‹ La religion des contemporainsChapitre 5 sur 11 · MÉDITATION D'ÉTÉ · texte numérisé non relu

MÉDITATION D'ÉTÉ

Au fii de la rivière où se mirent les roses,

J'ai reconquis mon cœur que blessèrent les choses ;

L'arôme de la nuit montait vers les étoiles,

Et mon rêve fut beau comme un dieu qu'on dévoile,

Au fond du val, dormant tout embaumé de roses.

Là, jernesuis assis.... les roses étaient rouges,

Et gardaient en leur sein des gouttes de rosée ; Le vent me caressait comme une aile farouche ; Des pétales volaient se poser sur ma bouche. Et mon cœur éclata parmi la roseraie.

Et mon cœur éclata ainsi qu'un fruit trop mûr, Ainsi qu'un fruit d'or pourpre froissé par un fol ; J'évoquai la cité triste comme une geôle, Et ses palais et ses rues grises aux longs murs, Où gisent les Malins qu'elle tient prisonniers, Et ceux qu'elle tua sous les inancenilliers.

Et c'est presque toujours ainsi. Sous des mots bizarres et prétentieux, groupés de la plus étrange façon, apparaissent, après de longues réflexions, des idées et des images d'une banalité qui fait frémir. En toute sincérité, je me suis efforcé de comprendre ce qu'il peut y avoir de vraiment neuf et de beau, dans ces exercices rythmiques, nonsansquelque désir de trouver M. Doumic en faute. Impossible d'entrer dans les sentiments de ces écrivains. Peut-être est-ce une infirmité de notre esprit, à nous qui croyons à la force des traditions littéraires ; mais, au risque de méconnaître des mérites réels, il faut bien avouer que nous ne comprenons pas.

M. Doumic s'étend avec complaisance sur les jVunes revues qui pullulent au quartier latin ; il en cite une quinzaine au moins, et il insiste, avec une satisfaction cruelle, sur leurs querelles intestines. Il est facile à M. Doumic de dédaigner les écrivains moins favorisés que lui (car tout le monde ne peut pas écrire aux Débats et à la Revue des Deux- Mondes), mais il pourrait témoigner, à ceux qui ne disposent que d'une petite tribune, un peu plus de sympathie ; il faut bien reconnaître toutefois qu'à l'heure présente trop de revues sont réduites à se faire concurrence. Une sélection s'opérera, et sans doute dans un sens favorable à la bonne littérature. Mais en attendant, les grands périodiques voient baisser leur clientèle, et une foule de lecteurs instruits, pour ne pas déplaire à quelque directeur de leurs amis, ou pour tout autre motif, se contentent d'une nourriture intellectuelle plutôt débilitante.

Les conclusions de M. Doumic ont quelque chose de surprenant et aussi d'un peu féroce. L'aimable écrivain, qui s'est fait une réputation de très discret ironiste, semble amener avec beaucoup de précautions, et comme souligner son mot de la fin, presque violent :

a Car ils (les jeunes) y auront leur place en tout cas, soit pour l'avoir enrichie de leurs œuvres, soit pour avoir donné un exemple encore inouï, et le plus complet qui se puisse encore imaginer, de la fatuité dans l'impuissance d.

Avouons que le mot est très joli, et qu'il convient admirablement à toute une catégorie de mauvais plaisants littéraires. Parce que, comme d'Assoucy, ils trouvent des lecteurs, il ne s'ensuit pas que nous leur devions du respect : M. Doumic les a fustigés au nom du bon sens, et c'est bien fait. Mais dans les cénacles dont il parle, à propos des cent quarante et un, nous

connaissons des jeunes gpns dont le mérite a conquis de glorieux suffrages ; d'autres, trompés pour le moment parle faux éclat de certaines épithètes, se ressaisiront peut-être un jour. Victor Hugo, enfant, a écrit des alexandrins dans le plus pur goût du premier empire. J'aurais donc voulu que M. Doumic formulât des restrictions et des atténuations qui sont certainement dans sa pensée. Cette absence de précautions oratoires a permis à ses adversaires de se donner des airs de modération, car vous pensez bien qu'ils ont répondu à M. Doumic : M. Henry Bordeaux s'est acquitté de cette tâche aux applaudissements d'une partie du quartier latin : H

<r M. Doumic, dit-il. a le goût des idées générales. Là est le grand intérêt de son livre. Il offre des raisons suffisantes de se passionner, malgré que l'auteur manque de cette sympathie compréhensive qui est, selon Gœthe, rare et précieuse J>,

M. Henry Bordeaux plaide avec esprit la cause de ses jeunes confrères, mais il ne me semble pas qu'il ait touché à l'essentiel de la question. Y a-t-il proportion entre les prétentions des jeunes et la valeur littéraire de leurs œuvres ? De même que la meilleure manière de prouver le mouvement, c'est encore de marcher, de même la meilleure façon de justifier une école littéraire, c'est de montrer ses chefs-d'œuvre. Hors de là tout est vain : on pourra trouver M. Doumic en défaut sur quelques points d'importance secondaire; on n'aura rien prouvé contre son réquisitoire.

Le mot de Jeunes du reste est aussi mal choisi que possible : il ne signifie peut-être absolument rien, aux yeux de ceux qui, sachant combien est grande la piperie des mots, aiment à se rendre compte. Vous dites par exemple les Anciens, et, en prononçant ce mot,

vous pensez à quelque chose qui implique le déclin, la vétusté naturellement, peut-être la décrépitude ; tout comme en disant les modernes, vous pensez à quelque chose d'actif, de vivant, de plein d'avenir. Or, c'est exactement le contraire qui est souvent vrai. Les anciens représentent la jeunesse de l'humanité, jeunesse sereine, aimable, belle comme une floraison printanière, telles les poésies homériques. Par contre, les modernes expriment, dans une langue savante et tourmentée, les sentiments de l'humanité vieillie :

Ils sont venus trop tard dans un siècle trop vieux.

Le mot de Jeunes manque également de précision, s'il s'agit de déterminer l'âge de ceux qui écrivent. Sophocle, octogénaire, compose une tragédie admirable, la plus plastique, la plus hautement religieuse de Bes tragédies, qui, après plus de deux mille ans, n'a pas une ride : Y Œdipe à Colone. Mais, de nos jours, nous connaissons des jeunes gens qui parent des grâces malsaines de leur style vieillot, tout ce qui est décadent, corrompu, faisandé. Enfin, il faut n'oublier jamais qu'on est toujours jeune par rapport à quelqu'un, et vieux par rapport à quelqu'un autre. A la place de M. Doumic,je me serais contenté de donner un rendezvous aux jeunes, pour l'an de grâce 1^0(5. Dix ans, ce n'est pas tout à fait le grand espace de temps déterminé par Tacite. Ceux d'entre nous qui vivront encore pourront constater ce qui resiera des illusions, des espérances, des œuvres, des vanteries, du nom même des cent quarante et un.

Pour bien expliquer la querelle des Anciens et des Modernes. Swift a raconté, dans la Bataille des livres, d je ne me trompe, une histoire assez piquante. Un peuple d'hommes laborieux et sages occupait depuis

un temps immémorial, des collines fertiles où il avait eu tout le loisir de s'établir confortablement. En contre-bas, au milieu de marécages malsains, des populations nouvellement venues luttaient péniblement pour l'existence. Elles trouvaient — cela va sans dire — un pareil état de choses absolument défectueux, et c'est pourquoi, un beau jour, elles tentèrent de chasser de leurs positions les peuples autochtones. Ceux-ci se défendirent, et, conclut Swift, c'est ainsi que commença la querelle des anciens et des modernes. Pour faire de l'esprit, Swift simplifie, trop en vérité, une histoire qui est très compliquée. Il faut l'avoir étudiée d'un peu près pour se faire une idée, même approximative, de la querelle des Anciens et des Modernes ; mais de l'historiette de Swift on peut tirer, sans peine, une morale, je crois, très sage. Les Modernes ont agi, assez sottement, ce me semble, en essayant d'enlever aux Anciens leurs positions ; puisqu'ils n'étaient pas satisfaits de leurs marécages, ils devaient envoyer des éclaireurs dans les parties du monde non encore explorées, pour chercher une région aussi belle que celle occupée par les Anciens. Nul doute qu'ils n'y eussent réussi, avec un tant soit peu de persévérance. On peut en dire autant aux jeunes qui croient détrôner les hommes célèbres de nos jours. Eh! Messieurs, dispensez-vous d'établir des parallèles à la Plutarque, entre les gloires d'aujourd'hui et les gloires de demain ; défiez-vous des théories, formulez moins de promesses, et appliquezvous un peu plu3 aux chefs-d'œuvre. Cherchez tout simplement la vérité profonde.

Il est vrai que cette entreprise offre quelques difficultés; le XIXe siècle ne commence qu'un peu tard à s'en douter. La jeunesse, dans la vie intellectuelle, n'est peut-être pas ce que pense un vain peuple de déca-

dents. Ecoutez Bossuet, lequel passe pour rétrograde dans certains milieux, mais qui est incontestablement plus vivant, à l'heure présente, qu'aucun de nos écrivains contemporains :

ce De ce grand et épouvantable débris, où la raison humaine, ayant fait naufrage, a perdu tout d'un coup toutes ses richesses, et particulièrement la vériié pour laquelle Dieu l'avait formée, il est resté dans l'esprit des hommes un désir vague et inquiet d'en découvrir quelque vestige, et c'est ce qui a fait naître dans tous les hommes un amour incroyable de la nouveauté. Cet amour de la nouveauté paraît au monde en plus d'une forme, exerce les esprits de plus d'une sorte. Il se contente de pousser les uns à ramasser dans un cabinet mille raretés étrangères ; et les autres, qu'il trouve pins vifs et plus capables d'invention, il les épuise par de grands efforts pour trouver ou quelque adresse inconnue dans les ouvrages de l'art, ou quelque raffinement inusité dans la conduite des affaires, ou quelque secret inouï dans l'ordre de la nature: enfin, pour n'entrer pas plus avant dans cette matière infinie, je me contenterai de vous dire du désir de la nouveauté qu'il n'est point dans le monde d'appât plus trompeur ni d'amusement plus universel, ni de curiosité moins bornée que celle de la nouveauté. Pour guérir cette maladie, qui travaille si étrangement la nature humaine. Dieu nous présente aussi dans son Ecriture des nouveautés saintes et des curiosités fructueuses ».

Ces deux derniers mots me paraissent admirables ; que si vous les trouvez trop fortement teintés de cléricalisme, lisez, je vous prie, la conclusion du second Faust :

« Passé ! Un mot inepte. Pourquoi passé? Ce qui est passé et le pur néant, n'est-ce pas la môme cktfSê^TQue

T fi'BUOTHc°SA

nous veut donc cette éternelle création, si tout ce qui fut créé va s'engloutir dans le néant ! « C'est passé » ! Que faut-il lire à ce texte ? C'est comme si cela n'avait jamais été. Et pourtant cela se meut encore dans une certaine région, comme si cela existait ».

Oui, le passé se meut,. il vit encore, et ceux-là seuls qui le comprennent et savent profiter de ses leçons, peuvent s'orienter vers l'avenir ; quelques-uns même trouvent, dans l'étude de ce qui, ayant été jadis, continue à vivre et à se mouvoir dans le présent, le secret de demeurer éternellement jeunes.

Il n'est rien de tel qu'un livre (( sérieux» pour fournir à la « légèreté française b une occasion de se manifester avec éclat. Quand parut le livre de M. Edmond Demolins, ce fut, parmi les journalistes, un débordement de lyrisme mélancolique. Tous découvrirent brusquement la supériorité des Anglo- Saxons, tous écrivirent le mot décadence à plume que veux-tu ; pas un seulnesefrappa la poitrine. N'importe. M. Demolins recueillit toutes ces élucubrations, et lui, qui avait écrit de vigoureuses pages contre les préjugés mondains et contre les politiciens, il tressa *me couronne avec les fleurs que lui avaient offertes le Figaro et la Mode illustrée, le journal de M. Clemenceau et celui de M. Rochefort... Depuis, les choses ont repris leur train : les politiciens exploitent la France, les mondains prennent des attitudes nouvelles, pendant que M. Edmond Demolins cherche de nouveaux documents! Ce que nous serons renseignés bientôt sur le tub et le breakfast et les nurseries !

Le moment me paraît favorable pour étudier, à loisir, le problème posé et résolu avec quelque précipitation.

Et d'abord, une hypothèse. Supposons, pour un instant, que l'Angleterre, après avoir traversé une période

heureuse de trois siècles (nous faisons la mesure large), en soit arrivée à cette époque difficile, qui s'appelle le commencement de la décadence : toute l'argumentation de M. Demolins s'écroule aussitôt . Il ne voudrait pas, je suppose, nous mettre à l'école d'un peuple vieilli. Or, cette hypothèse n'a rien absolument d'invraisemblable: on peut la soutenir, on l'a soutenue, en Sorbonne, avec des arguments aussi plausibles que la thèse contraire de M. Demolins. Remarquez que, n'étant point sociologue, j'émets timidement une opinion, ou plutôt un doute. M. Demolins, lui, est sûr que les progrès de l'Allemagne n'ont pas reçu les promesses de la sociologie compétente et que, par conséquent, ils prendront bientôt fin ; il est encore sûr que l'Angleterre, déjà si grande, s'agrandira encore.

L'histoire de ces dernières années ne corrobore pas les dires de M. Demolins ; bien au contraire. On peut affirmer, je crois, que TAnglo-Saxon a perdu de son coup d'oeil, de son audace, de sa décision et de sa fierté justement légendaires. La fameuse dépêche de Guillaume II au président Kriiger n'a eu d'autres conséquences qu'une campagne de presse. Si un William Pitt se fût trouvé au Foreign Office, il eût fait bombarder Hambourg immédiatement. Dans la guerre sino-japonaise, le machiavélisme de la diplomatie britannique s'est révélé sous une forme absolument ridicule. D'abord, l'Angleterre s'est rangée du côté des Chinois, parce qu'elle les croyait plus forts que les Japonais ; puis, quand la victoire s'est déclarée pour ces derniers, elle n'a pas hésité, un seul instant, à se proclamer leur humble servante et alliée. Cette fois du moins, elle était sûre de se trouver du côté du plus fort. Hélas ! elle avait compté sans la triple alliance de la Russie, de l'Ai-

lemagne et de la France, qui se dressa en face du Japon victorieux et l'obligea à reculer. On n'est pas plus maladroit. Lors des affaires arméniennes, les Anglais n'ont pas joué un rôle plus beau que les autres peuples du continent. Ils ont fait entendre de formidables clameurs par toutes les voix de leur presse, oui, ils ont menacé le sultan rouge qui ne paraissait pas très ému, et finalement, ils ont reculé. La guerre gréco-turque leur a fourni une occasion nouvelle de se couvrir de ridicule et de honte ; ils ont été supérieurement joués par l'Allemagne et la Turquie. Est-ce bien là, je le demande, l'attitude d'un peuple qui continue à s'élever et à s'agrandir ! Peut-être ces malheurs de la diplomatie anglaise ne dureront-ils pas ; peut-être verronsnous, demain, l'Angleterre reprendre son prestige, par des coups d'éclat. Toujours est-il que cette année encore, l'industrie allemande a poursuivi son mouvement ascensionnel, tandis que les exportations anglaises sont demeurées stationnaires. Montesquieu a dit : a Lorsque la domination de Rome était bornée dans l'Italie, la république pouvait subsister... Mais les légions passèrent les Alpes et la mer ; les gens de guerre, qu'on était obligé de laisser, pendant plusieurs campagnes, dans les pays que l'on soumettait, perdirent peu à peu l'esprit des citoyens ; et les généraux qui disposèrent des armées et des royaumes, sentirent leur force, et ne purent plus obéir D. N'en sera-t-il pas de même pour les Anglais ? Les progrès de l'Allemagne et de la Russie nous donnent le droit, je crois, de nous poser cette question.

Le fait seul que nous concevions des doutes sur la stabilité de l'immense empire britannique, nous met presque dans l'impossibilité de discuter avec les hommes de l'école de M. Edmond Demolins. « On ne discute

pas chez eux la supériorité des Anglo-Saxons ». Permettez : nous, non plus, nous ne la discuterons pas s'il s'agit de commerce, d'industrie et de confort, par exemple ; mais nous demanderons tout de même qu'on nous l'explique. Avec une bienveillance dont nous sommes fort touchés, les Anglais ont la bonté de reconnaître la supériorité de nos cuisiniers et de nos comédiens. Cela part d'un bon naturel. Quoi qu'en dise Ruskin, les peintres et les musiciens anglais ne voudraient pas, sans doute, entrer en lutte avec les nôtres. Ceci constitue déjà un avantage appréciable aux yeux des hommes civilisés. Mais nous avons mieux à leur opposer. Les Anglais ont-ils des sœurs de charité comparables aux nôtres ? Une s'agit donc pas de dire sur un ton académique : La supériorité des Anglo-Saxons est évidente ; elle est éclatante comme la lumière du soleil. Essayons de comprendre en quoi consiste la supériorité d'un peuple sur un autre, ou plutôt, je ne l'essaierai pas ; j'indiquerai seulement à M. Demolins, pourquoi je trouve regrettable le choix de son titre sensationnel. Pendant la guerre de Cent Ans, l'Angleterre eut constamment le dessus, et il ne nous en coûte pas de reconnaître que nos pères se conduisirent, très souvent, en dépit des règles les plus élémentaires de la sage économie politique. Peut-on dire que l'Angleterre du prince Noir soit supérieure à la France de Jeanne d'Arc ? Vous n'oseriez pas le soutenir, Monsieur Demolins. Louis XIV disait, en parlant de Guillaume d'Orange : a Mon frère d'Angleterre connaît toutes mes forces, mais il ne connaît pas mon cœur ». Nous confessons devant Messieurs les économistes, qu'il est impossible de faire entrer le cœur de la France dans des statistiques : ils feraient sagement, tout de même, de ne pas trop se prévaloir de cette

impossibilité. Plus clairvo)Tant que les économistes, M. Thiers disait un jour : <r Quand les historiens de l'avenir voudront résumer l'histoire de l'Europe, ils s'arrêteront de préférence sur deux peuples : l'un sage, persévérant, presque toujours heureux dans ses entreprises ; l'autre imprudent, prompt aux entraînements irréfléchis, souvent malheureux. Croyez-m'en, les préférences de l'histoire n'iront pas au peuple sage, de même que les sympathies de l'humanité se portent aujourd'hui vers Athènes plutôt que vers Lacédémone ». Un écrivain anglais a complété et ainsi expliqué la pensée de M. Thiers : « J'aime dans cette noble France, a dit Elisabeth Browning, j'aime ce poète entre toutes les nations, qui rêve et gémit à jamais, tandis que la maison tombe en ruines, poursuivant quelque bien idéal, l'égalité des sexes, la fraternité spontanée, la fortune universelle ne laissant nulle part la pauvreté, et n'amenant nulle lassitude avec elle, la liberté universelle respectueuse de la minorité. Utopies héroïques : il est sublime de rêver ainsi, naturel de se réveiller, et triste de faire servir des échafaudages aussi grandioses, préparés pour l'érection d'une cathédrale, à la construction a une prison. Que Dieu sauve la France » !

Ainsi donc, une femme anglaise a mieux compris la mission de notre France, qu'un économiste français bardé de statistiques. La France est un peuple idéaliste, l'iingleterre est un peuple réaliste. C'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue. De ce que celle-ci a plus de richesse et de confort que celle-là, il ne s'ensuit pas le moins du monde qu'elle lui soit supérieure.

Il est d'autant plus regrettable que M. Demolins ait choisi ce titre sensationnel, illustré par une carte aux teintes rouges, que des lettrés en grand nombre ont, depuis quelque temps, familiarisé les esprits avec

Tidée de décadence. L'expérience devrait nous mettre en garde contre notre manie d'appliquer à chaque peuple une formule générale. On nous apprend à dire depuis cinquante ans environ : «l'homme malade». Or, la récente guerre gréco-turque a prouvé à tout le monde et en particulier aux Anglais, ses médecins attitrés, que pour un homme malade, le sultan se porte encore assez bien.

Et le péril jaune a-t-il inspiré des phrases et des développements éloquents ? La supériorité des Anglo- Saxons pourrait bien ne représenter qu'une formule de plus.

Mais enfin admettons, pour donner momentanément satisfaction à M. Edmond Demolins, admettons que les Anglo-Saxons soient, tout compte fait, supérieurs aux Français. Est-ce que nous devons purement et simplement imiter nos voisins ? Une grande Française a dit : «: Xous n'avons que les qualités ou les défauts de notre tempérament». On ne méconnaît pas impunément cette vérité, et si nous avions le malheur de copier servilement les Anglais, nous ne tarderions pas à perdre non seulement nos qualités nationales, mais même notre raison d'être. Qu'on nous dise ; « Observez les Anglais, avec des précautions et en tenant compte de votre tempérament : vous pourrez tirer profit de vos observations ». A la bonne heure ; mais qu'on ne vienne pas nous dire : Copiez mot à mot la vie anglaise ; ce serait un non-sens historique et psychologique. Le Français — qu'on me permette cette comparaison — est représenté, dans le règne animal, par le chien. Au contraire, il est facile de voir des analogies entre les Anglais et le chat. Notez, je vous prie, Monsieur Demolins, que le chat est un remarquable particulariste : il garde son indépendance

même vis-à-vis de ses maîtres ; il pille sans bruit, avec une adresse incomparable; il concilie très bien l'amour du home, avec le goût des expéditions aventureuses sur les continents lointains deRatapolis; il aime le confort et la propreté ; ses mouvements n'ont rien que de calme et de gracieux. Le chien est dépourvu de ces qualités ; le forcerez-vous à les acquérir ? Hélas ! la pauvre bête est si docile et si intelligente, qu'elle pourra peut-être, si vous la dressez, prendre un aspect de chat savant. Je suis loin d'être un anglophobe, je lis avec une admiration passionnée les chefs-d'œuvre de la littérature anglaise, je m'applique consciencieusement à comprendre les Anglais considérés en euxmêmes ; mais je ne puis supporter ceux de mes compatriotes qui se font ou cherchent à se faire des habitudes d'Anglais. Ils ont tous du sang du prince Noir dans les veines, disait l'oncle Sarcev, en parlant de certains Bordelais gourmés et froids d'une froideur voulue ; et l'oncle, une fois de plus, avait raison, en raillant ces prétentions ridicules. Nous n'arriverons jamais à réunir, dans une synthèse harmonieuse, les qualités anglaises et les qualités françaises. Même en renonçant à ce qu'il y a d incontestablement bon en nous, nous aurons de la peine à acquérir certains mérites authentiques de nos voisins, tandis que nous courrons le risque d'imiter de non moins authentiques défauts. Restons donc nous-mêmes, combattons nos défauts, et sachons nous perfectionner dans le sens de nos aptitudes ; en d'autres termes, corrigeons notre tempérament et favorisons son développement normal.

J'entends la grande objection de M. Demolins : « Vous voulez donc entretenir les Français dans leurs puériles et fatales illusions î vous voulez donc leur laisser

croire qu'ils sont toujours le premier peuple du monde, le grand peuple ? Ii faut avoir le courage de dire hautement la cruelle mais salutaire vérité ».

Je crois que M. Demolins commet un anachronisme. Il y a trente ans. c'est à-dire avant la guerre de 1870, oui, il fallait peut-être du courage pour faire entendre un cri d'alarme. Il paraît que la génération qui nous a précédés se croyait sûre de son universelle et incontestable supériorité. Que les temps sont changés ! Le public d'aujourd'hui réserve toutes ses faveurs aux pessimistes, à ceux qui écrivent la Débâcle, par exemple, ou qui parlent sans cesse de décadence sociale, ou qui composent des satires violentes soit contre l'armée, soit contre le clergé, soit contre la magistrature. Nos programmes d'enseignement empêchent le relèvement des études ; nos officiers et nos sous-officiers ne sont pas L la hauteur de leur tâche ; les bureaux du ministère de la marine gaspillent sottement l'argent des contribuables : nos commerçants et nos industriels se déclarent incapables de lutter contre la concurrence étrangère. Chaque jour nous révèle quelque nouveau péril. N'avez-vous plus rien de désagréable ou d'inquiétant à dire aux Français? Ne craignez rien : non seulement ils ne se plaindront pas, mais ils achèteront vos livres et vous proclameront penseur et écrivain.

Cette défiance desoi-même, cette tendance au désespérer, cette admiration facile pour tout ce qui vient du dehors, constituent, ce me semble, un état d'esprit fâcheux: elles préparent aux inintelligents plagiats. Au lendemain de la guerre, nousavons imité les Allemands avec frénésie ; il est prouvé aujourd'hui que cette imitation ne nous a pas réussi : maintenant, sur l'invitation de 31. Demolins, nous allons nous mettre à la remorque

des Anglais : des déceptions ne tarderont pas à se produire.

