L'AUTEUR DE L'ABBÉ TIGRANE
... Pourquoi pas l'auteur des Courbezon ou de Julien Savigaac ou de telle idylle cléricale dont la critique célébra jadis les mérites ? Pourquoi pas M. Ferdinand Fabre, tout simplement ? — Pourquoi pas ? Demandez à M. Paul Stappfer, qui a compendieusement expliqué tout ce qu'il entre de bizarrerie dans l'histoire des réputations littéraires.
Il est certain que M. Ferdinand Fabre a composé des œuvres supérieures à V Abbé Tigrane, de même qu'Alphonse Daudet a écrit des pages plus intéressantes, plus vivantes que Tartarin ; mais le nom de Tartarin évoque toujours le nom d'Alphonse Daudet, et Tigrane accompagne toujours M. Ferdinand Fabre. Dangereuse compagnie î Tigrane, dont les crocs sont terribles, pourrait fort bien, avant longtemps, dévorer son propre père. Il est probable que M, Ferdinand Fabre ne tardera pas à s'éclipser, à disparaître, tandis que le nom de Vabbé Tigrane luttera, non sans quelque succès, contre cet oubli terrible qui s'étend sur les hommes et sur leurs œuvres.
De son vivant, M. Ferdinand Fabre n'était jamais arrive, je ne dis pas à la grande gloire, mais même à la grande notoriété. Il n'avait réussi à conquérir que l'estime de quelques lettrés éminents et des sympathies
ardentes, qui se recrutaient de façon assez bizarre. Il paraît que les clergymen anglais, leurs femmes et leurs filles se délectaient à la lecture des romans ecclésiastiques de M. Ferdinand Fabre. Il est mort dans l'anticbambre de l'Académie et aussi dans l'antichambre de ce palais encombré, qui s'appelle la postérité. Avec cette courtoisie impertinente qui est de tradition sous la Coupole, M. de Vogué disait à son ami M. Paul Bourget : « Il restera de vous, Monsieur, il restera... un mot : Cruelle énigme. )> Et nous irions dépouiller les dix-huit romans de M. Ferdinand Fabre ? Et nous essaierions de faire le départ, dans cette œuvre, de ce qui est caduc et de ce qui peut durer encore quelques années ? Non, merci. Contentons-nous de V Abbé Tigrane.
Comme toujours, le nombre de ceux qui ont vaguement entendu parler de ce roman presque célèbre, dépasse et de beaucoup le nombre de ceux qui l'ont lu avec attention. Or, les premiers croiraient manquer à leurs devoirs essentiels, s'ils ne formulaient pas quelques jugements sommaires sur M. Ferdinand Fabre. Qui de nous, en quelques conversations rapides, n'a entendu se succéder les substantifs et les bouts de phrases que voici : c Ferdinand Fabre, V Abbé Tigrane... les Courbezon aussi, je crois, oui, les Courbezon. L'Abbé Tigrane type achevé de l'ambition et de la férocité cléricales. Horrible... mais intéressant. Et Ferdinand Fabre s'y connaît (ici, un sourire). Nourri dans le sérail, il en sait les détours. N'a-t-il pas porté la soutane ? d Des revues complaisantes achèvent ce tableau à peine ébauché ; elles représentent M. Ernest Renan et M. Ferdinand Fabre faisant, bras dessus, bras dessous, leur promenade de vieux chanoines manques et se rappelant, avec un sourire ému, leurs années de séminaire. En fait, ces deux hommes bénisseurs et onc-