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CONCLUSION MICHELET ET SON LIVRE « LE PEUPLE

I. — Grand embarras quand j'arrive au xix" siècle. Je ne puis plus espérer de rassembler en une leçon les traits de l'idéal français. Tant tout est confus, divers et contradictoire : bien plus qu'au xvni® siècle.

Toutes les voies essayées, tous les principes affirmés ; violentes oppositions, négations, exclusions. Français contre Finançais, se haïssant et dénonçant mutuellement, chaque parti ou secte poussant sa doctrine aux formules extrêmes et absolues, s'épurant, se rétrécissant, tenant à faire apparaître son incompatibilité avec tout le reste, surtout avec le plus analog'ue et le plus voisin.

Que reste-t-il de traits communs? Rien qui ne soit contesté ou nié: la patrie par les uns, l'humanité par les autres ; d'autres font fi du droit et ne croient qu'à la force; les idées du xvni° siècle sont, par beaucoup, bafouées et honnies, sans qu'on réussisse à faire prévaloir la foi aux principes de hiérarchie et d'autorité, ni à la raison d'État. Même les bases de la culture française tremblent : le rationalisme est assailli; on s'évertue à mettre au jour l'impuissance de la raison, à réhabiliter sentiment, instinct inconscient, tradition, et tout l'irrationnel du cœur et de la société : on proclame la faillite de la science ; on nous a demandé même récemment de revenir de notre goût malsain pour l'intelligence. On s'est fait un idéal de l'inintelligibilité.

1. Références à la l'« édition, Paris, Haclietle et Paulin (1846).

•264 LA CIVILISATION FRANÇAISE — Il

Pas un grand écrivain ou penseur qui ne soit rejeté, redouté ou méprisé par une moitié de la France, avec la même ardeur que Fautre Texalle ou l'admire.

Chaos de systèmes et de critiques où il semble qu'on ne puisse plus découvrir le dessin d'un idéal commun. D'autant que chez tous l'efTort est plus violent pour assaillir l'idéal antagoniste que pour construire le leur.

Il y a pourtant des choses dont tous les Français au fond conviennent : ce serait aisé à montrer si j'en avais le temps ; et ce sont ces choses-là qui constituent l'idéal français. Mais on n'en parle guère; on ne s'entête à proclamer que les choses sur lesquelles on pense n'être pas d'accord. Nous n'avons été occupés qu'à chercher sur quoi nous opposer, nous prendre à la gorge : à refuser de reconnaître qu'il y a un terrain commun où tous les Français se donnent rendezvous.^ Et ce terrain existe pourtant : c'est celui sur lequel la France tout entière a conduit la Guerre du droit.

II. — Je laisserai donc le xix*' siècle de côté. Je n'y prendrai qu'un homme, un livre : Michelet, le Peuple, 1846, et j'y chercherai la conclusion de mon élude ; car il me semble que,

dans Michelet, se fait comme la synthèse de tout ce que nous avons vu se développer en France depuis la Renaissance : raison classique et raison sentimentale, esprit humanitaire et national, patriotisme civique du XVIIP siècle et patriotisme guerrier de la Révolution, idéal abstrait du droit, et réalité concrète du sol français, du génie français, du passé de la France : tout cela se fond et s'harmonise dans l'inspiration de ce livre, le Peuple. Et sans qu'aucune des idées universelles et humaines s'affaiblisse, elles s'organisent toutes autour de l'idée de la France. Elles ne s'y subordonnent pas, si vous voulez, mais elles s'y incorporent.

III. — Il faut pour le compi'endrc, se rappeler qui est l'auteur, et à quel moment il écrit.

Né près du peuple, dans la petite bourgeoisie, ayant connu le froid, la faim, l'incertitude du lendemain, la dure nécessité du travail, ayant

été remis en contact avec le peuple par la pauvreté, les misérables logis dans les quartiers pauvres ; ayant éprouvé l'inégalité sociale, le mépris, la dureté, l'indillerence, les moqueries pour le pauvre, il a une sensibilité exaltée par la souffrance physique et morale.