Le revirement est d'autant plus souhaitable, et il sera d'autant plus heureux, que M. Demolins contrarie plus violemment les meilleures de nos aspirations nationales. La France, jusqu'à aujourd'hui, s'est passionnée pour des causes nobles, pour des idées. Or, M. Demolins, qui ne néglige pas le petit couplet classique en l'honneur de la dignité morale et de la fierté civique, M. Demolins ramène toujours notre attention sur des sujets, comment dirai-je ?... peu élevés. Son argumentation se ramène invariablement à ceci : Imitez les Anglais, et vous aurez des biceps formidableset des mollets à l'avenant ; vous gagnerez sensiblement plu3 d'argent ; vous habiterez des maisons plus spacieuses et plus aérées, vous voyagerez dans des voitures de troisième classe très convenables ; vos enfants joueront au grand air, sans être exposés au surmenage ; vous connaîtrez, par une expérience quotidienne, le doux optimisme d'un homme qui se nourrit bien et qui digère mieux encore ». Qu'on lise et qu'on relise le livre de M. Demolins, qu'on tourne et qu'on retoarne son argumentation dans tous les sens, on aura de la peine à en extraire une autre philosophie. Cela me rappelle certaine scène d'un vaudeville assez connu. Un pacifique bourgeois va yoir son fils, en nourrice chez un paysan. L'enfant, qui ases huit ans sonnés, a contracté de déplorables habitudes et il tient des propos absolument risqués. Le pacifique bourgeois s'indigne. Vous avez fort mal élevé mon fils, dit-il au père nourricier. Celui-ci ne se déconcerte pa3. Avez-vous vu ses mollets. Monsieur ? s'écrie-t-il avec un accent de triomphe.

Il n'est pas mauvais qu'on réalise certains progrès, en France, du côté de l'hygiène et du confort; mais

LA R£LK.I"\ |,r*. i-nNTDil'OliAIN'N

nous n'admettrons jamais qu'il n'y ait rien de plus important que l'hygiène et le confort.

La glorification de la chair, de l'argent et de la force brutale, a pour conséquence naturelle la dépréciation systématique de la vie morale, en général, et de la vie chrétienne en particulier. La chair, dit saint Paul, lutte contre l'esprit, et l'esprit lutte contre la chair. 31. Demolins ne craint pas de faire à la vie spirituelle un procès selon les règles. On croirait peut-être que j'exagère ; il me faut bien citer. (( L'esprit de sacrifice, dit M. Demolins, l'esprit de sacrifice, l'immolation de soi-même, l'amour de soi-même, en un mot l'action morale, peuvent-ils produire nécessairement le relèvement de la société, la réforme sociale ?

€ Voilà la question. Voilà toute la question...

<l Je vais sans doute les scandaliser et en scandaliser bien d'autres, mais je n'hésite pas à répondre : Non, l'action morale, quelque utile qu'elle soit à l'amélioration de l'individu, n'est pas suffisante pour produire le relèvement social » .

M. Demolins nous scandalise, en effet, mais non pas peut-être de la façon qu'il imagine. En mon âme et conscience, je crois qu'il se trompe sur la nature de sa culpabilité ; je crois, pour employer un mot célèbre de Voltaire, qu'il n'est pas si coupable. Ces pages érudites, où s'étalent des thèses naïvement immorales, sentent leur honnête homme ; elles respirent la plus académique, la plus correcte, la plus classique respectabilité. Personne ne peut s'y tromper, parmi ceux qui ont lu : A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ? Mais j'avoue qu'en ce qui me concerne, M. Demolins me scandalise, par son incroyable promptitude à résoudre allègrement, par des formules trop simples, des questions complexes.

<r Voyons, dit-il, les résultats qu'a produits l'action morale.

c Cette source vive (de l'action morale) a coulé abondamment, elle a vraiment débordé pendant les premiers siècles de l'Eglise ; et ce n'était pas seulement l'action morale qui coulait alors à pleins bords, c'était le sang

même de milliers de martyrs Et cepenurnt jamais,

peut-être , la société n'est tombée plus bas. C'est

l'époque des Césars 3> Ici, M. Demolins esquisse le

tableau que l'on sait, de la décadence romaine, et il conclut : « Contre ces maux sans nombre, des centaines et des milliers d'évêques, de moines et de saints ont élevé leurs protestations et leur exemple. Ils ont, eux aussi, prêché l'action morale et enseigné la morale la plus pure. Et cependant, la décadence sociale s'est poursuivie d'un pas accéléré, sans que toutes ces protestations et tous ces exemples l'aient fait dévier, un seul instant, de sa route vers la décomposition finale.

ce Et alors les barbares sont arrivés. Et le miracle que n'avaient pu accomplir tant d'hommes vertueux, tant de saints, ils l'ont réalisé, eux, avec une aisance extraordinaire, sans s'en douter, et en dépit de toute leur brutalité, de tous leurs vices et de tous leurs crimes n.

Saisissez-vous la suite de cet extraordinaire raisonnement ? Deux groupes d'humains vivent côte à côte, irréductiblement ennemis : l'Eglise et l'Empire. Dans le premier groupe, on ne voit que des saints ; dans le deuxième, règne la plus effroyable corruption. Survient un troisième groupe, corrompu celui-là aussi : les Barbares. Ces barbares sont domptés par la force morale de l'Eglise, et ils fondent, eux corrompus et vicieux, une société saine, pure et vigoureuse — toujours sous la direction de l'Eglise. — Et voilà pourquoi, s'écrie

triomphalement M. Demolins, l'action morale de l'Eglise a été inutile à la fondation des sociétés nouvelles. Notez qu'il nous a prouvé incidemment, — oh ! très incidemment, — tout à l'heure, que l'Angleterre doit sa supériorité à la force du sentiment religieux (page 80).

« Un autre échec éclatant de 1 action purement morale, continue M. Demolins, nous est fourni par l'exemple de l'Irlande. Vous savez que cette île fut appelée, au YJe siècle, l'île des saints; elle était couverte de monastères, et ce fut même de cette île que partirent la plupart des missionnaires qui convertirent la Germanie . . . Cette île fut une pépinière inépuisable d'hommes, tels que voudraient en susciter les membres de V Union pour Faction morale, vraiment bons, spirituels, saints.

« Et leur foi n'était pas un feu de paille, car elle dure encore ; l'Irlande est toujours la terre classique de l'ardeur religieuse.

a Cette vie morale intense aurait dû assurer à ce peuple une longue et éclatante prospérité sociale. Hélas ! il n'y a eu de long et d'éclatant que sa décadence ; elle a commencé au beau milieu de cette effervescence morale, et elle dure encore ».

Cette constatation tranquille fait naître, dans notre esprit de Celte non anglicisé, des réflexions bien douloureuses. M. Demolins passe, sans émotion, à côté de cette petite Irlande si intéressante et si belle. Sans doute, les Irlandais sont le peuple du monde le plus pieux, le plus chaste, le plus attaché à ses traditions nationales, le plus héroïque dans la souffrance. Mais quoi ! ils se nourrissent de pommes de terre, quand ils ne meurent pas de faim, tandis que les Anglais jouent au la wn- tennis et absorbent des montagnes de roast-

beef. Admirons les Anglais, imitons les Anglais ; gardons-nous d'emprunter quoi que soit aux Irlandais !

Pour tenir ce langage, on choisit le moment où les calomnies anglaises éclatent aux yeux du monde entier. Je dis bien les calomnies. Quand on opposait, jadis, à la colossale prospérité de l'Angleterre, la pauvreté touchante de l'île sœur, John Bull se contentait de répondre avec son flegme légendaire: « Que voulez vous? Les Irlandais sont parfaitement incapables de travailler avec intelligence et méthode ; ils se plaisent dans la misère ; on n'en fera rien ». Or, des millions d Irlandais travaillent aujourd'hui sur les nouveaux continents et atteignent un haut degré de prospérité ; il leur a suffi, pour cela, d'échapper à la tutelle de cet excellent John Bull.

M. Uemolins pense qu'aucune relation n'existe entre les souffrances endurées par la race irlandaise dans la mère patrie, et les succès qu'elle obtient dans le nouveau monde. Il plaint un peu, je crois, ce bon Paddy d'Irlande, il le dédaigne sûrement, il le blâme peutêtre au fond du cœur ; au contraire, il n'a que de l'admiration pour le Paddy d'Amérique qui s'essaie, d'une façon quelque peu inquiétante, à la vie publique et à la gestion des intérêts municipaux de New- York.

Je me permets de ne partager aucun des sentiments de M. Demolins. Que dirait-on d'un historien qui ne verrait aucun rapport entre les souffrances des catacombes et les gloires du règne de Constantin ? Pareillement, les Irlandais d'Amérique dépensent aujourd'hui et mettent à profit le patrimoine de piété,, de résignation et d'énergie amassé jadis par leurs pères, dans la verte Erin, sous la domination de l'Angleterre. Avant donc de déclarer la piété inutile, M. Demolins eût dû se

rappeler le mot de saint Paul : Pietas ad omnia utilis est.

La piété est utile à tout, même à l'acquisition d'une légitime fortune, mais dans la mesure seulement où cette fortune est un bien réel et absolu. Ce que je ne puis pardonner à M. Demolins, c'est son admiration sans réserves pour la prospérité matérielle. Nous connaissons un peuple bien supérieur aux Anglais, dans l'art d'amasser de grandes richesses : c'est le peuple juif, et il est infiniment probable que la puissance des Juifs durera plus longtemps que celle des Anglais. Dans cent cinquante ou deux cents ans d'ici, un sociologue de l'école de M. Demolins expliquera pertinemment pourquoi les Anglais, pour avoir cessé d'être particularistes, auront perdu leur suprématie. Fendant ce temps, les financiers juifs cosmopolites auront conquis de nouvelles capitales aux Etats-Unis, en Extrême-Orient et peut-être en Afrique. Non, quand on est chrétien — et M. Demolins se glorifie d'appartenir à une église chrétienne — il faut juger les peuples aussi bien que les hommes, par d'autres principes que ceux de l'économie politique.

ce Chrétiens, ce n'est pas là notre esprit, ce n'est pas l'esprit du christianisme. Ecoutez l'apôtre saint Paul qui nous dit avec tant de force : <r Nous n'avons pas reçu l'esprit de cemonie... Quel esprit avons-nous reçu? Sed spiritum qui ex Deo est : un esprit qui est de Dieu, dit saint Paul ; et il en ajoute cette raison : Afin que nous sachions toutes les choses que Dieu nous donne...

a Je ne croirai pas me tromper si je dis que l'esprit du monde, dont parle l'apôtre en ce lieu, c'est la complaisance mondaine qui corrompt les meilleures âmes, qui, minant peu à peu les malheureux restes de notre vertu chancelante, nous fait être de tous les crimes,

DE LA SUPÉRIORITÉ DES ANGLO-SAXONS il§

non tant par inclination, que par compagnie (1) d. Dira-t-on que Bossuet déclame? C'est assez de mode, dans la littérature protestante, de ne pas apprécier Bossuet ; mais il pourrait bien, ici, avoir raison une fois de plus. Personne, que je sache, n'oserait nier les crimes historiques de l'Angleterre. Il est vrai que la France en compte un grand nombre à son passif ; mais en France, nous avons l'habitude de les flétrir abondamment et de les considérer comme le principe do nos malheurs. Que n'a-t-on pas écrit sur la Saint-Barthélémy, sur les crimes de la Révolution et la corruption du xvme siècle! En Angleterre, au contraire, les crimes n'ont aucune conséquence fâcheuse : ils contribuent plutôt au bonheur de la nation. Les sociologues et certains historiens ne veulent pas entrer dans cet ordre d'idées, mais ils prouvent ainsi que Bossuet ne déclame pas, lorsqu'il s'élève contre la complaisance mondaine qui corrompt les meilleures âmes. Les économistes défendent qu'on mêle la morale à leurs statistiques ; ils repoussent toute enquête sur l'origine de ces milliards anglais ; ils ne se préoccupent que des moyens de les acquérir. Est-ce bien là le langage qui peut relever un peuple ?

La vertu, nous disait-on autrefois en latin, est plus précieuse que l'or. Qu'on parle à ce peuple de France de vertu ! L'homme d'Etat français qui saurait trouver le chemin de son cœur ne craindrait pas les flottes de l'Angleterre.

Il est fâcheux que, par ses exagérations, M. Demolins oblige ses lecteurs à paraître anglophobes, quand ils veulent simplement se rendre compte. Certes, nous reconnaissons très volontiers que l'Angleterre est un

(i) Deuxième sermon pour le jour de la Pentecôte.

grand peuple, un très grand peuple, un peuple incontestablement admirable, par certains cotés. Mais on ne saurait trop se défier de l'état d'esprit avec lequel M. Demolins l'étudié ou plutôt le glorifie. Son livre sur la supériorité des Anglo-Saxons ressemble à un sermon sur l'originalité et l'indépendance de caractère. Or, il nous conseille de développer cette indépendance par l'imitation, et par l'imitation du peuple

qui offre avec la France le plus éclatant des contrastes. Les Français qui réfléchissent adopteront une méthode diamétralement opposée ; ils développeront leur originalité en restant eux-mêmes, c'est-à-dire, en s opposant aux Anglais le plus souvent, et, enfin, en les imitant quelquefois.

Mais quand, comment, cette imitation devra-t-elle se produire ? C'est, ce me semble, la seule importante question, et je crains que M. Demolins ne l'ait pas fait avancer d'un pas. Ses statistiques industrielles et maritimes, on les connaissait depuis longtemps, et quant à sa théorie de l'imitation en bloc, elle ne résiste pas à un examen sérieux. M. Demolins n'ira pas sans doute demander à nos colons d'exterminer les Arabes ouïes nègres, comme les Anglo-Saxons ont exterminé les Peaux-Rouges. Il ne souhaitera pas davantage qu'on imite la façon dont Cecil Rhodes, le Napoléon du Cap, marque de l'empreinte britannique, l'Afrique australe. Même en Angleterre, ses procédés, dignes des temps les plus barbares, soulèvent la réprobation. Mieux vaut pour la France rester relativement pauvre, mieux vaut ne pas fonder d'empire colonial, que de s'enrichir avec le commerce de l'opium ou la traite des noirs. Xos pères ont pou«sé quelquefois fort loin le donquichottisme, mais n'écoutons pas ceux qui voudraient nous en faire rougir. Grâce à Dieu, la

Dt£ LA SUPÉRIORITÉ DES ANGLO-SAXONS f 17

France n'a encore exterminé aucun peuple ; et si elle manque de marchands, elle compte beaucoup de martyrs. Avant d'acquérir la puissance et la richesse de l'Angleterre, elle se demandera certainement — et qui oserait l'en blâmer ? — jusqu'à quel point cette richesse et cette puissance sont indépendantes de certains actes que la conscience des peuples réprouve. Les sociologues ne daignent pas faire le départ de ce qui est licite et de ce qui ne l'est pas, dans les procédés de colonisation qu'emploient aujourd'hui encore les Lugar, les William, les Jameson et les Cecil Rhodes. Nous nous permettrons de penser que c'est une lacune dans leur système.

L'imitation générale que préconise M. Démolies n'étant ni possible ni désirable, il ne nous reste qu'à examiner en détail chacune des améliorations qu'il nous propose.

En premier lieu, les Français manquent d'initiative. Qu'ils prennent les Anglais pour modèles ; qu'ils se débarrassent de leurs vieilles habitudes de communautaires et qu'ils s'affirment comme nettement particularistes.

Dépourvus d'initiative, communautaires, non particularistes, voilà bien des affirmations, mais, par bonheur, des affirmations très hasardées. L'histoire coloniale de la France prouve exactement le contraire (1).

(1) Il me paraît piquant de rapprocher des affirmations de M. Edmond Demolins les affirmations contraires de son maître, M. Taine : ce Au sortir du collège, l'Anglais a trouvé sa voie toute faite ; il n'a point eu à se révolter contre l'Eglise, qui est à demi raisonnable, ni contre la Constitution, qui est noblement libérale ; la foi et la loi qu'on lui a offertes sont bonne-, utiles, morales, assez larges pour donner abri et emploi à toutes 1rs diversités des esprits sincères. Il s'y est attaché, il les aime, il a reçu d'elles le système entier de ses idées pratiques et spécula-

Nos corsaires du xvne siècle et nos marins du xvme ont fait preuve d'une audace, d'une intrépidité, d'une hardiesse, d'un esprit d'initiative qu'on n'a peut-être jamais égalés. Montcalm personnellement valait bien TTolf. Dupleix l'emportait sur lord Clive : les Anglais le reconnaissent, au moins implicitement, puisqu'ils se sont contentés de le copier. Nous comptons, parmi les nôtres, des hommes comme la Bourdonnais, de Suffren, qu'on peut opposer aux plus audacieux colonisateurs ou marins de l'Angleterre. Si donc nous avons été vaincus au xvine siècle, ce n'est pas par le manque d'initiative de nos colons et de nos soldats : non, c'est parce qu'ils n'ont pas trouvé d'appui chez notre gouvernement ; en d'autres termes, c'est par un vice de notre organisation communaufaire. Nous n'avons peut-être pas assez l'esprit communautaire, et j'entends par là que nous ne savons pas administrer.

Mais, me dira sans doute M. Demolins, c'est surtout aux Français do nos jours que je reproche leur manque

tives... Ailleurs, la jeunesse est comme une eau qui croupit ou s éparpille : il y a ici un beau canal unique, qui reçoit et dirige vers un but utile et certain tout le flot de son activité et de ses passions... Un Anglais qui entre dans la vie trouve sur toutes les grandes questions des réponses faites. Un Français qui entre dans la vie ne trouve sur toutes les grandes questions que des doutes proposés. Il faut, dans ce conflit des opinions, qu'il se fassi foi lui-même, et, la plupart du temps, ne le pouvant pas, il reste ouvert à toutes le- incertitudes, partant à toutes les curiosités et aussi à toutes les angoisses. Dans ce vide, qui est comme une vaste mer, les rêves, les théories, les fantaisies, les convoitises déréglées, poétiques et maladives s'amassent et se chassent les unes les autre- comme îles nuages. Si dans ce tumulte de formes mouvantes on cherche quelque œuvre solide qui prépare une ssi< tte aux opinions futures, on ne trouve que les lentes bâtisses - sciences, qui <-:i et là, obscurément, comme des polypes sousmarins, construisent en coraux imperceptibles la base où s'appuient les croyances du genre humain ». (Taine, Histoire de la littérature anglaise, tome V, pages 4o9 et 465,)

d'initiative. M. Demolins se montre injuste envers ses compatriotes. Sur le Mé-Kong aussi bien que sur le Niger, nos explorateurs rivalisent fort honorablement avec les explorateurs anglais ; mais il n'est pas encore prouvé que notre administration coloniale sache ou puisse tirer profit de toutes ces expéditions. Loin donc de corroborerles théories de M. Demolins, l'histoire de France semble plutôt les contredire. N'oublions pas, enfin, qu'en jugeant la vie coloniale et commerciale des deux derniers siècles, il faudrait tenir compte d'un certain nombre d'éléments qui n'ont rien de commun avec les mérites respectifs des deux nations. Libre de tous ses mouvements, l'Angleterre n'a eu, pendant deux siècles, qu'un seul objectif : augmenter ses colonies. Elle a ainsi gagné une avance formidable et acquis une expérience qui nous manque nécessairement. Pendant ce temps, la France a dû tenir tête à des coalitions qui eussent probablement brisé pour jamais tout autre peuple, même le peuple anglo-saxon.

Le réquisitoire, à la fois long et insuffisant, de M. Demolins, contre le régime scolaire français, renferme quelques aperçus justes mais un peu anciens, et beaucoup d'erreurs ; surtout il retarde. <r Demandez, dit-il, à cent jeunes Français sortant du collège à quelles carrières ils se destinent : les trois quarts vous répondront qu'ils sont candidats aux fonctions du gouvernement. » Vous avez bien lu les trois quarts. Evidemment, M. Demolins se croit l'hyperbole permise.

Sans doute, chacun ne parle que de ce qu'il a vu ; mais j'ai l'honneur d'appartenir à l'enseignement depuis quinze ans ; je connais un grand nombre de professeurs, et je puis affirmer à M. Demolins que

nous sommes fort nombreux à mener une campagne énergique contre l'esprit bureaucratique. Parmi mes élèves, n'entrent dans les administrations que ceux qui ne trouvent pa3 d'autre issue. Et encore !

Un premier grief de M. Demolins contre le régime scolaire français, c'est le chauffage, ce Le chauffage, dit-il, consiste à donner, dans le moins de temps possible, une connaissance superficielle, mais momentanément suffisante, des matières d'un examen». Pour rendre acceptable la définition de M. Demolins, il faudrait la compléterou l'atténuer de bien des manières. Telle qu'il la donne, elle n'a rien de bien flatteur pour les milliers de professeurs qui sont censés se livrer à cette humiliante opération du chauffage. Hélas ! oui, nous employons parfois des procédés trop mécaniques pour préparer certains élèves aux examens. Mais quand on a au cœur un peu de patriotisme ou de sentiment religieux, ou seulement de fierté professionnelle, on ne peut pas ne pas mettre le meilleur de son âme dans des conversations quotidiennes avec ses élèves. Tout en chauffant les médiocres, nous nous appliquons à élargir leurs idées, à élever leurs sentiments. Quant aux sujets d'élite, nous les prévenons assez, Dieu merci, contre le manuel et le tableau synoptique ; nous leur inspirons des ambitions intellectuelles supérieures à l'examen. Le chauffage n'a donc pas tous les inconvénients qu'on lui attribue, et, par contre, il offre quelques avantages certains. Beaucoup d'élèves paresseux n'acquièrent quelques connaissances que par ce déplorable système ; quelquesuns prennent goût pour toujours au travail. Je voudrais savoir quel procédé on applique en Angleterre aux médiocres, car il s'en trouve quelques-uns, j'imagine.

Après avoir condamné le chauffage, sans admission

de circonstances atténuantes, M. Demolins institue le procès de l'internat. Certes, nous sommes en droit de rendre l'internat responsable de bien des misères ; mais comment peut-on louer sans réserves l'externat, dans le pays où l'on conspue le vénérable et sympathique M. Bérenger ! La rue joue un très grand rôle dans l'éducation de l'externe, et la rue peut flétrir prématurément, et pour jamais, quantité de jeunes âmes. La vérité vraie, c'est que la question de l'externat, complexe et difficile, ne comporte pas une solution unique. A certaines familles il faut conseiller l'externat, à d'autres l'internat, et, naturellement, il faut tenir compte de la moralité des parents, de leur fortune, du caractère de l'enfant et de bien d'autres choses encore. Des parents et certains professeurs célèbrent volontiers, sur un ton lyrique, les bienfaits de l'externat. C'est une mode, mais ce n'est qu'une mode.

En face de ce tableau sombre de l'éducation française, M. Demolins place le tableau, riant celui-là et idyllique, de l'éducation anglaise. Heureux les jeunes fils d'Albion ! ils vivent une vie heureuse dans un home confortable, entourés de verdure et de fleurs, et sans travailler, ou presque (1), ils apprennent beaucoup. Chose plus humiliante encore pour notre amourpropre national : tandis que nos élèves, en peinant et en souffrant, se préparent fort mal aux luttes de la vie, les jeunes Anglais, après six ou huit ans de plai-

(1) La durée se décompose ainsi entre les diverses catégories de travaux :

Travail intellectuel :; heures

Exercices physiques et travaux manuels. . 4 h. 1 -1.

Occupations artistiques et récréations de société. 2 h. 1/2.

Sommeil, 9 heures

Repas et temps libre. 3 heures

sirs ininterrompus, affrontent, avec les meilleures dispositions du monde, les vicissitudes de la concurrence commerciale... et les autres. Mais alors je me pose une question que M. Demolins trouvera puérile. Ces jeunes Anglais, qui ont un si formidable appétit, ontils du cœur? Ils n'ont jamais, dites-vous, fait l'apprentissage de la souffrance, et les voilà lutteurs expérimentés, c'est-à-dire capables de recevoir et de rendre des coups vigoureux. Cela prouve que l'augmentation trimestrielle de leur poids correspondrait à un affaiblissement régulier de leur sensibilité. Ne craignons pas d'aller au fond de la pensée maîtresse dont s'inspire M. Demolins. Le régime scolaire anglais, dit-il, forme des hommes. Soit ; mais qu'est-ce qu'un homme selon vous ? L'Anglais qu'on nous dépeint ici, est un robuste animal polyglotte admirablement organisé pour exploiter les bipèdes de diverses couleurs qui lui ressemblent, mais il ne pourrait pas dire avec le poète :

Homo sum : humani nil a me alienum puto.

Encore moins a-t-il le droit de se dire chrétien. Visiblement, ce jeune Anglais a pour mission de manger, de boire, de voyager, de drainer l'or des autres peuples. N'oubliez pas, d'autre part, qu'il a toujours sous la main des instruments de destruction perfectionnés : canons Hotchiss, mitrailleuses Maxim, torpilleurs. Malheur à qui contrariera ses goûts pour les vovacres lucratifs !

Eh bien ! non, nous ne consentirons pas à admirer ce type de conquérant moderne, nous qui cherchons notre idéal humain dans le Sermon sur la montagne.

