A LA MANIÈRE DE PAUL VERLAINE
C'est à cause du clair de la lune Que j'assume ce masque nocturne Et de Saturne penchant son urne Et de ces lunes l'une après lune.
Des romances sans paroles ont.
D'un accord discord ensemble et frais, Agacé ce cœur fadasse exprès, 0 le son, le frisson qu'elles ont !
Il n*est pas que vous n'ayez fait grâce A quelqu'un qui vous jetait l'offense : Or, moi, je pardonne à mon enfance Revenant fardée et non sans grâce.
Je pardonne à ce mensonge-là En faveur, en somme, du plaisir, Très banal drôlement qu'un loisir Douloureux un peu m'inocula.
Est-ce un appel à l'indulgence du lecteur? Sans doute, et nous pardonnons très volontiers au poète ; mais il ne s'ensuivra pas que ces vers vaillent davantage. Tout au plus peut-on lui faire cette concession de ne rien dire des innombrables défauts littéraires qui déparent ses œuvres : obscurité, banalité, vulgarité. Quant aux pages obscènes qu'il a laissé subsister même dans ses morceaux choisis, il suffit de les signaler à tous ceux qui ont quelque souci de la pudeur. Encore une fois, P. Verlaine n'est peut-être pas tout à fait responsable ; mais il ne s'agit pas de sa personne ici ; il
PAUL VERLAINE Zi
s'agit de ses poèmes dont plusieurs sont assurément immoraux. Qu'on se garde de les laisser entre toutes les mains.
J'ai vu, un jour, un beau jardin ravagé par une terrible inondation : ia vase exhalant une odeur désagréable avait recouvert toute la surface. Seules, quelques mélancoliques fleurs d'automne avaient échappé au désastre ; elles s'épanouissaient timidement au milieu d'une petite plate-bande plus élevée que les autres. On les cueillit non sans peine ; mais, pour que leur parfum délicat pût s'exhaler librement, il fallut les emporter bien loin de toute cette boue. Telles sont les belles strophes de Paul Verlaine, rares et frêles : pour en jouir il faut les extraire de toutes les autres poésies, les mettre bien à part.
Heureux ceux qui ne connaissent de lui que ses prières !
Sans blesser aucun éditeur, on peut toujours, à propos d'une correspondance, se poser certaines questions qui, en d'autres moments, paraîtraient indiscrètes.
D'abord nous a-t-on donné toutes les lettres intégralement ? Dans le cas qui nous occupe, les éditeurs ( 1), avec une loyauté dont on ne saurait trop les louer, ont eu soin de mettre, çà et là, des lignes entières de points, pour nous bien indiquer les suppressions, et sans doute ils ne manquaient pas de bonnes raisons pour justifier leur manière d'agir. Il est infiniment probable que, dans les passages supprimés, il s'agissait de choses insignifiantes ou trop intimes. Je regrette tout de même qu'ils aient cru devoir prendre une telle responsabilité. Car enfin, ils ne nous donnent sans doute pas la correspondance intime d'Henriette et d'Ernest Renan comme un chef-d'œuvre. Nous sommes à une distance infinie de Mme de Sévigné, de Voltaire et de Louis Veuillot. Ces lettres exciteraient-elles, d'ailleurs, une universelle admiration, qu'il ne faudrait point les juger uniquement au point de vue littéraire. En réalité, elles
1") Cette étude n'a pour objet que la première partie de la correspondance de Mlle Renan avec son frère, qui a paru dans la de l'avis.
renferment l'exposé d'une évolution religieuse intéressante, une des plus intéressantes du siècle, et, pour le moment, c'est la seule chose dont nous ayons à nous préoccuper. Or, pour quiconque cherche, avant tout, dans ces écrits, des indications sur l'état d'âme de Renan, certains détails vulgaires, ou des renseignements intimes, peuvent avoir plus d'importance que les plus belles pages d'exégèse. Quand le jeune abbé Renan exprime, sur un ton presque lyrique, son admiration pour l'érudition d'outre Rhin, il nous laisse froids ; des hommes compétents nous ont édifiés, depuis, sur la valeur des hypothèses exégétiques émises par les savants en us. Il entre beaucoup d'imagination facétieuse dans ce qu'on appelle l'exégèse allemande. Mais lorsque je vois Renan exposer longuement à sa sœur, pourquoi il n'a cru devoir accepter que 150 francs au lieu de 200 francs de ces Messieurs de Paint- Sulpice ; lorsque Mlle Renan fait comprendre à son frère qu'il doit chercher une transition, entre l'habit ecclésiastique et l'habit laïque, dans une combinaison savante de la couleur brune et de la couleur noire, je tâche d'être attentif. Ces deux Celtes, qui vont fournir des phrases sur l'idéal a tous les bourgeois du xixe siècle, se révèlent, ici, comme des personnes terriblement pratiques. Aucun détail de cette correspondance ne me parait négligeable.
Dans son ensemble elle comptera, je crois, parmi les faits les plus considérables de l'histoire religieuse de ce temps. Supposons en effet qu'Henriette Renan n'eût pas existé, ou que même elle n'eût pas pu correspondre avec son frère. Le jeune abbé Renan s'appliquait, par l'étude et la prière, à dissiper ses doutes, et il suivait tout bonnement sa carrière. Nous aurions vu l'abbé Ernest Renan figurer d'abord parmi les plus
brillants de ceux qu'on a appelés les abbés sorbonniens et qui plus tard sont tous devenus évêques, les Lavigerie, les Freppel, les Perraud, etc.
Nul doute qu'Ernest .Renan n'eût ajouté à la littérature ecclésiastique nombre de pages fines, intéressantes, poétiques, gracieuses, ingénieuses, distinguées. Tâchez de combiner ce qu'auraient pu produire Fénelon en s'amusant et Flécbier ens'appliquant ; c'est la phrase du Renan ecclésiastique que nous imaginons. Mais jamais le séminariste d'Issy ne serait devenu un vrai docteur de l'Eglise. Pour mériter ce beau titre, il faut ne pas dédaigner ses frères, il faut les aimer, il faut se dévouer à leur éducation religieuse et morale. Or, Renan n'a jamais su sortir de lui-même^ il ne s'est passionné que pour les intérêts de sa gloire.
Mais si nous en sommes réduits à des hypothèses sur les destinées ecclésiastiques et littéraires du jeune abbé Renan, nous connaissons les résultats certains de son évolution anticatholique. M. Renan a, pour ainsi dire, marqué de son empreinte presque toute la littérature religieuse ou pseudo-religieuse de noire temps : le renariisme sévit avec force parmi tous nos mondains. Remarquez que, de constater cette influence énorme de l'écrivain, ne préjuge, en rien, la valeur intrinsèque de ses œuvres : malgré tous les dithyrambes de la critique, un immense point d'interrogation demeure toujours. Mais enfin le fait est incontestable : Renan a dirigé ou dirige, depuis quarante ans au moins, une grande partie du mouvement prétendu religieux de ce siècle. Si, de nos jours, tous ceux qui ont du vague à Tàme se sentent tourmentés de la nostalgie du divin ; si les cabotins littéraires, qui pullulent à Paris, se proclament prophètes avec la mission de réformer la société religieuse ; si des libres-penseurs peuvent, sans étonner
personne, aspirer à remplir les fonctions de Pères de l'Eglise ; si les romanciers, les fantaisistes accommodent au goût des mondains les plus hautes vérités du christianisme, nous le devons à M. Renan. A' M. Renan encore nous devons toutes les dévotions et toutes les conversions à la mode, qui, depuis quelques années, viennent périodiquement réjouir les bonnes âmes candides. Il est de bon ton aujourd'hui d'étaler la profondeur de son sentiment religieux, d'autant qu'on peut le faire sans renoncera de vieilles habitudes que réprouverait certainement la bonne morale du temps jadis. De tout cela, c'est la faute à U . Renan. Or, la personnalité intellectuelle de M. Renan ne s'est développée que grâce au concours et sous l'influence de sa sœur Henriette.
Que faut-il penser de M11* Henriette ? Il convient d'abord de se mettre en garde contre certaines tendances dont les meilleurs ont toutes les peines du monde à se défendre. Il se trouve, parmi nous, des âmes pieuses pour attribuer toutes les vertus à M, Léoïaxil, depuis qu'il a daigné renoncer à la littérature ordurière (1). Mais peut-être ces mêmes personnes eussent-elles trouvé tout naturel qu'on traitât M. Littré de suppôt de l'enfer et qu'on lui attribuât tous les crimes. Nous savons bien cependant qu il a toujours mené une vie austère de bénédictin. Quand donc saurons-nous enfin nous débarrasser de cette méthode enfantine, qui consiste à juger un homme, uniquement, d'après l'étiquette que lui ont donnée certains journaux ?
Je crois devoir rappeler ce principe, parce que, malgré la très vive antipathie que m'inspire Mlle Renan, il me paraitimpossible qu'on ne reconnaisse pas, en elle,
(1) Ceci a été publié le 15 janvier 1896.
un certain nombre de mérites peu communs. Nous n'en serons que plus libres, ensuite, pour parler de son effroyable orgueil.
Par dévouement pour les siens, Mlle Renan avait accepté de s'exiler en Pologne pour y remplir, dans une famille riche, les fonctions d'institutrice : rude entreprise, surtout pour une jeune fille française. De toutes celles que la misère oblige à quitter jeunes le foyer domestique, il n'en est pas de plus à plaindre que l'institutrice : on entend chanter des couturières en traversant les rues des grandes villes, et Mistral a pu traduire, en beaux vers, la joie des campagnardes qui font la plus rude des besognes de la vie champêtre, les magnanar elles. Aucun poète n'a encore osé, que je sache, composer le chant des institutrices. Mlle Renan a bissé entendre, à plusieurs reprises, qu'elle trouvait amer le pain doré que les pauvres mangent à la table des riches ; mais jamais elle n'a faibli dans sa tâche, et bien que justement suspecte à ses hôtes pour ses opinions, elle a réussi à se faire aimer.
C'est que Mlle Renan, en personne très intelligente, jugeait hommes et choses avec une clairvoyance froide, puis agissait en conséquence ; et comme elle avait en même temps une force de volonté extraordinaire, elle dissimulait si bien ses sentiments intimes qu'on ne la connaissait pas du tout. Par sa conduite vis-à-vis de son frère, elle nous permet de reconstituer, avec une certitude presque absolue, le plan de vie qu'elle s'était tracé. Nous ne risquons pas de nous tromper en lui prêtant un raisonnement comme celui-ci : J'ai reçu une destinée aussi médiocre, pour ne pas dire aussi mauvaise qne possible. L'intelligence de mon frère 1 abbé, qui s'annonce comme très brillante, me permettra de prendre ma revanche sur la vie. Il a du talent,
mais il doit, pour gagner sa vie, se livrer à des besognes qui pourront nuire à son avancement ; mais il ne connaît pas le monde ; je vais mettre à sa disposition ma finesse de femme, mon énergie fortifiée par le malheur, mon expérience, toutes mes petites économies, mon absolu dévouement. Qu'il ait assez de ressources pour écrire en toute liberté d'esprit, sans avoir à lutter pour le pain quotidien, et il réussira à se faire un nom dans la littérature. Résultat : en ma double qualité d'institutrice et de femme, je jouirai de toutes les satisfactions, qu'étant donnée ma condition, je puis légitimement attendre. Je serai un jour la sœur d'un homme célèbre, au foyer duquel je commanderai, et cet homme m aimera d'une affection exclusive ; il m'appellera la meilleure de ses amies, sa vraie mère.
C'est ainsi que Mlle Renan signait tontes ses lettres ; avant tout, elle voulait avoir la première place dans le cœur de son frère. Mais l'état où le jeune abbé Renan s'était engagé lui permettrait-il de déployer tous ses talents? Mlle Renan avait beaucoup voyagé, surtout pour une époque moins bien outillée que la nôtre sous ce rapport ; elle avait beaucoup vu, et elle en était arrivée à cette conviction que les honneurs et la gloire ne sont pas pour ceux qui restent dans l'Eglise. Pauvre et reléguée comme au ban de la société laïque, l'Eglise ne peut guère offrir à ses serviteurs que des traitements dérisoires et des moyens d'arriver à la grande notoriété tout à foit insuffisants. «. Mon Ernest risque de se débattre au milieu de difficultés sans nombre et d'y user le meilleur de ses forces intellectuelles. x> Joignez que Mlle Henriette, comme beaucoup d'institutrices brevetées, était férue de science : elle parle histoire, philosophie, exégèse sur le ton de quelqu'un qui prend au sérieux l'appareil scientifique dont nos savants mo-
dernes aiment à s'entourer. Elle ne pouvait dès lors que regarder avec pitié les bons ecclésiastiques d'Issy ou de Saint-Sulpice qui faisaient perdre le temps précieux de son frère, en l'obligeant à apprendre saint Thomas. Ces messieurs pourraient bien gêner sa liberté de penser et d'agir !
Une fois sa résolution prise, Mlle Henriette Renan met tout en œuvre pour amener son frère à la détermination que l'on sait. D'abord, sans qu'il y paraisse, elle lance de ces mots révélateurs qui apportent un trouble décisif dans une âme déjà atteinte par le doute. « Mon Ernest, tu ne connais pas la vie, gardetoi de prendre des engagements irrévocables que tu regretterais plus tard ». Là-dessus, l'abbé Ernest, en jeune homme avisé, laisse entendre qu'il ne fera jamais partie du clergé paroissial, dont sa vocation scientifique récarte décidément. Restent les congrégations et surtout Saint-Sulpice. Mlle Renan dirige tous ses coups de ce côté : les congrégations sont très exclusives, elles obligent quelquefois ceux qui en font partie à des sacrifices ou à des actes que la conscience n'approuve pas ; elles gênent le talent. Et, après toutes ces insinuations, Mlle Renan proteste de son respect absolu pour la liberté de son jeune frère ; elle feint de ne vouloir plus rien dire sur ce sujet délicat. Toute cette correspondance est un chef-d'œuvre, non pas de style, mais de diplomatie féminine : avec autant de finesse que de résolution, Mllc Renan a semé le doute et l'orgueil dans un terrain déjà bien préparé. Nous dirons tout à l'heure comment ces semences ont levé.
Elle nous apparaît sous d'autres aspects inquiétants. Elle a quelquefois des mots durs contre les riches, et on voit qu'elle souffre vivement du contraste qui existe entre la supériorité de son intelligence et l'humilité de
sa position sociale. J'oserais d'autant moins lui reprocher ce double sentiment, qu'après tout, elle ne faiblit pas une seconde dans la lutte pour la vie. Quelques cris de tristesse et de découragement lui échappent parfois ; ils sont bien vite réprimés. Mais pourquoi cette haine contre les chrétiens eu général et les catholiques en particulier ?
