‹ La religion de PlatonChapitre 22 sur 164 · Rip., VI, 505 e · texte numérisé non relu

Rip., VI, 505 e

V, OOLD»CHMIDl

les mêmes mots ; pourquoi est-il si difficile de s'entendre et d’accorder la question de l’homme du monde : « Qu’est-ce qui est beau ? » avec celle du philosophe : « Qu’est-ce que le Beau ?^. » C’est là toute la difficulté qu’il y a à mettre d’accord un homme content et un homme mécontent ou, pis encore, un homme qui se croit content et un homme qui se sait mécontent, un croyant et un savant.

Mais le savant, lui aussi, a partagé jadis et, maintenant encore, se laisse aller à partager ce contentement et cette foi. Et il comprend qu’il perdrait son temps et sa peine à vouloir éclairer, enseigner son camarade, content dans sa confiance et confiant dans son contentement. Et quelle injustice aussi que de vouloir détruire, fût-ce au nom et pour prix de la # vérité, un bonheur ferme et innocent. Le tout est de savoir si le bonheur des ignorants et des ennemis des Formes est vraiment un bonheur ferme et innocent. Mais quand même ce ne serait qu’une condition instable et infortunée, il est clair que nul n’y voudra renoncer qui n’ait d’abord éprouvé quelque doute. L’enseignement ne peut s’inscrire que dans une âme consciente de son ignorance, et c’est pourquoi, dans la majeure partie de son œuvre, plutôt qu’il nous apprend à connaître les Formes, Platon nous apprend à douter des choses sensibles. ^

Aucun dialogue ne commence par a poser » ni Dieu, ni le Bien, ni les Formes. Jamais le platonisme authentique ne s’offre au départ le luxe de quelque « principe » d’où il puisse déduire tout le reste. Il commence toujours là où commence tout le monde ;

]. Ilipp. Map, 287 d.

LA POSITION DES FORMES

toutes les enquêtes portent initialement sur les choses les plus familières de Tunivers où nous vivons ; aucune recherche dialectique qui ne fût, au départ, une simple conversation. Et s’il vient cependant un moment où le badinage tourne en dialectique, où Ton passe des choses aux Formes, c’est bien parce qu’on ne peut faire autrement. La philosophie apparaît toujours comme un pis-aller, une aporie ayant rendu impraticables toutes les autres voies. C’est alors seulement, quand, engagé déjà dans la voie dialectique, on se retourne vers les sentiers battus, que l’on éprouve comme un éblouissement^ devant l’obscurité, une impression d’éveil après un rêve profond^, et que se produit ce « renversement des valeurs qui nous fait déprécier radicalement le monde où nous vivions jusque-là, en faveur d’une réalité nouvelle et « réellement réelle ». Nous reconnaissons les choses comme n’étant que des images^ et, alors, nous avons beau employer les mêmes mots ; ceux qui sont restés dans la Caverne ne nous entendent plus : comme nous, ils font signifier aux mots des réalités correspondantes ; mais à l’énoncé d’un même terme, ils voient une chose où nous voyons un reflet et ne voient rien là où nous voyons l’être.

Toute expérience de contradiction peut nous donner l’éveil. Mais, malgré la critique serrée à laquelle il soumet les faiblesses de la connaissance sensible, Platon n’insiste guère sur le mirage du doigt qui, selon sa distance et sa position, nous paraît grand et petit,

Page 1