M. Demolins est-il bien sûr, du reste, que l'élite intellectuelle et morale de l'Angleterre soit satisfaite

des éloges qu'il accorde à un système d'éducation aussi peu idéaliste ? Je ne le pense pas. Dickens a écrit, contre l'éducation à la fois optimiste et matérialiste, qui prospère dans certaines régions de l'Angleterre, un délicieux petit livre que M. Demolins ne semble pas avoir lu : Hard Times, temps difficiles. Les temps difficiles sont ceux, d'après Dickens, qui voient le triomphe d'une féodalité industrielle sans goût artistique et sans cœur ; ils se personnifient en Josué Bounderbv, le vaniteux et dur ploutocrate, et Thomas Gradgrind, l'économiste, ami des statistiques. Actuellement, les Ruskiniens, qui sont des milliers et des centaines de mille en Angleterre, souhaitent la destruction des chemins de fer, et le retour du temps où les femmes filaient, comme la reine Berthe. Presque toute la littérature anglaise contemporaine respire un ardent et profond idéalisme, qui inspire de nobles accents aux Carlyle, aux Robert Browning, aux Tennyson et aux Ruskin. Ces grands écrivains ont plutôt l'air de redouter ou de dédaigner la prospérité matérielle de leur pays, et ils seraient vraisemblablement plutôt choqués des éloges que M. Demolins décerne aux commerçants. N'est-ce pas Thakeray qui s'écriait un jour : a 0 mon pays, comme je te haïrais, si je n'étais pas Anglais » ? Elisabeth Browning écrivait de son côté: Un homme affamé est supérieur à un animal repu. Ce qui peut servir de paraphrase au mot évangélique : « L'homme ne vit pas seulement de pain ». Ainsi pensentbeaucoup d'Anglais de nos jours etils ambitionnent, pour leur pays, une supériorité qui n'est pas celle décrite par M. Demolins. Walter Scott avait pleuré un des premiers sur la disparition de l'esprit chevaleresque (1)

(1) Chant du dernier ménestrel.

et sur le mépris dans lequel était tombée la pauvreté. Le ronflement des machines de Manchester a couvert sa voix ; mais il semble que, maintenant encore, bien des Anglais rêvent quelque chose de meilleur que l'industrie anglaise, que le confort anglais, que le machinisme anglais. Aux yeux de M. Demolins, par exemple, c'est un grand mérite pour les Anglais d'avoir obligé tous les maîtres d'hôtel d'Europe à construire des appartements luxueux ou du moins confortables. L'Anglais Ruskin pense tout autrement : « Votre unique conception du plaisir, dit-il à ses contemporains, est de rouler en chemin de fer autour des nefs de ces cathédrales et de boustifailler sur leurs autels. Tous avez déshonoré les plus beaux sites, par les embellissements du tourisme , une guinguette, un hôtel ».

Admettons que Ruskin se soit laissé entraîner trop loin par son ardeur esthétique. Mais Tennyson a exprimé avec plus de calme des sentiments analogues. M. Demolins, qui sait son histoire de l'industrie, connaît sans doute le Citant de la chemisé, qui provoqua, dans toutes les classes de la société anglaise, une si profonde et si durable émotion. Le chant de la chemise est un long cri de douleur , que firent entendre les ouvrières anglaises condamnées par l'état social à un genre de vie atroce. Ne souffrons donc pas qu'un économiste vienne dire aux Français, impressionnables et prompts à s'engouer : Voyez la richesse anglaise, il ne tient qu'à vous de l'acquérir. La justice, la vérité historique et psychologique nous font un devoir d'ajouter : Cette richesse est faite de douleurs, d'oppressions, de luttes atroces que nous ne supporterions pas en France. Taine concluait jadis un parallèle entre les deux nations, par ces mots qui

renferment autant de vérité, ou peu s'en faut, qu'il peut en entrer dans les formules générales : « L'Anglais est plus fort, et le Français plus heureux ». Restons heureux si possible, et tâchons de devenir non pas forts à la mode anglaise, mais meilleurs, mais plus fraternels aux peuples faibles : soyons moins ogres, pour parler comme M. Jules Lemaître, mais plus hommes et plus chrétiens.

M. Demolins, qui réforme l'éducation de fond en comble, effleure à peine la grosse et douloureuse question de la natalité en France. Je ne dirais rien de ce chapitre très superficiel, s'il ne renfermait sur l'état d'esprit de nos économistes une indication précieuse. M. Demolins connaît dix-huit causes — exactement — de cettedépopulation qui désole notre patriotisme; mais sur ces dix-huit causes, plusieurs lui paraissent de peu d'importance ; il n'en retient que sept, sur lesquelles il se prononce assez timidement d'ailleurs. Crovez-vous qu'il tienne compte de l'affaiblissement du sentiment religieux ? Nullement, ce serait manquer aux lois de la plus élémentaire sociologie. Avec conviction, M. Demolins range parmi les causes de la dépopulation le surmenage dans les écoles ; mais il ne veut pas remarquer que les seuls départements prolifiques de la France sont précisément les seuls, au*si, qui aient conservé, dans leur intégrité, leur foi religieuse. Par contre, M. Demolins, se plaignant de l'influence du clergé sur les femmes pieuses, qui ignorent les beautés du particularisme, demande sur un ton peu aimable : « Que fait donc le clergé? J'aime à croire qu'on le calomnie ». — Le clergé, Monsieur Demolins, défend la foi des populations et par conséquent l'énergie de notre race, partout où on veut bien tolérer sa présence, saus chercher à l'avilir. Vous parliez tout à l'heure du Canada fran-

çais si jeune, si vigoureux, et si fort contre l'envahissement anglo-saxon. Mais le Canada se compose en grande majorité do cléricaux, lesquels ne craignent pas de nommer ministre de l'agriculture un curé authentique. Le fait peut ne pas entrer dans vos théories sans les faire éclater, je le regrette, mais il est indéniable ; la race française décline dans la mesure exacte où elle perd ses convictions religieuses.

Au cours de ses longues et brillantes variations, M. Demolins fait entendre d'autres notes fausses incontestablement, A quoi bon les relever? Je me suis attaché de préférence aux questions de religion ou de morale qui l'ont si fâcheusement inspiré.

Maintenant, que faut-il penser de l'ensemble de sa thèse ? Elle est trop vaste, elle dépasse, et de beaucoup, la portée de l'esprit humain. Remarquez que le rôle des plus grands génies dont se glorifie l'humanité, se borne à expliquer, après coup, le succès de tel ou tel peuple. Polybe nous démontre scientifiquement que les Romains devaient triompher des Carthaginois ; mais au lendemain de la prise de Carthage. Saint Augustin, Bossuet et Montesquieu ont repris et complété cette intéressante étude. Eussent-ils osé l'entreprendre pendant que se fondait le vaste empire romain ? On peut répondre certainement non, au moins en ce qui concerne saint Augustin. Ecoutez ce que dit le grand évêque d'Hippone, au moment où il vient d'apprendre la prise de Rome par Alaric : « Les royaumes terrestres ont leurs vicissitudes ; viendra celui de qui il a été dit : « et son royaume n'aura pas de fin >;. Il en est qui ont fait des promesses pareilles aux royaumes de la terre (par exemple, Messieurs les économistes, au royaume-uni d'Angleterre et d'Irlande); mais ce ne sont pas là des paroles de vérité, ce sont des

mensonges d'adulation. Un de leurs poètes, faisant parler Jupiter, a dit des Romains :

Au temps qui soumet tout, je veux que leur destin Résiste, et je leur donne un empire sans fin.

Ah ! la vérité ne répond pas bien à ces promesses. Ce royaume sans fin que tu leur donnes, ô Jupiter, toi qui ne leur as jamais rien donné, est-il au ciel ou sur la terre ? Sur la terre, sans doute. Mais, fût-il au ciel, le ciel et la terre passeront. Ce que Dieu a fait passera ; combien plus vite ce qu'a fondé Romulus î... Et Constantinople, devenue une grande cité, n'a-t-elle pas, grâce à l'empereur chrétien qui l'a fondée, depuis longtemps aussi perdu ses faux dieux ? Elle a grandi cependant, elle grandit encore, elle demeure... tant que Dieu le veut, elle demeure; car, même à cette cité, en tenant ce langage, nous ne promettons pas l'éternité d. Les économistes de l'école de M. Demolins ne disposent pas précisément de l'éternité ; ils se contentent de promettre l'avenir à la race anglo-saxonne. Us oublient que l'avenir n'est à personne, que l'avenir est à Dieu. A y regarder de près, ils ne font, en définitive, que constater un fait, l'incroyable prospérité de l'Angleterre. Là-dessus, nous sommes tous d'accord, mais dès que M. Demolins veut remonter aux causes, des doutes s'élèvent en nous. On peut expliquer de trente manières, au moins, les succès de l'Angleterre; on peut même, tout en les expliquant, nier la supériorité des Anglo-Saxons. Les charbons anglais viennent faire sur les quais de Marseille une concurrence victorieuse aux charbons de notre midi français. Celaprouvet-il la supériorité du mineur anglais sur le mineur français ? Pas le moins du monde; mais cela prouve que

le charbon français est rare et qu'il se cache à de grandes profondeurs, tandis que le charbon anglais abonde et vient s'offrir lui-même à la pioche du mineur. Et qui osera dire dans quelle mesure exacte la houille contribue à la prospérité de l'Angleterre ? M. Demolins ramène tout à une formule : l'esprit communautaire, selon lui, fait naître tous les fléaux ; l'esprit particulariste amène avec lui la richesse et le bonheur. Nous professons tous, certes, une grande vénération pour M. Le Play ; mais nous ne sommes pas tenus d'accepter toutes ses théories, à plus forte raison les théories de ses disciples. Je me sens, pour mon compte, absolument incapable d'embrasser les idées et les faits qui se cachent sous cette double affirmation : esprit communautaire des Français, esprit particulariste des Anglais. Je m'y perds, et il me plairait de croire, pour ma consolation, que cet accident n'arrivera jamais à Messieurs les économistes. Certaines affirmations hasardées m'invitent pourtant à la défiance. Ainsi, M. Demolins soutient énergiquement que l'aristocratie anglaise est communautaire au milieu d'un peuple particulariste, parce que normande, c'est-àdire, française. J'ai consulté sur ce point un Anglais qui appartient à l'aristocratie et qui consacre sa vie aux études historiques ; il m'a répondu : La question est insoluble à cause des nombreux mariages qui ont eu lieu entre Saxons et Normands. C'est ce que dit Macauky :

« Un autre avantage qui distinguait l'Angleterre de la plupart des pays voisins, c'était les relations particulières qui unissaient la noblesse à la bourgeoisie. Elle avait une forte aristocratie héréditaire ; mais, de toutes les aristocraties, la moins insolente et la moins exclusive : elle n'avait aucun des caractères odieux d'une

caste. Elle recevait constamment des membres du peuple, et lui envoyait quelques-uns des siens pour se mêler à lui. Tout gentleman pouvait devenir pair. Le plus jeune fils d'un pair n'était que gentleman ; le petit-fils d'un pair cédait la préséance à un chevalier nouvellement nommé. Le rang de chevalier n'était pas supérieur à la condition d'un homme qui aurait pu, par sa constance et son économie, se faire une bonne position, ou attirer l'attention par sa valeur dans une bataille ou dans un siège. On ne considérait pas comme une mésalliance pour la fille d'un duc, d'un duc royal même, d'épouser un bourgeois distingué. Bonne race était, c'est vrai, en grand honneur ; mais entre bonne famille et les privilèges de la pairie, n'était pa3, fort heureusement pour notre pays, une union nécessaire. On pouvait trouver des généalogies aussi longues, des écussons aussi anciens, hors de la Chambre des Lords que parmi ses membres. Il y avait des hommes nouveaux bien connus pour être les descendants de chevaliers qui avaient rompu les rangs saxons à Hastings et escaladé les murs de Jérusalem. C'étaient les Bohuns, les Mowbrays, les De Yeres, et même des parents de la maison des Plantagenets, sans plus haut titre que celui d'écuyer, et de plus grands privilèges civils que ceux dont jouissaient les fermiers et les boutiquiers. Jl n'y avait donc pas, ici, de différence pareille à celle qui, dans d'autres pays, divisait les plébéiens et les patriciens. Le propriétaire n'était pas porté à murmurer contre un rang où son fils pouvait s'élever ; et le grand, à mépriser une classe dans laquelle son propre fils pouvait descendre ».

Peut-être ai-je combattu M. Edmond Demolins avec trop de vivacité. Dieu sait cependant que je ne nourris contre lui aucune animosité personnelle. Il a

voulu, cela saute aux yeux, rendre service à son pays, et c'est pourquoi il lui a dit avec insistance : Imitez les Anglais. Nous croyons au contraire, nous, qu'il faut d'abord assurer l'indépendance de notre pensée vis-àvis des Anglais, comme notre diplomatie — du moins les gens qui passent pour bien informés l'affirment — se débarrasse peu à peu de la tutelle du Foreign Office. Pendant que je lisais les 461 pages consacrées par le docte économiste à la glorification de l'énergie anglaise, j'évoquais ou plutôt j'invoquais Jeanne d'Arc. Est-ce que la bonne Lorraine approuverait les conclusions de M, Edmond Demolins ? Ce n'est pas vraisemblable ; elle nous dirait plutôt : « II faut bouter l'esprit anglais hors de France d.

Un journaliste polonais nie reprochait naguère de n'avoir pas encore parlé de Pierre Loti. La publication de ses Pages choisies (1) me fournit en ce moment l'occasion de réparer une omission assez importante, il faut bien le reconnaître. Plus tard je consacrerai peutêtre une étude spéciale à Jérusalem et à la Galilée, oeuvres censément religieuses ; mais pour aujourd'hui, je ne voudrais discuter que les questions, intéressantes pour les catholiques, qui se rattachent aux Pages choisies.

D'abord que faut-il penser de ces sortes de recueils ? Un homme d'un talent incontesté compose des œuvres dans lesquelles, à côté de pages exquises, s'étalent des tableaux d'une immoralité révoltante. Prononcer seulement son nom fait froncer le sourcil aux prêtres et aux mères de famille. Mais on vante partout le rare talent de l'écrivain ; des hommes compétents, dans des feuilles très sages, signalent à l'attention de leurs lecteurs telle œuvre admirablement écrite et si peu immorale, si peu, que ce n'est pas la peine d'en parler. S'il s'agit de Pierre Loti, par exemple, vous ne pouvez pas défendre à un jeune homme de dix-huit ans la lecture

l Pages choisies des auteurs contemporains, Pierre Loti Bonnemain).

de Pêcheurs d'Islande. Une fois qu'on a lu Pêcheurs d'Islande, on veut connaître Madame Chrysanthème et le Mariage de Loti et Azyadé, etc. etc. La question cTâo-e donne encore lieu à des controverses très vives. Pourquoi dix-huit ans, pourquoi pas seize, pourquoi pas quinze ? Ainsi, les consciences se troublent, les confesseurs donnent des conseils contradictoires et les mauvais plaisants raillent. Survient un habile qui fait un choix dans les œuvres du maître, élaguant les pages les plus contaminées, développant, commentant ce qu'il peut y avoir de chaste et de religieux dans les meilleurs livres. Bref, il vous présente une œuvre absolument correcte, pouvant pénétrer dans les foyers les plus chastes (1).

Ne croyez pas que le3 rigoristes soient désarmés. Ils vous répondent, non sans raison, que ces morceaux choisis ressemblent singulièrement à une réclame, à un appât qui doit entraîner le lecteur à acheter les œuvres complètes. J'inclinerais à penser comme les rio-oristes. Il est certain que si nous avions, nous catholiques, une presse, une librairie, des revues, une force d'opinion en rapport avec notre nombre, ou seulement avec nos œuvres de charité, nous devrions adopter une ligne de conduite un peu différente. Quand donc, à tous ces écrivains dangereux ou mauvais, pourrons-nous opposer un nombre égal d'écrivains, sûrs et franchement chrétiens? Usqueguo, Domine? Pour le moment, il faut nous contenter de discuter, de préciser en évitant autant que possible de donner des conseils qui ne seraient pas suivis. Cette fonction est modeste sans doute, mais moins inutile qu'elle ne paraît.

(1) Au point de vue purement littéraire, la publication de ces morceaux choisis ne va pas sans quelques inconvénients.

M. Bonnemain, le critique qui a fait un choix parmi les pages les plus brillantes ou les plus exquises de Loti, les a divisées en huit livres ou chapitres : le Foyer, la Mer, la Bretagne, l'Afrique, l'Orient, le Japon, Tahiti, l'Académie française. Cette division,, que je me permettrai de modifier tout à l'heure, a du moins l'avantage d'établir comme des groupements naturels, parmi les différents sujets sur lesquels s'est exercé le talent de Loti.

Le chapitre premier ressemble assez à une série de fragments autobiographiques ; il ne comprend que des sous-titres propres à frapper vivement l'esprit du lecteur : la mère de Loti, une grand'mère de Loti, impression que cause à Loti sa première entrevue avec la mer, départ de son frère, une chatte de Loti, entrée au collège. A propos de chacune de ces pages, le critique éditeur, M. Bonnemain, fait entendre des cris d'admiration, qui finissent par devenir obsédants et qui doivent gêner, sinon supprimer la liberté d'appréciation, chez quiconque n'a pas la volonté énergique de se rendre compte par soi-même. Tant d'éloges d'ailleurs sont-ils mérités ? On comprend qu un écrivain comme Pierre Loti n'ait pas de peine à nous émouvoir, sur tout ce qui touche à la vie de famille. Il a une grande habitude d'analyser ses souvenirs, les plus ténus comme les plus profonds, et puis on admet généralement que les grands voyageurs ont une aptitude particulière à peindre les douceurs du foyer. Au risque de passer pour un blasphémateur ou un barbare, je vais dire toute ma pensée. Sans doute je n'ai pas lu, d'un œil sec, la Mort de ma tante Claire ni le Retour de Loti à la maison paternelle; mais analysons bien, je vous prie, ces sortes d'émotions. Il est impossible qu'en lisant l'autobiographie de M. Julien Viaud, on ne fasse un retour sur

ses propres souvenirs d'enfant, et alors on est ému, on rêve longuement, et de cette rêverie on garde à l'auteur une pieuse reconnaissance. Mais c'est un peu comme « la croix de ma mère d au théâtre,, ou le trémolo patriotique dans un couplet militaire.

A ces causes de succès, qui résultent de sentiments, à la fois populaires et très respectables, mais qui ne prouvent rien au point de vue du grand art, il faut joindre le snobisme contemporain. Des légions de prétendus littérateurs existent qui s'informent régulièrement de la bicyclette de M. Jules Lemaître ou du régime végétarien de M. Sarcey, mais que n'inquiète nullement l'anarchie intellectuelle au sein de laquelle nous vivons. Donnez-leur des détails, des détails vulgaires, et encore des détails, sur nos grands hommes, ou, pour parler plus justement, sur les hommes qui jouissent d'une grande notoriété. Quelle joie, par exemple, d'apprendre que tel d'entre nos écrivains les plus aimés du public, jouissait, lorsqu'il était au collège, d'une incontestable réputation de cancre ! Les pages que Loti a consacrées à sa propre enfance bénéficient donc, dans une large mesure, de cette curiosité d'un grand nombre d'entre nos contemporains. En les lisant, il est bon de se défier et de ne pas se laisser prendre au charme de ces récits enfantins, d'ailleurs intéressants et bien écrits. La question est de savoir s'ils ont quelque chance de compter un jour parmi les œuvres privilégiées et très rares qui resteront. Peuton seulement les comparer sous ce rapport aux Souvenirs d'enfance et de jeunesse d'Ernest Eenan? Je ne le pense pas. Loti ne trouve pas l'occasion de déployer ici ses brillantes qualités de peintre exotique ; son œil, qui est habitué à s'aider de la lunette marine et qui embrasse si facilement de vastes horizons, ne perçoit qu'indis-

tincteinent les physionomies et les objets, dans le clairobscur d'un appartement bourgeois qu'habitent deux dévotes protestantes. Voilà pourquoi ses narrations se ressentent de l'ennui qu'il éprouve, lorsque, après les premières joies du retour, il se rend compte qu'il est devenu un peu plus étranger, dans le pays où s'écoula son enfance. Prenons, par exemple, le passage où Loti raconte la mort de sa chatte Moumoutte Blanche, la chatte aristocratique, au petit nez rose, à la fourrure soveuse, propre, chaude, sentant bon, exquise à frôler et à embrasser... a Maintenant elle était là réapparue, comme un triste petit fantôme maigre, la fourrure déjà souillée de terre, à moitié morte... Un matin je la trouvai raidie, les prunelles vitreuses, devenue une bête crevée, une chose à jeter dehors. Alors je commandai à Sylvestre de faire un trou dans une banquette de la cour, au pied d'un arbuste... L'enterrement de Moumoutte Blanche, dans la cour tranquille, sous le beau ciel de juin, au grand soleil de deux heures. Quand le trou fut creusé à souhait, je montai chercher la Moumoutte, raidie là-haut sur le lit rose.

« Et, en redescendant avec ce petit fardeau, je trouvai, dans la cour, maman et tante Claire, assises sur un banc, à l'ombre, avec un air d'y être venues par hasard et affectant de parler de n'importe quoi : nous assembler exprès pour cet enterrement de chat nous eût peut-être semblé un peu ridicule à nous-mêmes. Jamais il n'y avait eu plus rayonnante journée de juin... (Suit une longue et éclatante description d'un midi roi des étés.)... Je posai Moumoutte au fond du trou, et sa fourrure blanche et noire disparut tout de suite sous un éboulement et des pelletées déterre ».

Que les admirateurs de M. Loti veuillent bien me permettre quelques observations. Nous ne sommes pas

en état aujourd'hui d'apprécier cette narration, qui nous semble très touchante. Les hommes de notre génération aiment les bêtes en général, et les chats en particulier, d'un amour si fraternel qu'il suffit de parler d'eux pour exciter l'attendrissement. N'avonsnous pas vu, naguère, les hommes les plus célèbres donner leur avis sur une exposition féline ? Et malheureusement ils n'ont pas su trouver, pour leurs consultations, cette richesse et cette vigueur de pensées avec lesquelles Taine a expliqué, dans son Voyage aux Pyrénées, la vie et les opinions philosophiques d'un chat. Bref, l'ardente sympathie qu'on professe pour les animaux nous empêche de juger avec calme tout ce qui les concerne.

Puis, ceux qui ont lu Pêcheurs d'Islande n'ont-ils pas été choqués de certaines ressemblances ? Loti parle de la mort et de l'enterrement de sa chatte, absolument comme de la mort et de l'enterrement de Sylvestre, ce délicieux petit héros chrétien, sur lequel nous avons tous versé plus de six larmes : mêmes procédés de narration, même philosophie. Dans l'un et l'autre cas, Loti se constitue lui-même ordonnateur de la cérémonie funèbre avec une conviction émue, puis il décrit longuement et il rêve, croyant philosopher. Au-dessus du trou où gît la chatte, aussi bien que sur le tombeau qui abrite le petit Sylvestre, la nature chante, impassible, sa chanson éternelle, et le soleil poursuit, implacable, sa marche triomphale. Horrible, horrible, cette égalité que Loti, bien à tort certainement, croit voir dans ces deux morts. Des héros purs, vaillants et profondément religieux, comme le petit Sylvestre, on peut dire ce que M. Pierre Loti a lu quelquefois dans la Bible de sa tante Claire : Visi sunt oculis insipientium mori ; illi autem sunt in pace. Ne

les mettez pas, de grâce, sur le même plan que Moumoutte € devenue une bête crevée ».

