‹ La religion de MolièreChapitre 20 sur 25 · LETTRES CONTEMPORAINES · texte numérisé non relu

LETTRES CONTEMPORAINES

stanciés, ont alors plus de force, une pénélration plus résolue et plus appliquée. Ainsi le jugement sur Rostand, qui ne saurait être efficacement frappé d'appel. Et M. Fernand Vandérem s'adonne à la tâche de rajeunir le prestige, l'influence même de Jules Lemaîlre. Il trouve à ce rajeunissement des motifs qui n'ont peut-être que le tort d'être un peu cherchés. Et déjà, M. Fernand Vandérem ne dédaigne pas de formuler les doctrines, disons les «directives» de sa propre critique. Eh là ! il y a temps pour tout et nous savons de reste que les directives sont faites pour qu'on en change. M. Fernand Vandéi eni en changera, et qui sait s'il n'élargira pas et n'approfondira pas sa critique !

Mais déjà il nous a fourni un document extrêmement significatif sur la littérature contemporaine vue pour les milieux mondains, sinon vue des milieux mondains. Voilà l'état de la culture littéraire dans la société polie de notre époque. Doù il suit que notre époque est une société polie et qui a une culture littéraire. Constatation réconfortante.

Il va de soi que M. Fernand Vandérem dépasse de beaucoup ceux qu'il conduit. Il les dépasserait bien plus encore, s'il n'avait l'obligeance et la conscience de vouloir les guider et les entraîner.

VIE POLITIQUE DE LA NATION par Georges Guy-Grand.

De Véconomique au politique* .

La tentative de grève générale du mois de mai; pourquoi elle n'a pas réussi. — Les conditions d'utilité de la grève générale selon Jaurès. — A la recherche des maîtres ; la Confédération générale du trava,il el les idées prondhoniennes, bref exposé et brève critique. — Nécessité d'accorder la souveraineté nationale avec les nouveaux besoins des classes ouvrières.

Le malaise social, non moins grave que le malaise international, s'est résolu, lui aussi, en crise : la tentative de grève générale du mois de mai. Chacun sait dans quelles conditions — ce n'est d'ailleurs pas l'objet de cette rubrique de l'exposer — elle a éclaté, s'est prolongée près de trois semaines, a échoué. On n'entend pas apprécier ici les mesures d'action et de riposte prises soit par les organisations ouvrières, soit parles compagnies et le gouvernement. Constatons seulement que la grève, telle qu'elle était engagée, était condamnée à ne pas réussir ; c'était l'avis des conducteurs les m.ieux renseignés du mouvement ouvrier. Et c'est, peut-on dire, l'avis posthume de Jaurès, dont les Cahiers des Droits de T/Zomme ont réimprimé fort opportunément une de ses Etudes socialistes sur « la grève générale et la révolution », qui reste bonne à méditer.

Selon Jaurès, qui ne se place qu'au point de vue socialiste, il y a « trois conditions indispensables pour qu'une grève géné-

1. Le relard de notre n° d'»Tvril nous permet d'y insérer une chronique des événements de mai, ce dont nos lertcurs nf)us excuseront sans peine.

raie puisse être utile : 1° Il faut que l'objet en vue duquel elle est déclarée passionne réellement, profondément la classe ouvrière; 2° Il faut qu'une grande partie de l'opinion soit préparée à reconnaître la légitimité de cet objet ; 3° Il faut que la grève générale n'apparaisse point comme un déguisement de la violence, et qu'elle soit simplement l'exercice du droit légal de grève, mais plus systématique et plus vaste, et avec un caractère de classe plus marqué ».

Il était visible, même aux yeux les moins exercés, que ces conditions n'étaient pas remplies. La grève était déclenchée par la Fédération des cheminots et soutenue par la Confédération du Travail pour obtenir — c'était le but officiellement proclamé — la « nationalisation industrialisée » des services publics. Quoi qu'on pense de cette conception, il est trop certain qu'elle n'était pas pleinement comprise, même de la plus grande partie des ouvriers ; ils ne pouvaient par conséquent se « passionner réellement » pour elle. Les « extrémistes » ont des mots d'ordre simples et violents, des images plus que des idées, des « mythes » qu'il ne faut pas serrer de trop près de crainte de les voir s'évanouir, mais qui ont un incontestable pouvoir moteur sur les esprits frustes ou candides. Mais la nationalisation des services publics est une construction laborieuse, intellectuelle, difficile à suivre dans ses détails et que les dirigeants mêmes de la G. G. T. avouaient n'être pas complètement au point. Il faut, pour entreprendre une lutte avec un tel objet, une capacité intellectuelle et économique que la classe ouvrière, dans son ensemble, ne possède pas encore.