« Le paysan polonais est l'être le plus pauvre, le plus abruti que l'on puisse se représenter ; les deux tiers de la population des villes sont formés de juifs, malpropres et dégoûtantes créatures, qui vivent dans un état d'abjection inimaginable. Xulle pari on ne pousse plus loin que dans ce pays l'esprit de fanatisme et de haine religieuse, nulle part on ne couvrit plus souvent les passions des hommes du nom de la divinité : battre un juif est une action méritoire pour un chrétien ; voler un chrétienestleseulbutdel'israélite.Cen'estpastout encore: les dissidences du christianisme ne sont guère plus tolérantes entre elles, et partout on voit se former des haines, au nom de celui qui n'a enseigné que paix et que charité «Pi rdonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce qu'ils font! »
Sans doute, elle professa dans la suite une certaine admiration pour le Jésus en bulles de savon que créa l'imagination de son frère. C'était de la complaisance, tout simplement. Si Renan avait cru devoir s'engouer de Confucius ou deZoroastre, Mlle Renan eût adopté ses préférences avec la même sérénité. L'essentiel pour elle était que son frère abandonnât le catholicisme. Ce rôle delà part d'une femme est inconcevable. Il fallait bien que l'orgueil, l'ambition et peut-être le souvenir des maux soufferts autrefois, eussent tout à fait étouffé en elle cette délicatesse d'âme, par laquelle les femmes chrétiennesont fait tant de bien dans l'Eglise, pour ne pas voir l'admirable et heureuse mission qui s'offrait à elle.
Henriette employant sa prodigieuse habileté à incliner doucement l'âme de son frère vers l'humilité, la piété, la résignation, surtout s'appliquant à mettre comme un petit cachet de distinction et un caractère d'intimité dans son humble foyer ecclésiastique, quel tableau touchant et beau ! En lisant ces lettres, toutes remplies de préoccupations bourgeoises, et çà et là comme animées d'un souffle révolutionnaire, on se rappelle le langage que tenait sainte Monique à son fils Augustin :
€ Mon fils, en ce qui me regarde, plus rien ne me charme en cette vie. Qu'y ferais-je? Pourquoi y suis-je encore? Toute mon espérance en ce monde est consommée. Il n'y avait qu'une chose pour laquelle je désirais séjourner encore un peu dans cette vie, c'était de te voir chrétien catholique avant de mourir. Cela, mon Dieu me l'a donné avec surabondance, puisque je t'ai vu même mépriser toute iélicité terrestre pour devenir son serviteur. Que fais-je encore ici ?. .. »
Opposer sainte Monique à Mlle Henriette Renan, c'est lui faire infiniment trop d'honneur, pour toutes sortes de raisons ; mais combien n'a-t-on pas connu de chrétiennes qui ont rempli auprès d'un homme illustre la mission d'anges consolateurs ? Rappelons-nous Eugénie de Guérin entourant de soins maternels son frère Maurice, la nièce de Lamennais,, la nièce de Talleyrand, Mme et MUe Littré et tant d'autres. C'est par ces anges de la terre que j'aimerais d'entendre juger M:-" Renan, et j'ai la persuasion intime qu'elles se montreraient sévères. Elles sauraient lire dans l'âme de la jeune fille mieux qu'aucun psychologue de profession, et tout en rendant justice à ses talents multiples d'institutrice, de diplomate et de ménagère, elles n'hésiteraient pas à la condamner. Rien, je crois, n'excuserait à leurs yeux le crime d'une jeune fille chré-
tienne, qui fait tomber au Joute l'âme d'un frère. Mlle Henriette Renan a du reste reçu une récompense qui ressemble à un châtiment. Son nom fio-ure en tête de ce triste livre qui s'appelle la Vie de Jésus et qui a porté son auteur, comme le disait ironiquement Louis Yeuillot, au comble de la gloire, La Vie de Jésu est un ouvrage très médiocre, dont on se moque parmi les savants, même les plu3 incrédules. Jamais écrivain n'a poussé aussi loin l'art de mystifier agréablement ses lecteurs. Mais il s'est fait tant de bruit autour de ce triste ouvrage, que la postérité devra sans doute s'en occuper. Alors, viendra le temps de l'expiation pour la malheureuse Henriette. Le frère qu'elle a tant aimé lui a élevé un monument qu'on a beaucoup loué jadis, mais qui déjà semble s'effriter. Même si on oublie le livre pour lequel elle a été écrite, cette dédicace célèbre (1) laisse une impression désagréable, pénible. D'abord il y a de la pose romantique dans l'attitude du frère et de la sœur. Puis, ils se louent vraiment comme s'ils ne sentaient pas, autour deux une galerie attentive à leurs paroles et à leurs «-estes.
(1) u Te souviens-tu, du sein de Dieu où tu reposes, de ces longues journées de Ghazir, où, seul avec bu. j'écrivais - inspirées parles lieux que nous avions visités ensembli ;•, côté de moi, tu relisais chaque feuille <■( la recopiais sitôt écrite pendant que la mer, les villages, les ravins, les mon! . - roulaient à nos pieds. Quand l'accablante lumière avait fait place à l'innombrable armée des étoiles, tes questions fines et délie tes doutes discrets me ramenaient à l'objet sublime de nos communes pensées Tu médis un jour que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait été fait avec toi, et aussi parce qu'il était selon ton cœur.. .
« Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, près delà sainte Byblos et des eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient mêler leurs larmes. Révèle moi, ù bon génie, à moi une tu aimais, ces vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font presque aimer ».
« Tes questions me ramenaient à l'objet sublime de nos communes pensées». — Assurément, tout ce qui se rattache à la Judée et à la personne adorable du divin Maître est sublime en soi. Mais un sophiste doublé d'un habile homme, ami de la réclame scandaleuse, peut rabaisser les sujets les plus hauts. Personne ne croit aujourd'hui que la Vie de Jésus appartienne au genre sublime. Une érudition superficielle et presque toujours fautive, du marivaudage imité de George Sand, des habiletés de scoliaste, tout cela ne suffit pas pour qu'on ait le droit de parler ici de sublime. Enfin l'amour des phrases musicales a induit M. Renan à dire d'énormes sottises. Il nous vante la pureté d'âme de sa sœur, en quoi nous ne le contredirons certes pas,, et puis il la place, cette âme, en étrange compagnie. Les femmes qui prenaient part aux mystères de Byblos et celles qui pleuraient sur Adonis, ne répondent pas, tant s'en faut, à l'idéal de pureté féminine que le christianisme nous a appris à concevoir. De sorte que nous en sommes réduits, presque, à défendre la sœur contre le frère.
' Henriette Renan représente un des types les plus curieux de cet éternel féminin qui flatte les passions des hommes et les entraîne à leur perte. C'est l'ange de l'orgueil, mais un ange un peu bourgeois, qui se rappelle le temps où il remplissait les fonctions de maîtresse d'école. Faut-il rappeler, à propos d'une créature dont la phvsionomie nous apparaît si concrète, les gracieuses et terribles légendes du moyen âge sur les nonnes et les prêtres infidèles ? Je ne crois pas. Renan a abusé de ce procédé, d'ailleurs facile. Disons seulement qu'elle a reçu ici-bas, de ses mérites, une récompense vaine, une récompense peu enviable pour une femme, et qui se transformera en châtiment; enfin souhaitons que les
prières de sa vieille mère aient obtenu grâce pour elle, auprès du Dieu des chrétiens.
La première qualité qui se révèle du côté d'Ernest Renan, dans cette étrange correspondance, c'est la docilité. Jamais disciple ne se montra plus empressé à suivre les inspirations de son maître. Henriette se désole à la pensée des conséquences qui pourraient résulter, pour son frère, des engagements irrévocables du sousdiaconat. «Tu ne connais pas la vie ». lui dit-elle. € En effet, répond Ernest en disciple intelligent et appliqué, je n'ai jamais étudié les hommes que dans les livres ;je voudrais bien les observer sur un autre théâtre ». Henriette n'a pas l'air de croire à la science française ; Ernest répond par un dithyrambe en l'honneur de l'exégèse allemande, qu'il compare à un temple où Ton entre avec respect et admiration. Laissé à lui-même, le jeune séminariste n'aurait jamais eu l'idée de jeter sa robe aux orties ; mais lorsque, sans s'en douter, il a été familiarisé par sa sœur avec cette perspective, il s'inquiète pour l'avenir, et, à ce moment précis, la secourable Henriette intervient, avec sa discrétion ordinaire, pour dissiper toutes les craintes. Je vous dis que ce sont deux âmes essentiellement bourgeoises, préoccupées avant tout du pot-au-feu ; et ceci constitue la deuxième caractéristique du jeune abbé Renan.
Aussi quelle déception n'éprouve- t-on pas à la lecture de cette correspondance, qui devrait contenir un drame, et où l'on ne voit qu'une série de petits manèges diplomatiques. Perdre la foi, mais c'est épouvantable ! De cette certitude, douce entre toutes, que nous avons un Père dans les cieux, vers lequel nous monterons après notre mort, passer à ce scepticisme absolu qui ne nous montre que le néant, mais c'est
horrible ! Lisez le sombre monologue de Hamlet : Etre ou ne pas être, telle est la question. Et Pascal, quelle est belle l'angoisse qui lui arrache des cris si troublants et qui le jette humble et affectueux aux pieds du Christ agonisant ! Jouffroy eut sa nuit fatale qui fut dramatique. M. Renan, lui, nous apprend un beau jour qu'il n'a pas la foi, tranquillement, bien plus, avec une joie secrète. Il laisse à « l'insipide vulgaire la mythologie catholique )) ; il jouit, sans la moindre tristesse, des beautés d'une religion aristocratique et savante. Xe connaît-il donc rien des angoisses qu'apporte nécessairement, avec elle, une crise religieuse? Ernest Renan parle souvent de ses tristesses, et avec un certain accent de sincérité. Mais, remarquez, je vous prie, à quel propos elles éclatent. D'abord il s'afflige pour sa mère, qui désirerait tant le voir prêtre et qui mourrait de douleur si elle soupçonnait qu'un jour il pût devenir le coryphée de l'irréligion. M.Renan manifeste à son endroit une douleur décente, mais qui va s'affaiblissant très vite, et que me gâtent un peu les procédés diplomatiques du frère et de la sœur. On lui en conte, à cette vénérable maman adorée, des histoires à dormir debout ! Elle croit que son fils est à Saint- Sulpice, quand il donne des répétitions à Stanislas; elle n'a pas le moindre soupçon qu'il veuille renoncer cala carrière ecclésiastique. Et c'est toute une série de petits manèges de ce genre qu'Henriette et Ernest appellent des transitions. Je sais bien qu'il est des circonstances où ces petits mensonges prennent un caractère particulier ; et les romanciers, aussi bien que les dramaturges, les font entrer fréquemment dans les scènes à effet. Mais tout cela cache mal l'absence de crise religieuse.
Plus encore que sa mère, l'opinion publique tour-
mente le jeune abbé Renan. On va donc m'appeler défroqué ? Voilà le point vraiment douloureux. 11 dit bien, en parlant de sa mère : <( Ceci est irrémédiable », mais il se console vite, tandis que l'opinion publique lui fait une peur horrible. Henriette s'en rend très bien compte, Henriette qui parle en termes convenablement émus de leur vieille mère, mais qui, de ses doigts délie ;-, verse le baume le plus onctueux sur cette plaie toujours saignante de l'amour-propre.
<i Sois donc courageux, ami ;oui, ta voie est épineuse, mais à chaque pas, comme à l'entrée, tu trouveras le cœur, la tendresse, l'appui de ta sœur, de ta première amie, de celle qui, après le souhait de te voir heureux, n'en forme pas de plus vif que de conserver une la part dans ton amitié. Que cette idée te soit chère ; que je retrouve toujours en toi ce que tu m'as donné jusqu ici, et j'oublierai bien des larmes versées et je retrouverai encore bien des espérances, bien des dédommagements dans l'avenir. Agis et décide, mon bon Ernest ; j'ai toute confiance en ton jugement, en ta raison. Oui, bien des clameurs vont t'entourer ; mais, de grâce, ne t'en effraie point. Qu'est-ce que tout cela ? De vaines paroles dont il ne sera plus question au bout de quelques semaines ; on a pour soi le témoignage de sa conscience et l'approbation d'un cœur ami et dévoué D.
Je ne voudrais pas parler ici de saint François d'Assise, se dépouillant de tous ses biens pour obéir à l'appel de Dieu : ce serait manquer de respect à l'admirable Poverello. Mais qu'on veuille bien comparer l'autobiographie de M. Renan à l'histoire du P. Olivaint, par exemple, se séparant de sa mère : on se rendra mieux compte de ce qu'est la beauté morale, et de quel côté elle se trouve.
En somme, la correspondance de Renan se recom-
mande principalement par l'habileté diplomatique de ses deux auteurs. Il est un peu lent, l'abbé Ernest ; il est surtout passif, il se laisse conduire par sa sœur, et nous semble d'abord irrésolu. Mais, une fois qu'on l'a mis en branle, il ne s'arrête plus ; il résiste quand il faut résister ; il discute avec modération et fermeté, il s'insinue, il glisse, il échappe aux habiles comme aux autoritaires et finit par s'installer dans la position la plus favorable au développement de son talent. En même temps, il se trace un plan de vie auquel il s'attachera avec une ténacité toute bretonne.
« Le plan général de ma carrière, le dessein de sincérité inflexible que je formais était si bien le produit combiné de nos deux consciences (il parle de sa sœur Henriette que, si j'eusse été tenté d'y manquer, elle se fût trouvée près de moi, comme une autre partie de moi-même, pour me rappeler mon devoir ». Et plus loin : a Elle ne m'eût pas permis, quand même j'y eusse pensé, de sacrifier à mon avancement la moindre partie de mon indépendance. Les malheurs qui frappèrent inopinément notre frère et entraînèrent la perte de toutes nos économies, ne rébranlèrent pas. Elle eût repris le chemin de l'étranger, si cela eût été nécessaire au développement régulier de ma vie ».
Le voilà, le vrai Renan, qui sacrifiait ses petits intérêts, ou ses intérêts momentanés, aux longs espoirs et aux vastes pensées. Il a essayé plus tard de se faire passer pour unbénédictin laïque, un Adrien Sixte ou un Littré. Cela ressemble à une gageure. M. Renan a été, dans toute l'acception du mot, un habile homme.
Nous l'avons entendu vanter sa propre maladresse, devant des jeunes gens émerveillés de tant de désintéressement. « Mes amis, ne m'imitez pas : j'ai passé ma vie à regretter les régimes disparus ; je me suis attardé
dans des habitudes de fidélité rétrospective tout à fait contraires à mes intérêts ; un peu moins idéaliste, j'eusse peut-être réussi. D Cette manière de parler est bien habile. Un écrivain a le droit d'entretenir des relations amicales avec les représentants de tous les partis. Mais M. Eenan n'a-t-ilfait que cela ? Il a reçu de l'empire une protection qui s'est manifestée par des effets purement administratifs. Bien qu'ami du prince Napoléon et collaborateur des semi- orléanistes Débats, il a été associé, en quelque sorte, par M. Lockroy, à une politique radicale et anticléricale. Il paraîtrait presque naïf de faire un grief très grave à M. Renan de tous ces changements d'attitude. Toutefois, lorsqu'on a employé, comme lui, tous les procédés en usage dans la politique courante, on a mauvaise grâce à vanter sa candeur et son stoïcisme 1 . Ses admirateurs ne manqueront pas de m'objecter ici les sévères appréciations que M. Renan a émises sur les hommes et les choses de la Révolution. Mais pourquoi a-t-il attendu, pour tenir ce langage, que ses échecs politiques fussent devenus
1 Ce passage m'a attiré de vif> reproches, de la part d'un écrivain célèbre qui fut l'ami de Renan et son collaborateur, a Renan, m'écrivait-il aaguère. Renan a toujours été le plus a désintéressé des hommes : il est mort pauvre, et il n'avait « qu'un mol à dire pour être riche... Renan n'a jamais voulu « occuper d'autres fonctions que celles qui lui ont été confiées « par ses collègues ou ><•> confrères. — 11 était de deux acadé- « mies, et professeur au Collège de France. Ces! nous qui l'avons « fait administrateur du collège, qui l'avons mis au Journal des « Savants, et les trois quarts de ceux qui votaient pour lui u détestaient l'empire. Ainsi, la bienveillance de l'empereur et « l'amitié du prince Napoléon ue lui ont profité en rien... »
Suit, Renan ne recherchait ni l'argent ni les places, mais il soignait sa gloire ou sa popularité, et dans ce luit, il entretenait un commerce de coquetterie avec les représentants de tous les régimes. Il est prouvé qu'il ;i ambitionné un fauteuil de Sénateur. Cela n'est pas d'un Adrien Sixte.
ii LA RELIGION DES CONTEMPORAINS
définitifs ? D'ailleurs les ouvrages et les discours de M. Renan ont rrussi quelquefois, en raison directe de l'audace avec laquelle il se moquait de ses lecteurs et de ses auditeurs. Il pouvait donc se donner le facile mérite de dire à ses amis politiques de dures vérités, sans crainte de rien perdre de sa popularité... littéraire.
