I. LA COLONISATION
Il est des peuples que leur situation géographique ou leur tempérament national semblent condamner à vivre repliés sur euxmêmes, ou à ne s'agrandir qu'aux dépens de leurs voisins immédiats, par voie d'extension continentale sur les territoires contigus (Égyptiens, Suisses, Russes).
Il en est d'autres auxquels la nature a ouvert de vastes horizons maritimes, sur des mers sillonnées de routes, et que leur humeur aventureuse a prédestinés aux expéditions lointaines (Phéniciens, Hellènes, Espagnols et Portugais des xv' et xv'i° siècles, Néerlandais, Anglais, Français, Japonais).
Les premiers ont pu être, à certaines époques de leur vie nationale, des peuples conquérants ou activement industriels. Les seconds seuls (exception faite peut-être de la colonisation russe, effectuée de proche en proche, ont été des peuples colonisateurs.
La colonisation est le fait d'une civilisation déjà avancée, qui s'impose à des peuples moins civilisés. Economiquement, un peuple qui a besoin de matières ou de denrées et qui produit au delà de sa propre consommation fait œuvre colonisatrice lorsqu'il exploite les ressources encore insuffisamment utilisées de terres exotiques et lorsqu'il recherche, sur ces terres, de nouvelles clientèles. Coloniser, c'est donc ouvrir à la vie civilisée des terres nouvelles.
NOTRE HISTOIRE COLOMALE 27 :i
« Il semble, a dit Richelieu, que la nature ait voulu offrir l'empire de la mer à la France, par l'avantageuse situation de ses deux côtes, également pourvues d'excellents ports aux deux mers océane et méditerranée. » L'Océan, dès le xv^ siècle, nous tournait vers les Indes orientales (parle sud de l'Afrique) et vers les Indes occidentales (par la traversée de l'Atlantique, relativement facile des havres de Bretagne et de Saintonge). La Méditerranée, de tout temps, nous avait appelés vers le Levant et la Berbérie. Plus tard, elle devait nous ouvrir la route de l'Extrême- Orient (par le canal de Suez, œuvre française).
Le tempérament français, à la fois casanier et Imaginatif, terreà-terre et risque-tout, aventureux et bourgeoisement prudent, allait répondre à l'appel de la nature, mais par à-coups et sans l'esprit de suite nécessaire (comparez à la ténacité des x\nglo- Saxons).
L'antiquité n'a pas connu de peuple plus audacieux que les Gaulois : on les vit s'établir en Galatie (au cœur de l'Asie- Mineure), passer en Afrique avec llannibal, dans l'Inde avec Alexandre. Au moyen âge, les croisades furent surtout « les gestes de Dieu par les Francs )>.
Dans le monde moderne, la France a créé, successivement, plusieurs Empires coloniaux. Le premier, ébauché sous François I^'', œuvre de Henri IV, de Richelieu et de Golbert, disparut sous Louis XV. Les velléités de Louis XVI, de Napoléon, de la Restauration ne le ressuscitèrent point. Le second, commencé par Louis-Philippe, élargi par le Second Empire, est l'œuvre surtout de la Troisième République. Tl a reçu de la Grande Guerre sa consécration et son couronnement.
L'un et l'autre de ces deux empires sont nés par la volonté de quelques souverains et de quelques hommes d'Etat perspicaces,
j)ar l'initiative de quelques hardis « découvreurs» et de quelques soldats épris de gloire, plus rarement par l'action immédiate de quelques grands hommes d'afîaires. L'opinion publique, dans son ensemble, est presque toujours restée indifférente, quand elle n'était pas hostile. Attaché à sa glèbe, hypnotisé par son clocher, le paysan de France n'a jamais suivi qu'en maugréant le rêve du marin ; il n'a partagé ni les espoirs du montagnard qui émigré, ni le calcul du commerçant. L'ouvrier, recueillant de la bouche des théoriciens cette idée, vraie d'ailleurs, que le colonialisme est une conséquence du capitalisme, — l'ouvrier n'a pas vu que l'enrichissement de quelques « coloniaux » profitait à toute la nation. L'opinion, en France, a trop souvent manqué d horizon. Sullj, ministre cependant d un roi colonisateur, écrivait : « Je mets au nombre des choses faites contre mon opinion la petite colonie qui fut envoj^ée au Canada ; il n'y a aucune sorte de richesse à espérer de tous les pays du Nouveau monde qui sont au delà du 40® degré de latitude. » Voltaire parlait encore, quoi qu'on en ait dit, des c< quelques arpents de neige » du Canada. Sous Louis-Philippe, le député Sémeric pouvait dire en toute vérité à ses collègues : « Savez-vous où elle est, la prétendue impossibilité de rien faire en Afrique ? Elle n'est pas à Alger, elle est à Paris, elle est ici, dans cette Chambre ! » Et Jules Ferry est mort pour avoir donné, après la Tunisie, le Tonkin à la France.