Peu compris d'une grande partie de la classe ouvrière, l'objet de la grève Tétait moins encore du public lui-même ; les promoteurs du mouvement n'avaient pas pour eux « la plus grande partie de l'opinion ». Constatons ici encore simplement le fait, sans l'apprécier. Malgré les appels multipliés de la Confédération du Travail, malgré les proclamations où elle affirmait mettre au-dessus de tout l'intérêt général, l'opinion est restée hostile. Les syndicalistes en ont rendu responsable la presse, qui y est bien pour quelque chose ; mais l'hostilité était plus profonde. On n'a pas compris comment l'intérêt général pouvait être efficacement servi par une grève qui ne faisait qu'aggraver immédiatement le gâchis économique dont nous avons tant besoin de sortir. Surtout on n'a pas admis, dans ce pays de démocratie, une près-

sion violente exercée par une fraction de la nation sur la volonté de cette nation ; la France répugne à la dictature du prolétariat comme a toute autre. Il semble enfin que les socialistes et les syndicalistes aient méconnu un autre des avertissements de Jaurès ; ils ont sous-estimé la force de résistance de cette bourgeoisie qu'ils croyaient épuisée, et qui a révélé à répreuve une vigueur de réaction qu'on peut diversement apprécier, mais à quoi il fallait s'attendre. La bourgeoisie eût-elle d'ailleurs fléchi que les ouvriers des villes trouvaient devant eux la France rurale qui, sauf dans les régions de grande culture, est loin de leur être favorable. Ce sont là des faits, qui expliquent l'échec du mouvement ; les sujets de mécontentement auxquels il a été fait allusion dans notre avant-dernière chronique en expliquent la genèse.

V^oyons maintenant les choses de plus haut. Par delà le tumulte des événements quotidiens cherchons les idées directrices, comme disait Claude Bernard, qui les inspirent. Ces idées sont réelles ; la France est un pays d'idéologie, elle ne se satisfait pas d'un pragmatisme pur et simple ; les mouvements sociaux cherchent à retrouver, en les accordant avec les besoins actuels, les conceptions des théoriciens, qui leur donnent des titres de noblesse. Pour l'évolution économique les tendances sont nettes. Tandis que le socialisme politique recommence à se réclamer presque exclusivement de Karl Marx, les dirigeants de la Confédération du Travail remettent en honneur les idées de Proudhon' .

Pas en ce qui concerne les grèves. L'auteur delà Capacité politique des classes ouvrières s'y montrait hostile ; les premières organisations ouvrières n'y étaient d'ailleurs pas plus favorables. Ce moyen de lutte n'est apparu comme légitime qu'à mesure que la grande industrie a pris tout son développement. Mais les syndicalistes d'aujourd'hui empruntent à Proudhon son idée maîtresse que l'ère est close des questions

1. On nous permettra de signaler, à ce propos, qu'un livre vient de paraître, Proudhon et noire temps, publié par « les Amis de Proudhon », qui confronte les idées du philosophe politique avec les principaux problèmes actuels (Proudhon et la {guerre, Proudhon et le fédéralisme, Pro'udhon et l'impôt, Proudlion et l'Education, etc.). Préface de M. Bolgi.é, professeur d'Economie sociale à la Sorbonne (Éditions et Librairie, A. Chiron, éditeur.)

purement politiques et que désormais tous les problèmes à résoudre sont exclusivement économiques. « L'atelier doit remplacer le gouvernement », a dit au congrès de Lyon, en septembre 1919, M. Jouhaux, secrétaire de la Confédération générale du Travail, et il a ajouté qu'il en était resté à cette « vieille idée proudhonienne ». Le dédain de la politique pure, la méfiance de l'Etat, queles syndicalistes — comme les économisteslibéraux — veulentpriver de tousses pouvoirsde contrainte (ils ont grand soin de dire que la nationalisation qu'ils réclament n'a rien de commun avec l'étatisation autoritaire et bureaucratique), la gestion des services publics par des conseils d'administration où se trouvent réunis, comme dans l'actuel Conseil économique du Travail, les principaux éléments de la vie nationale, des représentants du travail, des techniciens, des administrations et des consommateurs ou « usagers », toutes ces idées sont sensiblement d'inspiration proudhonienne. Et les chefs du mouvement ouvrier n'en font pas mystère.

