‹ La religion des contemporainsChapitre 7 sur 11 · L'AUTEUR DE L'ABBÉ T1GRANE · texte numérisé non relu

L'AUTEUR DE L'ABBÉ T1GRANE

tueux se sont appliqués, toute leur vie durant, à une même œuvre de destruction et de haine. Tandis que l'un sapait les dogmes de l'Eglise, l'autre ridiculisait son personnel ; tous deux disaient au siècle, dont l'ignominie les avait attirés : ce Notre mission est de tranquilliser vos consciences, en vous prouvant que vous avez des raisons nombreuses de repousser les enseignements de l'Eglise. Le Livre qu'on vous avait jadis appris à vénérer, se compose d'histoires à dormir debout, mais très faciles à expliquer. Un des plus grands prophètes, Ezéchiel, savez-vous ce que c'est ? Eh bien, je vais vous le dire, moi Renan, en deux mots : c'est le Rochefort de son temps. Je dois ajouter toutefois que, par l'âpreté du ton, quelques-uns de ses chapitres me font penser aux Conférences de Mlle Louise Michel. Quant aux prêtres chargés de vous expliquer le Livre, je vous dirai, moi Ferdinand Fabre, leur petitesse d'esprit et les laideurs de leur vie morale. Et nous concluons tous deux : « Vaquez en paix, hommes modernes, à vos occupations et à vos plaisirs, sans vous soucier de cette religion, dont les préceptes n'ont plus de raison d'être, d On a déjà fait justice de la théologie et de l'exégèse de M. Renan ; l'expérience de la vie ecclésiastique dont se glorifiait M. Ferdinand Fabre, ne résiste pas davantage à un examen attentif ;les énormités de tout genre abondent sous la plume de cet homme, qui se vantait de connaître nos mœurs, nos lois, nos qualités et nos défauts, et qui passait pour un oracle, parmi les gens du monde. Yeut-on quelques exemples de cette extraordinaire érudition ? « Monsieur l'abbé Turlot, dit l'évêque, dès le lendemain de l'ordination que je fixe au 26 de ce mois, veille de la Sainte Trinité, vou9 irez prendre possession de l'aumônerie » (page Ih). Cette fixation, vraiment, est admirable.

Un député, M. Jérôme Bonnardot, écrit de Paris à son protégé ecclésiastique : « Monseigneur de Roquebrun (votre évoque) est mort hier soir, à la suite d'une seconde attaque d'apoplexie. Vous êtes nommé vicaire général capitulaire. Vous recevrez des lettres du ministère, demain. * Ainsi M. Ferdinand Fabre croyait que le ministère des cultes nomme luimême et directement les vicaires capitulaires, comme il nommeles évêques. Quelle prodigieuse information !

Ailleurs, notre romancier théologien confond le conseil de l'évêque avec le tribunal de l'Officialité diocésaine. Il organise les cérémonies funèbres d'une façon magistrale, qui ne peut qu'exciter grandement l'admiration des liturgistes. Il suppose qu'un supérieur et un évêque se prennent de querelle devant tous les prêtres du diocèse réunis et devant les séminaristes. Les choses se passent à peu près comme à la Chambre, un jour de séance orageuse : les deux orateurs s'injurient, se menacent, s'anathématisent en latin, ce pendant que le public murmure, applaudit, pleure, manifeste bruyamment sa sympathie ou sa colère.

Quelquefois, M. Ferdinand Fabre cite ses autorités. « Vous vaincrez par la charité, s'écrie un de ses nombreux et grandiloquents orateurs, vous vaincrez par la charité, caritate, comme dit saint Augustin. » Avouez que M. Ferdinand Fabre est étonnant : il a trouvé le mot charité dans saint Augustin, et en latin encore, et à l'ablatif, caritate. Pas plus que l'ancien, il n'ignore le moderne, il sait exactement le titre qu'on donne à chaque professeur de grand séminaire ; il connaît le professeur de morale, le professeur d'Ecriture Sainte, le professeur d'histoire ecclésiastique. Seulement, il a des raisons de se di'fier de l'incompétence de ses lecteurs, et alors il souligne tous ces titres, tout le long de ses trois cents

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pages. C'est d'un effet typographique fort curieux.

Étant donnée cette extraordinaire compétence de notre auteur, nous n'avons garde de prendre au tragique, je ne dis pas ce qu'il a prouvé, mais ce qu'il 3 voulu prouver. Car, il est impossible de se faire illusion, M. Ferdinand Fabre a cru nous porter des coups terribles.

