PIERBE PUGET ET VERSAILLES
En 1669, Lolbert, poussé par l'opinion publique, demande à l'artiste de rentrer en France, mais en lui gardant, semble-t-il, une mauvaise rancune, et pour l'étouffer à Toulon, avec un maigre salaire, dans la charge de directeur de la sculpture navale. Puget, qui avait rêvé de venir à Versailles et de collaborer à l'œuvre immense qui s'édifiait, se mit, non sans dépit, à travailler le bois et para de ses sculptures inutiles des nefs dorées, qui brûlaient dans les batailles ou sombraient dans les tempêtes.
Révolté de cet absurde labeur, digne de Sisyphe, ou s'anéantissait tout^on être, Puget quitte Toulon et se retire à Marseille, sa ville natale, où, reprenant l'ébauchoir et le ciseau, il s'enferme en tête à tête avec son Milon de Crotone, qui, terminé, lui est acheté pour Versailles. Le marbre arrive, en 1683. Mais qu'en fera-t-on ? Ce Milon, dont un chêne étreint la main et qui se débat, impuissant, malgré sa force, contre le lion qui a bondi sur lui, entrant ses crocs et ses griffes dans son corps pantelant, c'est la clameur désespérée de la souffrance humaine, c'est Puget lui-même, dont le bras a été paralysé, qui clame sa douleur. L'œuvre détonne dans cet'Olympe des dieux, de chair et de marbre, dans ce parc aux écroulements de fleurs, où chantent les jets d'eau des bassins, où tout est joie et sérénité. Les nymphes tendent au soleil leur gorge nue, les faunes rient sous la feuillée, l'enfaace, c'est le Roi qui l'a prescrit, sourit et se joue partout; toute misère a été délibéi'ément écartée. Le ti'agique martyr n'est pas dans la gamme voulue, et Le Brun, qui est l'ordonnateur de la décoration sculpturale du parc, hésite à l'exhiber. C'est Louis XIV, assure-t-on, qui tranche la question en donnant au Milon de Crotone, à l'entrée du Tapis Vert, en plein cœur du parc, la place d'honneur. Un mot de Marie-Thérèse aurait achevé sa fortune. « Ah î le pauvre homme! » se serait-elle écriée avec émotion, devant la statue, et chacun dès lors de répéter à l'envi que l'œuvre nouvelle est un chef-d'œuvre.
Louvois fut chargé de demander à Puget un pendant au Milon et, dans sa lettre, il s'informait, de la part du roi, de l'âge de l'artiste. « J'ai soixante ans. Monseigneur, répondit Puget, avec une noblesse toute cornélienne, mais j'ai des forces et du courage pour servir encore longtemps. Je suis nourri aux grands ouvrages. Je nage quand ''y travaille, et le marbre tremble devant moi, pour grosse que soit la
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pièce. » C'est alors qu'il termina V Andromède. Il l'envoya, en 1685, avec son fils, qui fut chargé de la présenter à Louis XIV. k J'espère, écrivit-il, que cet ouvrage sera plus beau et plus agréé que celui du Milon. La pièce de marbre est sans défaut et blanche comme la neige. J'y ai travaillé, en divers temps, cinq ans. » La grâce s'alliait ici à la puissance. Persée, dont un duvet nouveau couvre à peine les joues, détache délicatement, de sa main robuste, les liens d'Andromède. La jeune fille est à demi pâmée sur le bras du héros ; son corps est déjà celui dune femme, sa tête est presque celle d'un enfant; dans ses yeux moites, encore efFarésdu danger qu'elle a couru, on voit poiadre, pour son sauveur, la flamme naissante de l'amour. Avant que le groupe fût hissé sur son socle, on le fit garder à vue, nous apprennent les Comptes, par un sergent nommé Cottard.
Puget fut réglé à 14.500 livres (58.000 francs environ). C'était le taux moyen en usage pour les sculpteurs habituels de Versailles. Mais Girardon troussait une œuvre en six mois, aidé au besoin par ses élèves ; il n'y passait pas cinq ans. En outre, les frais de Puget avaient été lourds. Il réclama ; Louvois lui reprocha d'être trop cher et de prétendre à la solde d'un général d'armée, ^'oyant que ses placets demeuraient sans résultat, l'artiste finit par se soumettre. Il méditait d'autres projets pour Versailles, parmi lesquels un Apollon colossal de douze mètres de haut, environné de Tritons et de Néréides. Sur ces entrefaites, s'étant vu retirer, par la municipalité de Marseille, à la suite dobscures intrigues, la commande qui lui avait été promise d'une statue équestre de Louis XIV, il prit le parti de venir lui-même plaider sa cause à la Cour. Il fut reçu à grands coups de chapeau, avec maint éloge de son génie et maint cmbrassement ; Louis XIV lui remit une médaille d'or à sa royale efligie. Mais les mêmes marchandages recommencèrent avec Louvois. Puget eut le tort, d'autre part, de se créer de nombreux ennemis. Par un travers que nous avons, de nos jours, retrouvé chez Hodin, il affectait de mépriser avec excès et en bloc tous ses confrères. Si quelques-uns de ceux-ci étaient en effet des médiocres, il s'en trouvait d'autres, comme Coysevox, Tubi, Desjardins, les frères Marsy, Le, Gros, liuirette l'aveugle, et même Girardon, qui, sans se hausser jusqu'à lui, méritaient cependant quelques égards.