Les qualités supérieures de Loti éclatent surtout dans ses études sur la Bretagne : il nous révèle vraiment la terre de granit recouverte de chênes. Que connaissions-nous de la Bretagne, avant Loti ? Quelques idylles gracieuses de Brizeux, quelques romans agréables de Paul Féval, et c'était à peu près tout. Sans doute, certains écrivains catholiques prenaient volontiers, pour sujets de romans, les épisodes des guerres vendéennes ; mais on voit bien qu'ils composaient leurs tableaux, de chic, comme on dit aujourd'hui^ sans s'être donné la peine de visiter chez eux les Bretons bretonnants. Avec une hardiesse simple et gracieuse, Loti nous a jetés en pleine vie maritime ; grâce à lui nous avons assisté, sans aucun froncement dédaigneux des narines, à la salaison des morues ; nous avons chanté les vieilles chansons des matelots ; nous nous sommes crus de vrais pêcheurs d'Islande, sans compter que cette campagne maritime nous a permis de faire, en pays breton, de sérieuses connaissances. Tous les lecteurs de Pêcheurs et Islande se considèrent comme des amis personnels de Yann, de Gaud, du petit Sylvestre et de sa vieille grand'mère Moan, et ils se persuadent qu'ils connaissent maintenant les profondeurs de l'âme bretonne. En fait, nous savons par Loti combien puissamment la mer étreint ces pauvres existences de pêcheurs bretons. Mais Pêcheurs cV Islande n'est peut-être pas la profonde étude psychologique qu'on croit généralement ; c'est le tableau épique de la lutte, presque toujours victorieuse, de la mer contre les populations des côtes. La mer berce de sa chanson monotone et immense le sommeil des nouveaunés ; plus tard, elle les appelle, les attire, absorbe leur

vie, et ne les laisse jouir que durant quelques jours, chaque année, des douceurs du foyer. Encore se montre-t-elle férocement jalouse des fiancées des marins. « Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula le premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait échelonné sur les roches en amphithéâtre, et, lui, semblait être venu là pour présenter sa femme à la mer ; mais celle-ci faisait mauvais visage à la mariée nouvelle... Le vent, dans la cheminée, hurlait comme un damné qui souffre ; de temps en temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de pierre. — On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous amuser, dit le cousin pilote. — Xoq, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann en souriant à Gaud, parce que je lui avais promis mariage... Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la fois à plein gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées... Et Gaud se sentait le cœur serré par cette musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de noces i>. Le vent du large, qui courbe tous les arbres du pays breton, courbe aussi toutes les existences humaines ou les brise ; l'Océan prend chaque année tous les hommes valides, et ne laisse dans les villages que des infirmes, des veuvei et des fiancées; il enlève aux vieilles grand'mères leurs petits-fils, pour les engloutir dans la profondeur de ses eaux. Les pêcheurs d'Islande vivent pour la mer, par la mer, et souvent meurent par elle.

Loti a merveilleusement rendu cette domination terrible de h Océan, qui nous apparaît comme une sorte de dieu, ou plutôt comme un monstre géant, capri-

cieux, mystérieux, d'une beauté inexprimable, exclusif et tout-puissant, vrai minotaure de notre pauvre Bretagne. D'autre part, il est doué d'une sensibilité d'un ordre particulier, que je n'ose pas qualifier de superficielle, pour ne pas choquer ses admirateurs, mais qui convient parfaitement à son sujet. C'est pourquoi nous avons, dans Pêcheurs d'Islande, toute une série de sacrifices païens, d'une grande beauté plastique et qu'entoure une sorte d'horreur sacrée, mais qui n'offrent que peu d'intérêt aux psychologues. Qu'est-ce que Yann ? Un superbe éphèbe aux formes athlétiques, victime prédestinée et un peu énigmatique. Aussi, la mer jalouse l'étreindra-t-elle pour toujours, jeune encore, beau et vivant. Ce qu'il pense, ce Yann taciturne, ce qu'il sent, ce qu'il aime, Loti ne nous l'explique que très faiblement. Ou plutôt Yann n'a qu'une idée claire, c'est qu'il est fiancé à la mer. Mais cette idée peut convenir très bien à M. Pierre Loti, marin lettré et quelque peu romantique ; nous la trouvons déplacée chez Yann, qui nous apparaît comme dégagé à peine d'une sorte d'animalité primitive. Qu'est-ce que le doux Sylvestre ? Une victime encore, délicate celle-là, à laquelle le monstre Océan ne croira pas devoir toucher, mais qu'il fera tuer par les diables jaunes de l'Extrême-Orient, sachant qu'elle lui reviendra pour toujours. Gaud est une Iphigénie bretonne, moins religieuse que Flphigénie antique, mais tout aussi belle, fière et mélancolique, comme il sied à une noble victime. La mer hait cette Gaud aimée d'Yann, elle hurle autour d'elle son chant de mort et finit par l'atteindre. Gaud, frappée au cœur, demeure encore debout, plus douloureuse et plus tragique que les deux marins engloutis dans les flots.

Mais il faut bien le redire, toutes ces belles pages

de Pêcheurs d'Islande, qui nous émeuvent si profondément, ne nous apprennent rien de nouveau sur l'âme bretonne, que nous désirerions tant connaître, surtout au point de vue religieux. Si, comme je le crois, il existe un état d'âme breton, aussi bien qu'un état d'âme franc-comtois ou un état d'âme provençal, c'est du côté du pays de Sainte-Anne d'Auray que les penseurs et les apologistes doivent tourner leurs regards. Elles sont fort inquiétantes, ces populations bretonnes ! Elles demeurent attachées à la foi des ancêtres avec une ténacité qui ravit les chrétiens ; mais dès qu'elles sont mises en contact avec ce qu'on appelle les idées modernes, elles se jettent daDS les nouveautés politiques et doctrinales avec une hardiesse qui épouvante. Où en sera la foi des Bretons dans un siècle d'ici ? C'est ce qu'on a le droit de se demander. Pierre Loti ne répond presque pas à cette question ; mais des quelques brèves indications qu'il fournit, il semblerait résulter que la Bretagne appartient, en grande partie déjà, à l'incrédulité. Sans doute Sylvestre est pieux ; mais Yves, le frère de Loti, n'a pas la foi ; mais Yann, Guermeur et tous leurs compagnons ne se gênent pa3 pour dire entre eux qu'après la mort tout est bien fini. Le vieux Gaos récite des Notre Père,\e soir delà noce, mais entre deux conversations de nature à faire rougir des singes, et plutôt par routine, par fidélité à une religion qui ressemble moins au christianisme qu'au culte des ancêtres. La présence d'une Vierge en faïence dans chaque barque d'Islandais ne prouverait donc pas grand'chose, et il ne fau Irait pas attacher plus d'importance aux processions ni aux autres cérémonies bretonnes.

Ainsi parle M. Julien Viaud, protestant d'origine, sceptique de profession. Gardons-nous de prendre tous

ses dires au tragique, mais ne les négligeons pas absolument. De graves symptômes existent, qu'on aurait tort de dédaigner. Les grands hommes du XIXe siècle que nous devons à la Bretagne s'appellent Chateaubriand, Lamennais, Renan. Quant à ceux qui comptent sur la solidité de la foi féminine pour arrêter les ravages de l'incrédulité, le cas de Mlle Henriette Renan me paraît digne de leurs méditations. On affirme aussi que la colonie bretonne fournit de nombreuses recrues au parti anarchiste ou aux groupes socialistes les plus avancés. Il est vrai que les admirateurs de Chateaubriand peuvent faire valoir, en sens contraire, l'influence bienfaisante du Génie du christianisme et des Martyrs. Ils voudront bien reconnaître à leur tour que le mal entre dans les œuvres de leur auteur favori, pour une part — trop considérable naturellement. — Les décadents du christianisme, qui font entendre leurs cymbales fêlées dans nos sanctuaires, procèdent de Chateaubriand. Toujours est-il que tout ce qu'il y a de bon chez Chateaubriand ne contrebalance pas, à mon avis, ce qu il y a de dangereux ou de mauvais chez Lamennais et chez Renan. Ce dernier a écrit, sur la fidélité religieuse des Bretons, quelques phrases équivoques et méchantes, que je n'ai jamais lues sans une certaine douleur : <r La chapelle de Doreur brûla en 1828 ; elle ne tarda pas à être rebâtie, et l'ancienne statue fut remplacée par une autre beaucoup plus belle. On vit bien, dans cette circonstance, la fidélité qui est le fond du caractère breton. La statue neuve, toute blanche et or. trônant sur l'autel avec ses belles coiffes fraîchement empesées, ne recevait presque pas de prières; il fallut conserver dans un coin le tronc noir, calciné ; tous les hommages allaient à celui-ci. En se tournant vers la Vierge neuve, on eût cru faire une infidélité à la vieille )).

Si ces lignes tombent par hasard sous les yeux de quelques prêtres ou de quelques chrétiens bretons, je les supplie de ne pas s'offenser des craintes qu'elles expriment. Exception faite de Joseph de Maistre et de Louis Veuillot, tous les écrivains vraiment supérieurs qui se sont occupés des choses religieuses, nous les devons à la Bretagne ; et, par malheur, tous ont quelque chose de très inquiétant et de troublant. Le génie de cette race pensive n'est sans doute pas épuisé. A l'heure qu'il est peut-être, dans quelque obscur petit séminaire de la Basse-Bretagne, un écolier, un peu lourdaud, s'exerce péniblement aux narrations et aux analyses littéraires, qui, un jour, lorsqu'il aura débrouillé ses idées, créera une forme, à lui, de penser etde sentir, et entraînera ses contemporains dans une direction nouvelle. Demandons à Dieu de le garder toujours dans l'humilité et dans la foi.

On pourra s'étonner qu'à propos des œuvres simples et quelquefois légères de Loti, j'agite d'aussi graves questions théologiques et historiques. Mais assez de critiques de profession l'ont caractérisé et jugé, pour que nous ayons le droit de nous attacher, en toute liberté d'esprit, à un côté particulier de son talent. Pourquoi, en effet, rééditerions-nou^ les formules d'admiration que tout le monde connaît et qui sont justes ? Il suffit de relire les pages exquises où Pierre Loti, avec une puissance d'évocation unique, met sous nos yeux les mélancoliques beautés du paysage breton : <î Les hauteurs sont couvertes de sapins noirs. Dans les lieux bas ce sont de grands chênes ou des hêtres, dont les feuilles toutes neuves, toutes mouillées, sont d'un vert tendre... Au détour d'un rocher tout change d'aspect.

<r Nous découvrons à perte de vue un grand pays plat, lande aride, nue comme un désert : le vieux

pays de Léon, au fond duquel, tout là-bas, le Creizker dresse sa flèche de granit.

c< Il a du charme pourtant, ce pays triste, et Yves sourit en apercevant son clocher qui s'approche.

<r Les ajoncs sont en fleur, et toute la plaine est d'une couleur d'or. Par places, il y a des zones roses, qui sont des bruyères. Un voile de vapeurs, gris perle, d'une teinte très douce, d'une teinte septentrionale, couvre le ciel tout d'une pièce, et, dans la monotonie de ce pays jaune et rose, tout au bout de l'horizon profond, rien que ces points saillants : la silhouette de Saint- Pol et des trois clochers noirs ».

Tandis que nous lisons Mon Frère Yves et Pêcheurs et Islande, ces paysages bretons rentrent si avant dans notre imagination, que nous croyons les avoir réellement vus. En fait, ne les avons-nous pas vus mieux peut-être que si nous avions parcouru nous-mêmes les landes immenses couvertes d'ajoncs et de bruyères roses ? Un paysage existe par lui-même, mais il faut savoir distinguer les couleurs et les lignes qui peuvent entrer dans une œuvre d'art, qui sont susceptibles de constituer, comme disait Amiel, un état d'âme. Pierre Loti accomplit cette opération intellectuelle en faveur de ceux qui sont capables de jouissances esthétiques. Craignons cependant de trop contrôler ses dires. Parmi ceux qui ont lu Pêcheurs dislande et Mon Frère Yves, plusieurs, sans doute, ont pris un billet circulaire pour aller se rendre compte par eux-mêmes. Je serais très curieux de connaître leurs impressions vraies.

Toujours sous la direction de son maître Pierre Loti, M. Bonnemain, l'éditeur des morceaux choisis, nous conduit delà Bretagne en Orient, puis en Afrique, au Japon, et enfin à Tahiti. Ces divisions qui, en géogra-

phie, ont une importance extrême, ne signifient rien ici. N'en tenons pas compte, essayons tout simplement d'entrer dans la pensée de l'auteur. Il est incontestable qneLoti s'est proposé de parcourir le monde dans tous les sens, afin de chercher des couleurs inconnues à nos yeux d'Européens et des sensations nouvelles. A-t-il atteint ce double but? Infiniment moins qu'il ne l'a cru lui-même et que ne l'ont cru, avec lui, nombre de ses admirateurs. Mais, pour le moment, il importe surtout de savoir ce que valent les dispositions d'esprit et de cœur dans lesquelles il a entrepris ces voyages.

Un Anglais affirme qu'en mettant l'homme sur cette planète, Dieu, implicitement, lui a intimé l'ordre de la parcourir pour la bien connaître. Loti, qui en prend à son aise avec la plupart des commandements de Dieu les plus explicites, se conforme, en tous points, à cette vague indication, d'ailleurs contestable. Il n'a pas fait progresser la géographie, que je sache ; il a enrichi la littérature, mais moins qu'on ne le pense généralement.

En quelques pages, assez courtes en somme, Chateaubriand a décrit l'Amérique, Paris, Rome, Athènes et Jérusalem. Mais remarquez que chacune de ces pages renferme une grande idée, dont le paysage devient l'expression poétique et sensible. Loti compose des volumes de descriptions, sans autre préoccupation que celle-ci : J'ai voulu voir, tout voir et jouir. Ami lecteur, qui promenez votre ennui de votre chambre à votre café, de votre café à votre bureau, jugez si ma destinée est belle : j'ai fait en compagnie de Rarahu l'ascension de TOroena, le géant des montagnes tahitiennes ; je me suis habillé en Turc à Constantinople, je me suis marié au Japon, j'ai parcouru le Sud austral, j'ai inspecté les mers d'Islande, et je daigne vous

confier que je me suis ennuyé sous toutes les latitudes. Réjouissez-vous,, peuple de snobs et de ronds de cuir que guette une obésité prochaine, puis remerciez-moi, car je vous donne l'illusion d'avoir parcouru le monde et pris part à mes aventures. »

Un cri d'enthousiasme a répondu à cet appel, et le peuple composite, qui achète des livres à trois francs cinquante, a proclamé géniale l'œuvre de Loti. Comment, après cela, oserais-je hasarder quelques explications, qui seraient en même temps des restrictions ?

Si on ne considère que la couleur et le dessin, presque toutes les descriptions de Loti se valent et presque toutes sont admirables. Joignez qu'elles satisfont notre curiosité géographique, acquérant ainsi à nos veux une valeur plus apparente que réelle. Que saviez-vous d'Obock et de ses environs, je vous prie ? Loti nous renseigne, avec bonne grâce, sur cette colonie minuscule. Malheureusement, les plaisirs de la curiosité ne sont pas un indice certain de supériorité artistique. En lisant les pages descriptives de Loti, nous croyons parcourir un riche album de voyageur. C'est curieux, c'est beau, c'est féerique et nous allons toujours de l'avant jusqu'à la fin du volume.. . Et de tout cela, il reste... un éblouissement. Alors.il faut revenir sur ses pas, relire avec lenteur ces pages parcourues en toute hâte, les comparer les unes avec les autres. Plusieurs maintenant semblent faiblir. Je n'ose pas les indiquer, de peur de me heurter à des admirations ardentes, et en partie justifiées. Nous serons d'ailleurs incapables de les apprécier avec mesure, aussi longtemps que dureront et notre passion, un peu exagérée vraiment pour les choses exotiques , et ce que j'appellerai l'état d'esprit Jules Verne. Il est vrai que le goût des voyages loin de s'affaiblir ne fera que s'accroître, mais il changera

caractère. Quand on aura cueilli assez de rieurs d'ennui sous des cieux lointains, on saura mieux jouir du doux pays de nos aïeux et alors on s'éprendra, mais pour longtemps, d'une passion très ardente, très compréhensive, un peu exclusive peut-être, pour les choses de la vieille France. Je redoute ce moment pour un grand nombre de descriptions de M. Loti.

Par bonheur il a su mettre, dans plusieurs de ses paysages, des sentiments simples, sincères et môme litifs. La vie de marin, par exemple, offre une foule de particularités intéressantes, que nous sommes très heureux d'apprendre. Mais ces détails infinis, dont lnpart insignifiants et vulgaires en eux-mêmes, ne manqueraient pas d'ennuyer le lecteur, si Loti, ] inspiré par son patriotisme et son amour du foyer, ne les eût réunis en un tout vivant et humain.

hez les matelots qui sont nés songeurs, le rêve prend, en dessous de ces excès dévie matérielle, une intensité plus grande, dans une sphère plus cachée. Chez quelques-uns aussi, il va comme une sorte de dédoublement de l'être : certain gabier, qui ne parle que voilure et cordages, qui ne semble vivre que pour son métier de mer, est, au fond, demeuré un enfant attaché à quelque hameau delà côte bretonne, à des affections ou à de petits intérêts qu'il a laissés là-bas, et cela seul compte pour lui, ilparleet travaille ici machinalement, l'âme ailleurs, ne voyant rien du monde qu'il parcourt, ni de l'inconcevable immensité de la mer.

a Dans le repos des soirs, un tel qui était par exemple : 21S, bras de misaine bâbord, redevient le Pierre ou le Jean-Marie des premières années et s'en va s'asseoir à côté d'un autre garçon de son pays, qui lui-même a repris son être d'autrefois. Ils se cherchent, : trient par âmes à peu près semblables, ou seule-

PIERRE LOTI l'(7

ment par enfants des même3 villages, tous ces entraînés aux grandes fatigues d'un métier si dur... »

C'est encore le patriotisme qui a inspiré à Pierre Loti son admirable récit de la mort de l'amiral Courbet. Depuis nos malheurs de 1870, un chef s'est rencontré dans notre marine, digne de nos plus grandes gloires militaires de jadis. Courbet, dont le pavillon flottait sur le Boyard, n'était pas seulement un soldat sans peur

-ans reproche ; il savait commander, il connaissait à fond son métier de marin, et il a eu la gloire de mourir devant l'ennemi, au lendemain d'une campagne glorieuse. Par bien des côtés, il nous rappelle Turenne ; comme Turenne aura-t-il trouvé un historien et un portraitiste de génie ? Noos le voudrions bien certes : et tandis que nous lisons le récit de Pierre Loti, nous nous persuadons que notre vœu patriotique est réalisé. En fait, ce récit très simple, qu'on croirait conté par l'auteur lui-même, d'une voix sourde, produit sur fies lecteurs français une impression profonde. Tous pleurent, j'en suis sûr ; mais quelques-uns, en se laissant aller à leur émotion, n'ont pu se défendre de quelques inquiétudes. Est-ce que, dans cette toile signée Loti, certains signes noirs n'apparaissent pas, qui menacent de grandir et de détériorer le tableau ? Je le crains fort, tout en souhaitant vivement me tromper. Faites bien attention, je vous prie, à certains petits défauts. D'abord le récit est long, morcelé, il circule péniblement autour de faits inégalement importants, et qui ne paraissent pas assez rattachés les uns aux autres. Où est le point central ? L'auteur se montre peut-être plus qu'il ne faudrait. Avec une adresse très grande, trop grande vraiment, il laisse entendre que Courbet pourrait bien avoir trouvé son historien, ce La gloire de l'ajïiiral, dit-il, elle a tellement couru le mon le, tellement,

que c'est banal à présent d'en parler entre nous. Elle lui survivra bien un peu, j'espère, car elle est universellement connue. » Vous avez tous compris ; n'appuyons pas.

Ailleurs, l'historien, intervenant directement cette fois, dit des choses plus inquiétantes : « Je le subissais, moi aussi, le prestige de cet amiral, d'une manière plus raisonnce que nos matelots peut-être, mais complète, et, comme tant d'autres ignorés, je l'aurais suivi n'importe où, avec un dévouement absolu.

ce Je m'inclinais devant cette grande figure du devoir. Il était k mes yeux une sorte d'incarnation de tous ces vieux mots sublimes d'honneur, d'héroïsme, d'abnégation, de patrie... 3>

« Vieux mots ! » voilà une façon de parler renaniste qui me déplaît et m'impatiente grandement. Dieu était, aux yeux de Renan, un bon vieux mot un peu lourd, dont il daignait user quelquefois, par condescendance pour la faiblesse d'esprit de ses contemporains. De même, Loti ne croit à rien, comme il l'a déclaré lui-même, dans une profession de foi qui fit grand bruit jadis. Et qu'on ne nous accuse pas de l'insulter. Xous nous rendons très bien compte, nous autres crovants, qu'un homme comme M. Julien Viaud saurait mourir, si l'occasion s'en présentait, à son poste de combat. On voit des effets subsister assez longtemps encore après la disparition de la cause qui les a produits. Mais nous n'admettons pas que Pierre Loti ait mieux compris que ses matelots les plus ignorants, la grandeur d'âme de Courbet. Supposons le pieux petit Sylvestre à côté de son lieutenant, Pierre Loti. On lui montre, à ce jeune matelot, l'amiral autoritaire, énergique, intelligent et bon : Sylvestre se réjouit, tout comme son lieutenant. Mais ses infor-

mateurs ajoutent que ce chef, qu'on redoute et qu'on aime, est un chrétien convaincu ; le cœur du petit Sylvestre bat plus fort encore, et dan 3 sa pensée un lien s'établit entre l'idée de Dieu et l'idée de ce chef, qui incarne la patrie. Pendant ce temps, le cœur de Loti restera froid; et son esprit faussé par le renanisme divaguera.

Lorsqu'un train va partir pour une destination lointaine, des hommes exercés frappent sur les roues des voitures et distinguent, au son, le métal sain et le métal douteux sur la solidité duquel on aurait tort de compter. Pierre Loti a écrit ses pages sur Courbet avec l'espoir, légitime peut-être, qu'elles traverseraient les siècles. Pour distinguer la nature de leurs vibrations, il n'est point nécessaire d'avoir l'oreille très exercée; il suffit d'avoir de l'âme et un peu de foi. X'est-ce pas qu'à la place de Pierre Loti nous aurions, tout de même, quelques inquiétudes ?

Il est vrai que d'autres parties de son œuvre autorisentles plus brillantes espérances. On sourira peut-être; mais je ne crains pas d'avouer que j'ai trouvé, dans les œuvres du très sceptique Loti, de très sérieuses émotions religieuses. Durant ses voyages de marin il a traversé ces immenses et épouvantables solitudes, où l'homme n'apparaît que depuis quelques années, et à de très rares intervalles. D'où viennent les forces mystérieuses qui, dans ces parages ignorés, soulèvent d'effroyables tempêtes ? Pour qui ou pour quoi cette agitation incessante des flots, cette course vers un but indéterminé ? Personne ne contemple ces étendues, qui déploient, loin des hommes, des splendeurs inutiles, dans le calme aussi bien que dans la tempête. c( La grande houle, presque éternelle dans ces régions, était molle et s'en allait comme en mourant. C'étaient de

longues rnontagne3 d'eau, aux formes douces et arrondies, pareilles à des ondulations lourdes de mercure,, ou à des coulées de métal qui se refroidissent. Elles nous soulevaient lentement, comme caressantes, et puis nous laissaient glisser, et nous retombions. Elles passaient, et il en venait toujours. Sous le ciel embrumé, elles étaient d'une couleur d'argent pâle, elles avaient des nuances indécises de miroir terni... C'était un de ces moments rares où il semble qu'on ait la perception complète et comme l'inquiétude de l'immensité de la mer... Il n'y avait plus rien maintenant que ce sombre désert, liquide et mouvant, étendant jusqu'au pôle d'en dessous, sa courbure infinie. »

Il me semble qu'en nous laissant entrevoir quelquefois, en réalité ou par l'imagination, d'aussi imposants spectacles, Dieu nous donne une idée plus grande de sa toute-puisgance et de notre infinie misère. Même cette sensation violente d'isolement et d'impuissance à comprendre, risquerait de porter au désespoir. On dirait qu'il effleure, par moments, l'âme de Loti. Cependant, il a entrevu lui-même la lumière qui éclaire ces mystères d'épouvante. Les hommes se croient perdus, presque rojetés du monde des vivants, lorsqu'ils naviguent aux environs du pôle nord ou par le 55° latitude sud. Toutefois, quelque chose les rattache, même physiquement, au reste de leurs frères. Ecoutez Loti : « Le petit Sylvestre se débattait, maintenant il râlait. On épongeait, au coin de sa bouche, de l'eau et du sang qui étaient remontés de sa poitrine, à flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique l'éclairait toujours: an couchant on eût dit l'incendie de tout un monde, avec du sang plein les nuages ; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge qui venait finir surle lit de Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.

ce A ce moment, ce soleil se voyait aussi là-bas en Bretagne, où midi allait sonner. Il était bien le m soleil, et au même instant précis de sa durée sans fia ; là, pourtant, il avait une couleur très différente, se tenant plus haut dans un ciel bleuâtre, il éclairait d une douce lumière blanche la grand'mère Yvonne, qui travaillait à coudre, assise sur sa porte.

« En Irlande, où c'était le matin, il paraissait aussi à cette même minute de mort. I âii davantage, on eût dit qu'il ne parvenait à être vu, là, que par une sorte de tour de force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un nord où dérivait la Marie... »

Bien dit, mais trop vite achevé. Il existe, ô* Loti, un soleil des âmes qui éclaire, faiblement il est vrai, mais enfin qui éclaire, même celles qui habitent cette partie du monde moral où il ne parvient que par une sorte de tour de force d'obliquité. Vous en savez quelque chose pauvre Islandais, qui croyez vivre dans une planète refroidie d'atmosphère religieuse ; vous en s^vez quelque chose, puisque, tout en vous nattant de ne croire à rien, vous parlez, non sans émotion, de dévouement, d'abnégation, de devoir et de foi.