La vérité est que M. Renan a toujours déployé, dans la conduite de ses affaires personnelles, une habileté merveilleuse. Il s'est fait de ses défauts une sorte de piédestal ; il a présenté à la bienveillance et à la crédulité vraiment extraordinaires de ses contemporains, une image de lui-même tout à fait inexacte. La réputation de penseur distrait est tout simplement un luxe de gloire qu'il a réussi à se donner. Cherchez patiemment, dans chacun de ses ouvrages, la pensée dominante qui l'a inspiré : ce sera presque toujours une pensée d'intérêt personnel. Ainsi, par exemple, le Prêtre de JSémi. Quelle en est l'idée générale? Celle-ci, si je ne me trompe : « Un fratricide qui fonde une ville ! Un brigand devenu prêtre, qui, dit-on, sauve une autre ville ! Le train du monde est fait pour détraquer le cerveau humain ». On ne voit guère eri e£fet dans ce drame que de féroces criminels ou des victimes plus ou moins intéressantes du fanatisme. Seul, un prêtre libéral essaie de mettre un peu de raison dans ce monde que domine une horrible fatalité. Vous devinez sans peine quel est ce prêtre libéral. Son style élégant, que relèvent des images bibliques, son habileté à établir, entre les idées, des oppositions ingénieuses, son onction, son ironie, ne nous permettent pas le moindre doute là-dessus. M. Renan fait son apologie ; il en a le droit ; mais il veut encore nous persuader qu'en se louant de la sorte, il se calomnie, il se rabaisse, par excès d'humilité. « Ici, je plaide un peu contre moi-
MADEMOISELLE HENRIETTE RENAN io
même ». On voudra Lien reconnaître qu'en fait d'ironie, ceci est fort plutôt que fin.
Rien donc, dans la méthode de M. Renan, ne révèle la maladresse ; bien au contraire. Il regardait autour de lui les savants et les écrivains célèbres ; il se disait : J'aurai plus de succès qu eux tous, et il tenait sa gageure- De Ja sorte, l'ancien élève du petit-séminaire de Tréguier est arrivé à occuper la première place dans la littérature contemporaine.
Mais, à ce moment précis, s'est manifesté ce qu'on a appelé la justice immanente des choses. Nog générations contemporaines ont bien des défauts; mais elles ont quelques qualités : elles sont tourmentées par une noble curiosité religieuse,, ell?s veulent connaître le divin, elles l'aiment peut-être. Naturellement elles s'adressent, pour satisfaire leurs pieux désirs, aux hommes le plus en vue ; elles n'ont pas manqué d'interroger M. Renan : « Maître, dites-nous ce qu'est la vie. La vérité existe-t-elle ? Apprenez-nous notre devoir présent. Que savez-vous de Dieu? » Nous avons vu alors un bien lamentable speciacle : ce vieillard, qui avait acquis une certaine réputation d'austérité, qui se laissait comparer à Çakia-Mouni, ce vieillard, dis-je, a balbutié d'abord, puis il a tenu des propos étonnants : Gaudeamus.
il est bon de remarquer que l'habileté de M. Renan n'a pas été mise en défaut, ici. Il ne pouvait pas se dérober aux questions pressantes des jeunes gens. Toute sa vie, il avait parlé de devoir, de raison, de piété, de renoncement, au sens chrétien du mot ; maintes fois il avait exhorté ses disciples à faire leur salut ; il se comparait volontiers aux ascètes, aux prêtres, aux martyrs ; il avait mis ses théories fantaisistes sous la protection des noms les plus illustres ou les plus saints
de l'humanité, Spinoza, Marc-Aurèle, saint Paul. Et toutes ses œuvres philosophiques, exégétiques, mystiques ont pour conclusion la plus vulgaire morale de Béranger ou de Victor Hugo vieilli. On se souvient de la question que lui posa un jour M. Lemaître, son admirateur et son disciple :
(( Maître, pourquoi donc êtes-vous gai ? )) M. Renan répondit d'une façon pitoyable, d'abord parce que la question était mal posée, ensuite parce qu'il n'avait rien de sérieux à répondre. M. Lemaître, en effet, me paraît avoir manqué d'audace. En dépit de toutes ses railleries, il éprouvait une certaine angoisse ; il n'a pas osé l'avouer, et il a plaisanté avec des choses fort sérieuses, les plus sérieuses qu'il y ait au monde. M. Renan n'a eu qu'à continuer sur le même ton. S'il eût été sincère, le vieux maître eût dit au critique triste et railleur : <l Vous m'accusez d'avoir tué la joie, d'avoir tué l'action, d'avoir tué la paix de l'âme et la sécurité morale. Oui, peut-être, dans la mesure de mes forces que vous semblez croire beaucoup plus grandes qu'elles ne sont en réalité ; niais croyez que je n'en ai pas trop conscience. Vous me prenez, Monsieur, pour un contemplatif ; détrompez-vous. Je suis un paysan pratique, venu de Tréguier à Paris, pour conquérir une haute situation. J'ai atteint mon but et je jouis en paix d'une réputation agréablement acquise. Deux choses me charment entre toutes : le cliquetis des mots et l'admiration de mes contemporains. Hors de là, tout est obscurité. Pourtant il me vient parfois des craintes ; quand seul, la nuit, je rêve à mon étrange, oui, très étrange destinée, quand mon rhumatisme devient par trop gênant, quand je pense à la mort prochaine, je ne suis pas absolument sûr de ne pas avoir peur de l'enfer. Une autre préoccupation trouble mon bonheur. La critique
MADEMOISELLE HENRIETTE RENAN Al
a parfois d'inquiétantes fantaisies. Barrés, Goneourt, Sarcey, voilà des hommes qui me feront du mal ; vousmême, Monsieur, malgré la sincérité de votre admiration pour mes œuvres, vous ne laissez pas de m'inquiète r un peu. Vous êtes si impressionniste et vous exagérez si facilement mon scepticisme I »
En réalité, M. Renan n'a jamais été vu sous son vrai jour par le grand public. Quiconque lit ses ouvrages sans prévention se fait de lui une opinion contraire à celle qui a généralement cours.
■La correspondance de M. Renan avec sa sœur Henriette pourrait bien contribuer à détruire, au moins dans une certaine mesure, l'énorme légende qui s'est formée autour de l'ancien élève de Saint-Sulpice. Grâce à un concours de circonstances vraiment prodigieux, il a pu se tromper sur lui-même et tromper ensuite les autres. N'hésitons pas aie dire maintenant, le clergé et les catholiques ont contribué, pour une large part, à faire de l'apparition de la Vie de Jésus, un événement d'une grande importance. Les évêques et les théologiens, les exégètes et les historiens l'ont réfuté à qui mieux mieux ; des cardinaux lui ont fait l'honneur trop grand de fulminer contre lui, dans le latin de Cicéron. Dans telle ville de France que je pourrais nommer, on a fait sonneries cloches pour réparer le scandale causé par la Vie de Jésus. Il n'en faut pas davantage pour poser un homme en antéchrist. M. Renan est ainsi devenu le pape de tous les anticléricaux de France et du monde ; il est apparu aux gouailleurs du boulevard comme une sorte de fondateur de religion, et dès lors le rusé Breton, qui avait du sang de Gascon dans les veines, n'a eu qu'une ambition : se bien acquitter du rôle que les circonstances lui avaient imposé. Toujours on constatera, chez lui, un désir ardent de donner à sa person-
nalité une sorte de prolongement poétique. Le prêtre de Némi, c'est M. Renan ; d'Arcy, c'est encore M. Renan ; Fauteur de l'Ecclésiaste. c'est toujours M. Renan ; et tous ces travaux exégétiques, dont le but avéré est de ruiner la foi catholique, ils ont été éerits pour justifier l'évolution de M. Renan.
Mais tant de précautions politiques ne révèlent pas un génie philosophique de premier ordre ; au contraire. Un vrai penseur laisse se développer en lui les idées nouvelles qu'il a pour mission de révéler au monde, et s'il s'occupe de l'opinion, c'est pour la dominer et non la flatter. Habile homme, habile écrivain, travailleur acharné, voilà ce qu'on dira de M. Renan. Mais de le compter parmi les génies qui éclairent 1 humanité d'une lumière pure et bienfaisante, oumême parmi les génies mauvais qui font luire sur elle des lueurs aveuglantes, non pas. La correspondance d'Henriette fournit un argument nouveau à ceux qui voient M. Renan, sous ce jour. Le fait ne manque pas de piquant. On peut dire de Voltaire que sans sa correspondance il aurait eu de lav peine à reprendre le rang littéraire que le romantisme lui avait contesté, non sans raison.
Il serait curieux que la réputation de M. Renan souffrit de la publication de sa correspondance.
Que n'est-il permis de citer Cicéron dans un article de critique contemporaine ! Je rappellerais les difficultés très grandes que l'illustre orateur éprouvait à composer ses exordes, et je ferais remarquer qu'à plus forte raison, de très modestes écrivains pourraient en dire autant du titre d'un chapitre. On ne trouve pas toujours la formule brève, qui résume heureusement des idées développées, en vingt ou trente pages.
Pour aujourd'hui, c'est d'un embarras tout différent que j'ai à me plaindre. M. Sarcev est si populaire, qu'on ne sait quelle appellation choisir, parmi celles que la reconnaissance de nos contemporains lui a décernées. Quelques lecteurs me blâmeront sans doute de n'avoir pas intitulé mon étude: Comeils de mon oncle. Car vous n'ignorez pas, je suppose, que M. Sarcey est connu en France et en Europe sous le nom de mon oncle : les jeunes filles ont toujours soin de l'appeler ainsi, lorsqu'elles lui envoient de petites confessions, destinées à être enchâssées dans la prose du maître. D'autres eussent préféré un titre plus champêtre, par exemple celui-ci : Causeries d'un jardinier amateur. Ne demandez jamais, en effet, à quoi s'occupe M. Sarcey, pour l'instant ; il vous serait invaria-
blement répondu : M. Sarcey cultive son jardin. — Quel jardin ? direz- vous. — Ah ! voilà... M. Sarcey est un jardinier d'un ordre spécial, un jardinier éclectique, ne craignons pas de dire, un jardinier unique. Tandis qu'il sarcle ses salades, il philosophe comme Dioclétien, ce qui n'est pas très rare chez les fonctionnaires à la retraite. Mais voici bien où commence l'extraordinaire. Pour tailler se3 arbres, AI. Sarcey a la manie de se servir d'un vieux sécateur, qu'il a hérité d'un grandoncle — un très vilain oncle — lequel s'appelait Arouet, fils d'Aronet, mais qu'on connaît généralement sous le nom de Voltaire. L'habitude de manipuler cet archaïque instrument a rendu M. Sarcey un peu gauche, et lorsque, pour la fête des morts, par exemple, ou pour le mois de mai, ses amies, les dévotes, lui demandent des fleurs de son jardin, des chrysanthèmes ou des violettes, ou des lis, ou des roses, il massacre les tiges et froisse abominablement les pétales. Dernier trait caractéristique de cet étrange jardinier : en procédant à ses opérations voltairiennes, il fredonne des chants qui nous viennent des croisades : Dieu le veut, Dieu le veut, s'écrie-t-il ; puis en guise d'accompagnement ou de commentaire: Cultivons notre jardin (1).
Enfin, si nous voulons exprimer avec exactitude ce qui intéresse les catholiques, dans les études qui servent de Premier- Paris aux Annales politiques et littéraires, il nous faut résigner à adopter un titre un peu long et sérieux : De V influence religieuse et morale d'un voltairien impénitent sur les mirés de famille et les jeunes filles pieuses. Car c'est bien ainsi que se pose le problème.
(1 Ceci est absolument authentique : M. Sarcey a paraphrasé le cri des croisades avec la prose de Voltaire.
M. Sarcey, ami intime de feu Edmond About, a mené jadis une campagne anticléricale fort vive ; il ne s'en repent pas aujourd'hui ; il se déclare prêt à recommencer, si l'occasion se présente, et il trouve moyen, après de tels aveux, de garder la confiance de sa clientèle catholique. Il arrive très souven-t, en effet, que des dames viennent dire à des prêtres : <r Je puis bien, n'est-ce pas ? abonner ma fille aux Annales ; toutes ses .amies les lisent ; plusieurs ecclésiastiques de ma connaissance en font autant d. Les prêtres s'inclinent pour la plupart et se taisent, et je suis loin 3e les en blâmer. Seulement, puisque nous avons quelque autorité spirituelle sur la majorité des lectrices des Annales, nous avons le droit et le devoir d'examiner de près ce que leur conte, chaque semaine, l'oncle, bon enfant, puis de dire toute notre pensée sur ce sujet. M. Sarcey tiendra compte de nos désirs ou n'en tiendra pas compte, mais ceci n'est pas notre affaire. Il est bien entendu, toutefois, qu'en accomplissant ce que je crois être mon devoir, je m'applique, de tout mon cœur, à ne blesser personne.
L'immense prestige de M. Sarcey, aux yeux de ses jeunes lectrices, tient évidemment à sa popularité. Mais cette popularité de quoi est-elle faite ? D'abord de la bonne humeur de l'écrivain : il ne se fâche jamais ; il écarte ou atténue, avec beaucoup d'adresse, toutes les polémiques trop vives ; il traite les questions avec une bonhomie familière, souriante et détachée, qui amuse, en même temps qu'elle endort les défiances. Faut-il parler ici d'esprit gaulois ? Oui, si vous voulez ; mais nous connaissons quantité d'écrivains qui courent après l'esprit gaulois, qui l'attrapent, mais qui n'atteignent pas à la popularité.
M. Sarcey a trouvé un second moyen de devenir
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populaire, c'est de vieillir. Notre bon peuple de France, qui est bien le plus routinier qu'on connaisse, met d'ordinaire beaucoup de temps à se familiariser avec les noms. Remarquez que les grandes popularités de ce siècle ne se sont posées que sur des vieillards : Chateaubriand, Victor Hugo, Thiers. M. Sarcey a acquis une immense notoriété, eh oui ! tout simplement parce qu'il y a un temps infini qu'on parle de lui. Qui ne connaît pas Sarcey ?
