‹ La religion de PlatonChapitre 26 sur 164 · Alcib, /, 118 a; Gorg., 527 d fin · texte numérisé non relu

Alcib, /, 118 a; Gorg., 527 d fin

LA POSITION DES FORMES

dérer ensemble deux choses qui se contredisent, nous les voyons l’une après l’autre ; l’oubli de la première fait que la seconde, .dans notre esprit, n’est point contredite. Même si nous en gardons quelque souvenir, c’est dans la seconde que, présentement, nous sommes engagés de tout notre être : comment ce que nous désirons aujourd’hui, serait-il réfuté par ce que nous ne désirons plus ? Ainsi peut continuer notre rêve, violent et incohérent ; notre conscience est envahie d’images vivantes, sans que les images défuntes y viennent mêler leur ombre.

Que Calliclès s’oblige à courir sans cesse après des jouissances nouvelles, qu’il choque le sentiment et heurte les lois de tous les bien-pensants, — la contradiction, pour lui, n’est qu’apparente et négligeable. Le bonheur, pense-t-il, consiste précisément à ne goûter jamais les mêmes choses, et les lois morales et politiques sont d’arbitraires conventions passées entre les faibles pour asservir le surhomme. Mais dans ce monde où il vit et veut réussir, Calliclès doit bien reconnaître que d’autres hommes réussissent dans ce qu’ils se proposent, qu’ils réussissent grâce à certaines normes auxquelles ils obéissent et que ces normes, dans leur réussite même, font voir qu’elles sont, non « conventionnelles », mais « par nature ». Or si les techniciens s’accordent entre eux relativement à leur métier, s’ils ne sont contredits par personne et s’ils parviennent à achever leurs œuvres, il doit y avoir aussi, touchant les valeurs, un savoir ferme, un accord incontestable, une réussite sûre. Si les artisans ont raison, Calliclès doit avoir tort^.

1, Gorg., 503 d scfq.

La contradiction féconde, celle que le Socrate platonicien étale devant son interlocuteur, est toujours entre une thèse dont l’interlocuteur est solidaire par toute sa vie et tout son être, et une affirmation, à portée objective, d’une stabilité, d’un ordre, d’une valeur : une exigence^ essentielle. L’interlocuteur a toutes les raisons de poser l’une ; pourquoi admet-il l’autre ? C’est, souvent, sous l’empire de la honte (Polos n’ose con4:ester qu’il est plus laid de commettre l’injustice que de la subir), parfois aussi parce qu’il ne soupçonne pas la contradiction. Mais toujours, ces affirmations l’affranchissent du « défaut inné », source de « toutes nos erreurs » : l’amour de soP. Car ce n’est jamais le caprice ni l’intérêt de l’interlocuteur qui dictent ces affirmations ; elles sont exigées par ÏEssence vet l’interlocuteur ne fait que traduire des vérités dont il n’est pas l’auteur. Cette exigence contredit la thèse personnelle et, avec elle, celui qui la soutenait. Si le courage est beau et si rien n’est beau, privé de l’intelligence^, la vertu de soudard où Lâchés a placé sa raison de vivre est réfutée, et Lâchés avec elle. Si l’orateur politique concède que le but de la politique est la justice^, il est évident que l’art de Gorgias n’est pas un art politique et même n’est pas un art du tout. Et avec l’art, c’est son maître qui vient de perdre son droit de cité. La contradiction qui fait naître l’éveil est entre la prétention et l’exigence, entre nous et les valeurs, entre notre désir et la volonté des Formes.

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