‹ La religion de MolièreChapitre 19 sur 25 · LETTRES CONTEMPORAINES · texte numérisé non relu

LETTRES CONTEMPORAINES

Je n'affirme pas que ce soit ce défaut léger, léger, qui nous enchante le plus dans cette critique nouvelle. Mais il en fait pour une part l'originalité. L'originalité n'a pas toujours des façons aussi séduisantes de se manifester.

Il n'est pas de causeur qui ne veuille passer pour être plein d'agrément. C'est la loi du genre, dirais-je. Il importe donc de ne point heurter les gens de loisir auxquels on s'adresse. Il importe en outre de ne leur parler quede ce qu'ils sont capables de comprendre, de ce à quoi ils sont, dans une certaine mesure, entraînés à s'intéresser. Mais, cela va de soi, le plus habile des causeurs peut élever le ton de la conversation et même en élever le sujet. Quel tact, toutefois, il lui faut, et quelle dextérité ! Et avec ces qualités rares et fines et que M. Fernand Vandérem possède sans aucune contestation possible, le causeur, qui veut qu'on ne se détourne point de sa causerie, sera prudent de ne pas abuser de sa supériorité, et de n'élever le ton et le sujet de la conversation que dans les cas de nécessité absolue. M. Fernand Vandérem a trop d'esprit et il est un causeur trop expérimenté pour ne pas être, en l'affaire, extrêmement prudent.

Il se hausse d'ailleurs aux idées générales et aux considérations importantes sur l'évolution des intelligences et des sensibilités, et des doctrines et des talents... Mais, idées générales et considérations importantes ne dominent pas ses études de critique littéraire. Elles s'y ajoutent seulement et comme pour faire diversion. Elles y interviennent enfin parce que, des unes et des autres, il en faut aussi. Évidemment, il n'en faut pas trop.

L'ingénieux causeur de la critique saura donc répartir ses idées générales et aménager ses considérations importantes. Non pour qu'elles servent de repoussoirs ! Cela va sans dire et c'est à peine si cela va mieux en le disant. Cependant il est d'abord essentiel, et il est essentiel ensuite, qu'un causeur maintienne ses auditeurs ravis et cuineux encore, et pour cela que sa causerie soit bien distribuée et qu'elle rassemble, en ordre apparemment dispersé, mais avec une exacte discipline, tous les éléments qui font précisément qu'elle plaît. Alors, causons. Ou plutôt, écoutons causer ce causeur.

M. Fernand Vandérem cause au long- des pages de la Revue de Paris. La Bévue de Paris s'était fait, dans le petit monde des revues notables, une sorte de personnalité, en expulsant toute étude régulière de critique. Survint la guerre. La Revue de Paris se fit une personnalité rajeunie en créant une rubrique régulière de critique. Qui donc certifiait que la guerre n'a rien changé à rien !

M. Fernand Vandérem fut tout de suite avec succès le critique de la Revue de Paris ; succès légitime, puisque M. Fernand Vandérem a des qualités littéraires depuis longtemps brillantes et puisque, dans le miroir des lettres, passaient les images de la vie littéraire telles que les lecteurs de la Revue de Paris souhaitaient, en somme, de les voir.

Il s'agit ici de la littérature et il s'agit, en outre, de Paris, d'un Paris « distingué », si cette épithète a encore un sens, mais d'un Paris dont l'horizon a ses limites.. .

M. Fernand Vandérem place l'Académie Française au centre de la littérature et des manifestations littéraii^es. Les réceptions à l'Académie Française sont des événements caractéristiques, et il arrive que les hommes qui y sont reçus ne soient pas moins caractéristiques. Les prix académiques marquent aussi les grandes étapes du mouvement littéraire en avant. M. Fernand Vandérem discerne avec netteté ICt l^j^l^ j grand prix de littérature et le grand prix du roman. C'est M"^" Gérard ||\, <£« d'Houville qui obtint le grand prix de littérature en l'an 1918, Il n'est^'^'V ^ . pas négligeable de savoir que le grand prix du roman fut attribué ^'^'^'** à M™® Camille Mayran. Quelques personnes furent, paraît-il, assez surprises de cette attribution qui leur révélait M"'^ Camille Mayran. M. Fernand Vandérem l'explique et il la justifie... Il analyse les conditions d'attribution du prix avec autant de soin que s'il s'agissait des clauses d'un traité de paix. Et ne croyez pas qu'il ne garde pas loute son indépendance. Loin de là, et il ne serait pas trop malaisé d'apercevoir, sous ce sérieux imperturbable et quasiment implacable de l'analyse, une caustique ironie. \Llis le causeur ne peut choquer brutalement les personnes auxquelles sa causerie s'adresse. Il accepte les idées reçues, les conventions, les préjugés, et ne les redresse que

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doucement, et il les redresse en les expliquant, en les justifiant.