Enfin il a un art merveilleux de se prêter aux plaisanteries du boulevard, et, on peut ajouter aujourd'hui, de la province. Que l'occasion de l'acclamer se présente dans une réunion d'étudiants, on n'a garde de la laisser échapper. Durant les fêtes franco-russes, la popularité de M. Sarcey faillit devenir la cause d'une émeute ; un monsieur, qui lui ressemble, fut l'objet d'une manifestation sympathique, mais bruyante, qui inquiéta la police. Il paraît que M. Thiers n'eut la certitude d'être populaire que du jour où il vit ses traits reproduits sur des foulards. M. Sarcey, lui, a le don d'inspirer les caricaturistes ; il figure dans les almanachs. J'ai vu tout récemment, dans un de ces recueils, une image au bas de laquelle on lisait ces mots en grosses lettres : Sur la plage de Roy an. L'artiste avait représenté une sorte de déluge en miniature : devant les flots qui brusquement avaient envahi la plage, tous les baigneurs s'enfuyaient épouvantés. Que se passait-il donc ? Une tempête s'était-elle abattue sur Royan ? Non. Cette subite inondation avait une cause moins effrayante et plus littéraire, que l'artiste signalait en ces termes : Etat de la plage au moment où l'illustre critique, M. Sarcey, entre dans Feau. Ainsi l'embonpoint de M. Sarcey est presque aussi célèbre que les lunettes de M. Thiers ou le nez de M. Jules Ferry.
Non seulement, notre critique ne trouve pas mauvaises toutes ces plaisanteries, mais je crois qu'au fond ii en est enchanté ; en tout cas, elles le servent. Une {■une fille lui écrivait : « A vous, cher oncle Sarcey, on peut raconter ses petites affaires, parce que vous êtes bon. Ce n'est pas à M. Jules Lemaître ou à M. Hugues Le Roux que je me permettrais d'écrire sur ce ton ». Et M. Sarcey laisse entrevoir sa satisfaction et sa fierté.
J'ai cherché souvent à comprendre l'état d'âme de ces jeunes ou vieilles filles qui correspondent ainsi avec l'illustre critique. Elles se racontent assez volontiers, en sorte qu'il est as-ez facile de les étudier dans le tableau qu'elles offrent d'elles-mêmes au public. Malheureusement, M. Sarcey se permet des coupures dans ces lettres-confessions, et il avoue qu'il retouche çà et là quelques phrases. Soyons assurés qu'il ne va pas plus loin, car il est bien trop maître de sa plume pour recourir à la petite habileté professionnelle, qui consiste à composer soi-même des lettres, auxquelles on répond, ensuite, par une série d'argumentations triomphantes. Donc, ces jeunes filles, que nous avons lieu de croire authentiques, nous apparaissent comme très sages, assez instruites, très pratiques et sincèrement pieuses. Leurs lettres roulent presque toujours sur deux sujets : la modicité des appointements et le mariage. Je trouve ces jeunes personnes ingénieuses, mais très faibles dans les exhortations religieuses qu'elles adressent à leur oncle ; elles ne le convertiront pas. Cela tient à ce qu'elles ont juste assez de foi pour soutenir leur petite sagesse humaine; mais on voit bien qu'elles n'appartiennent pas à la grande race des croyantes, qui sont capables de devenir apôtres. Ce sont d'aimables dévotes à l'âme ménagère, des dévotes à l'eau de rose. Pour se faire illusion sur
leur force inorale, elles se donnent le plaisir d'exhorter au bien ce mécréant de Sarcey ; et celui-ci, malin, presque goguenard, se prête volontiers à ce petit jeu. Le résultat ne se fait pas attendre ; loin d'imposer à l'écrivain leur manière de voir, ces jeunes filles ne tardent pas à penser comme lui. J'entendais l'une d'elles, tout récemment, parler des miracles de Lourdes, sur un ton de respectueux scepticisme qui me surprit. J'ai su, depuis, qu'elle lit les Annales avec dévotion. Non pas qu'elle ait rien lu de M. Sarcey contre Lourdes, mais elle s'est imprégnée de son rationalisme, et elle veut tout peser, elle aussi, à la balance de ce qu'il est convenu d'appeler le gros bon sens.
Aux Annales, on aborde à peu près tous les sujets de conversation qui ont cours dan s les familles de la bourgeoisie honnête, même les sujets religieux. On discute, par exemple, la question toujours actuelle des processions, mais avec des précautions oratoires et des réticences qui ne manquent pas de comique. Une très pieuse correspondante de M. Sarcey lui écrit : « Je voudrais bien, Monsieur, votre avis sur tout cela (il s'agit des processions de Marseille), en dehors de toute théologie, je sais que vous ne consultez que les lumières du simple bon sens ».
Il est de toute évidence que cette lectrice des Annales s'est admirablement approprié la pensée du maître ; lui-même ne 3'exprimerait pas autrement. Puis, cette opposition, qu'on établit un peu sournoisement, entre la théologie et le bon sens, est exquise. Sans doute, Madame, il est des cas, très rares, où la théologie se permet de ne pas accepter les données du simple bon sens : mais d'ordinaire ils se prêtent un mutuel appui. Un seul volume de saint Augustin ou de saint Thomas renferme plu* de bon sens que toute la copie de
M. Sarcey. Bossuet est le théologien des temps modernes : tout le monde sait que la vraie caractéristique de son génie, c'est le bon sens.
M. Sarcey, donc, répond à l'abonnée àesAnnales par une petite consultation très intéressante : « Je crois, dit-il, que l'on a eu le tort de supprimer les processions, dans les villes où Ton n'avait pas à craindre qu'elles ne prissent comme un air de provocation. Je comprendrais, par exemple, qu'à Nîmes, où le protestantisme compte de nombreux adhérents, où les dissentiments religieux peuvent éclater, d'un moment à l'autre, en disputes et en rixes, un maire soucieux de maintenir dans sa cité l'ordre extérieur, pensât bien faire de retrancher, en défendant les processions de la Fête-Dieu, une occasion de conflit, un prétexte à guerre civile».
Un prétexte à guerre civile ! voilà un bien gros mot ! Si, de toutes les villes de France, Nîmes est celle qui inspire, sous ce rapport, le plus d'inquiétude à M. Sarcey, je crois pouvoir le rassurer pleinement. Les dernières processions que j'ai vues à Nîmes se sont déroulées devant une population respectueuse ou recueillie. Depuis l'époque où on les a supprimées, les animosités politico-religieuses ont plutôt faibli, surtout dans les milieux populaires où une explosion était à craindre. Il est infiniment probable que lorsqu'on parlera de Nîmes dans la presse, ce ne sera plus qu'à propos des courses de taureaux. D'autre part, on peut affirmer que si la guerre civile éclate dans d'autres villes de France, les blanches théories des vierges chrétiennes ne seront pas en cause. Non, on se battra pour défendre l'assiette au beurre ou s'en emparer. Et qui sait si vous n'avez pas contribué, pour votre part, à ce changement de mœurs, ô végétarien Sarcey, qui voulez bien défendre quelquefois la liberté des processions ?
Le trop gros bm sens que vous prônez toujours doit limiter son action aux choses de la vie matérielle. Or l'homme ne vit pas seulement de pain ou de légumes : il vit d'idéal, disent nos modernes ; il vit de foi, affirment les chrétiens qui ne sont pas des chrétiens de lettres. Quel aliment donnez-vous à ces facultés de l'âme que les choses d'ici-bas ne satisfont pas et par lesquelles on perçoit les choses d'en haut ? C'est saint Paul qui parle ainsi, et je vous assure que saint Paul était un homme terriblement pratique. Il composait des discours et des lettres infiniment plus philosophiques et plus académiques que les articles de votre ami About, c'est vrai ; mais il faisait de ses propres mains des paniers authentiques, il «avait nager, sans doute, car il a échappé à plusieurs naufrages, et quand il le fallait, pour sortir de prison, il se laissait enfermer dans une corbeille.
M. Sarcey a encore défendu la liberté de conscience, à propos d'une gaminerie sotte, pour employer ses expressions très atténuées, que s'était permise un policier facétieux de Toulon. Cet étonnant fonctionnaire avait dressé un procès-verbal contre le curé d'une des paroisses de la ville. Le motif de la contravention était ainsi libellé : <r Pour avoir fait sonner les cloches à une heure indue (minuit}, ce qui a troublé les voisins d.
Or, il s'agissait des carillons de Noël. M. Sarcey s'indigna, et son indignation lui inspira des pages éloquentes : <( Qu'il se soit rencontré, dit-il, un idiot dans le corps si nombreux des honorables gardiens delà paix, ce n'est pas cela qui me chagrine ; mais évidemment, ce brave homme, quelles que fussent ses opinions politiques et religieuses, se serait contenté de bougonner tout bas contre les cloches de sa paroisse déchaînées le soir de Noël, s'il n'avait trouvé dans Pair
LE SARCEY DES FAMILLES j(
ambiant de la ville, un excitant à ses j assions anticléricales, s'il n'avait été sûr de rencontrer dans tout son entourage de bruyantes approbations 5>.
M. Sarcej a donné d'autres preuves de son courage littéraire, notamment à propos de X Index, dont il a justifié les procédés ordinaires avec beaucoup d'esprit et de force. Dans quelle mesure lui devons-nous de la reconnaissance ? Il est certain que nous aurions mauvaise grâce à ne pas le remercier très sincèrement. Mais, lui-même, j'imagine, ne voudrait pas de témoi gnages trop éclatants de sympathie. En somme, il s'est prononcé, non pas contre tous nos adversaires, mais contre ceux-là seulement qu'il considère comme des goujats ou des idiots. Un écrivain, ou même un homme d'Etat, qui combattrait notre foi avec quelque habileté, risquerait fort d'avoir l'approbation de M. Sarcey. Le fait qu'il ait raillé M. Zola et ses admirateurs, à propos de la condamnation de Lourdes parla congrégation de Y Index, ne prouve pas grand'chose, car ayant eu lui-même d'assez bruyants démêlés avec l'auteur de Germinal, il s'est fait un malin plaisir d'avoir, une fois de plus, raison contre lui. Non, pour nous défendre, M. Sarcey n'a pas eu besoin de s'élever jusqu'à l'héroïsme. Il s'est conduit en galant homme, sans doute ; mais il n'a fait aucun sacrifice, même il a servi les intérêts de sa clientèle. Le rédacteur principal des Annales ne peut pas ne pas rompre quelques lance> en faveur de la religion.
M. Sarcey paraits'acquitter assez volontiers de cett" fonction ;mais, ce faisant, il trouve moyen de nondonner de sérieux motifs d'inquiétude. A propos d<- Jeanne d'Arc, sujet peu compromettant, s'il en fut, il tance les catholiques un peu plus vertement que lefanatiques de la libre-pensée ; puis il se retire dans s.i
petite forteresse, centre gauche, blindée du fameux bon sens que l'on sait. Cette façon d'englober, dans un même dédain, ceux qu'il est convenu d'appeler les intransigeants de droite et de gauche, a quelque chose de peu flatteur pour nous ; on pourrait la croire usée5 si un homme aussi distingué que notre critique ne jugeait à propos de l'employer encore. Une autre fois, M. Sarcey met sur le même pied les chrétiens et les mahométans. Certes, je suis persuadé qu'il n'a pas voulu nous blesser ; mais nous aurions peut-être tort de lui laisser croire qu'il nous a fait un très grand plaisir.
Si, en nous défendant, M. Sarcey offense quelquefois nos plus intimes convictions, que dire des articles qu'il compose en dehors de toute préoccupation religieuse ou avec des arrière-pensées peu favorables à l'Eglise ? Je trouve étrange, par exemple, la tendresse, ou du moins la sympathie qu'il professe pour M. Homais, le pharmacien anticlérical. Non pas qu'il approuve ses tirades contre la religion ; mais il se contente de l'opposer aux décadents du christianisme, pour1 le mettre au-dessus d'eux. Cette comparaison n'a aucune portée, mais, en soi, la sympathie de M. Sarcey pour M. Homais est un indice fâcheux. M. Renan, lui aussi, a fait l'apologie de M. Homais, qu'il méprisait profondément, et il n'a pas craint d'expliquer pourquoi. « Nous avons besoin, a-t-il dit quelque paît, du concours de cet imbécile, pour nous défendre contre les empiétements de l'Eglise ». Je crains que M. Sarcey n'ait une arrière-pensée de ce genre ; et s'il en était réellement ainsi, je ne lui en ferais pas mon compliment.
Il n'est pas mieux inspiré par la question de l'enseignement secondaire. <r Nos lvcées, dit-il, ressemblent
quelque peu à la salle d'armes des Dominos roses.
Et maintenant repos.
Et ce qui m'amuse, c'est que partout on crie au surmenage !
La question est plus grave qu'elle n'en a Pair. Ce qui me met la puce à l'oreille, c'est que je vois des établissements, rivaux des nôtres, qui sont restés fidèles, non seulement aux antiques méthodes d'éducation, mais aux vieux us de la discipline qui fut celle de l'Université. Ces établissements croissent en nombre et en prospérité.
Je causais hier avec un de nos parlementaires, qui occupe dans la fraction radicale une position prépondérante ; je lui parlais de mes inquiétudes.
a Savez-vous, me dit-il, ce que font nos bons radicaux ? Ils mettent presque tous leurs enfants chez les jésuites, à inoins, ajouta-t-il, se reprenant, que ce ne soit chez les dominicains ».
Ainsi, voilà M. Sarcey plus radical et plus anticlérical que les purs de lextrême-gauche ! Autour de lui, des hommes compétents s'épouvantent déjà de l'irréligion de l'enfance et poussent un cri d'alarme. Ils n'osent pas encore ramener Dieu dans l'école ; mais on voit qu'ils en ont la pensée. M. Sarcey ne s'aperçoit pas du péril, tant son attention est absorbée par les progrès des concurrents. Prenez garde aux maisons du coin du quai ! Je trouve naturel que ce vieil universitaire aime son université ; mais comment son affection ne lui donne-t-elle pas plus de clairvoyance ? Nous connaissons des députés qui témoignent d'un grand zèle contre la dilapidation des deniers publics. Après avoir prononcé de véhéments discours sur la nécessité pressante de faire des économies, ils votent sans sourciller les millions qui ont pour objet d'entretenir d'inutiles fonctionnaires; mais ils se
donnent la satisfaction très grande de supprimer quelques milliers de francs, dans le budget des cultes. Et c'est ainsi qu'on sauve les finances du pays. Il me semble que vous faites de même pour l'instruction publique, ô normalien Sarcey I Si les familles, à l'heure présente, paraissent s'éloigner de l'Université, croyezvous vraiment que cela tienne à quelques jours de plus de vacances ? Vous savez bien que la question n'est pas là et qu'elle est plus profonde. J'imagine même que vous avez dû l'examiner de près quelquefois, avecvôtre ami, le député radical et anticlérical.