Vous le trouvez pâli ce soleil de justice ; vous niez même son existence, dans vos moments de désespoir. Quittez donc vos parages hyperboréens, où le scepticisme maintient les âmes dans un crépuscule éternel ; avancez-vous dans les régions tempérées , où des femmes comme la vieille Yvonne travaillent et prient. Leurs pauvres yeux jouissent d'une lumière abondante et douce : elles n'ont pas de peine à se conduire.

Si vous m'en croyez, ô marin qui ne connaissez pas l'Etoile de la mer, vous vous avancerez dans les pays chauds et éclatants de lumière, où le soleil fait un nimbe autour des fiç-ares de héros et de saints. Car

jusqu'ici, sauf une fois ou deux, vous vous êtes trompé dans le choix de vos sujets d'observation. Vous me faites songer à un habile arrangeur de phrases de la décadence romaine, qui, s'en allant causer, par curiosité psychologique, avec des chrétiens condamnés à mort pour leur foi, se serait arrêté devant les cages des bêtes féroces. Vraiment, ces panthères avaient des mouvements bien gracieux ; et combien élégante était leur robe ! Notre sophiste les a décrites avec un art admirable, et tant de conviction, qu'il en a oublié les chrétiens. Ainsi avez-vous fait, ô Loti. Du pays où meurent nos soldats, où la moisson évangélique attend des ouvriers européens, vous nous avez rapporté des créatures que vous trouvez curieuses et intéressantes, mais qui, à coup sûr, ressemblent moins à des êtres humains qu'à de petits animaux bizarres. Elle est un peu insipide, par exemple, votre madame Chrysanthème qui, si elle avait dix ans de plus, serait exactement semblable à l'odieuse madame Prune. Faitesdonc un peu moins attention aux splendeurs des paysages exotiques, et vous pourrez ainsi étudier avec plus de soin les âmes pures, nobles et grandes. Tenez, même Courbet vous a échappé en partie : vous avez noté ses gants en peau de Suède ; vous n'avez que très faiblement parlé des sources surnaturelles où il puisait sa force morale.

Cette indifférence de notre voyageur, aux choses religieuses et morales, a une insuffisante mais très agréable compensation. Loti a l'observation narquoise, et il saisit quelquefois, au vol, des scènes d'un comique exquis. Son bal japonais est bien la plus délicieuse mascarade qu'on puisse imaginer. « Dix heures et demie : entrée des princesses du sg.ng et des danr s de la cour... C'est pendant une pastourelle, sur un air de

PIERRE LOTI I5d

Girofle Girofla; on voit apparaître deux groupes de petites femmes, petites, petites, pâlottes etde sang épuisé, s'avançant avec des airs de fées lilliputiennes, avant des vêtements inouïs et des coiffures qui leur font d'énormes têtes de sphinx... Une de mes impressions inattendues est d'entendre des mots japonais sortir de ces danseuses modernisées... Afin de me mettre à la hauteur, j'essaie d'employer les formes élégantes et les conjugaisons honorifiques en dégosarimas. (Pour les gens de belles manières, il est d'usage, entre autres préciosités, d'intercaler dégosarimas, au milieu de chaque verbe,, après le radical et avant la désinence : c'est d'un effet bien plus pompeux que notre misérable imparfait du subjonctif français.) Et ici, naturellement, ce dégosarimas on l'entend partout... »

X 'est-ce pas que Loti se révèle ici très fin comique ? Sans le secours d'aucun cinématographe, il nous donne une ravissante représentation japonaise. Oui ; mais des événements récents ont donné à quelques-unes de ses prédictions un cruel démenti. Les Japonais, qu'on nous représentait comme de petites marionnettes ridicules, ont infligé des défaites humiliantes aux Chinois, aux beaux Chinois du Nord tant admirés par Loti, et cela précisément pour avoir rompu, les premiers, avec les vieilles traditions orientales. Pour le moment, ils paraissent se trouver fort bien de n'avoir pas suivi les conseils de Pierre Loti. Je dis pour le moment, car les affaires d'Extrême-Orient ont le privilège de déconcerter les plus habiles d'entre nos diplomates européens. Qui sait si dans quelques années la Chine ne prendra pas sa revanche? Ce serait alors au tour de Pierre Loti d'avoir raison. 0 misère des critiques qui passent leur temps à étudier les auteurs contemporains î

Nous n'en sommes pas moins tenus de donner sincèrement nos impressions, et même ce que nous considérons , peut-être à tort, comme des jugements motivé?. Les catholiques ont des raisons particulières et très sérieusfs de se prononcer sans hésitation. Tel écrivain, qui jouit aujourd'hui d'une immense réputation, tombera demain dans l'oubli ou servira de cible aux critiques de l'avenir. La belle affaire vraiment pour nous, qui plaçons les préoccupations morales bien audessus des préoccupations esthétiques ! Tel écrivain, que les futurs gardiens du temple de la Gloire chasseront comme un intrus, fait, pendant quelques années, pendant un demi-siècle peut-être, du bien ou du mal. Il s'agit de le soutenir ou de le combattre, et pendant que nous remplissons ce devoir, nous sommes bien sûrs de ne pas perdre notre temps,

Quel rang convient-il d'assigner à Pierre Loti ? M. Jules Lemaître, qui recule, à l'ordinaire, devant les appréciations précises, ne craint pas de rendre dp grands oracles et d'employer de grands mots à propos de l'auteur de Pêcheurs d'Islande. « Les six volumes écrits par Pierre Loti m'ont fait imaginer un trop grand nombre de perceptions inattendues, et ces perceptions étaient accompagnées de trop de plaisir et en même temps de trop de peine, de trop de pitié, de trop de désirs indéfinis et irréalisables... Les romans de Loti m'envahissent et m'oppriment plus qu'un drame de .Shakespeare, plus qu'une tragédie de Racine, plus qu'un roman de Balzac... Et c'est pour cela que je suis inquiet. Ont-ils donc un sortilège en eux, un maléfice, un charme qui ne s'explique point, ou qui s'explique par autre chose encore que par des mérites littéraires ? » Ce mélange d'éloges outrésetde réticences nous inquiète à notre tour, nous autres bons lecteurs,

désireux de nous faire une opinion à peu près raisonnable et claire sur les écrivains célèbres. Mais essayons de lire entre les lignes : je crois que, pour cette fois, ce ne sera pas très difficile. M. Jules Lemaître a très probablement voulu dire ceci : « Dans le trouble où m'a jeté la lecture de L ati, j'ai abdiqué ma raison (t ma critique. N'allez donc pas prendre à la lettre les appréciations que j'ai émises : œgri somnia, vous dis-je, ce qui dans notre langue moderne se traduit ainsi : Lemaître ensorcelé par Loti. Donc, ne vous en tenez pas à mon jugement , cherchez autre chose, air. chez vous anx jouissances, le plus souvent malsaines, qui ont engourdi ma critique, puis jugez selon les lois de la raison et de la morale, l'auteur de Madame Chrysanthème 2). Le grand public n'a pas voulu comprendre les insinuations, pourtant assez claires, de M. Jule3 Lemaître, et il n'est pas rare d'entendre parler du génie de Pierre Loti. Non, Pierre Loti n'est pas un homme de génie ; il n'a qu'un beau talent. Xon, ses œuvres ne dureront pas éternellement, comme les quelques beaux vers que composa Malherbe. Pêcheurs tl Islande survivra sans doute, puis un certain nombre de descriptions magistrales iront grossir les anthologies de l'avenir ; le tout ne tardera pas à prendre un air démodé avec un petit parfum de vétusté, comme une étoffe d'Orient trop éclatante et trop pénétrée d'aï ornes exotiques et qu'il faut bien vite enfermer dans une armoire. Non, Loti n'est pas l'égal de Chateaubriand ; s'il fallait absolument lui trouver une place, je la lui chercherais entre Froissart et Bernardin de Saint-Pierre.

Vous vous indignez, ô modernes ! Mais Froissart était un grand coloriste, veuillez vous en rendre compte. D'ailleurs si Dieu nous prête encore vingt ans de vie,

à vous et à moi, nous verrons bien peut-être. En tout cas, je souhaite à Loti autant de succès qu'en a obtenu Froissart. Voilà près de cinq cents ans que celui-ci a enluminé ses chroniques ; les couleurs semblent dater d'hier, tant elles ont de fraîcheur et d'éclat. Nous avons quelque peine à nous figurer ce que les connaisseurs penseront de la laque japonaise de Pierre Loti,, en l'an de grâce 2399.

Le moment est bien choisi de parler de Lacordaire. Voila plus de trente ans qu'il est mort, grand espace de temps en ce siècle saturnien qui dévore la renommée de ses enfants avec une rapidité effrayante. Les grands enthousiasmes qu'il avait suscités, et aussi les colères qu'il avait déchaînées, ont fait place à une sympathie calme et réfléchie. Avec une sorte de piété, M. d'Haussonville vient d'esquisser une délicieuse biographie du célèbre dominicain.

Est-ce bien une biographie ? Oui, en ce sens que l'auteur narre, avec infiniment de tact et d'esprit, une foule de faits curieux ; mais, chemin faisant, il ne craint pas de discuter théoriquement toutes les questions sur lesquelles Lacordaire eut à se prononcer.

Aussi, semble-t-il avoir sacrifié un peu la précision et la netteté à l'intérêt piquant. Après avoir lu, avec un plaisir qui jamais ne faiblit, et d'un seul trait, les 216 pages que remplit cette étude, on cherche à se représenter la physionomie morale de Lacordaire, et on n'y réussit qu'imparfaitement. Nous voudrions savoir d'abord ce que M. d'Haussonville pense de son talent d'orateur et d'écrivain, et des chances de durée que peuvent avoir ses œuvres. Il le dit, mais avec une

sorte de timidité, en ayant soin de séparer se3 appréciations les unes des autres, ou en les présentant au lecteur comme incidemment. Par exemple, il vous laisse entendre que l'art d'écrire était très faible chez Lacordaire.

« Lacordaire devait parler en termes qu'il est intéressant de mettre en parallèle (non point au point de vue de la forme, car la supériorité ne serait point de son côté) avec ceux dont s'est servi Lamennais.»

De la part d'un admirateur et d'un ami, une telle façon de s'exprimer donne beaucoup à penser. L'éloquence du célèbre conférencier do Notre-Dame ne trouve pas grâce non plus devant la critique de M. d'Hau5sonville :

« En général, les conférences de Lacordaire n'ont pas une grande portée philosophique. Il n'était guère métaphysicien. On croirait, et c'est peut-être la vérité, que depuis sa sortie du collège il n'avait lu ni un livre d'histoire ni un volume de poésie. Toute son érudition historique est tirée de Plutarque ou de Cornélius ISIepos, et toutes ses citations poétiques, de Voltaire, dont le théâtre paraît lui inspirer une admiration vraiment excessive. Il y puise à chaque instant, et les vers qu'il choisit ne sont pas les meilleurs. Un éloge de Chateaubriand, une citation de Lamartine sont les seules concussions qu'il fasse aux modernes. »

Plus loin, M. d'Haussonville s'étend, non sans quelque complaisance, sur les qualités physiques et sur la puissante sensibilité de son héros ; mais il n'a pas l'air de vouloir montrer le fond de sa pensée ; nous en sommes donc un peu réduits à des conjectures, et nous courons le risque de nous tromper.

C'est là l'inconvénient du genre littéraire adopté par M. d'Haussonville ; les dimensions restreintes de

son ouvrage ne lui permettent guère de traiter à fond les questions sérieuses auxquelles il touche d'une main délicate. En certains passages, il loue Lacordaire orateur, presque sans restriction, avec une admiration émue qui nous touche d'autant plus qu'elle repose suide sérieux raisonnements apologétiques et littéraires. Et nous savons bien, en effet, que Lacordaire est le plus grand orateur catholique du xixe siècle ; nous savons bien que son genre de prédication fait époque dans l'histoire générale de l'éloquence chrétienne. Los sévérités mêmes de M. d'Haussonville, si je le comprends bien, tournent donc, en définitive, à la gloire du grand dominicain. Quand il exprime des inquiétudes sur l'érudition apologétique de Lacordaire, c'est que, dans sa pensée de critique, une comparaison de cette érudition s'établit avec la science des tout premiers grands maîtres de la chaire, et, en particulier, de Bossuet. Oui ; mais alors il ne faudrait pas se contenter de quelques pages, et il faudrait être bien sûr de son opinion; on ne pourra déterminer la place exacte de Lacordaire que par une comparaison détaillée et savante de ses discours avec les œuvres des grands sermonnaires. Le temps n'en est peut-être pas encore venu. En attendant, constatons avec joie qu'un disciple de Lacordaire peut parler des défauts littéraires de son maître, sans scandaliser personne. Excellent indice pour la destinée posthume d'un grand homme, qui prouve que la popularité fait place à la gloire durable et définitive.

M. d'Haussonville parie du caractère de son héros comme de son talent ; le chapitre dans lequel il explique l'amitié de Lacordaire et de Mm9de Y*** est d'une grâce infinie et, dirait peut-être Mme de Sévigné, qu'on ne soutient pas sans larmes. Mme de V*** fait preuve,

durant vingt-sept ans, d'un dévouement, d'une douceur, d'une abnégation et d'une persévérance dans 1 amitié, dont, seule, une femme chrétienne est capable. Je ne sais si Lacordaire ne perd pas un peu à cette comparaison. Lorsqu'une brouille se déclare entre M-e de V*** et lui, il se hâte de prendre le titre d'offensé, et il l'accable de métaphores un peu dures. Elle se tait, pleure, et... continue à se dévouer. C'est du moins ce que nous crovons deviner à travers les lignes, ou ce que nous craignons, car M. d'Haussonville ne nous donne que quelques extraits de cette volumineuse correspondance.

Ce qui me paraît dominer chez Lacordaire, tel que nous le dépeint M. d'Haussonville. c'est l'énergie. Quand sa conscience commande, il ne recule devant aucun obstacle. Il résiste à ses parents, à ses amis, à ses ennemis, à l'opinion publique, et il finit toujours par faire ce qu'il avait résolu. Lamennais, par exemple, exerçait une sorte de fascination sur l'esprit de ses disciples, et, de plus, il les hébergeait gratuitement à la Chesnaye, quand ils étaient pauvres. Lacordaire, qui, au moment des affaires de Rome, se trouvait dans un dénûraent absolu, n'hésita pas à quitter la demeure de son puissant et terrible maître : il arriva à Paris avec cinq francs dans sa poche. Naturellement, il n'avait pas de position sociale. Pour fonder son ordre, il eut à surmonter les plus vives et les plus sérieuses résistances. Ce n'est pas là, je crois, le Lacordaire qu'on se figure. En général — il serait difficile de dire pourquoi — on se le représente comme enthousiaste, prime-sautier etexpansif; M. d'Haussonville nous le montre plutôt concentré, silencieux, inébranlable dans ses résolutions. La légende était-elle donc trompeuse ? Non : on a trop bien connu l'orateur aux illuminations

subites, quifaisait vibrer tout l'auditoire de Xorre-Dame, pour qu'on puisse douter de son existence. Il en faut donc conclure que Lacordaire savait ne confondre jamais le domaine de l'éloquence avec le domaine de l'action ; ici il se montrait ardent, et là sage et réfléchi. Après la volonté, c'est la sensibilité qui constitue la plus grande force morale de Lacordaire, une sensibilité d'un genre tout particulier. Le célèbre dominicain s'émeut à la façon des poètes lyriques, en ce sens qu'il donne toujours à ses émotions un caractère personnel. Lisez ses plus beaux passages, ceux qu'on cite dans tous les recueils, et qui, dans le texte même, attirent violemment l'attention : il y est presque toujours question de la personne même de l'orateur. Parfois on croirait entendre un poète romantique, même tel poète romantique dont les vers sont encore dans toutes les mémoires : Lacordaire s'exprime souvent comme Alfred de Musset :

(î Pourrons-nous aimer Dieu, de personne à personne, comme un être vivant que nous tenons dans nos bras, qui nous parle, qui nous répond, qui nous dit : & Je vou3 aime )) ? Ali ! sans doute ce mot est trompeur dans la bouche de l'homme ; il est souvent trahi, plus souvent oublié ; mais pourtant il est dit : il est dit sincèrement, il est dit avec la pensée qu'on - ne le retirera jamais. 11 remplit de son immensité un jour de notre existence, et lorsqu'il tombe à terre, comme une fleur qui s'est fanée, nous lui trouvons encore quelque part, dans notre cœur, un tombeau doux et sacré. »

Une autre fois il s'écriait : « Demandez-vous des sentiments à la doctrine catholique ? Elle remplira votre cœur épuisé, d

Ecoutez maintenant Alfred de Musset :

16i LA RELIGION DES CONTEMPORAINS

J'ai dit h mon cœur, à mon faible cœur... Et ne vois-tu pas que changer sans cess c'est perdre en désirs le temps du bonheur ?

— Il m'a répondu : Ce n'est point assez... Et ne vois-tu pas que changer sans cesse Nous rend doux et chers les plaisirs pasî

— J'ai dit à mon cœur, à mon faible cœur : N sst-ce point assez de tant de tristess

Et ne vois-tu pas que changer sans cess baque pas trouver la douleur ?

— Il m'a répondu : Ce n'est point ass

est point assez de tant de tristi Et ne vois-tu pas que changer sans c< - Nous rend doux et chers les chagrins passés ?

Lacordaire appartenait donc bien à cette génération des grands créateurs — remplacée, hélas ! par une/ génération de critiques — qui a jeté un si vif éclat sur la France et dont les défauts mêmes ont quelque chose de séduisant. C'est parce qu'il vibrait à l'unisson de ses contemporains qu'il les a vivement touchés, et un peu guidés peut-être.

Porter en soi. ardentes et purifiées par la vie chrétienne, toutes les aspirations de son temps, est un avantage pour un prêtre, mais un avantage qui ne va pas sans quelques inconvénients. La critique froide et pointilleuse de ces dernières années fait expier un peu injustement à Lacordaire les faveurs que lui prodiguèrent ses contemporains. Elle a grandement tortr elle devrait plutôt féliciter le grand orateur de Xotre- Dame de ses enthousiastes auditeurs. Les ecclésiastiques et les religieux de nos jours qui s'efforcent de remuer les foules, trouvent moins d'écho dans les populations. Veulent-ils, en effet, prendre part de trop près au mouvement populaire et social, ils s'exposent à passer pour démagogues ; restent-ils chez eux, on les accuse d'être rétrogrades et de préférer leur tranquillité égoïste au bien des âmes.

Enfin, Lacordaire avait une sorte de généreuse inquiétude qui achève, si je ne me trompe, de caractériser sa sensibilité et qui peut-être le rend plus sympathique. Remarquez qu'il ne s'est jamais longtemps appliqué à la même œuvre : avocat, séminariste, aumônier de religieuses, journaliste, conférencier, novice, directeur d'une maison d'éducation, il a connu par expérience presque toutes les formes de la vie sociale. Et, en mourant, après tant dessais dont quelques-uns si heureux, si glorieux, si féconds en résultats, il se pose, avec anxiété, des questions où respire une humilité touchante :

« Quand on a consumé sa vie dans un travail désintéressé, et qu'à la fin d'une longue carrière on voit la difficulté des choses l'emporter sur le désir et les efforts, l'âme, sans se détacher du bien, éprouve l'amertume d'un sacrifice qui n'est pas récompensé, et elle se tourne vers Dieu dans une mélancolie que la vertu condamne, mais que la bonté divine pardonne. J>

De nos jours, un tel acte d'humilité serait relativement facile, parce que nous savons ou nous croyons savoir que, dans l'évolution de nos sociétés contemporaines, les efforts individuels comptent peu. Mais, au temps de Lacordaire, on connaissait moins la toute-puissance des infiniment petits, et comme on comptait davantage sur sa propre personnalité, ces aveux prennent un caractère d'un dramatique saisissant.

Cependant, l'homme qui se plaignait, avec cette tristesse, de la monotonie de sa destinée, a été mêlé aux luttes les plus glorieuses de ce siècle. Tous ceux qui, de nos jours, tâchent de combattre le bon combat, même dans les rangs les plus modestes de l'armée du bien, ne peuvent 3e défendre d'un sentiment d'envie lorsqu'ils se rappellent 1830. Tout s'est réuni pour rendre sym-

pathiques les héros de cette belle croisade, la grandeur de la cause, le talent et la jeunesse des combattants. Leurs erreurs elles-mêmes — qui aujourd'hui n'offrent plus guère de danger — ajoutent comme un attrait particulier à leurs fières physionomies. Le vieux Boileau disait qu'Achille déplairait, moins bouillant et moins prompt; et nous savons bien que l'erreur de Fénelon lui a valu beaucoup de sympathies. M. d'Haussonville raconte l'histoire de V Avenir avec beaucoup de verve et d'entrain, et peut-être avec une arrière-pensée de polémique. On peut se demander si l'ancien chef du parti royaliste ne tient pas quelquefois (je dis quelquefois) la plume pour l'historien. Lacordaire s'est exprimé très sévèrement sur les évêques nommés par Louis-Philippe, et il ne semble pas que M. d'Haussonville soit fâché de rééditer ces accusations à l'usage des électeurs contemporains :

« Quelle sera pour nous, s'écriait Lacordaire , la garantie de leur choix ? Depuis que la religion catholique n'est plus la religion de la patrie, les ministres de l'Etat sont et doivent être dans une indifférence légale à notre égard : est-ce leur indifférence qui sera notre garantie ? Ils sont laïques ; ils peuvent être protestants, juifs, athées : est-ce leur conscience qui sera notre garantie? Ils sont choisis dans les rangs d'une société imbue d'un préjugé opiniâtre contre nous : est-ce leur préjugé qui sera notre garantie ? Ils régnent sur la société depuis quatre mois : est-ce leur passé qui sera notre garantie ? Ils n'ont ouvert la bouche que pour nous menacer ; ils n'ont étendu la main que pour abattre nos croix; ils n'ont signé d'ordonnances que pour sanctionner des actes arbitraires dont nous étions les victimes ; ils ont laissé debout les agents qui violaient nos sanctuaires ; ils ne nous ont pas pro-

tégés une seule fois, sur aucun point de Ja France ; ils nous ont offerts en holocauste prématuré à toutes les passions. Voilà les motifs de sécurité qu'ils nous présentent ! »

Ces paroles sont bien graves, bien graves ; je n'aurais garde de les apprécier. Mais je rappelle, encore une fois, que M. d'Hausson ville est un royaliste militant.

On est plus à l'aise pour se prononcer sur les autres épisodes qui ont marqué la campagne de Y Avenir. D'abord les arguments employés par le polémiste, n'ayant rien perdu de leur force ni de leur nouveauté, se présentaient dans l'article, sous une forme très vive, avec une sorte de fougue à laquelle rien ne devait résister :

« Vous êtes payés, disait-il aux prêtres. Les ministres n'ont pas besoin d'être justes, s'écriait-il : vous êtes payés. Ils n'ont pas de comptes à vous rendre : vous êtes payés. A-t-on jamais traité les hommes avec plus de mépris ? Ils se moquent de vos prières et vous ordonnent de les chanter. Si vous n'obéissez pas, vous êtes des séditieux à qui le trésor sera fermé ; si vous obéissez, vous leur devenez si vils, qu'il n'y a pas de termes dans les langues pour exprimer ce qu'ils pensent de vous. ))

Voyez vous aujourd'hui un orateur ou un journaliste se contenter de cette répétition ? Non, il faut prévoir une foule d'objections formulées cent fois par nos adversaires, et les réfuter ; il faut remonter au Concordat, donner des statistiques. En ce beau jour où triomphait l'éloquence prime-sautière, il suffisait à un polémiste de trouver un mot heureux : Vous êtes payés ! Vous êtes payés !

Puis on ne doutait de rien. Si on émettait quelque opinion de nature à faire frémir la plupart des évêques

et des vétérans du clergé, on était libre de l'aggraver, le lendemain et les jours suivants. Home était très loin, et elle ne parlait que rarement, après avoir été longtemps sollicitée, presque violentée par ceux-là mêmes qu'elle devait condamner. Aujourd'hui le Souverain Pontife intervient trè3 souvent, ou par luimême ou par son secrétaire d'Etat ; les évêques, à leur tour, ém3ttent collectivement des conclusions motivées que la presse de toutes les nuances se hâte de reproduire. Au milieu de toutes ces manifestations imposantes, les articles de deux ou trois jeunes gens n'attireraient même pas l'attention. Lacordaire et Montalembert parlèrent non seulement à la France, mais au monde catholique tout entier, dans une certaine mesure. Oui. c'était un heureux temps que celui qui vit le triomphe éphémère et la chute de Y Avenir.