1° Les hommes d'Eglise qu'il prétend faire connaître, représentent la plus originale collection de bêtes féroces qu'ait jamais rêvée directeur de musée zoologique. Nous parcourrons tout à l'heure cette ménagerie : M. Ferdinand Fabre nous présentera tour à tour Mical, dont le nom rime avec chacal, Tigrane un magnifique spécimen de la race féline, Clamouse qui tient du loup par la férocité et du lièvre par la couardise. Tout à côté, quelques agneaux bêlants, comme Ternisien, pour servir de pâture aux monstres qui poussent des rugissements épouvantables. C'est à vous donner le frisson. Cette pauvre Eglise de France, que les politiciens oppriment et que les écrivains bafouent et qui se tait et qui prie et qui répand dans le monde entier les tré-ors de sa charité inépuisable, cette pauvre Eglise de France, dans le roman de M. Ferdinand Fubre, apparaît comme la mère-grand du petit Chaperon rouge. «C'est pour mieux te manger, mon enfant. » De son air le plus mystérieux, l'auteur de V Abbé Tigrane dit à ses lecteurs : Tirez la chevillette, la bobinette cherra ; vous pourrez entrer, Messieurs, et vous contemplerez, grâce à moi. des tableaux inédits d'horrifîque carnage.

2° M. Ferdinand Fabre, qui prend volontiers un ton conciliant et aimable, prête toujours, à ses héros ecclésiastiques, les paroles qui sont le plus propres à irriter, à exaspérer, voire même à dégoûter — le mot n'est pas trop fort — les laïques les plus calmes et les moins

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hostiles à l'Église. De même que le Mathan de Racine confesse devant Nabal son abominable passé, de même l'abbé Capdepont (Tigrane) étale son abjection devant Mical. « Ma première visite au directeur des cultes, dit-il, fut une station douloureuse et poignante... Quoi ! j'étais prêtre, c'est-à-dire élu par Dieu dominateur, pacificateur, purificateur des âmes, et maintenant je me trouvais sur la banquette usée d'une antichambre, les mains aux genoux, l'œil éteint, l'échiné arrondie comme un esclave prêt à recevoir le bâton! Mical, j'ai bu cette honte... î J'étais humble devant le ministre, et volontiers je me fusse révolté... Pourquoi tant de colères ? Parce qu'en dehors de la sainte hiérarchie de l'Eglise, il ne saurait exister de supérieurs pour nous. Nous ne sommes pas faits pour nous courber devant les laïques, mais les laïques sont faits pour tomber à nos genoux. »

On voit très bien d'ici — trop bien, n'est-ce pas ? — l'effet que M. Ferdinand Fabre attendait de ces paroles.

3° C'est ici que les intentions hostiles de l'auteur apparaissent à nu ; la perversité ecclésiastique revêt, dans son œuvre, une forme particulièrement répugnante, qui achève de rendre odieux tous les personnages. Chez eux, la bassesse se complique non seulement d'hypocrisie, mais — ce qui est pire — d'inconscience ; tandis qu'ils accomplissent des actes avilissants, dont les mobiles sont tous condamnables, ils se persuadent qu'ils pratiquent telle ou telle vertu, le pardon des injures, ou l'obéissance ou le renoncement. Un vieillard — deux fois inamovible — va s'abaisser devant un jeune abbé qu'il avait insulté la veille :

— « Mais vous vous êtes trop compromis, lui dit-on, auprès de Lavernède...

— Compromis, compromis!...

2io

— Monsieur Clamouse, votre dignité.,.

— Ma dignité ?... Oh ! ne confondons pas la dignité d'un prêtre avec la dignité d'un laïque. »

Ainsi, M. Ferdinand Fabre nous ramène à la psychologie, très vulgaire et qu'on croyait, depuis fort longtemps, démodée, d'Eugène Sue : il applique au clergé séculier ce que son prédécesseur avait dit des Jésuites. Sur des pensers très vieux il fait de la prose à peu près nouvelle.