Mais dans quel esprit ? Ayez la bonté de nous le dire un jour, Monsieur Sarcey. Car vous nous donnez le droit de craindre que vous ne manquiez de libéralisme et de tolérance, ô vous qui prêchez sur tous les tons, et tous les jours, la tolérance. Relisez-vous un peu : vous parlez de l'enseignement libre comme de l'ennemi : nous sommes plus libéraux que vous, puisque nous ne désirons pas la mort de l'Université ; nous nous contenterions de sa conversion, et je pourrais vous ci ter là-dessus une conversation de l'un de nos plus grands évêques avec Léon XIII. Oh! combien cet évêque et le pape se montraient plus larges que vous, Monsieur Sarcey. et plus sages et plus patriotes, ou du moins plus amis de la France ! Défiez-vous de votre incurable sympathie pour Voltaire : elle vous a rendu, elle vous rendra peut-être encore de fort mauvais services.
Xous pouvons toujours affirmer que cet anticléricalisme un peu démodé, qui sommeille au fond de l'âme de M. Francisque Sarcey, l'a entraîné, un jour, dan . une discussion bien malheureuse. Il faut lire c< r incroyable facto m : « Je suis au courant, dit M. Sarcey. des théories qu'on applique à l'éducation dans l'orphelinat (il s'agit de l'orphelinat de Cempuis dirigé par !e
fameux Robin). Je ne les approuve pas toutes, sans réserves ; je les ai formulées plus d'une fois dans les journaux où j'écris, mais avec la sympathie déférente que l'on doit à un homme supérieur saluez : ^f. Sarcey nous présente Robin, qui a porté dans la pédagogie un esprit ouvert, des vues originales, un cœur large et chaud, qui a su grouper autour de son œuvre — une œuvre toute personnelle — tant d'illustres approbations, qui aura peut-être un jour le renom d'un Pestalozzi ou d'un Fraebell... M. Robin a cru pouvoir réunir dans les mômes salles d'études et dans les mêmes cours de récréations, des enfants des deux sexes, auxquels il distribue la même éducation. Là-dessus on a poussé des cris de pintade effarouchée...
« Il faut pourtant bien que je rassure les consciences timorées. Il y a eu, dit-on. des scandales à Cempuis. Cela est possible, bien qu'on n'en ait cité que deux, qui ont été expliqués et réduits presque à rien...
(( Cette erreur, si tant est que ce soit une erreur, a un nom fort connu, la coeducation des sexes, ce qui semblerait prouver qu'elle n'est ni si nouvelle ni si étrange.
ce Et le fait est qu'elle n'est ni l'un ni l'autre. La coeducation des sexes est déjà mise en pratique dans un certain nombre de pays : couramment aux Etats-Unis d'Amérique, assez souvent en Suisse, en Allemagne(l), en Suède, en Norvège... »
(1) M Sarcey exagère, au moins en ce qui concerne l'Alleni Un volume a paru ;t Berlin qov. 96 , contenant les répons plu- Mo cent professeurs ou hommes de lettres allemands, choisis parmi les plus éminents, à la circulaire que leur avail envoyée un journaliste de Berlin, M. Arthur Kirchoff, pour leur demander leur avis sur l'admission des femmes aux études supérieures. La plupart des professeurs restent opposés, et trèsrésolument, à la coeducation des sexes Ils veulent bien recevoirà
N'allons pas donner à M . Sarcey les avantages d'une discussion théorique. Il est entendu, qu'en notre qualité d'esprits rétrogrades, nous ne pouvons pas comprendre les beautés de la coéducation des sexes. Les exemples qu'on tire de pays protestants ne produisent sur nous qu'une faible impression. Toutefois, nous ne sommes pas tellement timorés, puisque, selon la remarque de M. Sarcey, les curés font simultanément le catéchisme aux petits garçons et aux jeunes filles. Dans la répulsion que nous inspire la coéducation des sexes n'entrent pas seulement des préjugés, mais aussi des raisons historiques, morales, ethnographiques et simplement humaines. Il n'y a pas lieu de les développer ici.
C'est autre chose qui nous blesse dans l'attitude de M. JSarcey. Sans doute, lorsqu'il écrivit son article en faveur de Robin, il croyait à la bonne foi du directeur de Cempuis. On ne peut que lui reprocher de s'être porté garant de l'étrange personnel de l'établissement, un peu à la légère. Mais des débats retentissants ont eu lieu à la tribune : tout le monde sait à quoi s'en tenir aujourd'hui sur le patriotisme de Robin et sur la qualité de sa vigilance administrative. M. Sarcey, qui se piquait d'être mieux renseigné que quiconque, sur la pédagogie de Robin, ne peut ignorer les arguments accablants que M. Leygues, alors ministre de l'instruction publique, porta à la tribune. Croyez-vous qu'il
leur cours (et encore pis tous) quelques étudiantesà titre d'exceptions ; mais l'admission 'les filles, en masse, aux universités, leur parait offrir de graves inconvénients, et pour la discipline el [i >ur le niveau des étude-. On no manquera pas de leur opposer,
ae toujours, l'exemple de l'Amérique. J'ose dire que c'est un raisonnement dépourvu de sens, La question ne peut pas plus se
idred'apr - rangers que d'après des consi-
dérations abstraites. (Progrès >la féminisme en Allemagne, par Arvède Barine.)
soit venu faire son meâ eulpâ ? Pas le moins du monde ; il a gardé le silence sur Robin et sur l'établissement de Cempuis ; il n'a rien rétracté. Je viens de parcourir la collection des Annales, et je n'ai rien trouvé qui ressemble à une expression de regret. Ou plutôt, je me trompe, les Annales ont flétri, comme il convient, la conduite de Robin, mais par la plume de M. Adolphe Brisson (1). Ce silence de M. Sarcey me fait de la peine. Est-il donc si pénible de dire une fois : Je me suis trompé ? Remarquez que nous ne demandons pas à M. Sarcey de renoncer à ses théories sur la coéducation des sexes. Nous lui demandons simplement : Voyons, Monsieur Sarcey, ne vous sentez-vous pas un peu gêné d'avoir fait reloge du Robin et de son Cempuis, devant les jeunes filles pieuses ? Ne pensez-vous pas qu'il vous resterait encore quelque chose à dire, même après l'entrefilet de M. Adolphe Brisson ?
Ainsi, M. Sarcey compte à son passif un certain
(1) « E. Robin, * i 1 1 M. Adolphe Brisson, recrutait son personnel et ses professeurs de façon plus que Légère. En dix ans, plus de cinq cents professeurs se sonl succédé à l'orphelinat Prévost ; il y en avait qui ne restaient pas même une semaine. Il les acceptait sans s'inquiéter de leur moralité ; et quand l'un d'eux se rendait coupable de quelque indignité, il le mettait purement et simplement à la porte, alors que son devoir eût été de le livrer à la justice.
« Ce n'est pas tout. M. Robin, qui profe->e des idées internationalistes, les mettait en pratique à l'orphelinat de Cempuis... il faisait chanter la Marseillaise de la paix, où l'on trouve ce vers. Rompez vos bataillons, qu'il n'est pas sans danger de répéter à des enfants.
« Le ministre a terminé en disant que M. Robin n'était ni un philosophe, ni un éducateur, ni même un citoyen... » Fort bien : mais la société littéraire Brisson-Sarcey -emble s'approprier, pour cette fois, les procédés familiers aux ministères déconcentration : pendant que l'un flatte les radicaux, l'autre sourit aux modérés.
nombre d'articles qui ne le désignent pas précisément à la reconnaissance des chrétiens.
Xous n'en gardons pas moins le souvenir des bons combats qu'il lui prend quelquefois fantaisie de venir combattre à nos côtés. Il ne s'agit donc que de savoir si l'actif l'emporte sur le passif, ou inversement.
Quelques mots reviennent sans cesse sous la plume de M. Sarcey, qui nous permettent de le caractériser, et déjuger l'ensemble de ses articles.
M. Sarcey fait toujours appel au bon sens, et nous devons ajouter que cet appel est souvent entendu. Mais aussi, il applique parfois ce mot à des choses fort disparates. Par exemple, deux imbéciles se mettent en tête de faire le tour du monde en brouette, l'un portant l'autre. Ils annoncent leur projet urbi et orbi, et, au jour fixé, ils ont le plaisir d'opérer leur départ solennel, devant quelques milliers de badauds parisiens, venus sur la place de la Concorde, pour les contempler. M. Sarcey démontre en quatre ou cinq longues colonnes que ces voyageurs en brouette sont des poseurs et des imbéciles. Il me semble que cela s'appelle enfoncer une porte ouverte. Quand j'ai achevé la lecture de cette copieuse démonstration, je ne dis pas : a Ah ! que M. Sarcey a de bon sens ! d Xon, je dis : « L'oncle, ce matin, n'était pas à court de copie, car cet accident ne lui arrive jamais ; seulement, il n'a pas pu trouver une idée, et il s'est rabattu sur les voyageurs en brouette ».
Le bon sens de M. Sarcey se donne volontiers libre carrière contre deux catégories d'hommes également dangereux et encombrants : les novateurs à tout prix, et les excentriques. Ennemi de toutes les utopies, il sait morigéner les rêveurs et les révolutionnaires, avec une patience et une force admirables. De même, il aime à s'appuyer sur le consentement du plus grand nombre
pour railler et fustiger les poseurs. On ne saurait trop louer, dans ce genre, les pages qu'il a consacrées au centenaire de l'école normale. Il faut voir avec quelle pitié narquoise il tourne en ridicule les sectaires qui avaient voulu troubler par des manifestations antireligieuses, des fêtes essentiellement pacifiques,
Le malheur est que ces qualités précieuses ne vont pas sans quelques défauts. Aux hommes de notre génération M. Sarcey apparaît comme plus âgé qu'il n'est en réalité ; quelques-uns le prennent, à tort sans doute, pour un tenant des idées de 48 ou du second empire. Le régime végétarien, qu'il suit avec une énergie digne d'admiration, lui permettra, selon toute vraisemblance, de vivre longtemps encore. Or, qui l'accuserait aujourd'hui d'être un tantinet retardataire ne le surprendrait ni ne l'affligerait beaucoup, et nous inclinerions à penser qu'en cela il a presque toujours raison, si, chez lui, le culte du passé ne se confondait avec le culte du xviii" siècle. Mais que dira du patriarche Sarcey la jeunesse de 1915 ?
Un reproche plus grave qu'on peut formuler contre lui, c'est de confondre assez souvent le bon sens avec ce qu'on appelle le terre-à-terre. Pascal etBossuet n'étaient en réalité que des hommes de bon sens ; seulement, leur bon sens, à eux, s'exerçait dans le domaine des idées élevées et des sentiments nobles. M. Sarcey nous répondra peut-être qu'il ne se sent pas de grandes aptitudes pour les hautes spéculations. C'est possible, et nous n'avons garde de lui reprocher son obstination à ne pas forcer son talent. Mais il aura de la peine à justifier son dédain pour les choses religieuses. Il a dit quelque part : « X'a pas la foi qui veut », absolument comme un homme qui a pâli sur les œuvres des grands théologiens. Eh bien ! non, M. Sarcey n'a pas
le droit de nous laisser entendre qu'il a fait de longues recherches sur les questions de foi. Il connaît le théâtre, oui ; le journalisme, oui encore ; mais ses articles témoignent d'une assez médiocre érudition religieuse. Cependant, d'un cœur léger, il se charge de la direction intellectuelle et morale de tout un public, sans se dire qu'après avoir vécu vingt ou trente ans avec des acteurs, des actrices et des journalistes, il est assez mal préparé à remplir d'aussi graves et délicates fonctions. La tolérance n'est pas moins chère à M. Sarcey que le bon sens. Il célèbre cette vertu sur un ton presque lyrique. Ce n'est pas nous, croyants, qui blâmerons nos adversaires de professer un tel enthousiasme pour la tolérance. Exclus du pouvoir et traités en vaincus par les partis, nous ne pouvons nous défendre aujourd'hui que sur le terrain de la liberté. Toutefois, les incrédules ont contracté l'habitude de parler de la tolérance sur un ton qui m'impatiente un peu, il faut que je le confesse. Il ne s'agit pas de discuter ici le sens du mot tolérance : c'est un travail délicat et qui demanderait de grands développements. Quelques exemples me permettront peut-être de faire comprendre ma pensée. Un écrivain inconnu, qu'on dit être M. Challemel- Lacour, prend violemment à partie l'ami intime de 31. Sarcey, Edmond About. M. Sarcey riposte vertement, sans aucun souci de la tolérance. Vous me direz que ce n'est pas le cas, que je sors de la question. Non. pas précisément. On a fait de la tolérance une vertu universelle et infaillible, une panacée, une sorte de ce tarte à la crème ». Je veux simplement faire remarquer qu'il est des cas où il ne convient pas de parler de la tolérance. Ces cas deviennent plus fréquents à mesure qu'on va plus avant ou qu'on monte plus haut dans le monde moral. Ainsi, vous montrerez-vous tolé-
LE SARCEY DES FAMlLLtS 67
rants pour ceux qui n'admettent pas l'idée de patrie ? Cependant, l'internationalisme est une doctrine qui a la prétention d'être philosophique.
Encore une fois, nous devons remercier M. Sarcey de ses prédications sur la tolérance, même s'il a un peu trop l'air de nous protéger. Mais il m'a paru nécessaire de mettre les choses à point, d'autant qu'avec des hommes comme M. Sarcey, il suffit, je crois, d'indiquer quelques nuances.
En même temps que le bon sens et la tolérance, il aime à exalter l'esprit pratique. Ces trois choses, qui ont entre elles beaucoup de points communs, ne se confondent pas absolument. Il est fort naturel que, dans le cours d'une carrière déjà longue, l'esprit pratique ait pris de grands développements chez M. Sarcey. En sa qualité de journaliste et de critique dramatique, il a dû tenir le fil de quantité d'intrigues, et il est luimême fort habile, car il trouve moyen d'écrire à la fois dans plusieurs journaux d'opinions très différentes, sinon opposées : il n'a plus d'illusions, et il nous apparaît parfois comme un négociant heureux et habile qui a dirigé, avec un succès toujours égal, la plus colossale fabrique de copie qu'on ait peut-être connue. On aimerait chez lui un peu de cette candeur qui fait le charme de presque tous les grands maîtres.
Cependant, la cruelle expérience de la vie et l'excessive sagesse que condamne saint Paul, n'ont pas complètement étouffé chez M. Sarcey l'artiste et le poète. Il s'exprime à certains jours, comme l'Horace des Epîtres, avec une émotion délicate et spirituelle qui caresse l'âme du lecteur délicieusement. C'est de la poésie — un peu végétarienne si vous voulez — • mais de la poésie. Vous qui êtes tentés de sourire, lisez cette page, je vous prie :
« Il y avait dans mon jardin, à Xanterre, un cèdre qui étaii tout petit, tout petit quand je l'achetai pour l'y planter de nies mains. Il avait, depuis tant d'années, grandi, et il était d'une rareé légance, avec son feuillage dentelé et sa tête fine qui, chaque hiver, s'élevait un peu plus haut. Il était, oui, j'ai bien raison de le dire, il était. Ce maudit hiver me l'a tué: toutes les branches ont roussi. J'en aurais pleuré de chagrin.
« Voilà, m'a dit le jardinier, l'impitoyable jardinier, un arbre qui n'est plus bon qu'à faire du bois de chauffage. Nous allons le scier au premier jour.