Mais ce patronage idéologique suscite des controverses. Proudhon, fort combattu de son vivant, l'est de nouveau maintenant que son action ressuscite : ses mânes de lutteur doivent en tressaillir dans sa tombe I Al. Robert Pinot, secrétaire général du Comité des Forges de France, a notamment, sous le titre La Confédération générale du Travail et les idées proudhoniennes, donné à la Revue hebdomadaire une critique vigoureuse des plans du maître et des disciples. M. Pinot ne croit pas que l'action économique tuera la politique; il ne voit dans le Conseil économique du Travail « qu'un Parlement fragmenté en commissions ». La G. G. T. d'ailleurs, de son propre aveu, a engagé des campagnes qui n'ont rien de professionnel, au sens strict du mot. Et surtout M. Pinot critique l'optimisme excessif qui est au fond du «mutuellisme » proudhonien. Celui-ci suppose la fidélité des hommes à leurs engagements, une morale ascétique, « une société immobile d'honnêtes gens, qui ne s'acharneront plus à transformer et à perfectionner une vie où tous leurs désirs modestes seront satisfaits ». Or, répond ce grand industriel, les hommes ne sont pas près d'être vertueux, et le progrès ne peut s'accomplir que par des « convoitises particulières, tendues en avant ». A la tribune du Parlement une autre voix déjà, d'homme d'affaires pareillement, avait fait entendre qu' « en ce qui concerne celles des œuvres humaines dans lesquelles il y a un maniement

d'argent » elle ne connaissait « actuellement qu'un seul levier : l'intérêt )). Ainsi, aux généreux espoirs des « utopistes » se sont toujours opposées les froides constatations des « réalistes ».

On ne peut, dans le cadre de cette chronique, entreprendre une discussion doctrinale ; il a suffi de montrer, conformément à une méthode dailleurs très proudhonienne, comment se posent en même temps, danslesespritsetdanslesfaits,la thèseetrantithèse. Lasynthèse se fera, par le mouvement même de la vie, dans la mesure où se réalisera cette capacité politique, économique et morale des classes ouvrières que posait à celles-ci. comme condition de réussite, dans son dernier livre, le rude auteur de la. Justice, et sans laquelle aucun résultat, même obtenu parla violence, n'est assuré d'être stable.

Voici donc la question réglée, législativement. La Chambre, par une majorité qui englobe jusqu'aux radicaux-socialistes, s'est montrée décidée à maintenir, contre toute dictature, d'où qu'elle vienne, la souveraineté du suffrage universel et le « respect des lois de la République». Le groupement corporatif, organisme nécessaire pour dépasser l'individualisme économique qui n'est plus adapté à la grande industrie*, a trouvé la limite de son pouvoir dans la souveraineté nationale; un Parlement exclusivement économique serait lui-même obligé daccorder tous les intérêts.

Mais les erreurs ou les faiblesses de la Confédération du Travail ne doivent pas faire oublier qu'elle est une institution organique, dont d'autres institutions peuvent contrebalancer l'action exclusive. Ces erreurs mêmes sont inévitables si l'on songe, suivant le mot de Waldeck- Kousseau qu'a rappelé le président du Conseil, qu' « avant de devenir sage il faut avoir été longtemps libre ». Et si M, Robert Pinot a eu raison d'insister, dans l'étude à laquelle il vient dêtre fait allusion, sur la nécessité des chefs et d'une direction énergique, les chefs de leur côté ne doivent pas oublier que les subordonnés aspirent à devenir, dans la mesure où ils en sont capables et suivant des modes qui

1. Voir un suggestif ouvragée de M. Gaston Morin, professeur k la Faculté de Droit de Montiicllier, la Révolle des faits contre le Code (Bernard Grasset, éditeur).

restent à préciser, des collaborateurs. Un de ces chefs l'a déclaré : les temps sont révolus du patronat de droit divin. Malgré bien des secousses, que les bons citoyens de part et d'autre doivent s'efforcer de réduire au minimum, la démocratie industrielle prolonge la démocratie politique.

Documents et Correspondance.

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