Il suffit, ce me semble, d'indiquer les pensées générales qui se dégagent de l'œuvre de M. Ferdinand Fabre. Leur simple exposé prouve amplement que nous avons, en présence de nous, un ennemi : je dis un ennemi et non pas un adversaire. Dès lors, à quoi bon expliquer, distinguer, réfuter, nous indigner ? Supposons un sous-officier puni, puis finalement renvoyé par un général irréprochable. Ce sous-officier n'aura ras de peine à découvrir, chez le général et chez ceux qui l'entourent, des défauts et des ridicules qu'il exagérera dans la mesure de sa haine. Une satire sera bien vite composée. Que prouvera-t-elle ? Rien. Il y a environ un demi-siècle, les directeurs du grand séminaire de Montpellier (le mot est écrit) prièrent M. l'abbé Ferdinand Fabre de se retirer. Voilà le fait. Quelle expérience ecclésiastique peut-on acquérir en deux ou trois ans ? Cependant M. Ferdinand Fabre n'hésite pas à discuter sur la politique générale de l'Eglise, il reproduit les conversations intimes des évêques et des vicaires généraux, il scrute les pensées profondes d'un cardinal diplomate. Tout cela est indiciblement enfantin. L'Abbé Tigrane, c'est le roman chez la portière de Tévêché, débité sur un ton de mélodrame, par un petit abbé en colère.

Voyons, Monsieur l'abbé, un peu de calme : tout ce

noir que vous mettez dans votre histoire, n'existe peutêtre que dans votre imagination. J'ai idée que vous n'avez jamais adressé la parole à un évêque ou même à un vicaire général. Raisonnons un peu.

C'est une bien grosse entreprise pour un romancier ou un poète, que de créer un caractère de Satan ecclésiastique. Racine n'a réussi qu'à moitié, dans son portrait de Mathan, sans doute parce qu'il n'avait sous les yeux que des modèles médiocres. Au contraire, Joad est un chef-d'œuvre de premier ordre, parce que Bossuet apparaissait à ses contemporains, dans le plein rayonnement de sa gloire, et parce que la pensée des prophètes était familière à Racine. M. Ferdinand Fahre aurait pu s'inspirer de Lamennais, étudier ses œuvres, suivre pas à pas le développement de son orgueil, le peindre dans son attitude définitive de Lucifer foudroyé. Il paraît ne pas même y avoir songé. Il a vu, un jour, un ecclésiastique de haute taille, à l'air majestueux ou plutôt impérieux, etil s'est dit : « Voici mon héros d. Rendons ce témoignage à M. Ferdinand Fabre qu'il n'a négligé aucun détail esthétique ; il nous renseigne abondamment sur le nez, le port de tête et le geste de FabbéRufin Capdepont (Tigrane), professeur d'histoire ecclésiastique et supérieur du grand séminaire de Lormières, futur évêque, futur archevêque, futur cardinal, cardinal candidat à la Papauté. On nous parle constamment de son talent, de sa hauteur de vues, de son génie. A l'usage comme on disait autrefois, rien de tout cela ne se manifeste dans le cours du récit.

Une étude attentive du roman de Ferdinand Fabre nous porterait plutôt à croire que le génial abbé Capdepont n'est, en réalité, qu'un parfait imbécile. Et qu'on ne croie pas que je fais ici allusion aux mouvements violents, aux imprudences, aux emportements

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qui caractérisent les natures à la fois très impressionnables et atrabilaires. Non ; en retenant seulement les actes réfléchis de l'abbé Capdepont-Tigrane, nou3 sommes obligés de constater qu'il ressemble, de tous points, à un immense nigaud. Voici, par exemple, un exploit absolument charentonnesque,que M. Ferdinand Fabre nous raconte, pour avoir, je suppose, l'occasion de citer un fort médiocre trait d'esprit, mais sans se douter qu'il déprécie son héros. « Le 21 décembre 1847, le baron Thévenot, qui n'avait jamais abordé la tribune, en gravit tout à coup les degrés. On le devine, ce fut un ébahissement général.

<r Où t'en vas-tu comme ça, monpetiot ?lui demandait le président Dapia, qui le connaissait depuis 1830 et avait même paru quelquefois à ses mardis.

Le député deLormières, sans s'émouvoir, commença un long discours sur les Retraites ecclésiastiques.

— Assez, assez ! criait la Chambre.

M. Thévenot poursuivit. Puis, avant prononcé la dernière phrase de son sermon, laquelle était un texte tiré de saint Augustin, il descendit fièrement.

— Mais c'est une vraie capucinade, cela ! s'écria le maréchal Soult.

— Pardon, vous n'y êtes pas, riposta Dupin aîné, c'est une capdeponade. »

L'histoire n'a aucune vraisemblance ;mais quelle haute idée elle nous donne delà bêtise Je Capdepont ! Notez bien que le député Thévenot, pour lequel Tigrane avait composé cette stupide harangue, n'était nullement clérical et ne passait pas pour tel.