« Je fis remarquer au jardinier, à l'impitoyable jardinier, quelques menues pousses vertes qui tranchaient, de deux ou trois branches, sur l'aspect morose et sombre de l'arbre.
« Peut-être n'est-il pas tout à fait mort, dis-je au jardinier, à l'impitoyable jardinier.
« Il cassa une brindille : elle se brisa comme verre ; elle était noire en dedans.
• a Vous voyez, il est bien mort ; il n'en reviendra pas.
« Je demandai grâce pour lui: j'ai de l'espoir encore: ces pousses vertes, c'est comme un faible battement de pouls chez l'homme que le médecin a condamné ».
La grande question qui se pose à propos de tous les écrivains en renom, nous ne saurions l'éviter en parlant de M. Sarcey. Quel rang lui assignera le XXe siècle ? Nous nous trouvons ici en présence d'un cas absolument exceptionnel. M. Sarcey a donné aux hommes de son temps un exemple, je serais tenté de dire unique, de modestie ou... d'habileté. Cet homme qui a rempli de sa prose 80 revues ou journaux, cet homme ne se fait jamais réimprimer. Et nunc erudimini... Décidément, M. Sarcey est le premier parmi
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les diplomates de lettres. Personne, en effet, n'aura le courage d'aller tirer des collections où ils dorment les innombrables articles qu'il a composés. L'oncle se trouve déjà, par rapport à la difficile postérité, dans la même situation que les grands orateurs, au lendemain de leur mort. Combien d'entre nous ont Iules discours politiques de Royer-Collard, de Guizot ou même de Berryer ? Xous disons tout de même avec ensemble : T'étaient de grands orateurs. Pareillement, quand il sera question de M. Sarcey, on entendra toujours le même cri : C'était un prodigieux publiciste. Tout nous porte à croire qu'aucun critique n'ira vérifier.
Cependant, un mot de M. Sarcey a des chances d'arriver jusqu'à la postérité lointaine. On sait qu'il n'aimait pas M. llenan, qui le lui rendait avec usure. Celui-ci préparait patiemment, contre celui-là, des épigrammes dont la plus célèbre nous est ainsi rapportée par M. Maurice Barres : « Je vais, me dit M. Renan, vous raconter un mot que je fis à M. Sarcey, à ce propos. Dans ce même temps, il se plaignait sans trêve qu'on lui eût volé sa montre au théâtre : Monsieur Sarcey, lui dis-je, qu'est-ce que cela vous fait ? Vous avez toujours regardé l'heure à la montre des autres. D'ailleurs, vous avez bien raison : il vaut mieux retarder avec tout le monde, que marquer l'heure juste, tout seul ».
A quoi M. Sarcey répliqua par une critique des procédés littéraires de M. Renan qui se terminait par ces mots: <(. M.Renan estle plus délicieux desfumistes ; c'est un fumiste». L'œuvre de M. Renan ne mérite pas tout l'honneur qu'on lui fait ; mais plus j'étudie la littérature contemporaine, et plus je constate avec effroi l'influence délétère de cet homme sur la plupart des écrivains d'aujourd'hui. On devra parler de M. Renan,
longtemps, longtemps encore, non pas à cause de sa supériorité d'esprit fort contestable, mais à cause de l'épidémie intellectuelle qu'il a communiquée aux hommes de notre génération. On parlera de lui, et ceux qui auront à remplir cette mission seront bien obligés d'emprunter le mot de Sarcey : s M. Renan est le plus délicieux des fumistes ; c'est un fumiste 3>.
M. Sarcey a exprimé quelque part le sentiment d'envie que lui inspirent les hommes sûrs d'eux-mêmes et toujours contents de leur opinion. Heureux,a-t-ildit en substance, heureux ceux de mes confrères qui, après avoir formulé une opinion précise sur un sujet délicat, s'en vont dîner, le cœur joyeux et la conscience tranquille. Moi j'hésite, j'examine les différents aspects des choses, je ne me prononce qu'avec une circonspection extrême, et je trouve moyen, après cela, d'avoir des scrupules ou des remords qui me rendent très malheureux. — Nous louons M. Sarcey de cette délicatesse littéraire ; mais il ne s'étonnera pas que, nous aussi, nous doutions un peu de nous-mêmes et que, par conséquent, nous tirions d'une étude sur l'ensemble de ses œuvrei, des conclusions un peu complexes.
En premier lieu, il faut regretter que les catholiques n'aient pas en leur possession une revue comme les Annales. Ce n'est pas, encore une fois, que je blâme les jeunes filles pieuses de lire les Annales. Oh ! non ; mes regrets ont quelque chose de très relatif. La prose de M. Sarcey et les conseils généralement sages de M. Adolphe Brisson (1) valent mieux que tel roman
(1) M. Sarcey m'a reproché assez vivement de n'avoir pas parlé de son ami Sergines. Je me hâte de réparer cette injustice involontaire. Sergines est un fort aimable rédacteur qui a le talent d'intéresser les lectrices des Annales.
réaliste ou censément mystique. Il n'en est pas moins vrai que la direction morale du public des Annales devrait appartenir aux catholiques. De quelles forces ne disposerait pas un prêtre qui, au lieu d'entretenir ses lecteurs et ses lectrices des choses du pot au feu, les inclinerait doucement aux pensées religieuses et à l'amour profond de l'Eglise ! Avis aux éditeurs intéressés et aussi aux écrivains catholiques.
En second lieu, on pourrait essayer de convertir M. Sareey. Vous riez ? Vous pensez peut-être que je m'expose aux quolibets, aux terribles quolibets de l'oncle ? Cela m'est indifférent en vérité, pourvu que je dise ce que je crois devoir être dit. Puis, l'oncle possède son grec, il a lu Criton, et il connaît le passage célèbre, dans lequel les Lois viennent faire la leçon à un bien plus sage que lui, à Socrate en personne, lequel, affirment tous les manuels de philosophie, représentait la plus pure sagesse de l'antiquité. Donc, les Lois disent à Socrate : « Puisque c'est à nous que tu dois ta naissance, ta nourriture, ton éducation, peuxtu nier que tu sois notre enfant, notre esclave même? * Il me semble que la Société pourrait tenir à M. Sareey un langage plus moderne, mais tout aussi énergique : 0 normalien, favori de la Presse, tu me dois ta fortune incomparable ; car enfin tu jouis de ton immense notoriété, comme jamais les premiers des grands maîtres n'ont joui de leur gloire. Or, je suis menacée, à l'heure présente, tu sais par quels ennemis. Ces ennemis ne sont pas précisément les cléricaux que tu combattis jadis. Je risque de périr, au contraire, faute de ces principes religieux sur lesquels ont reposé et reposent toutes les sociétés bien ordonnées. Donc, en retour des bienfaits dont je n'ai cessé de te combler, prête une attention plus grande aux principes de la vie
ri LA RELIGION DES CONTEMPORAINS
religieuse et morale, soutiens-les si tu peux, mais ne dis jamais rien qui puisse les affaiblir.
Il est impossible que M. Sarcey ne tienne pas compte de ces demandes si modérées. Toutefois, nous aimerions mieux autre chose. Pourquoi n'oserions-nous pasouhaiter — je dis souhaiter — une transformation complète ? La vieillesse amène quelquefois de grands changements : M. Sarcey a lu sans doute l'admirabV poésie dans laquelle Victor Hugo vieilli se racontait lui-même :
tait un. vieux pasteur, berger dans la montagne,
Qui jadis, jeune et pauvre, heureux, libre et sans luis, A l'heure où le mont fuit sous l'ombre qui le gagne, F Sait gaiment chanter sa tlùte dans les buis.
-nant riche et vieux, l'âme du passé pleine. - - troupeaux revenaient de la plaine, Détaché de la terre, il contemplait les cieux... 1. 1 1 o devant lui s- prolongeait immense,
. .me l'espoir du juste, aux portes du tombeau.
Je suis persuadé que M. Sarcey pense plus souvent qu'il ne semble, aux vastes espoirs qui s'offrent à l'homme de l'autre côté du tombeau ; je suispersualé que. se détachant de la terre, il contemple quelquefois les cieux, c'est-à-dire les vérités incontestables d'où découle la nécessité d'une autre vie. Qu'il veuille bien nous faire part, quelquefois, de ces méditations: elles seront certainement intéressantes, à des titres divers. Nous les lirons avec plaisir, dussions-nous, pour cela, nous priver d'un certain nombre de considérations ino-éuieuses sur la bicvclette ou les différentes manières
de cracher sur le manche.
endant, il vaut mieux prévoir une hypothèse un peu différente. M. Sarcey s'obstinera peut-être à ne pas modifier sa manière de penser et de sentir, pour n'avoir
pas à se priver de l'oreiller commode sur lequel il a installé sa tête de sceptique. Iln'est pas invraisemblable que nous ayons à déplorer, un jour ou l'autre, quelque incartade grave, jVlais dire quelque Robinade. Dans ce cas, quel sera le devoir des catholiques? Nous n'aurons pas, ce me semble, à hésiter ; nous dirons bien haut, et au besoin nous crierons sur les toits : M. Sarcey agit mal, très mal : jeunes filles catholiques et vous, chrétiennes qui le lisez habituellement, défiez-vous.
Mais si les aptitudes de M. Sarcey à méditer sur les vérités religieuses peuvent prêter à la controverse, sa prudence et son habileté ne font doute pour personne. Averti, il n'aura garde de blesser les consciences chrétiennes et, en somme, nous ne lui en demandons pas davantage. Si j'ai cru devoir formuler des souhaits de conversion plus explicites, c'est parce que je sais que de bons curés prient dans ce sens. Or, comme parle un héros de Tennyson, plus de choses sont accomplies par la prière que ce monde ne l'imagine, car, par elle, la terre ronde, tout entière, en toutes ses parties, est liée par des chaînes d'or au trône de Dieu.
LA RELIGION DES COXTEMPORAIXSi
QUELQUES CONJECTURES SUR L'ÉGLISE DE DEMAIN, A PROPOS DES JE VIS ES (1)
L'œuvre de M. René Doumic renferme d'abord des portraits dont quelques-uns un peu faibles, quelquesuns exquis, la plupart intéressants. La conclusion ressemble à une sorte de manifeste littéraire, dirigé contre les jeunes écoles poétiques, dont les très nombreux représentants sonnent la charge, et, croient -ils, la victoire, contre les célébrités du jour. J'espère dire, tout à l'heure, si le temps m'en est laissé, avec quelle spirituelle bonne grâce M. Doumic raille les prétentions de nos 141 futurs grands hommes. Mais ce qui nous intéresse le plus, nous, croyants, dans le livre de M. Doumic, c'est la préface : en quelques pages nettes et piquantes, l'auteur explique et juge la valeur du mouvement néo- chrétien.
On ne sera pas surpris que je m'arrête un peu longuement sur cette préface. Tant d'écrivains, depuis quelques années, se sont appliqués à embrouiller la question religieuse, qu'on a de la peine à se reconnaître au milieu de toutes ces affirmations contradictoires. Mon désir serait de caractériser quelques courants généraux d'opinions, et cela, si possible, sans
(1) Les Jeunes, par M. René Doumic. Paris, Perrin.
QUELQUES CONJECTURES SUR L ÉGLISE DE DEMAIN 7o
augmenter en rien la confusion déjà si grande. Il importe beaucoup, ce me semble, que les croyants sachent bien quelle est l'attitude la plus sage à prendre vis-à-vis de chacun des groupes dont se compose la littérature contemporaine. Il ne suffit pas de se montrer larges toujours, comme d'aucuns ont coutume de le faire. Soyons conciliants, charitables, indulgents même, oui bien ; mais ne soyons pas dupes, mais surtout ne laissons pas monter dans la chaire chrétienne, pour nous diriger, ceux qui, hier encore, vivaient en dehors de l'Eglise et la combattaient ; il y a bien des nuances à observer en tout ceci, M. Doumic fait remonter à M. Renan la plupart des idées et des sentiments dont s'affublent nos jeunes néo-mysti juos. Mais les néomystiques ne représentent que très faiblement la pensée contemporaine ; à côté d'eux ou au-dessus d'eux, écrivent des hommes qui exercent une tout autre influence sur la religion de notre temps. Ils expriment des idées qui feront encore du bien et du mal, quand depuis longtemps il ne sera plus question de la plupart des jeunes.
M. Doumic a donc eu tort de ne pas parler de son ami M. Brunetière, lequel n'appartient pas à l'école de M. Renan et agit considérablement sur les jeunes, ou, pour parler plus exactement, sur une élite. En tout cas, c'est surtout de M. Brunetière que nous avons à nous préoccuper, si nous songeons à l'avenir. Quand on s'occupe des jeunes, c'est sans doute qu'on pense principalement à ce qui sera demain. Pour préparer, autant du moins qu'il dépend de nous, ce demain mystérieux, voyons ce qu'il convient défaire.
Depuis sa mémorable visite au Vatican, M. Brunetière, avec une ardeur et une persévérance qu'un ne saurait trop louer, défend presque tout ce que nous aimons, la
morale chétienne, l'idéalisme, le sentiment religieux. On ne saurait trop l'en remercier, et Dieu merci, les catholiques n'ont pas manqué à ce devoir de reconnaissance. Ils l'appellent dans leurs facultés et dans leurs cercles, ils le soutiennent à la Sorbonne, de leur présence sympathique et de leurs applaudissements, ils le citent, ou plutôt, nous le citons tous très volontiers. Dans ces manifestations d'une reconnaissance, d'ailleurs très légitime, entrent peut-être un peu d'exubérance et de naïves exagérations, qui ne messiéent point du tout. Mais ces sortes de choses ne doivent pas durer. Pour M. Brunetière comme pour les catholiques, il est bon qu'à des témoignages, désormais superflus, d'une sympathie réciproque, succède une sort© d'action parallèle nettement définie.
Au lendemain de sa polémique avec MM. Clemenceau, Berthelot et autres défenseurs de la science, M. Brunetière reçut, d'un soi-disant catholique, une lettre qui est fort curieuse :
« Monsieur,
ce ... Après cet article il y en aura, dans les parlements, qui vous traiteront de clérical, et, dans les sacristies, qui vous attendront à confesse; mais il y en aura aussi quelques-uns du clergé. . . qui vous en sauront gré, non pas mesquinement, pour leur parti, mais généreusement, pour la cause de la pacification des âmes.
« ... Nous qui, croyant au Christ, croyons que sa morale est divine, et, par conséquent, adéquate à la morale absolue ; nous qui, croyant à l'Eglise, prolongement et organe du Christ, croyons qu'elle a la charge d'adapter incessamment, à travers les âges, cette immuable morale, aux besoins nouveaux des hommes
et aux nouvelles conditions de la vie, comment ne nous sentirions-nous pas le cœur bien fraternel à l'égard des sincères qui, sans avoir notre foi, jugent, pour d'autres et justes raisons, que, relativement au moins, relativement au point d'évolution où nous sommes parvenus, le monde ne peut se passer de la morale catholique d ?