Instruit, grâce à la volonté idéaliste des parents qui croient à l'instruction et veulent élever leur fils au-dessus d'eux.

Philosophe et historien, il s'illustre à partir de 1833 par son Histoire de France où il vit la vie de notre peuple depuis ses origines.

Imagination mélancolique et fiévreuse, poétique, mystique, avide dinfini.

Il sympathise — sans adhésion dogmatique ni souci d'orthodoxie — avec le christianisme, religion des humbles, avec les espoirs et les élans du moyen âge, avec l'idéalisme ardent et tendre de V linHaiion : catholicisme de sentiment qui ne l'empêche pas d'admirer la foi active, robuste et joviale de Luther.

Sans idée politique arrêtée ; joie de la chute de Napoléon ; il accepte les Bourbons, accepte Louis-Philippe. Mais 1830 a réveillé en lui le patriotisme ; l'humiliation de Waterloo, la haine de l'Anglais.

Ce qu'il y a de plus marqué chez lui — du temps où il passe pour catholique et monarchiste, où il est professeur de princesses, — c'est un vif sentiment démocratique: amour et intelligence de la vie humble et de l'âme populaire.

Précisément dans les années qui précèdent lePeuple, une évolution s'accomplit en lui. Il se détache tout à fait du catholicisme (1842). Il croit que le christianisme a fait sa tâche, épuisé sa vertu sociale, et que l'Eglise est un obstacle au progrès: elle a condamné Lamennais; Rome a fait alliance en France et en Europe avec les ennemis de la démocratie, les défenseurs du passé.

Guerre aux Jésuites avec Quinet.

D'autre part, lui qui, avant 1840 (tableau de la France ; Origines du droit! rançais 1 , avait cru à l'intelligence, raison, ordre, discipline, réflexion, lui qui faisait de l'histoire une longue guerre de l'homme contre la nature, de l'esprit contre la matière, de la raison contre l'instinct, de la liberté contre la fatalité, lui qui exaltait l'abstraction et la prose comme les caractéristiques du génie français, il devient l'adorateur de la nature, l'apôtre de l'instinct, de la spontanéité, de

l'intuition, de la légende. Il se défie de l'intelligence, de la raison, de l'analyse. Il se fait toute une métaphysique sur l'idée de Nature.

Cependant le règne de Louis-Philippe se déroule. Retour des trois couleurs, des demi-solde, des souvenirs glorieux. Retour des cendres. Rivalité avec l'Angleterre, et presque guerre en 1840.

Menaces et défis allemands : le Bhin allemand.

Guerres d'Algérie : exploits brillants.

Réveil de l'esprit militaire. Fermentation du patriotisme contre la politique pacifique du roi, qu'on accuse d'humilier et d'affaiblir la France.

Au dedans, rupture de la bourgeoisie et du parti populaire, des républicains et de la dynastie de Juillet. On croit que la Révolution a été escamotée au profit d'une classe. Kmeutes : Saint-.Vlerry, et Lyon.

Essor et crises économiques. Développement de la grande industrie et du machinisme. Parlout, en Angleterre d'abord, en France ensuite, antagonisme croissant des patrons et des ouvriers : le mot d'ordre du régime est : « Enrichissez-vous )> ; mais alors les misérables veulent leur part.

Développement des doctrines socialistes : Fourier, Pi-oudhon.

Michelet, vibrant et frémissant, ressent toutes les émotions populaires ; il recueille en lui toute la vie de son temps, et en organise les aspirations.

IV. — Ardemment patriote, ami du peuple, ne pouvant haïr les classes cultivées qui ont le dépôt de la civilisation, il soufîre du malaise de la France.