Il doit nous inspirer cependant, non des regrets stériles, mais une émulation féconde. Cet enthousiasme de nos pères de 1830 et de 1848, qui constituait une si grande force, nous ne l'avons plus, hélas ! et il serait peut-être imprudent de le faire naître par des procédés artificiels. Xe forçons point notre talent. D'ailleurs, cet état d'âme aurait aujourd'hui ses inconvénients. Les premières croisades, qui furent entreprises sous le double effet de la piété et de l'éloquence, ne donnèrent que des résultats insuffisants, au point de vue politique et au point de vue militaire. En revanche, l'Europe chrétienne dut la victoire décisive de Lépante à la puissante organisation d'une armée régulière. Il en est peut-être de même dans la situation présente. Aux forces catholiques il faut un état-major très instruit, très expérimenté, rompu aux recherches scientifiques et aux travaux de longue haleine ; il faut une organisation sage, pratique, adaptée au temps pré-

sent ; il faut surtout de la cohésion. Avec les ressources matérielles et surtout morales dont ils disposent, les catholiques seraient invincibles, dans la défense de leurs droits et de leurs libertés, s'ils avaient seulement la faculté de communiquer entre eux, pour pouvoir s'entendre et lutter avec homogénéité. Les organes de publicité, qui pourraient remplir ce rôle, ne sont peutêtre pas proportionnés au parti qu'ils représentent ou sont censés représenter. Seule, l'étude minutieuse et approfondie de la question peut amener les améliorations nécessaires. Il est facile de constater que les hauts admirateurs ecclésiastioues n'expliquent jamais leur manière de voir aux fidèles, sur les sujets qui nous tiennent tous à cœur. Cette manière de voir concorde-t-elle, à l'ordinaire, avec les opinions de certains publicistes bruyants, prompts à changer d'attitude ? On peut au moins se le demander. Qui donc dirige l'opinion publique, en réalité ? Au lendemain de 1830, c'était incontestablement V Avenir, du moins aux yeux du jeune clergé : les sages crièrent casse-cou à ses brillants rédacteurs ; les sages voyaient juste. Il n'en est pas moins vrai que, cinquante ans après, nous sommes obligés d'en revenir à presque — je dis presque — toutes les idées que défendaient Lacordaire , Montalembert et leurs collaborateurs. Le plus grand tort de ces jeunes gens était de ne pas vouloir tenir compte du temps.

« Quel accueil les idées de Lacordaire auraient-elles reçu, si le Saint-Siège avait été occupé, il y a cinquante ans, comme il l'est aujourd'hui ? Assurément, cette thèse hardie, qui faisait un devoir à l'Eglise de rompre toute attache avec l'Etat, n'aurait point reçu une approbation expresse, car l'Eglise n'a point coutume de courir volontairement les aventures. Mais, d'un autre côté, entre la doctrine du sacrifice nécessaire des afFec-

fcions politiques à l'intérêt supérieur de la religion, et les recommandations adressées aux catholiques dans une encyclique récente, il y a une analogie trop frappante, pour qu'il ne soit pas permis de se demander si la seconde partie du mémoire n'aurait pas obtenu la grâce de la première. »

Les articles de l'Avenir mériteraient, au point de vue littéraire et au point de vue ecclésiastique, mieux qu'un chapitre spirituellement écrit. Grâce aux champions, un peu téméraires, de la cause catholique, qui ont su revendiquer pour l'Eglise le droit commun et la liberté, les ordres religieux ont pris, dans ces dernières années, une extension considérable. De ce côté, le progrès est incontestable, M. d'Haussonville a raison de le constater. Au contraire, si nous nous plaçons sur le terrain des idées, la marche en avant est beaucoup moins sensible. Les plaintes formulées par Lacordaire, un grand nombre de nos contemporains se croient obligés de les reprendre. Certains sujets d'inquiétude, qu'il a très vivement rendus, se présentent en ce moment à l'esprit. Espérons qu'un jour une œuvre critique, sage et complète, nous permettra de tirer faci'ement de L'histoire de Y Avenu*, des enseignements utiles.

M. d'Haussonville passe très rapidement sur la rupture avec Lamennais. Pourquoi? On aime à se poser, ?ur cet homme énigmatique, des questions qu'on sait presque insolubles. Après sa chute, Lamennais a l'attitude sileucieuse et tragique de Satan foudroyé, et son souvenir est de ceux qui resteront gravés dans l'imagination populaire. Jusqu'à quel point fut-il sincère ? Les lacunes de son éducation, un certain manque d'équilibre entre ses puissantes facultés intellectuelles et un concours d'événements fâcheux pourraient permettre, dans une certaine mesure, de plai-

der,en sa faveur, les circonstances atténuantes. Mais on voit bien que l'orgueil, un orgueil luciférien, inspire toute sa conduite. Son exemple sert de leçon à tous ceux que l'orgueil de la science pourrait entraîner au mal. Voyez le portrait que nous a laissé de lui un observateur impartial

« Les ans, dit M. Edouard Grenier, n'ont pu effacer Lamennais de ma mémoire. Tl était petit, exigu, si Ton peut dire, mince d'épaules et maigre ; une redingote brune, qui rappelait vaguement la soutane, enveloppait ses membres grêles ; de longs cheveux gris rejetés en arrière semblaient alourdir sa tête mélancolique , habituellement penchée sur sa poitrine ; un double sillon se creusait entre ses sourcils épais, audessus de ses yeux qu'il tenait baissés, comme tous les méditatifs. Il parlait peu d'ordinaire ; mais quand il s'animait, sa parole devenait éloquente et forte. y>

Quelle différence avec Renan s'épanouissant dans sa gloire, se faisant un piédestal de son titre de défroqué, laissant transparaître, à travers ses théories idéalistes, des sentiments bourgeois et de mesquines ambitions, au point de scandaliser ses admirateurs ! Lamennais donne comme un frisson. C'est le tragique de sa chute qui a imprimé à la vie de Lacordaire une direction définitive. Les amis du célèbre dominicain ont tremblé, bien des fois, pour son orthodoxie, lorsqu'ils l'ont vu aborder certains sujets difficiles ou engager des luttes dangereuses. Il est vrai qu'ils pouvaient avoir confiance dans la droiture de son âme ; mais ils pouvaient compter, avant tout, sur l'exemple de Lamennais. On peut juger de l'impression produite sur l'esprit du petit groupe d'amis par la désobéissance de Lamennais, par une lettre que Montalembert écrivait, plus de trente ans après, au malheureux Père Hyacinthe.

Dr. ns l'opinion générale, l'époque des conférences Je Notre-Dame représente le point culminant de la vie Je Lacordaire. M. d'Haussonville rappelle les circonstance? qui assurèrent, presque autant que le talent de Lacordaire lui-même, le succès de cette œuvre. Il établit un parallèle entre la prédication du xvne siècle et celle du XLXe, et il signale un certain nombre de différences a i avantage de celle-ci. Il y a plaisir à entendre louer ainsi l'éloquence de Lacordaire.

rit. «i on me permet de dire toute ma pensée, rai r'jcrretter que Lacordaire n'ait pas continué à écrire. Son œuvre oratoire elle-même y eût gagné, sans compter i ne, ; ar humilité chrétienne, il s'est occupé d'oeuvres moins importantes, auxquelles de moins dislés pouvaient suffire. Bossuet et Fénelon, Bossue t surtout, ont toujours mené de front leurs travaux d'écrivains et d'orateurs. L'éloquence est un mot magique qui produit dar.s nos cervelles françaises les effets les plus 'tonnants : il sert à désigner parfois des choses innommables, qui n'ont rien de commun ni avec la religion ni avec l'art. Les hommes les plus forts, lorsqu'ils improvisent, ne peuvent s'empêcher de sacrifier au remisage et prennent l'habitude de l'a peu près ; en écrivant, ils seraient tenus de mettre plus de sérieux dans leur pensée et plus de précision dans leurs termes. Prenons quelques exemples, chez Lacordaire. Il disait un jour à son auditoire :

« Vous êtes Français , je le suis comme vous ; philosophes, je le suis comme vous ; libres et fiers, je le suis plus que vous, d

Remarquons, en passant, que ces mots, qui ravissaient des hommes éminents comme Thiers, Jules Simon, Guizot, feraient inévitablement sourire nos contemporains. Mais il s'agit d'antre chose pour le moment :

LAf.ORDAIRE

Lacordaire a usé souvent et il a pu quelquefois abuser du mot de liberté, et cela parce qu'il n'était qu'orateur. Supposons qu'il fût resté, quelques années seulement, rédacteur habituel de Y Avenir ou d'un autre journal. Il ne pouvait pas se contenter de déclarations générales comme celle que je viens de citer. Il aurait fini par se demander, un jour ou l'autre, si sous ce mot de liberté se cache vraiment quelque chose, car des républicains, des fils de la Révolution, ont l'audace de se demander aujourd'hui si les immortels principes ont une signification quelconque. Nous représentonsnous bien Lacordaire lisant avec attention la page suivante de M. Charles Benoisf. un républicain progressiste, commenté par M. P. La fritte, lequel se pique d'être positiviste et anticlérical :

<r Les hommes, dit la Constitution de 1 7'.1 1 . naissent libres et égaux en droits. » De quels hommes s'agi Où est la liberté dans la nature ? où est l'égalité aujourd'hui, dans certains pays, les hommes naissent libres et égaux en droits, ce n'est pas le fait de la nature ; c'e.-t le fait de la civilisation, qui est précisément le contraire. Vouloir taire de la liberté un droit naturel, c'est un sophisme, car la liberté est uneconquête de l'homme sur la nature et sur 1 injustice des choses. Et c'est un sophisme aussi de dire, comme on le fait tous les jours, que notre liberté n'a d'autres limites que la liberté de notre voisin, que chacun libre de faire tout ce qui ne nuit pas h autrui. Si cette formule était juste, il faudrait condamner la concurrence industrielle, puisqu'ici le bien de l'un est forcément le mal de l'autre ; et cependant la concurrence est la condition de tout progrès matériel.

« L nomme politique doit répudier tout principe exclusif et impératif. S'il veut aller jusqu'à la fin de

l'autorité, il aboutit au despotisme ; jusqu'à la fin Je la liberté, il aboutit h l'anarchie. »

D'où il suit que toutes les prosopopées éloquentes de Lacordaire, sur la liberté, n'ont sans doute qu'une valeur relative et qu'on explique par la seule histoire contemporaine. D'où il suit encore que l'éloquence, si elle a enveloppé de gloire la cause catholique, n'a pas toujours contribué à ses progrès, autant qu'on serait tenté de le croire.

Hâtons-nous d'ajouter que Lacordaire a, d'autre part, rendu un immense, un inappréciable service à l'Eglise. Il a prouvé à tous que la parole chrétienne sait s'adapter à tous les temps et à tous les milieux. Après 1830, le clergé, ne sachant ou n'osant pas sa mêler à la vie générale d'une nation toute frémissante encore des secousses de 1793, vivait à l'écart et parlait une langue que l'élite intellectuelle ne comprenait pas. Ce fait n'est pas aussi rare qu'on le pense ; même aujourd'hui, il se présente tous les jours à qui veut bien l'observer. Lacordaire s'est proposé de servir de truchement entre l'Eglise et ses contemporains : il y a réussi dans une large mesure, et nous ne saurions trop l'en louer. Qu'il se soit trompé quelquefois, qu'il ait donné quelques notes fausses, ce n'est pas étonnant. Il est facile de réciter, devant un auditoire de pieuses chrétiennes, des phrases empruntées aux vieux sermonnaires. Mais quand un prêtre intelligent, au cœur d'apôtre, se trouve en présence d'hommes dont il senties faiblesses, les inquiétudes et les aspirations, il cherche d'abord à se faire comprendre. Quoi de plus naturel ? Le missionnaire commence par apprendre l'idiome des peuples qu'il veut évangéliser ; un prêtre qui parle à Notre-Dame doit commencer par apprendre la langue des intellectuels. Lacordaire a posé le principe, on

sait avec quel éclat. 11 ce reste plus qu'à l'appliquer avec tact, discrétion et persévérance. Cette langue des intellectuels, qui était excessivement simple il y a trente ou quarante ans, est devenue fort compliquée. Il suffisait alors de quelques formules sonores sur la liberté, l'autocratie, le parlementarisme et le moyen âge, qui, en ces temps heureux, soulevaient les applaudissements. Les progrès de la science nous font aujourd'hui une obligation facile d'être modestes, en même temps qu'ils exigent un labeur incessant. Seuls, les hommes qui travaillent beaucoup peuvent se tenir au courant du mouvement général des idées, et augmenter la somme des connaissances spéciales auxquelles ils consacrent leur temps, par goût ou par profession.

Yoilà en quel sens les conférences de Lacordaire marquent une des dates les plus heureuses dans l'histoire du catholicisme au XIXe siècle.

Far elles-mêmes, ont-elles encore aujourd'hui une véritable valeur apologétique ? M. d'Haussonville. qui, pour plusieurs motifs, représente avec tant d'autorité l'ancienne école, se résigne — non sans quelque peine — à laisser entendre sa pensée.

Depuis, M. Faguet, plus audacieux, s'est exprimé en termes tout à fait explicites :

<( La gloire des orateurs n'est point palpable. Elle a quelque chose de légendaire. Ils laissent un nom qui se répète, qui flotte dans l'espace à travers les temps. Ils laissent des admirateurs qui répètent : « Ah ! si vous « aviez entendu Talma ! Ah ! si vous aviez entendu « Lacordaire ! » C'est leur monument à eux, monument idéal que Ton ne peut ni mesurer, ni peser, ni vérifier, ni ouvrir, ni voir. Il y a du divin dans leur gloire. Ils sont comme les héros de la célébrité. Les foules répètent : « Il y eut un homme qui faisait

d frémir jusqu'aux rochers et qui apaisait jusqu'aux (( monstres. Nos pères disaient : Ah ! si vous l'aviez (( entendu ! Il était très grand. Ceux de maintenant <l le valent-ils bien ? Non, sans doute. Si nous l'avions c( entendu ! »

M. Faguet aurait dû, ce me semble, apporter quelques preuves à l'appui de ses terribles affirmations. Nous lui accordons que, parmi lesconférences de Lacordaire, quelques-unes ont vieilli et paraissent destinées à l'oubli. Mais il en est d'autres qui produisent encore sur nous une impression profonde et qui méritent l'attention de la critique. Nous tous qui regardons la gloire de Lacordaire comme un patrimoine à la fois ecclésiastique et national, nous ne pouvons pas nous habituer à cette pensée que rien ne restera de lui que son nom. Je viens de relire avec attention un certain nombre de conférences dî Lacordaire. On n'a pas toujours la main heureuse, mais il en est un grand nombie d'admirables qu'on n'a pas de peine à rencontrer ; je voudrais qu'on mît sous les yeux de M. Faguet et de ceux qui pensent comme lui, la soixante-treizième.

Comme début, une autobiographie de l'orateur, admirable de simplicité et de modestie, vivante, presque lyrique. Puis, c'est la méthode apologétique inaugurée par lui :

<* Elle est là (l'Eglise), et celui qui ne la voit point, ou qui la prend pour une chose vulgaire, sera bien autrement incapable de céder au raisonnement ou de s'instruire du passé. C'est donc par l'Eglise qu'il faut ouvrir la démonstration du christianisme, parce qu'elle en est le sommet et qu'on la découvre d'abord, comme au bord du Nil se découvre, de loin, la tête solitsire et illuminée des Pyramides. Ainsi avons-nous fait, Messieurs, et pendant de longues années on nous vit

LAC0RDA1RE l'Cf

étudier ensemble la nécessité de l'Eglise, sta constitution, la loi de ses rapports avec le monde, les caractères généraux de sa doctrine, son influence sur l'esprit, sur l'âme, sur la société, et, à chaque point que je touchais, pour le faire résonner comme la statue de Memnon sous les coups de la lumière, je vous disais : Deus, ecce D eus, voici qui n'est pas de l'homme, voici qui est la vérité, voici qui est Dieu, abaissez votre orgueil et confessez, en ce qui passe votre puissance, la puissance d'un plus grand que vous. ï>

J'avoue que les quelques généralités théologique3 et historiques qui suivent, et qui devaient ravir en 1851 l'auditoire de Notre-Dame, laisseraient assez froids les intellectuels de nos jours. Mais parmi les lenteurs de la démonstration apparaissent tout à coup des pages ravissantes, sur la personne de Xotre-Seigneur ou sur David. A la manière dont il parle du roi -prophète, on voit bien que Lacoruaire se rend compte qu'il porte dans son âme de moderne quelques-unes des qualités du grand poète hébreu :

« Car, par un privilège qui n'a été accordé à aucun autre roi, David est poète ; le don de dire sur la harpe et d'y enchaîner l'éloquence dans un rythme immortel lui a été fait dès sa jeunesse, lorsqu'il n'était encore que le conducteur d'un troupeau dans les champs de Bethléem. Devenusoldat, il a gardé sous son armure le feu sacré de la muse divine ; il adoucissait avec elle les transports de Saïïl, le roi réprouvé ; il en épanchait les accents dans l'âme de Jonathas, et célébrait, en maudissant les collines de Gelboë, l'amitié de ce jeune homme meilleur que son sort. La couronne n'éteignit pas, dans le prince, le génie de l'enfant ; cette flamme de poésie s'alluma du feu prophétique, et David vieilli tira de sa Ivre des chanis oui racontaient d'avance la

vie et la mort du Christ, dont il était l'aïeul, chants toujours jeunes, qui ont passé de Sion aux lèvres de la chrétienté, et lui font bénir Dieu dans un langage aussi grand que ses bienfaits. »

Et maintenant il est superflu de rappeler la célèbre prosopopée aux voûtes de Notre-Dame, qui sert de conclusion à cette admirable conférence; tout le monde l'a lue dans les morceaux choisis. Une œuvre qui renferme de telles beautés peut affronter les outrages réparables du. temps et de la critique. Toutefois, les amis ou les héritiers de Lacordaire, ceux qui ont reçu plus spécialement en dépôt ses traditions et la garde de sa gloire, feraient sagement de tenir compte des avertissements donnés par un juge comme M. Faguet, qui s'applique sincèrement à être impartial et peut-être même bienveillant :

« Le suffrage de la postérité, dit-il, c'est la vraie gloire ; mais aussi le contrôle de la postérité est terrible. Elle est merveilleuse pour effacer net une gloire d'écrivain. Il en est d'illustres, d'universellement acclamés, qu'elle a rayés d'un trait qui fut injuste ; et de ce jugement il n'a pas été possible de revenir, d

Le chapitre le plus curieux de M. d'Haussonville est celui qu'il a consacré aux amitiés de Lacordaire. De ce chapitre — le croirait-on ? — Mme Swetchine est exclue. M. d'Haussonville la met à part, et il ne craint pas de dire sur elle, sur ses éditeurs et sur ses amis, quantité de vérités assez désagréables. On a exagéré certainement la valeur littéraire de Mme Swetchine et son importance dans l'histoire du catholicisme au xixe siècle. Et puis, dès qu'il s'agit des Egéries de galon, que ce soitMme Récamier, Mme Delphine Gay ou ]\lllb Bashkirsteff, nous nous méfions, comme dirait M. Sarcey. Tous ce3 dithyrambes sentent trop l'encens

LACORDAIRE 1 ' i

violemment parfumé des petites chapelles. En s'exprimant avec une justice qui ressemble à de la sévérité sur Mme Swetchine, M. d'Haussonville n'a donc fait que traduire l'opinion générale. Mais comment se faitil que sur cette question, délicate pourtant, il se soit montré si affirmatif, tandis que sur d'autres il hésite ?

En somme, la très jolie histoire des amitiés de Lacordaire est consacrée presque en entier à Mm* de V***.M. d'Haussonville, craignant sans doute de scandaliser ses lecteurs., se donne beaucoup de mal pour justifier le principe même des amitiés sacerdotales, il remonte jusqu'à saint Jérôme et sainte Marcelle ; il aurait pu remonter jusqu'à saint Paul, jusqu'à Notre- Seignenr lui-même. Mais à quoi bon ce plaidoyer ? Lorsqu'ils entendent parler de Fénelon etdeMme Guyon, de saint François de Sales et de sainte Chantai, les mécréants ne se refusent jamais le plaisir d'ébaucher un mauvais sourire ; les âmes pures, elles, savent d une certitude absolue la vérité vraie et profonde. Il vaut donc mieux parler de ces choses en toute simplicité, sans paraître le moins du monde vouloir les justifier.

La correspondance de Lacordaire avec Mme de A * fait penser aux œuvres de Mme Augustus Craven. Il est facile de relever, dans ces lettres, des sentiments très élevés, beaucoup d'idéalisme, une piété sincère, bien qu'un peu maladive, et un peu de phraséologie romantique. Mais je dois ajouter que la phraséologie est surtout du côté de Lacordaire. Autant qu'on peut en juger d'une façon indirecte, Mme de Y*** parlait avec plus de naturel. Quant à Lacordaire, vraiment il aime trop les mots solennels : « J'abordais, a-t-il écrit, aux rivages de son âme, comme une épave brisée par les flots. » Ailleurs il développe des aphorismes

comme celui-ci : «ï La confiance entre difficilement dans le cœur de l'homme et s'en retourne vite. 3>

Ces quelques taches gâtent un peu le plaisir qu'on éprouve à parcourir des pages délicieuses, sans compter que notre curiosité n'est qu'incomplètement satisfaite, mais il ne faut le regretter qu'à demi. Une certaine école catholique et littéraire a abusé de ce genre sentimental, et peut-être, sans le vouloir, a-t-elle un peu contribué à affaiblir les volontés. La piété contemporaine n'est que trop imprégnée, malheureusement, de féminilité, et ce n'est pas le très agréable chapitre de M. d'Hausson ville qui préparera la réaction nécessaire.

On peut en dire autant de l'ouvrage tout entier. Bon goût, justesse de ton, agrément du style, art d'insérer les anecdotes piquantes, esprit, bonne grâce, rien de ce qui concourt à rendre un livre délicieux à lire, ne manque à cette étude. Elle est cependant un peu superficielle. En le disant tout simplement, nous sommes bien sûr de ne rien apprendre à 1 auteur.

Aura-t-elle fixé définitivement la gloire de Lacordaire ? C'est au moins fort douteux ; mais on peut affirmer, je pense, qu'elle a contribué à produire deux résultats sérieux. D'abord, en continuant l'œuvre entreprise par l'amitié. M. d Haussonville a empêché cette terrible prescription de l'oubli, qui s'étend avec une sorte de régularité implacable sur presque toutes les œuvres en prose du xixe siècle. Ensuite, il a mis en évidence le sens prophétique de Lacordaire, qui est vraiment admirable et qui complète si harmonieusement toutes ses autres qualités. Ainsi se précisent, juste dans la mesure qu'on peut souhaiter pour le moment, les images qui flottent déjà dans toutes les imaginations, à la seule vue de ces quatre syllabes

magiques : Lacordaire ! Lacordaire ! Qui donc, entre dix-huit et vingt ans, n'a rêvé un peu sa vie ? car il est de ces personnages historiques, privilégiés entre tous, qui exercent une sorte de séduction — je n'ose pas dire de fascination — sur la jeunesse. D'autres ont fait de plus grandes choses, commis peut-être moins d'erreur?, rendu plus de services à l'humanité eu à la patrie. Ils laissent froide, la postérité! Le baron Louis a restauré les finances françaises. Parmentier a fait un bien immense à un nombre incalculable de familles pauvres qui, sans lui, seraient mortes de faim. Qui voudrait être Parmentier ou le baron Louis ? Mais, vaire, pensez maintenant aux héros morts jeunes sur le chnmn de bataille, aux vrais poètes, aux apôtres [uents. Qui ne voudrait être Desaix, ou Lamartine, ou Lacordaire?

Heureux Lacordaire !

C'est M. Auguste Sabatier, auteur d'une Esquisse de la philosophie de la Religion,

Disons tout d'abord que l'ouvrage de M. Auguste Sabatier contient un grand nombre de considérations ingénieuses et sages, qui ont en outre le mérite de l'à-propos. La plupart des Français de notre temps devraient bien s'arrêter quelquefois à des réflexions comme celle-ci : « Quand j'entends dire : les prêtres ont fait la religion, je me borne à demander à mon tour : qui donc a fait les prêtres ? Pour créer la prêtrise et pour que cette invention trouvât une complicité générale, parmi le peuple qui devait la subir, ne fallaitil pas déjà la présence, dans le cœur des hommes, d'un sentiment religieux qui revêtît l'institution d'un caractère sacré ? Il faut renverser les termes ; ce n'est pas le sacerdoce qui explique la religion, c'est la religion qui explique le sacerdoce, d Je voudrais bien encore qu'on mît sous les yeux des innombrables coreligionnaires de M. Homais, ce que M. Sabatier a écrit, sur la conscience morale de l'homme (page 61), sur la prière (p. 129), sur le prophétisrae (p. 159), sur l'aurore de l'Évangile (p. 163), sur l'évangile de Jésus (p. 193) et sur bien d'autres sujets, Non pas que ces

UN TELEOLOGIEN 181

pages soient irréprochables, au point de vue de l'orthodoxie catholique ; elles la blessent au contraire à chaque instant ; mais elles supposent, chez le public qui les goûte, un progrès réel dans l'étude des choses religieuses. Par malheur, il est fort à craindre qu'elles n'arrivent pas à leur adresse. Les hommes à demi instruits, à qui elles pourraient feire du bien, ne les liront pas. Quant aux théologiens, quant à ceux qui pensent ou, pour être plus modeste, qui s'appliquent à penser, ils connaissent depuis fort longtemps, tous les arguments qu'on emploie contre les tenants attardés de Voltaire, pour prouver l'importance, la nécessité et la beauté du sentiment religieux, même la supériorité morale du prophétisme et de l'Evangile.