Il n'importe guère de savoir, quoique je m'en doute un peu, qui a signé cette page d'écriture protestante. M. Brunetière se tromperait fort s'il croyait y trouver l'expression exacte de ce que pensent la majorité des catholiques. Ces quelques-uns du clergé, qui se réjouissent des travaux de M. Brunetière, non pas mesquinement pour leur parti, ont une manière très étrange de parler de leur cause. L'Eglise n'est pas un parti ; elle plane au-dessus des partis ; elle doit leur demeurer toujours étrangère. Mais, sur un point au moins, le correspondant mystérieux a vu très juste. Il y en a, en effet, dans les sacristies, qui ont attendu M. Brunetière à confesse ; pour avoir voulu essayer non pas de les détromper, mais de calmer leur impatience, je me suis attiré des blâmes sévères de la part de certains libres-penseurs.
M. Brunetière, si nous nous en tenons aux seules données de la logique (1), n'aura donc jamais la foi, j'entends la foi catholique, telle que la définit l'Eglise et, chose curieuse, plus il se rapprochera du clergé et de tout ce qui touche au clergé , plus il éprouvera le besoin de proclamer très haut ses convictions libres-penseuses. Cette situation n'est-elle pas un
rtes 'le prévisions, il va sans dire que nous sous-entendons toujours, nous autres croyants, la possibilité d'un coup de grâce. Le récenl discours de Besançon nous fait espérer qpie ce coup de grâce ne tardera pas h se produire!
peu bien délicate ? Avec une très profonde et très respectueuse sympathie,, nous osons le demander à M. le directeur de la Revue des Deux-Mondes : où veut-il en venir avec ces prédications idéalistes? Supposons qu'elles soient prochainement couronnées de succès, et que la jeunesse instruite embrasse cette nouvelle doctrine : une religion ne doit pas se borner à produire des résultats intellectuels, elle doit surtout s'affirmer par des œuvres morales et sociales. Or, il est très beau de louer la morale chrétienne : mais, en la louant, il ne faut pas enlever au commun des humains, le moyen de la pratiquer. Cette morale repose sur l'idée de sacrifice et de renoncement. Que quelques hommes, instruits et énergiques, aient la force de la pratiquer, dans une certaine mesure, sans le moindre espoir de récompense pour la vie à venir, c'est possible. Mais aller l'offrir, telle quelle, à des jeunes gens de vingt ans, c'est s'exposer, je crois, à de graves mécomptes. Des étudiants auxquels M. Brunetière distribue la bonne parole, n'auront pas de peine à s'enthous'a'smer, pendant l'espace d'une soirée, pour le nouveau stoïcisme chrétien qu'on leur propose. Mais lorsqu'il s'agira d'adopter, pour toujours, un genre de vie pénible et obscur, ils réfléchiront, et le plus souvent, ils opteront pour la liberté et le plaisir. Xous qui craignons l'enfer, et espérons une éternité de bonheur, nous avons toutes les peines du monde à nous conformer à la volonté souveraine de Dieu. Sauf quelques philosophes d'un certain âge, personne n'acceptera des mortifications prolongées, par amour pour le darwinisme ou le pessimisme. N'entretenons aucune illusion: si l'idéalisme très savant qu'on nous recommande vient à triompher, c'en est fait de toutes les œuvres catholiques dont se glorifie l'Eglise, c'en est fait de la morale chrétienne. M. Brunetière, l'admirateur de Bossuet,
l'ennemi presque personnel de Fénelon, reprend pour son propre compte, en la dépouillant de tout son charme, la chimère du pur amour.
Voilà donc où nous conduirait M. Brunetière si, sur la route qui conduit à la foi, à la foi intégrale des chrétiens, des catholiques, il s'arrêtait définitivement.
Deux issues s'offrent à M. Brunetière : ou bien faire un acte de foi tout simplement, ce qui serait le plus heureux. Il cherche, en effet, la foi avec des raisonnements, quand il serait si facile et si consolant et si doux d'humilier son intelligence devant Dieu (1).
La seconde solution est un peu plus compliquée : elle exige, en effet, le concours, et de M. Brunetière, et de l'opinion catholique. Puisqu'il nous témoigne, à nous croyants, une si vive et si persévérante sympathie, nous pouvons bien, sans trop d'indiscrétion, lui demander respectueusement un sacrifice. Qu'il ne touche pas aux questions de dogme, sur lesquelles l'accord n'est pas possible. Quelque éloquence qu'il mette à convertir à l'idéalisme les hommes de sa génération, M. Brunetière nous obligera à le combattre dès qu'il parlera de ce qu'il faut croire. Au contraire, il rendra l'alliance facile s'il s'en tient à la morale, à la politique religieuse et à la défense sociale. Le terrain est assez vaste, sans compter que M. Brunetière est absolument sûr de défendre la vérité humaine et
1 Au moment où s'impriment ces Lignes, M. Brunetière n'a pas encore fait cet acte de f<>i décisif, explicite et public que tout le monde attend. Je laisse donc subsister des observations qui, même après la conversion définitive de M. Brunetière, n'auront pas perdu leur raison d'être.
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éternelle, toutes les fois qu'il s'appuie sur la morale chrétienne. Mais rien ne paraît plus fragile que les constructions dogmatiques pour lesquelles il se donne tant de mal (1).
J'ai cru devoir parler un peu longuement de M. Brunetière, à propos des Jeunes, bien que M. Doumic n'ait pas écrit une seule fois son nom, d'abord parce que, si une étude de ce genre a une signification quelconque, c'est par rapport à l'avenir. Or, je demande la permission de le redire : de tous les hommes qui, à l'heure présente, préparent l'avenir, il n'en est pas de plus digne d'attention que M. Brunetière. Joignez que les décadents, qui se rapprochent ou croient se rapprocher du christianisme, ne se glorifient guère que de leur sensibilité ; ils ne parlent pas, et pour cause, de la force de leurs pensées. Nous qui voudrions, sans illusions d'ailleurs, un peu prévoir ce qui sera demain, nous devons, avant tout, nous préoccuper de la pensée contemporaine, représentée, en partie du moins,, par M. Brunetière.
M. Doumic ne peut pas prendre au sérieux l'apostolat des jeunes, bien que, tous ou presque tous, ils se piquent de mysticisme.
ce En constatant cette tendance idéaliste, il faut
(1) a L'homme étant un animal raisonnable, il faut d'abord qu'il raisonne, car il est nécessaire d'avoir raison, et il n'est pas nécessaire de trouver de l'agrément : car le propre de l'homme est de chercher à s'instruire par le moyen de la dialectique, lequel est infaillible ; car on doit toujours mettre une vérité au bout d'un raisonnement, comme un nœud au bout dune natte , - ins cela le raisonnement ne tiendrait pas. et il faut qu'il tienne : car on attache ensuite plusieurs raisonnements ensemble de manière à former un système indestructible qui dure une dizaine <\ Anatole France, Lu Vie littéraire préface).
11 me parait inutile de signaler ce qu'il y a d'injustice dansées railleries.
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constater qu'elle est sans profondeur comme sans vigueur, toute superficielle, et, du reste, contrariée par les tendances les plus opposées. Cette littérature, soucieuse des problèmes de lame, a continué d'être une littérature brutale et plus curieuse que jamais des problèmes de la chair. Elle est imprégnée de religiosité ; mais — il est à peine besoin de le redire, car cela crève les yeux — elle n'est pas chrétienne. Les jeunes écrivains sont, au point de vue religieux, profondément incrédules : c'est ce qu'il ne faut pas oublier, quand on affecte de leur tenir compte de certaines velléités et de les revendiquer pour l'Eglise de demain. Cette littérature a l'ait accueil à l'évangélisme, cela est exact ; mais, parallèlement, elle a inventé une vilaine chose, appelée d'un vilain mot : la rosserie. Pour ce qui est enfin du mysticisme, si on voit quelques jeunes gens y incliner, c'est qu'ils y trouvent une satisfaction à leur sensualité maladive et triste ».
En principe, M. Doumic a absolument raison. Seulement, si Ton s'en tient à ces considérations générales,on englobe nécessairement dans une condamnation sommaire, quelques hommes d'un talent, sympathique et d'une bonne volonté non douteuse. D'autre part, à s'engager dans des études approfondies sur tel ou tel écrivain, on risque de se perdre dans les détails ou de reculer devant certaines constatations nécessaires, de peur de faire des personnalités. Tâchons donc de procéder avec prudence.
Parmi les jeunes dont M. Doumic étudie les œuvres, il en est qui font certainement du mal à leurs lecteurs. Tel M. Gabriel d'Annunzio. Je n'ai pas à examiner ici jusqu'à quel point il mérite son nom de plagiaire ; mais je ne crains pas d'affirmer qu'un tel écrivain doit en-
courir les plus explicites flétrissures. Il se plaît toujours dans l'immoralité la plus intense, et quand il s'élève quelquefois jusqu'à certaines idées supérieures, c'est pour les salir. On nous annonce la traduction d'une de ses œuvres censément mystiques. Je n'en connais que les quelques passages traduits par ses admirateurs : ils sont déplorables. N'ayons pas le moindre doute sur cet Italien, habile à copier les étrangers : il pourrait figurer parmi les pires Romains de la décadence. Des jurisconsultes veulent empêcher l'entrée de ses livres en France, en vertu de je ne sais quel article du congrès de Berne. J'aimerais bien que quelqu'un s'avisât de les proscrire au nom de la morale et de l'hygiène.
A côté de ces hommes qui se font une spécialité de la littérature corruptrice, apparaissent quelques écrivains de talent, sympathiques, et, à beaucoup de points de vue, recommandables : M. François de Curel, par exemple (1). Dans 1' 'Idole, il a su analyser, avec force et profondeur, la grande crise religieuse, scientifique et morale dont souffre notre génération. Malheureusement, les œuvres comme V Idole sont assez rares. •t pourquoi, si l'on veut embrasser d'un regard d'ensemble les écrits de tous ces jeunes, l'on arrive presque inévitablement à accepter les conclusions sévères de M. Doumiu. Alors même qu'ils croient réagir contre leurs prédécesseurs, ils procèdenttous ou presque tous, de deux maîtres, qu'il suffit, je pense, de nommer : M. Renan et M. Zola. Du premier ils ont hérité un orgueil immense et leur goût malsain pour le mélange
L) M. Doumic me paraît avoir trouvé la juste proportion d'éloî de blâmes que méritent les œuvres de M. Léon Daudet; de même pour M. Henri Lavedan et M. Mœterlinck.
de la religiosité et de l'immoralité ; au second ils empruntent nombre de procédés qui choquent, à l'ordinaire, les gens bien élevés. Ai-je besoin de dire que l'Eglise de demain ne retirera aucun avantage sérieux du concours de ce3 névropathes en quête de sensations rares ? Mais, peut-être les catholiques, et surtout les prêtres, ne devraient-ils pas se contenter d'une sorte de défiance passive. Au fond, ..c'est d'un état d'âme analogue à celui d'aujourd'hui, que s'inquiète saint Paul dans les deux Epîtres aux Corinthiens. On sait avec quelle énergie s'exprime l'Apôtre, contre ceux qui voudraient introduire dans l'Eglise les théories et les pratiques du paganisme.
Mais c'est principalement à l'histoire du gnosticisme alexandrin que nous devons demander des lumières pour nous guider au milieu de l'obscurité contemporaine. Le Paris de nos jours ressemble étonnamment à l'Alexandrie des premiers siècles de l'ère chrétienne ; toutes les sciences et toutes les religions s'y développent, dans une confusion inexprimable. La Revue des Deux-Mondes a publié naguère un roman d'une étrangeté invraisemblable, où se déroulent les alominables mystères du culte d'Isis : les adorateurs d'Isis formeraient, paraît-il, une véritable société secrète dan3 la Babylone moderne. Je suis persuadé, jusqu'à preuve du contraire, que M. Gilbert-Augustin Thierry, l'auteur de ce bizarre roman, a composé une œuvre de pure imagination, une sorte de fantaisie, non une sérieuse étude de mœurs. Mais le seul fait qu'une pareille étude ait pu paraître dans la Revue des Deux- Mondes, prouve jusqu'à quel point on a faussé, de nos jours, le sentiment religieux. A côté de ces sectateurs d'Isis, nous voyons des spirites par milliers et des fanatiques, qui se vantent, à tort ou à raison, de prati-
quer les rites les plus abominables. Et cette fureur qu'ont certains néo-chrétiens, de décrire des messes noires, auxquelles ils n'ont peut-être pas assisté d'ailleurs, que prouve-t-elle ? D'abord, d'une manière générale, que les hommes ne peuvent pas se passer de religion, mais aussi, que notre époque ressemble singulièrement, par son goût pour toutes les formes de la superstition sensuelle, à l'époque gréco-romaine. Je vous dirai, par exemple, que ce monde est un rêve de Dieu, lequel dort éternellement, une scène changeante, l'une des 70.000 comédies qui amusent les loisirs de Brahma. Vous croirez que c'est du Renan tout pur? Pas du tout; c'est la définition même que donne un brahmane, de l'éternelle Maya des Indiens. A ce compte, le bouddhisme aurait la première place parmi les relioions des intellectuels de nos jours. Voici M. Albin Vallabrègue qui vient enfin expliquer l'Evangile , d'après la méthode des dramaturges : le récit divin qui se développe dans saint Jean et dans les trois synoptiques, forme une pièce en trois actes, ce que personne n'avait remarqué avant M. Albin Vallabrègue. Désormais, toutes les difficultés exégétiques seront facilement éclaircies, et les dramaturges, aidés par les acteurs, auront pour mission de prêcher l'Evangile. M. Darmesteter, celui-là non sans quelque apparence de raison, et aussi avec un talent qu'on ne saurait contester, s'efforce de ressusciter parmi nous l'ancien judaïsme : pour revenir à la vraie religion, il n'est que de lire les prophètes. Le protestantisme, avec ses mille sectes, déploie une énergie extraordinaire pour reconquérir cette France, qui lui a toujours été ho>tile. On peut rire des extravagances de l'Armée du Salut ; on peut prendre en pitié 1 état d'affaissement des croyances protestantes, mais on peut affirmer que l'influence poli-
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tique et, partant, morale des protestants, à l'heure présente, est immense. Qu'un nouveau Drnmont, plus calme que le premier, vienne à paraître, et la France catholique s'étonnera d'avoir vécu, pendant trente ans, sous une administration presque exclusivement protestante. En ce moment, se poursuit un travail de prosélytisme protestant, dans certaines régions catholiques, avec la collaboration plus ou moins consciente de quelques catholiques. Les chefs — dont quelques hommes de talent — professent une sorte d'illuminisme dont ils ne parlent qu'à bon escient, devant un petit groupe d'initiés. En réalité, toutes les religions ont des représentants dans cette ville de Paris qui passe pour indifférente ou impie, et c'est pourquoi on a pu agiter la question de savoir si l'exposition de 1900 aurait son congrès des religions, comme celle de Chicago. L'alexandrinisme, malgré les progrès immenses qu'il a accomplis depuis vingt ans, ne s'est pas encore senti assez fort pour braver les railleries de Gavroche ; mais le temps viendra bientôt où il montrera plus d'audace.
Voilà, ce me semble, ce que M. Doumic eut dû au moins indiquer, lorsqu'il a voulu prophétiser l'état religieux de demain Les prétentieux écrivains qu'il a appréciés ne jouissent que d'une notoriété assez faible ; quelques-uns sont totalement inconnus : leurs œuvres, le plus souvent, n'ont d'importance que dans la mesure où elles se rattachent aux sentiments religieux de la majorité de nos contemporains. Or, nos décadents affectent, pour la plupart, de se tenir loin de la foule, les uns dans de petites chapelles, d'autres sur des tours qu'ils croient d'ivoire. Leurs dires ne méritent donc qu'une attention relative.
