VI. — Pour nous, c'est la France
La France, c'est d'abord un soi. C'est Paris; c'est, pour chacun, sa
ville ou son village, les horizons de son enfance. C'est cette riche variété de provinces dont Michelet a décrit l'harmonie et la coordination au centre, et les apports originaux [Histoire de France, t. II).
C'est une histoire, une légende, une tradition (314-356-357) ; c'est un génie aussi (322).
Et enfin c'est une idée, un dogme (315).
La France est la liberté, la fraternité vivantes (318) ; elle est le soldat de l'humanité et de la civilisation (de la Révolution, dit Michelet) ; mission de générosité et de sacrifice, elle combat pour tous les opprimés, jusqu'à s'oublier elle-même {314-315).
Et comparant la France d'alors à ses rivales, il écrit une admirable page (322-324).
Michelet croit donc aux Patries ; à sa patrie, mais pas à la race. Il a dit dans son Histoire : les races pures sont condamnées à périr. Seuls les mélanges de races font les grands peuples, par qui avance l'humanité.
Son idée de la Patrie est large comme la cité Romaine. Il aspire à élargir la France, jusqu'à comprendre les barbares, les peuples enfants de l'Afrique du Nord : pas d'esprit de conquête. Il se plaint qu'on veuille conquérir seulement (guerres d'Algérie). Il aspire à ouvrir la cité française à tous les sujets nouveaux, à les civiliser, à en faire nos frères. Hier, c'était un rêve, une utopie de poète ; aujourd'hui, doctrine des sociologues sérieux et occupation des politiques.
La France est le soldat de la fraternité : car il sait qu'elle devra combattre.
Il en aime la gloire et la force militaires, à condition que l'armée se garde pure, et pour qu'elle maintienne dans la masse une tradition d'honneur (144-14). Pressentiment de la grande lutte.
C'est pour cette lutte qu'il faut préparer les âmes. Les préparer par l'amour, par le culte de la France et de sa tradition, par le développement de l'esprit de sacrifice : tout un programme d'éducation nationale, fondé sur l'idée de la -France, de son génie. de sa mission (360-362).
\\\. — On voit comment ce beau livre, encore si actuel, est, quoi qu'on ait dit, harmonieux et équilibré dans sa richesse ; c'est la vsynthèse la plus vraie et la plus féconde, l-a tradition révolutionnaire s'y fond avec la tradition du xvni® siècle, et l'inspiration de Rousseau y trouve son accord avec celle de Descartes.
Nulle part la tâche du Français — à la fois comme Français et comme membre de l'humanité — n'a été plus précisément définie et plus généreusement.
Mais, en même temps, Michelet nous met en main un fd pour nous conduire à travers le labyrinthe des doctrines et des aspirations françaises du xix" siècle, et il nous donne le moyen défaire apparaître ce qui réunit ces Français si opposés en apparence.
Il y a chez nous, comme partout, des internationalistes purs qui lancent l'analhème à l'idée de Patrie. 11 y a des nationalistes intransigeants qui n'admettent pas que l'humanité, le droit, la morale, restreignent la part de la Patrie, qui se font, qui semblent avoir une idée allemande de la patrie française, retournant en sa faveur le Deulsc/iland ùher ailes.
Mais le plus grand nombre des internationalistes — même parmi ceux qui en paroles le font — ne consent pas, dans son ccuur, à sacrifier la l'Vance.
Le plus grand nombre des nationalistes non plus — malgré toutes les insolences des discours — n'entend pas mettre la patrie au-dessus du droit et hors de l'humanité.
Seulement les uns sont plus touchés du péril de la patrie, les autres plus pénétrés de sa mission.
Les uns insistent dabord sur le devoir de défendre la France, les autres sur le devoir de conserver ce qui fait qu'elle est la France.
Mais tous s'accordent à faire de la France le représentant et le soldat d'une idée.
Les uns disent : Gesta dei per Francos ; La France soldat de Dieu, champion du Christ.
Les autres disent : soldat de la Révolution, libératrice des peuples, semeuse des idées libératrices.
Très rares ceux qui, réellement, définissent leur idéal et le poursuivent sans penser à la France, et l'ayant totalement abolie en eux; pour qui seule la science, ou Tari, ou l'humanité, ou le prolétariat, existe.
Très rares aussi ceux qui pensent exclusivement à la France, sans rien mettre dans ce mot qu'une idée de gloire et d'empire, ou qu'une affection instinctive.
Presque personne ne veut simplement la grandeur matérielle de la France, le règne de la France, pour assurer des jouissances d'orgueil et de richesse aux Français. Il faut qu'il y ait de ces extrêmes, de ces excentriques — défrancisés, hyperfrancisés — afin que la liberté de l'esprit soit attestée, et que le peuple choisisse.
Mais presque tous les Français dans le triomphe de la France, cherchent le triomphe de l'idée, à laquelle ils ne croient pas excessif de tout sacrifier, euxmêmes, et parfois jusqu'à la France
Ils ne sont pas d'accord sur l'idée, mais d'accord pour y dévouer la France, et pour faire consister la grandeur de la France à la servir.
C'est là la forme éternelle et essentielle du patriotisme français, forme qui s'ébauche dès le moyen âge, et par où le XIX^ siècle, si différent du XVIIF, se retrouve au fond identique à lui.
par Henri Busson.
L'histoire des colonies françaises devient — et sera de plus en plus — une part intégrale de l'histoire de la France.