PIERRE PUGET ET VERSAILLES
VainemeiiL Mausai'L lui coQseilla de plier. Piiget s'y refusa et s'en retourna, de ce douloureux calvaire, en abandonnant derrière lui tous ses rêves. Son haut-relief d'Alexandre et Dingène, où le jeune conquérant macédonien se rencontre, méprisant et superbe, avec le philosophe cynique, demi-nu dans son tonneau, lui avait été acheté, peu avant, sur Tintervention de Le Nôtre. Terminé en 1688, cet ouvrage fut le dernier de Puget qui parvint à Versailles et fut placé dans le vestibule du rez-de-chaussée de la chapelle.
Sous le Directoire, tant pour les soustraire à l'intempérie des saisons (carie ciel de France n'est pas clément aux marbres comme celui de Grèce et d'Italie) que pour les protéger contre l'insulte toujours possible d'un butor, leMilon de Crotone et V Andromède furent abrités dans le château. En 1850, on les transporta au Louvre, et le Diogène suivit la même route. Si bien que, par une anomalie que l'on peut, sans exagération, qualifier de monstrueuse, Versailles, qui n'en eut jamais grand'chose, ne possède rien aujourd'hui du plus magnifique sculpteur du siècle de Louis XIV, le seul dont il soit permis de dire qu'il eut vraiment du génie.
Bien maigre d'ailleurs — aussi maigre que superbe — est le legs de Puget à la France. Tout aboutissait alors à la Cour, tout en rayonnait. Puget souffrit toute sa vie de sa disgrâce auprès des puissants du jour. Son échec à Versailles acheva d'étouffer sa force inassouvie de produire. Un nom est venu, de lui-même, s'inscrire tout à l'heure sous notre plume, en face du sien, celui de Rodin. Non seulement la ressemblance du caractère des deux hommes est frappante, mais bien des points communs se retrouvent dans leurs deux génies. Non content de reproduire, par leur ciseau, des formes extérieures, ils ont médité l'un et l'autre de mettre une âme dans le marbre, de donner une vibration morale à la chair des statues. De même que le Penseur de Rodin n'est pas le vague philosophe accoudé, paisible, en face de sa table de travail ou devant quelque inconsistante humanité, mais un être qui se tord, dont tous les muscles se tendent sous le bouillonnement ardent de son cerveau et dans l'enfantement douloureux de la pensée, de même aussi les Cariatides de Toulon, de Puget, ne sont plus de simples figures conventionnelles, placées là pour le seul ornement. Ces torses de pierre, qui supportent sur leurs puissantes épaules
lalourdecorniched'un balcon, peinent etgeignent, courbés sousTeffort. Ils sont les damnés de quelque cycle de l'Enfer, les forçats maudits pour l'éternité, qui ne pourront jamais se relever et n'ont pas le droit de fléchir.
La comparaison serait curieuse à établir entre les deux illustres sculpteurs, mais nous entraînerait trop loin. Du sort différent qui leur fut fait, dans le siècle et parmi l'ambiance où ils vécurent, nous conclurons seulement que la démocratie fut plus clémente à Rodin que la royauté à Pugel. Elle laissa croître l'un et l'honora jusqu'à le faire entrer, sitôt sa mort, dans la postérité, tandis que l'autre ne retira que déboires de son contact avec les maîtres du jour. Là, comme en bien des choses, gardons-nous des idées toutes faites et des généralités commodes. L'incompréhension de Puget et sa détresse ne sont pas le seul drame de l'art que connut Versailles et l'on sait que, sous I^ouis XV, le peintre François Le Moine, après s'être exténué le corps et l'esprit à exécuter l'énorme plafond du Salon d'Hercule, se tuera d'un coup d'épée, la somme qu'il avait reçue en payement de son labeur étant insuffisante à payer seulement les couleurs dont il s'était servi.
Documents en référence AU COURRIER DE FRANCE, du PRÉSENT CAHIER.