Ce n'est pas une raison cependant de les négliger, il importe au contraire de savoir très exactement, quand
nous devons accepter leur collaboration, et quand aussi, nous en priver.
Des remerciements sincères leur sont dus tout d'abord, je le dis hautement, car leurs intentions paraissent bonnes en général, et d'ailleurs l'Eglise a pour principe de se montrer, sur ce point, à la fois circonspecte et indulgente . Mais puisqu'ils veulent bien s'associer au ministère des prêtres catholiques, ils doivent trouver naturel, ce me semble, que nous mettions très amicalement quelques conditions à leur concours.
En premier lieu, nous ne pouvons pas admettre que, sous prétexte d'art ou même de prosélytisme religieux, ils continuent, après leur conversion, à sacrifier au goût de leurs anciens lecteurs pour l'immoralité. La sa p esse de nos pères disait : Il ne faut pas faire le mal pour que le bien arrive. Or, pour une raison ou pour une autre, la plupart de nos convertis continuent à parler l'infâme patois des villes maudites. Transiger sur ce point serait folie. Pourquoi nos contemporains se tournent-ils vers l'Eglise avec sympathie ? C'est parce qu'ils comprennent qu'elle compte dans son sein des âmes vertueuses, toujours prêtes au dévouement et au sacrifice. Taine, qui était un penseur vigoureux et sincère, en même temps qu'un rationaliste très convaincu, Taine reconnaissait que les vieilles croyances sont le récipient des forces morales de la société de nos jours. Non seulement, les fidèles attendent de nous que nous chassions les loups du bercail ; mais les incrédules eux-mêmes riraient de notre candeur ou de notre faiblesse, s'ils nous voyaient accepter certaines solidarités. N'hésitons donc pas à dire à tous les prédicants littéraires qui défendent bruyamment la religion : Arrière, Messieurs, ou, tout au moins, tenez-vous un peu à distance ; nous voulons bien et même nous
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sommes heureux que vous consentiez à glorifier notre foi ; mais qu'il soit bien prouvé aux yeux de tous que vous ne faites nullement partie de l'Eglise enseignante (1).
Ici, j'entends l'objection de ceux qui se piquent, à tort selon moi, de sagesse conciliante ou d'esprit progressiste : « Eh ! quoi, vous oubliez donc les exemples du divin Maître ! Vous écrasez le roseau à demi brisé, vous éteignez le lin qui l'urne encore : le Christ n'a jamais maudit personne ». Ces conseils partent en effet d'un bon naturel ; mais les avocats chrétiens des écrivains décadents sont-ils bien sûrs que le Christ ne se soit jamais départi de l'attitude qu'ils lui prêtent ? Lorsqu'il appliquait de vigoureux coups de fouet sur les sacrilèges vendeurs du temple, il montrait une vertu très réelle, qui n'a rien de commun avec la mansuétude ; et si c'est cela l'intolérance, j'avoue qu'elle n'a rien que de très glorieux. Lorsque le divin Maître disait aux pharisiens : « Vous êtes des sépulcres blanchis d, il paraissait se soucier peu des conventions ou, si l'on veut, des convenances académiques. Et c'est bien lui qui, un jour, s'écria : € Malheur à vous, BethsaïJa ! Malheur à vous, Corozaïn d ! On me répliquera qu'il n'appartient qu'à Dieu de menacer ainsi de la foudre. Aussi bien n'ai-je envie de foudroyer personne. Les pseudo-chrétiens, qui font de la littérature à propos de religion, ne m'inspirent aucune antipathie personnelle. Je souhaite sincèrement à chacun d'eux autant de bonheur qu'il peut en désirer ; je ne veux faire de la
(1) Pour être complet, il faudrait dire un mot d'un sujet bien grave et bien délicat : les rapports de l'autorité ecclésiastique et de la presse catholique ou soi-disant telle. On ne trouvera sans doute pas mauvais que je recule devant les difficultés qu'il comporte.
peine à personne. Mais il est fâcheux que, sans paraître intolérant, on ne puisse pas dire simplement ceci : Que les romanciers modernes parlent honnêtement du christianisme, qui est, à quelque point de vue que l'on se place, le grand foyer de la vertu et de la chasteté, ou qu'ils veuillent bien renoncer à se dire chrétiens. Enfin si, malgré nos avertissements réitérés, ils persistent à émettre des opinions, sur des sujets qui ne sont pas de leur ressort, prévenons les fidèles, prions même les indifférents et les incrédules de se défier.
Il y a aussi une question de hiérarchie, que les gens de lettres peuvent dédaigner, mais qui a son importance. Tous les catéchismes définissent l'Eglise : l'assemblée des fidèles sous la direction du pape et desévêques. Il serait vraiment trop facile de traiter les prêtres d'incapables ou de malhonnêtes (1), puis de prêcher, à sa guise, dans l'assemblée des fidèles. L'Eglise constitue la plus complète, la plus forte et à la fois la plus souple hiérarchie qui ait jamais existé : et des hommes qui se disent catholiques, voudraient apporter chez nous les habitudes oratoires des officiers de l'Armée du Salut! L'opposition tirée des faits, plus ou moins authentiques, que l'on reproche aux prêtres, ne signifie rien. Il y a beau temps que les Pères et les évêques l'ont réfutée : « Que pouvons-nous donc croire de ces hommes qui viennent, dans les derniers temps, entasser docteurs sur docteurs, suivant la prédiction de saint Paul ? Ils disent que l'Eglise est tombée et qu'ils
1 Un de ces prétendus catholiques que je ne nommerai pas, pour ne pas Lui être trop agréable, a écrit ceci : « J'ai une foi si vive que je n'hésite pas à me mettre à genoux devant un de - Lorantsdoni je ne supporterais pas la conversation un quart d'heure ». Le même personnage, d'ailleurs, n'hésite pus . - déclarer L'égal du Pape.
sont suscités pour la redresser. Ils veulent faire une seconde fois ce que les apôtres avaient fait la première. Ils entreprennent enfin bien plus que les prophètes : caries prophètes n'ont jamais ébranlé l'ancien ministère ; et ceux-ci transportent le nouveau, dont l'ancien n'était que la figure.
« Les croirons-nous sur leur parole, quand ils parlent contre la mère qui les a enfantés ? Xon, sans doute. Consultons l'Ecriture qu'ils nous objectent sans cesse, et qui ne leur doit pas être suspecte : nous avertit-elle que cet édifice tombera an ruine et en désolation ; que son état sera interrompu ; que toutes sortes de superstitions et d'idolâtries y auront vogue ; que ses sacrements seront abâtardis, falsifiés et anéantis ? Du tout. « Montrez-nous, disait saint Augustin, parlant aux donatistes, montrez-nous, par des textes clairs et formels, cette affreuse ruine de l'Eglise ». Montrez-la-nous, disonsnous de même encore aux protestants. Ainsi saint Augustin a répondu par avance pour nous ; et les protestants, comme les donatistes, accusent en vain l'Eglise d'une corruption que l'Ecriture n'a jamais prédite (1). i
Au lieu de « protestants », mettez < certains mystiques de nos jours », et vous verrez que l'argument, emprunté par Fénelon à saint Augustin, n'a rien perdu de sa force ni de son à-propos. Non, nous ne supporterons pas qu'on ébranle le ministère des prêtres.
Une seule raison pourrait justifier, ou plutôt excuser la faveur dont jouissent tant de néo-mystiques auprès de quelques chrétiens : l'intérêt supérieur des âmes. Ces écrivains n'amèneraient-ils pas à l'Eglise leurs anciens compagnons do plaisir ? Peut-être bien, en
(1) Fénelon, Traité du ministère des pasteurs, chap. xvi.
effet ; et dans tous les cas, l'expérience prouvera jusqu'à quel point la chose est désirable. Mais il convient de prévoir les conséquences certaines qui résulteront, avant peu, d'une alliance trop étroite avec les néo-chrétiens. L'esprit français se détache, avec une facilité surprenante, des modes qu'il a lui-même créées, et, pour se venger de ses propres défaillances, il sait trouver des victimes expiatoires. Quelles représailles n'a-t-il pas exercées contre les précieuses, par exemple, et, plus récemment, contre les admirateurs attardés du romantisme et du réalisme ! Or, dans ces sortes de réactions, les charlatans de lettres ou les nigauds ne sont pas seuls atteints ; les chefs-d'œuvre eux-mêmes subissent quelquefois des éclipses momentanées ou prolongées ; les principes les plus respectables demeurent comme enveloppés des préventions que les défenseurs imprudents ont amassées comme à plaisir. Ceci est en train de s'accomplir pour l'œuvre vraiment géniale, dit-on, de Wagner :
c< Je souhaiterais, dit l'un de ces théoriciens, qu'on nous laissât enfin tranquilles avec le Graal, le cygne, l'oiseau de Siegfried, les casques, les palefrois, les glaives, les cités de rêve et autres lieux communs. C'est une punition injuste que les symboles, qui plurent à Wagner, et qui ne valent que par la place qu'il leur assigne, soient devenus le repère et la cheville de tous les débutants de lettres. Est-ce que celte ferblanterie est de la vie d ?
Avant longtemps, nous assisterons à une réaction pareille contre les néo-chrétiens. Or, remarquez, je vous prie, de quoi s'occupent, il faudrait peut-être dire s'occupaient les néo-chrétiens? De l'Eglise, de sa hiérarchie, de ses ordres religieux, de sa liturgie, de ses sacrements ; toutes ces choses saintes sont enveloppées
dans la phraséologie décadente de nos apôtres, fin de siècle ; elles survivront, Dieu merci, à toutes les rapsodies qu'on a construites en leur honneur ; mais tenonsles loin de la poussière que soulèvera l'écroulement prochain. Il est bon, je crois, que parmi les hommes réfléchis on se dise : Défions-nous de certains prédicateurs du nouvel Evangile.
En résumé dune, nous devons défendre, contre les écrivains modernistes, toute la morale chrétienne, de même que nous défendrons toute l'intégrité du dogme contre les rationalistes qui veulent conclure, avec nous, une sorte d'alliance religieuse et sociale. L'Eglise n'a qu'une ambition, c'est d'être elle-même ; elle ne veut que ce qui est vraiment sien et, partant, digne d'elle ; même laissée à ses propres forces, elle saura réaliser les promesses de la vie éternelle.
Telles sont les craintes que m'inspirent l'attitude et le langage de la plupart des jeunes ; personne plus que moi ne désire qu'elles ne soient pas fondées. Si, parmi les jeunes officiers de lettres qui, dans la sincérité de leur âme, combattent pour la cause religieuse, se révèle un général de génie, qui conduise les nouvelles générations à la conquête de la vérité surnaturelle, nous l'applaudirons tous, et nous nous mettrons à sa suite. Où est-il le Chateaubriand du XXe siècle ? On ne voit pas poindre la lueur de son génie, elle brillera sans doute ; j'invite, toutefois, ceux qui sont pressés, à ne pas regarder seulement du côté de la colline, où les jeunes ont planté leur drapeau.
Les appréciations de M. Doumic nous ont conduit un peu loin, je crois, du but que se proposait l'auteur ; de ce qu'il considérait comme l'accessoire nous avons fait l'essentiel, et inversement.
Il serait injuste cependant de passer sous silence
celles de ses études qui ont un objet exclusivement littéraire, car elles sont très intéressantes. En un chapitre, qui sert de conclusion à tout l'ouvrage et qui le résume assez bien, M. René Doumic raille avec infiniment d'esprit les célébrités de demain. Il s'est trouvé un critique plaisant ou naïf, pour portraicturer les cent quarante et un grands hommes qui vont jeter sur le XXe siècle des torrents de lumière. M. Doumic le félicite en ces termes :
« Un petit livre vient de paraître — petit par les dimensions, considérable par son importance, — un opuscule discret, et qui aura bientôt fait de reléguer dans l'oubli les plus bruyants manifestes. Sous ce titre sans prétentions : Portraits du prochain siècle^ il contient, avec les noms des cent quarante et un, une courte biographie de chacun d'eux et un aperçu succinct de leurs mérites tant physiques qu'intellectuels. On ouvre ce livret avec un peu de surprise d'abord et quelque défiance ; bien vite on est gagné : la surprise fait place à l'émerveillement. On est vaincu, conquis, ébloui. On s'étonne qu'une seule génération puisse compter tant d'hommes admirables. On se demande, après chaque page tournée, comment il pourra en rester pour la page suivante. Il en reste toujours. On a fini le volume, il en reste encore. Car ce n'est là qu'un premier tome, consacré aux purs littérateurs. Le second sera réservé aux artistes, le troisième aux philosophes et aux sociologues.
« Tout le monde comprendra l'émotion que laisse après soi une pareille révélation, et de quel trouble elle emplit quiconque a le culte sincère et le patriotique souci de notre chère littérature française. Ce n'est plus ici le lieu de douter, et il serait tout à fait déplacé de chicaner et de contester ».
Parmi ces jeunes hommes de génie on essaie de toutes les manières d'écrire ; M. Doumic raille tout d'abord ceux qui, pour exprimer leurs conceptions, se servent du silence.
et. Ces écrivains impeccables, ces purs artistes, ces poètes prodigieux, ces stylistes prestigieux, pour la plupart, ils n'ont jamais rien écrit. Cela est digne de remarque. Sans doute, il faut faire des exceptions. On sait, par exemple, que M. Paul Adam est d'une extrême fécondité. Quelques-uns aussi ont fait imprimer des plaquettes, de format généralement excentrique, avec de grandes marges et beaucoup de blancs. Mais le format ne fait rien. Tirées à petit nombre, ces plaquettes sont le plus souvent introuvables, ce qui en augmente le prix. Ils sont encore les auteurs d'un poème annoncé, d'un roman en préparation, ou d'un volume impatiemment attendu. Ils ont composé une nouvelle, à moins qu'ils n'en aient seulement esquissé le plan. Ils ont rédigé une note, ou ils y songent. Ils ont promis une page. Tels, ont pour titres littéraires d'avoir collectionné des estampes japonaises. Plusieurs n'écriront jamais rien. Ce sont, paraît-il, les mieux doués ; ce sont, en tout cas, les plus consciencieux et les plus fiers. Car on abaisse son rêve en le réalisant d.
A côté de ces silencieux, on voit des poètes qui ornent de rimes harmonieuses des images tellement profondes qu'on a beaucoup de peine aies comprendre. Tel, M. Stéphane Mallarmé dont les rébus poétiques ont obtenu une certaine notoriété. M. Henri de Régnier, lequel s'applique à devenir intelligible et daigne déployer quelquefois un talent qui tombe sous le sens de la critique, finira par sortir de ce cénacle ennemi de la clarté ; mais ses disciples, avec un soin pieux,
réussissent à imiter ses plus incontestables défauts. Comme M. Doumic témoigne à tous ces poètes une bienveillance tempérée, je me suis fait un devoir de lire quelques-unes de leurs œuvres ; elles sont vraiment assez curieuses. De cette excursion à travers les roseraies que cultiven t nos Jeunes, je rapporte le seul bouquet que voici :