Il la voit en danger : suspecte, jalousée, crainte et haïe de l'étranger, mais ennemie d'elle-même : se dénigrant se calomniant (11-14).

Divisée surtout (41). Ardent appel à l'union (41-43).

L'union sauvera la F'rance... (39)

C'est à réaliser cette union qu'il se dévoue, et il fait son livre pour travailler à la réconciliation des Français, pour en montrer la nécessité, les moyens, et le résultat, qui sera le salut de la France et du monde.

Il ne s'adresse pas au peuple, car le peuple ne lit pas. Mais à la

bourg-eoisie, aux classes cultivées, il décrit les misères sociales : les servitudes fatales du régime :

Servitude du paysan,

de l'ouvrier,

du fabricant,

du marchand,

du fonctionnaire,

du riche et du bourg-eois; égoïsmes, peurs, souffrances, engendrant haines : haines d'autant plus grandes que les classes séparées s'ignorent.

Tout le mal se résume en un mot : machinisme. Tous les rapports sociaux sont devenus mécaniques, c est-à-dire matériels, économiques ; plus de lien moral : plus d'âme.

Le remède, c'est l'amour.

Et Michelet dit aux classes supérieures ce que vaut le peuple ; par où il est digne de respect et d'amour.

Les classes supérieures ont : intelligence, raison, logique, analyse, c'est-à-dire l'art.^ ou l'artifice.

Le peuple a : spontanéité, instinct, intuition, vue naturellement synthétique, c'està-dire : la nature.

Les deux sont nécessaires également, et se réunissent dans l'individu par le génie. Mais dans la société, la classe qui sait et qui pense, et la classe qui sent et qui voit, se complètent, et doivent coopérer. Aucune n'a le droit de mépriser l'autre.

Et peut-être le don du peuple est-il plus essentiel et plu.s riche.

V. — Mais Michelet sait bien qu'il n'a rien fait quand il a montré l'intérêt de s'unir. Dire aux hommes « jiimez-voiis » : c'est bien. Mais pourquoi?

Il y a le fait d'être concitoyens. Que me fait le fait? pur hasard.

Solidarité d'intérêts; pas convaincant: si je peux faire mon profit à part? ou si j'en vois qui le font?

Aucun fait, raisonnement, utilité, ne peut conduire à s'aimer, à pratiquer l'amour, c'est-à-dire à accepter le sacrifice i304

Aimez-vous, veut dire au bourgeois, à l'ouvrier : sacrifiez quelque chose de vos désirs, de votre bien-être. Pourquoi?

Le christianisme a vu qu'il n'y a qu'une raison persuasive de s'aimer jusqu'au sacrifice :

la communion dans un idéal supérieur à l'individu. Pour la religion, c'est Dieu : on s'aime en Dieu.

Mais l'unité religieuse n'existe pas en France.

Où trouver le principe supérieur dans lequel catholiques, protestants, juifs, libres penseurs, communieront?

Le principe pour lequel on sera disposé à donner sa vie. et à aimer, servir ceux qui avec nous seront unis en lui ?

Ce principe, pour Michelet, c'est la Patrie 304-305).

La Pairie est la grande association, ou comme on disait au moyen âge, la grande amitié, qui embrasse toutes les classes, groupes et individus (271-27'2).

Au-dessus, il y a Vhumanité ; mais l'humanité est un principe idéal et abstrait qui ne se réalise que par les patries.

Aux rêveurs du cosmopolitisme, Michelet oppose fermement sa science d'historien : la nationalité est un principe immortel, parce que naturel 308. Cf. 41, n. 1).

Les nations sont nécessaires à l'humanité : si une meurt, l'humanité s'appauvrit (314). Cette conception, approfondissant la tradition du XVIIP siècle, n'oppose pas, mais lie et harmonise les deux notions : Humanité, Patrie; et les fait solidaires.

Pas de patrie sans une cilé, qui est comme le corps de l'âme nationale (309; .

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