J'ai relevé encore, dans Y Esquisse dune 'philosophie de la Religion, un certain nombre de méditations qui me paraissent bonnes et complètement en harmonie, ou presque, avec la doctrine catholique. Pourquoi M. £abatier s'acharne-t il à les noyer dans une phraséologie qui est philosophique, peut-être, et allemande sûrement, mais qui ne plaira jamais à notre goût français ? a Le premier mouvement représente l'action des choses extérieures sur le moi par la sensation (passivité) ; le second, la réaction du moi sur les choses par la volonté (activité). Ce flux et ce reflux intérieurs, c'est toute la vie mentale. D'ici l'on aperçoit aussitôt la contradiction initiale dans laquelle cette vie se forme et va se développer constamment. Le côté passif et le côté actif de la vie de l'esprit ne sont pas harmoniques. La sensation écrase la volonté. L'activité, l'épanouissement libre du moi, ses velléités de s'étendre et de s'agrandir, sont comprimés par le poids de l'univers, qui de toutes parts retombe sur lui... Etre religieux, tout d'abord, c'est reconnaître, c'est accepter avec confiance,

avec simplicité, cette, sujétion de notre conscience individuelle ; c'est ramener et rattacher celle-ci à son principe éternel ; c'est vouloir être dans l'ordre et l'harmonie de la vie. » Que de métaphores ! Les bonnes femmes qui, dans nos églises, récitent des actes de foi, d'adoration et d'amour, pensent sur ce point comme le très savant doyen de la faculté de théologie protestante de Paris, mais peut-être s'expriment-elles avec pins de simplicité et de vraie distinction morale (1).

Et puisque nous en sommes à la phraséologie de M. Sahatier, il importe de s'expliquer, dès maintenant, sur les malentendus graves qu'elle provoque. Connaissez-vous une profession de foi plus claire et plus nette que celle-ci : « J'aurais voulu dire et faire comprendre aux hommes de ma génération, pourquoi, en ce qui me regarde, je reste religieux, chrétien et protestant ; par quelles raisons et de quelle manière, ces trois états d'âme se lient, en moi, l'un à l'autre et ne font qu'un. Je suis religieux parce que je suis homme et ne veux être rien de moins ; et que l'humanité, en moi et dans ma race, commence et s'achève dans la religion et par elle. Je suis chrétien, parcj que je ne puis être religieux d'aucune autre façon, et que le christianisme est la forme parfaite et suprême de la religion sur la terre. Enfin, je >uis protestant, non par aucun zèle confessionnel, ni par attachement de race à la famille des huguenos. bien que je remercie Dieu tous les jours de m'y avoir fait naître, mais parce que, dans le protestantisme seul, je puis recueillir l'héritage du Christ, c'est-à-dire être chrétien, sans asservir ma conscience à aucun joug extérieur, parce que je puis me fortifier

(1) Comparer les théories kantiennes de M. Sabatier, sur ladouleur et le néant de l'homme, avec le? premier? versetsdu chapitre x!i dn livre l*r de Ylmilation,

UN TÉLÉOLOGIEN 183

dans la communion et l'adoration d'un Dien intérieur, sans lui sacrifier, mais en lui consacrant, au contraire, l'activité de ma pensée, les affections naturelles de mon cœur, et trouver dans cette consécration morale le libre épanouissement de tont mon être. i>

Cette lourde période me paraît éminemment suggestive ; comme document genevois, elle vaut son pesant d'or. Mais nous ne parlons pas littérature, nous parlons théologie : il ne faut que se comprendre. Que veut dire exactement M. Sabatier lorsqu'il se proclame religieux, chrétien et protestant ?

Eh bien, je crains que M. Sabatier n'attribue à ces trois mots un sens très différent de celui que leur assigne l'usage. Ne nous contentons pas de vaines apparences, allons au fond des choses et puis, précisons. Dans l'idée de religion entrent l'idée d'association, l'idée de rites et de sacerdoce, surtout l'idée de foi. La religion relie à Dieu l'homme tout entier, l'homme composé d'un corps et d'une âme, l'homme être essentiellement sociable. M. Sabatier ne veut pas de rites, pas de sacerdoce ; il parle à peine de l'assemblée de ceux qui prient, il n'exige aucun acte de foi. Sa religion ne se compose que de critique historique, de psychologie et de kantisme. Point de Credo , point de dogme, point de mystère, point de sacrements, point de liturgie, point d'autorité ecclésiastique, point d? surnaturel, point de révélation extrinsèque au cœur de l'homme, point de miracle, point de prophétie, mais beaucoup d'érudition historique et un peu d'aptitude à comprendre les théories allemandes sur le moi et le non-moi On me dira que M. Sabatier ne déploie tout cet appareil scientifique que pour expliquer l'essence de la religion, qui consiste dans la prière du cœur. Soit, mais la prière, telle que la définit M. Sabatier, ne suppose aucun acte

de foi, elle n'est que la conclusion d'un très long raisonnement philosophique. Nousne voulons pasempêcher M. Sabatierde se dire religieux, mais nous lui taisons observer : 1° que sa conception de la religion est très difficile à saisir, partant impopulaire ; 2° qu'il fait du mot religion un usage que les traditions et la langue française n'autorisent pas. A la rigueur, un panthéiste, c'est-à-dire un athée, pourrait se servir de presque toutes les expressions qu'emploie M. Sabatier, et se dire religieux. Renan, qui se vantait d'avoir enfermé Dieu dans un riche écrin de synonymes, Renan se donnait comme un homme très religieux. Je regrette donc que, pour exprimer un état d'esprit très particulier et nouveau, M. Sabatier ait fait usage d'un mot très général et très ancien. Que ne se contentait-il d'un mot qu'il aime et qui est assez exact? M. Sabatier est téléologien (1), oui ; il n'est pas religieux.

Il nous paraît encore moins chrétien. Permis, en effet, à messieurs les exégètes libéraux et rationalistes, d'expliquer le christianisme comme ils veulent ; nous ne pouvons que déplorer leur excès de rationalisme, mais en vérité, nous protestons de toutes les forces de notre âme contre leur prétention à porter le titre de

il Subjective dans son essence et par son origine. la connaissance religieuse sera téléologique dans son procédé, et ce second caractère dérive du précédent.

La téléologie est la forme de tonte vie organique et de toute activité consciente. Or, qu'est-ce que la connaissance morale* sinoo la théorie consciente de l'esprit ?

San- le principe de causalité, les phénomènes dans la science ne s'enchaînent pas ; sans l'idée de lin, ou principe de direction, les faits biologiques et psychiques ne peuvent s'organiser, c'està-dire se hiérarchiser.

Mécanisme et téléologie : voilà donc les deux nouveaux tenues de l'antithèse que forment la science delà nature et la connais* sance religieuse page 385).

UH TÉLÉOLOGIEN " 1 85

chrétien. Qui dit chrétien dit un homme baptisé et croyant en la divinité de Jésus-Christ. Les conciles. les Pères de l'Eglise et les théologiens ont arrêté cette définition ; c'est pour rendre témoignage à la divinité de Jésus-Christ, que les martyrs ont versé leur sang, et depuis dix-huit siècles, les millions d'hommes qui ont porté le nom de chrétiens, ont mis à la base de leurs croyances, la foi en la divinité et, entendons-nous bien, en la divinité métaphysique du Sauveur Jésus. Aux yeux de M. Sabatier, nous le verrons tout à l'heure, Jésus de Nazareth n'est qu'un homme.

Il ne nous appartient pus de dire jusqu'à quel point M. Sabatier est protestant.

En résumé, M. Auguste Sabatier supprime le mystère, le surnaturel et la foi ; il nie radicalement la divinité de Jésus-Christ, et il émet des théories qui sont de nature à faire frémir dans leurs tombes les vieux protestants du XVIe et du XVIIe siècles. A cela près, il est religieux, chrétien et protestant, ce qui prouve qu'il suffit de bien s'expliquer sur la signification exacte des mots.

Ces interprétations lexicographiques admises, nous pouvons essayer de suivre les discussions auxquelles nous convie M. Auguste Sabaûer, sans adopter toutefois l'ordre logique et un peu scolastique qu'il affectionne. Parmi les questions qu'il traite, quelques-unes peuvent être négligées ou sous-entendues ; d'autres, au contraire, intéressent vivement tous les esprits attentifs au mouvement religieux de notre époque. Commençons par ces dernières.

M. Sabatier pose ainsi le problème chrétien : « En demandant quel est le principe du christianisme, que voulons-nous savoir? Rien d'autre en vérité que ce qui fait qu'un chrétien est chrétien : l'élément intérieur qui,

présent dans lame, compense, à la rigueur, l'absence ou le défaut de tout le recte,et, absent, ne saurait être compensé ni suppléé par rien; l'expérience religieuse, en un mot, qui détermine et spécifie la conscience de tous les chrétiens et fait qu'ils sont membres d'une famille morale, et se reconnaissent comme tels, malgré la différence de temps et de lieux, de langue et de culture, de rites et même de croyances. ))

Traduisons en termes vulgaires, mais clairs, ces paroles mystérieuses. Selon M. Sabatier, catholiques et protestants, procédants orthodoxes et protestants libéraux, se sont jusqu'ici battus sans trop savoir pourquoi. Les catholiques se trompent sur l'essence du christianisme, les protestants sont parfaitement incapables de définir leur religion (page 175), et cela parce que les uns et les autres manquent de critique historique. Il importe peu, au dire de M. Sabatier, qu'ils aient des croyances diverses ou opposées ; un peu de psychologie arrange tout cela. « La religion n'étant pas une idée, mais un rapport avec Dieu, ils (les chrétiens des diverses confessions) disent que la religion parfaite, c'est la réalisation parfaite de leur rapport avec Dieu et du rapport de Dieu avec eux » (page 176). J'avoue ne pas comprendre du tout ce que prouve cet argument. Il me semble même que les sectateurs de Mahomet, et tous les monothéistes, pourraient tenir un langage identique. Les polythéistes eux-mêmes et les fétichistes n'auraient qu'à remplacer un singulier par un pluriel, car tous les hommes qui ne sont pas systématiquement athées, considèrent leur religion comme une réalisation parfaite de leur rapport avec Dieu ou avec leurs dieux.

L'accord cesse dès qu'il faut préciser l'objet de ce rapport, et c'est ce qui arrive, entre M. Sabatier d'une

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part et, de l'autre, la presque totalité de ceux qui se disent chrétiens, et qui ont sans doute quelque droit de se considérer comme tels.

« Ces théories métaphysiques (de la divinité de Jésus) ne sont pas sans dangers. Dès qu'on y veut voir l'essence du christianisme, elles altèrent très gravement le fait religieux de conscience qu'elles prétendent expliquer et protéger, hllles transforment en un rapport métaphysique ce qui était, en Jésus, un sentiment moral et humain et sa piété personnelle et vivante, en une pierre lourde et morte. Voulant, à tout prix, faire de ce double sentiment de fîlialité et de paternité quelque chose de surnaturel, elles en font quelque chose d'extrahumain, qui, par conséquent» devient étranger à l'humanité. Elles le mettent hors de la vie morale, et du même coup, l'anéantissent. Si, en Jésus, ce n'est pas l'homme même, mais un être divin, qui se sent et se dit le ce Fils de Dieu » en vertu de son origine métaphysique, il est bien clair alors qu'il y a là, pour lui, un privilège incommunicable au re.-te des hommes, qui sont d'une origine toute terrestre. L'expérience religieuse, la révélation divine qui s'est faite dans sa conscience, ne peut plus se faire dans la mienne. Jésus me reste essentiellement étranger ; il me fait peut-être une aumône, mais il n'est pas mon frère ; sa vie intérieure n'est pas ma vie, sa prière ne peut devenir ma prière. Le dogme de sa divinité métaphysique, outre qu'il réduit sa vie humaine à une apparence mensongère, le sépare à jamais de l'humanité... Je me trouve dans une sorte de paganisme raffiné et supérieur, en présence d'un christianisme qui, sous les formes d'une métaphysique transcendante, n'est qu'une nouvelle mythologie. » Vous avez bien entendu? Le christianisme des catholiques et des protestants

orthodoxes n'est qu'une nouvelle mythologie. Allons-nous reproduire ici les arguments par lesquels les apologistes, depuis saint Jean jusqu'aux théo'ogiens de nos jours, ont établi la divinité métaphysique de Jésus-Christ? Non pas. Je le ferais d'abord moins bien que d'autres ; cette démonstration demanderait ensuite trop de temps. Enfin, dans l'état actuel des esprits, il importe, avant tout, si je ne me trompe, de bien fixer les positions respectives de tous ceux qui prennent part au mouvement religieux de notre temps.

Tout au plus me permettrai-je de soumettre quelques objections à M. Sabatier, ou plutôt de lui signaler quelques obscurités.

Si Jésus de Nazareth n'était qu'un homme, il faut bien avouer que le christianisme messianique, le catholicisme et presque tout le protestantisme, se composent de chimères, d'erreurs et de superstitions. L'ère évangélique et chrétienne représente, en définitive, par rapport à l'ancienne loi, une époque de décadence. Car la religion des prophètes n'admettait rien de ce que vous appelez notre mythologie catholique, en sorte que l'enseignement de Jésus de Nazareth a eu pour résultat, quoi donc ? le triomphe du paganisme sur l'esprit prophétique. «: Que dirons-nous, s'écrie M. Sabatier, de l'Eglise catholique après Constantin ? N'est-il pas vrai que dans la transformation religieuse qui s'opérait, il y a eu double et réciproque conversion et qu'il est difficile de dire si le monde païen a été plus modifié par le christianisme, ou le christianisme plus profondément pénétré et envahi parles mœurs et la religion qu'il croyait remplacer ? » Il faut ajouter, pour qu'on ne se méprenne pas sur la pensée de M. Sabatier, qu'il considère le culte de la sainte Vierge et des saints, presque toute notre liturgie et toute notre dogmatique

comme des emprunts faits au paganisme. Mais alors, à quoi se réduit la vie historique du christianisme ? Diogène cherchait des hommes avec une lanterne et ne les trouvait pas ; avec le système de M. Sabatier, on pourrait chercher des chrétiens dans l'histoire, sans avoir beaucoup de chance d'en rencontrer. A peine quelques hérétiques apparaîtraient-ils, cà et là, sur l'océan des âges religieux, gardant la vérité chrétienne et encore combien altérée ! Seuls, les maîtres de la théologie rationaliste ont compris le christianisme intégral (page 206), et cela, grâce à la critique historique. Nul n'ignore, en efïet, que la critique historique date du xixe siècle, Wolff, lîeimarus et les autres grands érudits du XVIIIe siècle, n'étant que des précurseurs.

On pourrait faire encore, à la théorie messianique de M. Sabatier, une objection que nos exégètes modernes ont cent fois réfutée, mais qui met toujours à la torture mon pauvre esprit latin. Si Jésus de Nazareth n'était qu'un homme, il vous faut bien confesser qu'il mentait joliment, puisqu'il souffrait qu'on le regardât comme Dieu, et qu'il se faisait une réputation de thaumaturge. Laisser croire aux bonnes gens qu'on accomplit des miracles, tous les jours et plusieurs fois par jour, cela s'appelle du grossier charlatanisme, il faut voir les tours de force et les prodiges de subtilité auxquels se livre M. Sabatier (page 72) pour établir que Jésus de Nazareth méprisait lea miracles ou du moins s'élevait au-dessus d'eux. Ces finesses exégétiques ne prouvent rien. Il est évident que si vous ôtez des quatre Evangiles tous les miracles qu'ils renferment^ vous les mutilez, vous les défigurez, vous transformez absolument leur caractère essentiel. Des miracles ? il n'y a que cela depuis Bethléem jusqu'à l' Ascension, et le plus fâcheux pour votre thèse, c'est qu'ils sont admirables. M. Sa-

batier se plaît à opposer ce qu'il y a d'enfantin dans les miracles de Jésus, à la beauté et à la hauteur de la doctrine évangélique. Quelle erreur ! quelle injustice ! Le noli me tangere est aussi beau que n'importe quel verset du Sermon sur la Montagne. Et la résurrection de Lazare ne renferme-t-elle pas, dans ses divers épisodes, une doctrine purement divine ? « Je suis la résurrection et la vie. » Il est vrai que les rationalistes protestants ont une ressource: l'interpolation. Ils vous prouvent d'une manière irréfutable que tels et tels passages ne sont pas authentiques, puis, vous remarquez que tous les passages ainsi condamnés, sont précisément ceux-là qui gênent la démonstration de ces messieurs. Isfeeit cui prodest. Ce quatrième Evangile, divin entre tous, qu'on ne devrait lire qu'à genoux, et dont on ne soutient pas la beauté sana larmes, ce qu'ils le manipulent dans leur laboratoire exégétique !

Mais, puisque M. Sabatier aime la psychologie, je m'étonne qu'il n'ait pas vu un argument que la psychologie nous fournit contre lui. Il reproche à l'orthodoxie catholique de n'avoir pas compris Jésus et l'esprit de Jésus, esprit de douceur, d'humilité, de prière et de résignation. Voilà qui est fort singulier ! Si Jésus de Nazareth revenait au milieu de nou*, j'entends le Jésus que nous dépeint M. Sabatier, irait-il chercher des compagnons et des disciples parmi les protestants, doctement incrédules, qui régissent les ministères, peuplent les hautes banques, les grandes directions, la Chambre et le Sénat, les ambassades, la Sorbonne, les Hautes-Etudes, le Collège de France, les plus belles universités de province, toutes les hauteurs administratives et intellectuelles ; ou bien, parmi les fils de ces paysans catholiques au milieu desquels s'éleva Jeanne

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d'Arc ? A l'heure présente , les protestants , dont M. Sabatier peut être considéré comme le représentant, jouissent de tous les triomphes. Nous autres catholiques, nous sommes des vaincus, humainement parlant ; malgré certaines apparences, nous sommes pauvres, nous ne disposons d'aucune grande revue, d'aucun journal comparable au Temps, par exemple. Nous ne sommes pas de ce monde, nous n'y possédons aucun royaume. Que les riches scribes du XIXe siècle veuillent bien nous laisser l'héritage des pêcheurs de Génésareth et de toutes les petites gens de la Judée. Ils savent bien, d'ailleurs, que la Vie est ineffable et que disserter sur elle n'a pas grande importance. Il s'agit de la vivre. Les Petites Sœurs des pauvres, beaucoup de mères chrétiennes, des curés de villages vivent avec intensité la vie humble de leur divin Maître, et s'il faut nous renseigner sur son esprit, ce n'est pas à la porte des savants que nous irons frapper.

L'érudition de M. Sabatier, qui l'aide si peu à comprendre l'essence de notre religion, lui sert-elle du moins à nous expliquer les grandes formes historiques du christianisme? Passons sur la période messianique. Voici ce qu'il écrit du catholicisme : a Transplantée du sol sec et pauvre de l'hébraïsme, dans le riche et puissant humus de la civilisation gréco-romaine, la plante chrétienne devait croître et se transformer. Autant le messianisme apostolique était juif, autant le catholicisme est païen, pour les mêmes causes et suivant la même loi. Plus grec en Orient, plus romain en Occident, il porte toujours et partout la trace de son origine. Etudiez successivement toutes les faces de l'Eglise catholique, vous trouverez sur chacune d'elles cette marque indélébile. 2> Les confusions abondent dans ce chapitre (m0 du livre II). M. Sabatier trioin-

phe des ressemblances qui existent entre les formules tbéologiques ou philosophiques, dont se servent les Pères d'Orient, et les théories du néo-platonisme ; mais il semble vraiment qu'il se contente de peu ; il pourrait aller plus loin encore et nous prouver, par exemple, que Bossuet possède les qualités françaises les plus éminentes et à un très haut degré, de même que Luther incarne le génie allemand. Il faudrait seulement savoir si ce que les Pères empruntent aux lettres grecques et latines a affecté le fond de la doctrine catholique. C'est ce que M. Sabatier a négligé de nous dire, avec preuves à l'appui. Il se contente d'affirmer que la théologie des Pères dérive d'Athènes, d'Ephèse, de Samos, de Milet, en passant par Alexandrie et Rome.

Par contre, il se montre trop affirmatif sur d'autres sujets : ce Entre la terre et le ciel, on voit reparaître toute l'antique hiérarchie des dieux, demi-dieux, héros, remplacés par la Vierge-Mère, les anges, les diables, les saints et les saintes... Les saints ont leurs spécialités, comme les petits dieux d'autrefois... d II y a un peu de vrai — je dis un peu — dans cette observation de M. Sabatier. Comme le catholicisme est très humain en même temps que divin, il s'efforce de répondre à toutes les aspirations légitimes de notre cœur. Il ne croit pas devoir les étouffer, parce qu'elles ont reçu des satisfactions partielles dans la religion païenne. Dieu est bien grand, et nous sommes bien petits, et vous savez bien, Monsieur le Doyen, que dans cette nature, à laquelle vous empruntez si souvent vos exemples d'analogie, tout se fait par gradation et par transitions douces. Souffrez que notre faiblesse demande des intermédiaires, et pardonnez à notre anthropomorphisme. Un Homme-Dieu, une Vierge-Mere, un ange qui vient

annoncer à Marie que le Tout-Puissant la couvrira de son ombre, cela nous paraît absolument divin. Combien d'esprits, d'ailleurs, peuvent-ils se passer de ces admirables ascensions, que Dieu a disposées pour nous attirer à lui ? En tout cas, cette dogmatique que vous condamnez, au nom de la philosophie, a inspiré des prières comme l'Ave Maris Stella ou le Cœlestis Urbs Jérusalem, on Y Ave verum. La prière, selon vous, est l'essence de la religion : on peut donc juger de la valeur des formes religieuses, par la qualité des prières que nous leur devons. Montrez-nous les dialogues solitaires, que les plus savants d'entre les vôtres ont entretenus avec Dieu. Moïse n'a jamais vu le Tout-Puissant face à face, Isaïe n'a perçu que (( les bords éblouissants de sa robe éclatante », les apôtres, se sentant incapables de converser avec Dieu, ont dit au divin Maître : a Apprenez-nous à prier. » Certes* on ne dédaigne pas, chez nous, la seule prière que vous trouviez bonne, on l'appelle l'oraison : elle est de rigueur chaque jour, pendant une demi-heure au moins, dans toutes les communautés d'hommes et de femmes. Mais ceux qui la pratiquent savent qu'elle offre des difficultés ; elle deviendrait impossible à un très grand nombre d'âmes, si on les privait du secours qu'elles tirent du culte de la Sainte Vierge et des saints, de la vie du Sauveur et de la liturgie.

Toujours fidèle à sa méthode, M. Sabatier emploie, pour définir l'Eglise, des expressions inquiétantes et parfois incorrectes. « Les protestants, dit-il, affirment qu'on appartient à l'Eglise parce qu'on appartient au Christ. Les catholiques renversent les termes de la proposition : onn'esten communion avec leOhrist, on ne lui appartient réellement, que si l'on appartientà l'Eglise. Ainsi, la foi et la soumission à l'Eglise vont devant et

demeurent la chose essentielle. » Je n'ose pas dire tout ce que je vois de confusions et d'allusions déprimantes, dans ces dernières paroles , qui nelaissent pas d'exprimer quelque chose de vrai. On accuse l'Eglise de se substituera Jésus-Christ lui-même ! C'est bien dans la tradition protestante de reprocher à l'Eglise les droits qu'elle a et les prétentions qu'elle n'a pas. ce Vous égalez, disait Claude à Bossuet, vous égalez à saint Paul, auteur de révélations, l'Eglise, qui n'en est que simple interprète. — Xon. Monsieur, répliquait Bossuet, je n'égale pas l'Eglise à saint Paul... Les apôtres étaient auteurs de révélations, comme vous l'avez fort bien dit, c'està-dire qu'ils avaient reçu, les premiers, la vérité qu'il plaisait à Dieu de révéler de nouveau ; l'Eglise n'est qu'interprète et dépositaire. Mais en sauvant cette différence essentielle entre les apôtres et l'Eglise, je dis que l'Eglise est autant inspirée pour interpréter, que les apôtres pour établir (1). » Ce que Bossuet dit de saint Paul s'applique à plus forte raison à la personne divine de Jésus-Christ.

Non seulement M.Sabatier manque de précision dans ses définitions, mais il lui arrive d'employer des façons de parler que nous ne pouvons admettre. En voici quelques-unes qu'il suffira, je pense, de signaler : * Le catholicisme a donc commencé le jour où, dans l'Eglise catholique, sous l'action inconsciente de la tradition et des habitudes païennes, s'est fait sentir le besoin d'objectiver et de matérialiser le principe chrétien...

« D'idéal et de transcendant qu'il était tout d'abord, le principe chrétien devenait plus extérieur et plus politique... A la matérialisation du christianisme dans l'Eglise, correspond la matérialisation de Dieu dans

(1) Conférence avec M. Claude sur la matière de l'Eglise.

