette de principes, il ne reste plus que des propositions à peu près évidentes ; comme certains liquides volatils, il s'évapore quand on essaie de le concentrer. C'est seulement dans les cas particuliers qu'on peut saisir sur le vif le mécanisme d'application du système Taylor. A ce titre, je citerai, comme l'exemple le plus simple et le plus « pédagogique », l'application que Gilbreth en a faite aux constructions en briques. Gilbreth étudia méthodiquement le travail des hommes employés à élever un mur, leurs attitudes, leurs gestes et la fatigue correspondante, ainsi que le temps perdu en fausses manœuvres mille fois répétées au cours d'une journée. D'après ces données, il établit une méthode de travail rationnelle et économique , les briques, déchargées des voitures, sont triées par l'apprenti et rangées sur un châssis en bois placé dans la position la plus avantageuse; ainsi, le maçon économise le temps nécessaire pour retirer sa brique d'un tas irrégulier et choisir le bord le meilleur; de plus, le mortier qu'on lui donne étant moins épais que celui qu'on employait auparavant, une simple pesée de la main lui permettra d'établir sa brique, au lieu d'avoir à la frapper de plusieurs coups avec le manche de sa truelle. Enfin, l'auge à mortier
et le châssis à briques sont placés sur une table, à portée de la main, ce qui dispense le poseur de l'effort qui consiste à se baisser pour ramasser sa brique ou une truellée de mortier. En même temps, la position de l'ouvrier par rapport au mur et aux matériaux a été réglée de la façon la plus avantageuse, et les mouvements ramenés au minimum. Résultat : 5 gestes par brique posée, au lieu de 18 dans l'ancienne pratique, et 350 briques posées par homme et par heure, au lieu de 120; le rendement du travail est presque triplé, et pourtant, la fatigue est moindre au bout de chaque journée.
Cet exemple comporte divers enseignements : il marque clairement le caractère pratique qui doit toujours présider à une organisation méthodique; il ne s'agit pas, le plus souvent, d'inventer des machines compliquées, mais de coordonner avec précision les opérations successives ou simultanées ; dans le travail « en série » qui comporte une séi'ie d'opérations identiques, il faut se conA'aincre qu'une économie, même légère, sur chacune d'elles, se multiplie, en fin d'année, par un nombre considérable; enfin Gilbreth était un ancien ouvrier maçon, ce qui prouve que les perfectionnements efficaces sont l'œuvre, longuement mûrie, de professionnels, que des layloriseurs professionnels ne sauraient accomplir au pied levé.
Enfin, si j'ai choisi cet exemple, c'est parce que nous pouvons en faire une application immédiate au problème qui nous intéresse le plus, la reconstitution de nos villes du front, anéanties par la guerre et par la volonté dévastatrice de l'Allemagne. Toutes celles du Nord, du Pas-de-Calais et de la Somme étaient construites exclusivement en briques et la nature du sous-sol impose, pour la reconstruction, les mêmes matériaux. On évalue à 250,000 le nombre des immeubles entièrement détruits, depuis les grandes fabriques jusqu'aux modestes corons. Comptons chacun d'eux à 30,000 briques, la journée d'ouvrier, de 8 heures bien entendu, à 20 francs, et calculons sur ces données l'économie de main-d'œuvre produite par l'emploi de la inéthode Gilbreth : nous trouvons 90 millions de francs, ce qui, même en un temps où l'on jongle avec les milliards, est loin d'être négligeable. Mais plus importante, encore, est l'économie de temps; supposons que les poseurs de briques soient au nombre de 5,000 et travaillent 300 jours par an; avec l'ancienne pratique, celte équipe
mettrait 5 ans à élever les murs des nouveaux édifices ; travaillant suivant la méthode accélérée elle aurait terminé en moins de 2 ans.
Voilà doue ce que renferme, en puissance, la modeste modification que j'ai prise en exemple. On peut encore, pour les étables, les murs de clôtures, et même pour certaines fermes, employer des briques en terre comprimée et séchée sans cuisson, recouvertes, après construction, d'un enduit hydrofuge ; une pratique de 2 ans a montré que les murs élevés avec ces matériaux résistaient convenablement aux diverses causes de dégradation et j'ai sous les yeux la photographie d'une maison, fort coquette, ma foi! qui a résisté gaillardement à une année d'intempéries : ainsi, économie de temps, de transport et de charbon puisque les briques peuvent être fabriquées sur place, avec un matériel peu coûteux.
De grands esprits diront que tout cela n'est pas la science ; j'y retrouve pourtant l'emploi de la méthode expérimentale et une étude rationnelle des problèmes à résoudre. Tout est à refaire dans les régions dévastées; pour la première fois, nous taillons dans du drap neuf; jamais meilleure occasion, ni plus importante, ne nous sera offerte d'appliquer les méthodes d'organisation scientifique et d'établir nos usines du Nord dans les conditions qui permettent une production intense et économique. Il n'y a pas, pour notre relèvement national, de problème plus important.