Qu'un préjugé ait besoin d'être justifié par celui qui se donne la mine de Taccepter d'abord, c'est le commencement de la fin, et cela permet toutes les espérances pour les esprits novateurs... Mais il est indispensable que le causeur entre dans le point de vue des gens avec qui ou pour qui il cause : jNI. Fernand Vandérem y entre de la meilleure façon et s'il ne nous persuade pas absolument de l'importance majeure des récompenses académiques, il nous donne un chapitre sur l'histoire des mœurs de la bonne société littéraire, et ce chapitre est exquis.

Toujours ainsi, M. Fernand Vandérem est un causeur si courtois qu'il n'imposera pas des découvertes énormes et telles que son auditoire stupéfait pourrait se demander, en se repliant un instant sur soimême, s'il ne pèche pas gravement par ignorance. M. Fernand Vandérem au contraire procure toujours à ses auditeurs cette impression satisfaisante qu'ils sont très informés et dignes d'être informés davantage.

La réussite! Il faut avoir obtenu la réussite. M. Fernand Vandérem cause presque toujours à propos des écrivains dont on parle, à propos des écrivains dont on connaît au moins le nom. Mais il définit la réussite à merveille, et ses causes et ses conséquences. 11 ne traite pas la réussite en ennemie. Excellente leçon de mœurs littéraires. Puisse-t-elle ne pas être exprimée vainement! Un écrivain peut avoir obtenu la réussite et ne pas être, dépourvu de très bonnes qualités. M. Fernand Vandérem l'atteste, le démontre. Il administre spirituellement des preuves très utiles et toujours opportunes.

La réussite n'implique pas fatalement le mérite littéraire. Elle n'est pas non plus inéluctablement un vice rédhibitoire. Elle n'exclut ni la puissance, ni la nouveauté, ni le charme même. Marie Leneru avait réussi, dont l'œuvre a de la portée. Pierre Benoit réussit à bon droit, qui a l'imagination fertile, variée, ingénieuse, et dont les récits enchantent justement. Il n'est pas inconvenant non plus de déterminer le petit brouhaha favorable qui monte au cours d'une année littéraire autour du nom de M""' Jane Cals roraanicère spontanée, franche et pourtant si maîtresse d'elle-même en sa liberté volontaire... Et M. Fernand Vandérem est homme à franchir les frontières du monde

élégamment civilisé qui serait dautaat plus fondé à le prendre pour oracle. Il va chercher la réussite d'aujourd'hui, la gloire de demain, jusque dans les petits groupes d'écrivains qui ne hantent pas encore les salons ou les académies, et, déjà, il signale les plus hardis, les plus profonds ou les plus énigmatiques, vraisemblablement les meilleurs d'entre eux... M. Fernand Vandérem est un oracle très judicieux en sa témérité et dont les vaticinations aisées, souriantes, intelligentes et extraordinairement limpides se font d'autant mieux accepter qu'elles se font plus facilement comprendre.

Est-ce qu'il n'arrive pas à M. Fernand Vandérem qu'il s'en laisse imposer par la réussite, en dépit de ce qu'il soit fort circonspect et prompt à contnMer ses enthousiasmes ? Guitry, Lucien Guitry est un artiste célèbre. Les amis de Lucien Guitry vantent sa verve caustique. Or, ^L Lucien Guitry a écrit un roman et deux pièces. Et ^L Lucien Guitry écrivain tient dans le livre de M. Fernand \'andérem plus de place que Mgr Baudrillarl, qui pourtant est membre de l'Académie Française... Je ne veux pas alléguer que M. Fernand Vandérem parle de Mgr Baudrillart en trop peu de mots et trop négligents. Mais il se pourrait que la postérité n'acceptât pas toute l'admiration de M. Fernand Vandérem pour Lucien Guitry écrivain. A moins que? Décidément oui, décidément je crois que cette fois-ci, c est M. Fernand Vandérem qui se trompe.

NL Fernand Vandérem se trompe rarement, parce qu'il est sensé, sage, précautionneux même en sa sagesse. Il est de trop bonne compagnie en tous cas pour commettre des erreurs brutales et irrémissibles. Je ne lui tiendrais pas rigueur s'il était plus vigoureux en ses affirmations même aventureuses. Mais il cause. Et le causeur regarde celui qui l'écoute et il sait bien pourquoi. M. Fernand Vandérem est aussi audacieux que peut l'être un critique, d'ailleurs libre et compréhensif, mais soucieux de n'offusquer persoruie.

Comme ce souci est moins obsédant lorsqu'il remonte au passé, au passé récent — car le xix" siècle seul apparaît en ce livre — les jugements de M. Fernand Vandérem sont alors plus amples, plus circon-

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