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:*hostie... Avant le christianisme on baisait le pied de Jupiter ; on baise, depuis, celui de saint Pierre. Le culte est-il d'ordre différent et la dévotion de qualité supérieure ?» Le plus plaisant, c'est qu'après toutes ces déclarations onctueuses M. Sabatier ajoute : a Prenons garde d'être injustes, d'attribuer au catholicisme quelque chose qu'il réprouve. »

Il faut bien prendre garde , en effet, car il peut arriver ceci, que, même en disant la vérité, on risque d'être injuste envers l'Eglise. Exemple : M. Sabatier écrit : a L'Eglise catholique est condamnée fatalement à être intolérante et intransigeante à l'égard de tous les autres. » Mon Dieu ! oui, l'Eglise catholique affirme hautement qu'elle est la seule et véritable Eglise, et naguère elle déclarait nulles, les ordinations anglicanes. Seulement, pourquoi ne pas tout dire? L'Eglise catholique condamne les prétentions de l'Eglise d'Angleterre et de toutes les Eglises schismatiques. Mais voyez quelles relations elle entretient avec les Anglais protestants et avec les Russes. Où vit-on jamais plus de tolérance et de mansuétude à l'égard des personnes ? Protestants, libres-penseurs, hérétiques de toutes nuances ont trouvé, depuis quelques années, le chemin du Vatican, et il ne semble pas qu'ils y aient reçu un mauvais accueil. Je voudrais que M. Sabatier se décidât lui-même à faire le pèlerinage. Pourquoi pas ? Un professeur de théologie, qui se pique de faire des expériences religieuses, ne doit pas négliger la plus haute et la plus significative. Un dialogue avec Léon XIII a sans doute quelque valeur psychologique et représente un document sérieux, dans l'histoire critique de l'idée religieuse. Nous avons d'autant mieux le droit d'émettre ce vœu très modeste, que M. Sabatier, habile à faire des synthèses historiques, ne tient pas

suffisamment compte des données de la géographie. Il n'ose pas dire que le catholicisme est mort, mais il en a une grande envie, et, dans tous les cas, il le fait entendre. Il divise l'histoire du christianisme en trois périodes : période messianique, période catholique et période protestante.

Naturellement, cette conception de l'histoire implique la disparition de la forme catholique, condamnée comme caduque. « Les choses, toutefois, sont moins simples que nos systèmes. La logique des idées n'épuise pas la réalité de la vie. € M. Sabatier veut bien nous faire cette concession ; mais il nous signifie que le catholicisme doit céder la place au protestantisme,

Jetons un coup d'œil sur la carte du monde, et, pour abréger, sur les pays protestants, ou qui du moins passent pour tels. La population catholique du Canada submerge les protestants, qui étaient autrefois en majorité, et déborde sur la partie septentrionale des Etats- Unis. La vitalité du catholicisme, dans la grande république américaine, ne fait doute pour personne ; nous n'avons pas à l'établir ici. Les dix-sept millions de catholiques, que compte l'empire allemand, représentent une des forces morales les plus considérables de notre temps. Quant à l'Angleterre, elle revient sûrement, mais pas lentement au catholicisme.

Et le protestantisme ? C'est ici que nous touchons aux plus vives inquiétudes de M. Sabatier. Sans doute il a l'âme trop huguenote pour s'abandonner ; même il proclame hautement ses vastes espoirs : « Dans le crépuscule où nous sommes, dit-il, vous prophétisez la nuit menaçante ; je crois au jour qui va poindre avec un siècle nouveau. » Ce langage ne manque pas de fierté ; mais écartons les métaphores. M. Sabatier réduit le protestantisme à une formule, à la fois vague et libé-

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raie, que n'accepteront pas nombre de ses coreligionnaires. « Dès lors, dit-il, il devient également évident que le protestantisme ne saurait être enfermé ni arrêté dans aucune forme définitive. Il aboutit à la variété des formules, des rites, des associations, aussi nécessairement que le principe catholique à l'unité. On ne peut poser aucune limite à son développement. » En termes clairs, cela veut dire, si je ne me trompe -.Mes amis, nous ne pouvons pas nous mettre d'accord, et il faut renoncer à la chimère d'un minimum de Credo ; nous ne pouvons nous entendre sur rien ; même il faut bien avouer que nous possédons des croyances absolument opposées. N'importe : gardons l'étiquette protestante et soyons fidèles à l'esprit huguenot, alors même que nous nous trouverions dans l'impossibilité absolue de dire en quoi il consiste.

Il me semble qu'ici M. Sabatier ne fait que de la sage politique. Cette façon de ne voir que les apparences, sans tenir compte de la réalité, n'a rien de commun avec la théologie, ni même avec la critique historique. M. Sabatier s'efforce de masquer la scission profonde qui s'est produite, entre protestants orthodoxes et protestants libéraux, et iln'y réussit quedans une très faible mesure, parce que l'habileté humaine ne peut rien contre la force des choses. Les protestants qui croient à la divinité de Jésus-Christ méritent vraiment d'être appelés chrétiens ; ils ont une tendance évidente à s'approprier nos dogmes catholiques ; en somme, ils sont séparés de nous, surtout par des souvenirs historiques. Leurs fils se rapprocheront davantage de nous ; leurs petits-fils abjureront, comme abjurent tant de lords anglais et tant de ministres anglicans. Les excès rationalistes du protestantisme libéral hâteront cette évolution désormais fatale. Pour ces hommes

auxquels les Anglicans servent d'avant-garde, nous ne saurions trop prier et il va sans dire que nous devons leur témoigner, en toute occasion, une profonde et absolument fraternelle sympathie.

Au contraire, sur le christianisme des protestants libéraux, nous ne fonderons que de faibles, très faibles espérances. Ils persistent à se dire chrétiens : c'est leur affaire en vérité ; mais cette louable et peu intelligible obstination ne prouve pas grand'chose. Certains personnages de M. Renan (1) croient faire œuvre de chrétiens dans des circonstances tellement étranges que je n'ose ni les qualifier ni les rappeler. Des hommes, comme M. Sabatier, excellent à développer les raisons éloquentes, pour lesquelles ils conservent le nom de chrétiens, bien que, si on y regarde de près, ils se rapprochent infiniment plus des renanistes que des catholiques et des protestants orthodoxes. On les appellerait plus justement des téléologiens ou des téléologistes. Mais leurs héritiers intellectuels ne peuvent aboutir qu'à un scepticisme absolu. N'allons pas croire, en effet, que M. Sabatier permette à ses disciples de rester stationnâmes ; en vertu du principe même de la Réforme, ils doivent toujours aller de l'avant, et naturellement dans le sens des négations. Or, je vous prie de croire qu'à Messieurs les protestants libéraux il ne reste plus grand'chose à nier.

D'uu cœur léger, M. Sabatier démolit, en effet, tout l'édifice chrétien. Une croit pas aux miracles, pas même aux miracles évangéliques; il regarde la révélation comme une superfétation dangereuse, ou plutôt comme un non-sens ; il voit, dans la pratique des sacrements, une sorte d'idolâtrie ; il estime que la pro-

Je fais allusion à Julie et à d'Arcy, dans YAbbesse de Jouarre.

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mulgation des dogmes est un malheur pour la société religieuse. Il croit en Dieu, il est vrai ; mais il se reconnaît incapable de prouver son existence (page 379), l'argument tiré du spectacle de l'univers ne vaut rien à ses yeux. Naturellement il condamne le culte de la Sainte Vierge et des saints, et n'admet aucune liturgie. Je vous dis qu'il fait table rase. De tout ce qui était, il ne laisse subsister que la prière, ou plutôt un certain genre de prière. Les héritiers intellectuels de M. Sabatier daigneront-ils conserver ce dernier vestige de notre vieille religion ? On peut en douter. En tout cas. ils sont sur une pente qui les conduit à la négation absolue. Pour ceux qui tiennent encore compte de la bonne vieille logique, qui suffisait au bon sens de nos pères, il semble certain, ou que M. Sabatier n'aura pas de disciples, ou que ses disciples ne différeront en rien des sceptiques, des incrédules, de tous ceux que M. Paul De-jardins qualifie de négatifs. On appellera peut-être Y Esquisse d'une philosophie de la religion le livre-terminus du protestantisme.

Nous n'irons pas défendre contre M. Sabatier toutes les croyances qu'il attaque : ce serait trop long et, Dieu merci, superflu. Qu'il nous permette seulement de formuler quelques observations très simples sur son vaste système de démolition.

Tout le monde sait que l'Eglise eut à se défendre, au seizième et au dix-septième siècle, contre les enthousiasmes exégétiques des protestants. La Bible, toute la Bible, rien que la Bible ; mais aussi la Bible était une sorte de panacée qui guérissait tous les maux et renfermait toute la nourriture substantielle des âmes. On peut dire, sans exagération, que la Bible représentait, aux yeux des protestants, toute la religion, Luther le proclamait hautement dans son choral.

Que les temps sont changés ! Avec un acharnement incroyable, le protestantisme contemporain ruine par la base l'autorité de la Bible. Et l'Eglise catholique défend les Livres Saints, contre le vandalisme des derniers exégètes de la Réforme, comme elle les avait défendus contre la superstition des premiers. Nouvelle preuve, soit dit en passant, que nous avons horreur, nous catholiques, des opinions modérées et que les protestants ne passent jamais d'un excès à un autre !

d Loin d'être une œuvre homogène , dit M. Sabatier, le Pentateuque nous apparaît aujourd'hui comme un édifice d'un ordre composite, auquel des générations d'architectes, utilisant des matériaux très divers, n'ont cessé de travailler, pendant plus de dix siècles. Si les documents écrits, les plus anciens qu'on y peut découvrir, ne remontent pas au delà de Saiil, la dernière rédaction semble postérieure à Esdras et Néhémie. Dans sa plus ancienne forme, le Deutéronome n'est pas de beaucoup antérieur à Jérémie. Les narrations jéhovistes et élohistes, qui formaient des corps d'histoire plus étendus et mieux suivis, ont certainement vu le jour après le schisme des dix tribus. Quant au recueil proprement dit des lois mosaïques, on voit, à l'œil nu, pour peu qu'on y regarde avec attention, qu'il est formé de la compilation de trois ou quatre législations, d'âge et de caractères très différents, qui se sont succédé, se sont développées parallèlement aux mœurs d'Israël, depuis les temps de la vie nomade au désert jusqu'au culte du second temple. Ainsi, le Pentateuque n'est pas au point de départ, il est au terme de l'évolution de Thébraïsme et en donne le résultat. i>

En parlant ainsi M. Sabatier ne fait que résumer les conclusions générales de l'exégèse qui fleurit dans presque toutes les universités protestantes. Quiconque

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refuse de les adopter est indigne de comprendre les beautés de la critique. Or, il faut avoir quelque peu fréquenté chez messieurs les éxégètes, pour avoir une idée de ce que Montaigne appelle un tintamarre de cervelles. Quand ils le jugent à propos, ils suppriment, sans autre forme de procès, cinq ou six ou même huit cents ans d'histoire. Un jeune érudit vous prouve, en une indigeste dissertation, que le Deutéronome est l'œuvre de seize auteurs différents ; et bravement il assigne, à chacun de ces seize auteurs, le nombre de versets qui lui revient. Les maîtres du genre savent-ils du moins se mettre d'accord sur les résultats généraux de leurs études ? M. Sabatier semble le faire entendre, lorsqu'il dit qu'on distingue, à l'œil nu, les trois ou quatre législations que suppose l'œuvre mosaïque. Je crains qu'il n'ait jeté un coup d'œil trop sommaire. Il en est, de ces sortes de travaux, comme des montagnes. De loin, elles semblent avoir jailli d'un même élan et ne former qu'un seul groupe. Approchez-vous ; vous trouverez des crevasses, des coupures, d immenses vallées ; là où. vous n'aviez vu qu'un sommet, vous distinguerez plusieurs cimes, d'une hauteur à peu près égale, et fort éloignées les unes des autres.

Les savants ne vont pas manquer de s'indigner ici. « Dois-je croire, s'écrie M. Sabatier, dois-je croire, sous peine de renier ma foi chrétienne, que Dieu créa audessus de la terre un firmament solide, une voûte de cristal, pour séparer l'étendue, et y fît ensuite des ouvertures pour laisser échapper en cataractes les eaux supérieures, quand il voudrait punir les méchants et inonder la terre ? Dois-je admettre réellement que larc-en-ciel, dont on m'explique et me montre la cause physique, n'existait pas avant les temps de Noé ? Iraije me figurer Dieu endormant Adam et, pendant son

sommeil, comme un chirurgien habile, lui enlevant une côte, dont il fit la compagne de l'homme ? Enfla proposerons-nous aux géographes de déterminer le site du jardin enchanté, et aux botanistes de classer les arbres mystérieux dont les fruits pouvaient donner la connaissance du bien ou du mal, ou préserver à jamais de la mort ? »

Faisons observer à M. Sabatier qu'il arrange un peu tous ces récits bibliques et qu'il en tire ce qu'ils ne renferment pas toujours (1). Nous aimons mieux les lire dans notre vieille Vulgate que dans sa traduction. Puis, je supplie humblement les catholiques de ne pas se laisser intimider par toutes ces questions, aisément embarrassantes, que nous posent les érudits. Eh bien ! oui, Adam et Eve, Caïn et Abel, Noé, Abraham, Loth lui-même, Josué, Déborah, Jonas ( vous voyez que je prends les plus compromettants ), tous ces personnages bibliques, qui scandalisent votre science, charment ma piété. Je ne sacrifierais pas un seul verset de ces vieux livres à tous vos commentaires. Non seulement je goûte la poésie des récits delà Genèse, mais j'admire leur sens profond ; l'histoire du péché de nos premiers parents, par exemple, me parait admirable de profondeur théologique. Vous me répondrez que c'est un mythe. Je ne sais pas bien ce que vous entendez par là. Si vous voulez dire que ce récit est fabuleux, vous vous trompez; je crois me sentir, moi, en pleine vérité et en pleine réalité humaines. Si vous voulez expliquer simplement que nous ne comprenons qu une faible partie des premières pages de la Genèse, vous avez peut-être raison. Vous n'ignorez pas les

(1) Ainsi M. Sabatier affirme que « Jésus partageait avec une parfaite naïveté le? conceptions cosmologiques qui de son temps régnaient parmi le peuple juif». Pourrait-il le prouver?

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difficultés qui s'attachent à l'origine du langage ; en votre qualité de kantiste, vous appelé/, Dieu l'Inconnaissable, comment voulez-vous que les premiers rapports entre lui et l'humanité soient dépourvus de mystère ? Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher ; pour bien comprendre, il faut d'abord ne pas vouloir trop comprendre. Un théologien commentait un jour les paroles célèbres de saint Paul : « J'ai été ravi au troisième ciel, avec mon corps, ou sans mon corps, je ne sais, Dieu le sait . » Notre théologien, dont M. Sabatier s'approprie la thèse, prouva copieusement que cette ascension miraculeuse n'avait pu se produire que dans des conditions purement psychiques ; le corps de saint Paul était resté sur la terre. Je crois que beaucoup d'exégètes se livrent à des occupations aussi futiles que celles de notre théologien ; mais on peut supposer, sans manquer de charité, qu'ils ont moins de candeur. Hé! Messieurs, vous ne comprenez pas telles et telles pages de la Bible ; diu>s que vous ne comprenez pas, tout simplement, et ne vous hâtez pas de les déclarer fabuleuses ou interpolées. Le kantisme, selon vous, a ramené la théorie de la perception externe, à quelque chose d'absolument primitif. L'enfant, qui étend les mains pour prendre possession de tout ce qui l'entoure, a, sur ses facultés de voir et de toucher, des opinions plus raisonnables que n'étaient celles de Descartes ou de M. Cousin. Patience donc ! on vous prie respectueusement d'attendre, Messieurs, jusqu'à ce que l'exégèse et l'histoire nous fournissent des documents plus sérieux.

Après la Bible, il n'est pas de sujet de controverse plus intéressant, entre catholiques et réformés, que la question des dogme3. M. Sabatier, dans son chapitre sur la vie des dogmes, accumule les malentendus, et les

développe complaisaminent. Je ne puis pas les indiquer tous. Mais il en est un qui revient sans cesse, dans sa polémique, et sur lequel il faut bien s'expliquer. Selon M. Sabatier, une incompatibilité absolue existe entre la formule théologique du dogme, et la piété du fidèle qui lui a donné naissance, « En proclamant un dogme, l'Eglise catholique le divinise etle pétrifia. En Télevant au-dessus des discussions, on l'enlève à la vie. Il ne se modifie plus, parce que personne, ni dans l'Eglise ni hors de l'Eglise, ne s'en occupe. Il est sacré (reconnaissez ici le pur accent voltairien) ; on n'y touche que pour l'emmaillotter scrupuleusement dans des manuels de séminaires, où il repose en des formules, que des générations de lévites mettent dans leur mémoire, sans y rien changer, de peur de tomber dans quelque hérésie. Comme les momies de l'antique Egypte, roulées dans leurs bandelettes sacrées et couchées dans leurs sarcophages, il faut les tenir à l'ombre, loin des disputes humaines ; car le contact de l'air, delà pluie et du soleil, les feraient tomber en poussière. » Ceci est déjà très audacieux ; mais M. Sabatier trouve moyen de nous étonner encore davantage. La proclamation des dogmes a tué la piété catholique. M. Sabatier, très charitablement, propose de la faire renaître, savez-vous par quel procédé ?... par la critique historique. Comment voulez-vous que nous arrivions à nous entendre? Nous sommes persuadés, nous, que la critique est orgueilleuse, négative, habile surtout à détruire, impuissante à édifier ; nous lui attribuons l'affaiblissement du sentiment religieux, que tout le monde déplore ; nous voudrions, non pas la chasser du monde moderne, mais lui faire sa part, qui est déjà trop considérable et qui grandit chaque jour. Hélas ! tout le monde critique aujourd'hui, en politique, en littérature, en

exégèse, en théologie, tout le monde critique et personne ne sait agir. La critique, c'est l'alexandrinigme, c'està-dire la mort de la religion et aussi du patriotisme et de toutes forces morales, par lesquelles vivent les sociétés. M. Sabatier estime que nous ne critiquons pas encore assez (1). Je l'appelais tout à l'heure téléologien ; je me trompais, c'est un homéopathe ; mais combien je me défie des remèdes qu'il nous propose (2)!...

Nous repoussons avec d'autant plus d'énergie ses offres de services, que le mal qu'il voudrait guérir n'existe pas. Non seulement la clarté, qui résulte de la proclamation des dogmes, ne nuit en rien à la chaleur de la piété, mais elle la fortifie et la complète, comme l'élément lumineux, dans le soleil, complète l'élément calorifique. Prenons, par exemple, le dogme de la Résurrection. Yoilà longtemps, certes, qu'il a été défini. Qui saura dire les dévouements, les sacrifices, les prodiges d'abnégation et de vertu qu'il a provoqués ? Tous ceux qui, dans le monde chrétien, ont pu s'élever jusqu'à la sainteté éminente, ont été soutenus par la pensée qu'ils ressusciteraient un jour, par les mérites du Christ Rédempteur. Supposez qu'un doute eût seulement eftieuré leur esprit : ils n'eussent jamais embrassé la folie de la croix.

Et les effusions de la piété chrétienne, en quoi ontelles jamais été gênées par la netteté de la formule

1 Qui fera la conciliation, dit-il, entre hier et aujourd'hui.' Qui renouera la chaîne de la tradition à travers les siècles et réalisera la communion des âmes dans l'infinie diversité des langues et des symholes ? Qui mettra la paix dans les communautés et dans les esprits, en inspirant la tolérance et en faisant la lumière, sinon cette critique dogmatique qu'il est facile de charger d'anathèmes. mais dont on nepeut se passer?

(2) (1 faut avouer cependant que si la plupart de nos contemporains critiquent trop, quelques-uns ne critiquent pas assez.

LA UELIGIOX DES COXTEMPORAIXSi '"

thrologique du dogme delà Bésurrection ? M. Sabatier n'a jamais entendu, sans doute, l'alleluia pascal retentir sous les voûtes de nos églises. Qu'il veuille bien, du moins, lire les paroles frémissantes d'amour et de joie, par lesquelles l'Eglise chante son Dieu ressuscité:

L'Agneau a racheté les brebis.

Le Christ, innocent, avec son Père

A réconcilié les pécheurs.

La Mort et la Vie, dans un duel

Merveilleux, en sont venues aux mains.

Le Maitre de la Vie, qui était mort.

Règne vivant.

Dis-nous, Marie, Qu'as-tu vu, le long du chemin ?

Je sais des chrétiens qui ne peuvent lire ces prières sans pleurer. Après cela, M. Sabatier vient nous dire: ce La prière, par où j'entends, non pas un vain exercice de paroles, non pas la répétition de certaines formules sacrées, mais le mouvement de l'âme se mettant en relation personnelle et en contact avec la puissance mystérieuse, dont elle sent la présence, même avant de lui donner son nom ». Des mots, des mots. Qu'on nous cite donc les oraisons originales qui ont jailli des âmes dont nous parle M. Sabatier. Mais on ne nous les citera pas, j'en suis sûr, parce qu'elles n'ont jamais existé. Au contraire, notre liturgie catholique, toujours humblement soumise au dogme, abonde en prières divines, qui sont des cris de l'âme, des chants et des extases. Xon, personne n'a le droit de dédaigner nos formules sacrées, et encore moins de prétendre que les dogmes étouffent la piété. Saint Thomas s'écriait, avec un sentiment de reconnaissance profonde : Dogma datur christiania, et sans doute saint Thomas était capable de se faire à lui-même des croyances personnelles, pour le moins aussi bien qu'aucun théologien de

UN TÉLÉOLOGIEN 207

nos jours. Que dire alors de la presque totalité des hommes de notre siècle, absorbés par des occupations étrangères à la religion, assaillis par le doute ? Loué soit Dieu de nous avoir révélé des vérités que l'homme ne peut trouver avec les seules lumières de son intelligence ! Louée soit l'Eglise de Dieu d'avoir formulé ces vérités, avec une précision qui ne gêne ni la piété des saints ni l'inspiration des poètes î

Il est une expression qui revient souvent sous la plume de M. Sabatier : le christianisme historique. Je sais trop bien quel sens lui donne M. Sabatier ; mais enfin si on prend les mots comme ils sonnent, le christianisme historique est le plus grand fait religieux qui se soit produit. Il comprend ou suppose des dogmes, de la morale, de la liturgie, des luttes, des événements d'une portée très grande, des batailles et des conciles, une hiérarchie ecclésiastique, etc., etc. De tout cela, dans le système de M. Sabatier, il ne doit rien rester, rien. Quand on arrive à la fin de son livre, on se rappelle la triste facétie de je ne sais plus quel publiciste :

Article premier : Plus rien n'existe.

Article deuxième : Personne n'est chargé d'exécuter le présent décret.

Mais non, pourtant, n'exagérons pas : du christianisme, M. Sabatier conserve la prière interne, Encore n'en sommes-nous pas bien sûr, car l'intensité de son kantisme ne laisse pas de nous troubler. Dieu, pour M. Sabatier, c'est V Inconnaissable. Mais alors comment savons-nous que Dieu est bon, qu'il aime la prière et l'exauce ? Le kantisme rigoureux autorise toutes les hypothèses. On a dit que Dieu est peut-être un savant qui se livre, sur les habitants de notre planète, à des expériences de laboratoire. Nous représenterions

quelque chose comme des microbes malfaisants, et notre société formerait un vaste bouillon de culture. Oh ! sans doute, M. Sabatier trouvera quelque argument ingénieux, pour nous prouver qu'il connaît très bien l'inconnaissable, et qu'il possède des renseignements psychologiques et critiques sur ses qualités. Tout de même, quelques obscurités subsistent. Plaise à Dieu que des disciples zélés ne viennent pas les augmenter bientôt !

E n attendan t, nous pouvons commu nier avec M. Sabatier, dans une prière humble et confiante au Dieu des Evangiles. Ce n'est pas tout ce que nous désirerions, certes ; mais c'est encore quelque chose. M. Sabatier nous compare à ces bonnes vieilles femmes, qui se représentent le Père Eternel, avec une barbe et coiffé d'une tiare multicolore. Cette comparaison n'a rien qui nous offense. La bonne vieille femme a la certitude qu'elle invoque un Dieu infiniment puissant et infiniment bon. Avec une faus-e modestie, beaucoup de criticistes se déclarent moins avancés. Puis, à tort ou à raison, nous sommes portés à croire que les prières des ignorants valent mieux que celles des savants. Donc, prions en union d'esprit et de cœur avec M. Sabatier. Un anglican disait à un curé catholique de grande ville : <( Ce par quoi nous différons est peu de chose ». Prions tout de même, répondit le prêtre, pour que l'union devienne complète. C'est la proposition que je voudrais faire aux hommes qui pensent comme M. Sabatier. Malheureusement, on ne peut pas dire que les différences qui nous séparent d'eux, soient peu importantes.

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