Toujours croyant portraicturer un homme puissamment intelligent, M. Ferdinand Fabre marque en traits indélébiles l'imbécillité ecclésiastique de son héros. Il lui attribue en effet le rêve suivant, imité sans

doute du rêve classique d'Enée ou de celui d'Athalie. a Cette dernière nuit j'ai fait un rêve horrible... Dans cet accablant cauchemar, j'assistais à mon propre naufrage... Ces imaginations nocturnes vous secouent comme de poignantes réalités... J'en tremble encore... Je gravissais un escalier tournant en spirale au milieu d'une vaste tour. Au haut de cette tour, en tout semblable à celle de saint Irénée, luisaient dans la lumière et étincelaicnt sur un plateau d'or, tous les attributs de l'épiscopat : la mitre, la crosse et l'anneau... Je les voyais distinctement... je montais, je montais, je montais.. . Enfin j'atteignis la dernière marche. 0 désespoir! elle était inaccessible... »

Je sais bien que les gens du monde attribuent cette monomanie de la mitre à tous les ecclésiastiques qui passent pour être protégés parle pouvoir civil. Mais, même en admettant que l'ambition dévore un prêtre, il ne faut pas, si ce prêtre est réellement intelligent, lui prêter d'aussi mesquines pensées. Rêver de la mitre et de la crosse, se complaire dans la pensée qu'on portera du violet et qu'on fera baiser sa bague par les dévotes, c'est d'un pauvre d'esprit, d'un fat, dont on s'amusera, même à Lormières. Un ecclésiastique intelligent, qui aura le malheur d'être ambitieux, formera d'autres projets. Son rêve sera de gouverner des hommes, des groupes d'hommes puissants, de fonder des œuvres, des œuvres durables, d'engager et de soutenir des batailles. Aux prêtres de cette trempe l'Eglise de France, en ce siècle, n'offre pas un champ d'expérience très vaste : nous ne sommes plus au temps de Richelieu. En somme, l'Eglise de France, au XIXe siècle, ne compte guèreque trois prêtres qu'on puisse considérer commedes directeurs d'hommes, ou de grands brasseurs d'affaires. Mgr Dupanloup exerça sur une assemblée française

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une certaine influence ; le cardinal Lavigerie parcourut les continents et crut les dominer ou les convertir... au moins en rêve. Le cardinal Mathieu administra toute la région du nord-est pendant près d'un demi-siècle ; il ramassa quarante millions et bâtit quatre cents églises... Croyez-vous que M. Ferdinand Fabre ait songé, un seul instant, à quelqu'un de ces trois grands lutteurs ? Il faut nous en féliciter, car il n'eût pas manqué de les rabaisser, en leur prêtant de basses pensées. . . Mais, pour le moment, je ne veux que prouver la pauvreté de ses conceptions. Au contraire, un prêtre intelligent peut n'avoir que des ambitions religieuses, intellectuelles et morales, ce qui s'harmonise moins difficilement avec son ministère. Il aspire à diriger, non des hommes, qui ont trop souvent pour mobiles l'intérêt et la passion, mais des intelligences. Celui-là rencontre sur sa route nombre d'obstacles, qui proviennent du manque d'organisation de la presse et de la librairie catholiques, et surtout de l'état de l'opinion publique ; mais il peut compter davantage sur son travail et sur son talent. Précisément, M. Ferdinand Fabre nous apprend que son abbé Capdepont appartient à cette catégorie de prêtres. « Il avait réédité l'œuvre entière de saintThomas d'Aquin, publié plusieurs traités, dont l'un, De Auctoritate , était classique dans plus de trente séminaires, commenté les admirables SoUloques de saint Augustin ; en ce moment même, il réunissait des renseignements pour éclairer un point d'histoire resté obscur : Les rapports du pape Sixte-Quint avec le roi Philippe II d Espagne. J> Bref, si le talent de M. Ferdinand Fabre eût répondu à ses intentions littéraires, son abbé Capdepont représenterait comme un composé de Lamennais et de Dôllinger, lesquels n'ont jamais posé leur candidature à l'épiscopat. Or, Capde-

pont passe sa vie en basses intrigues : il commet toutes sortes d'infamies, il devient monomane, fou, criminel. « Prends garde à toi ! » dit-il à son ami, l'abbé Mical, le dévorant d'un regard ardent.

M. Thévenot, effrayé, s'interposa. Mais l'abbé Mical l'écartant d'un geste : « Ne craignez rien, monsieur le baron, murmura-t-il ; il ne me tuera pas.

c< — Et pourquoi ne te tuerais-je point ? répliqua Capdepont, lequel, dans le désordre de ses idées, laissa transparaître, à son insu, toute la perversité de ses instincts. <r — Parce que tu veux être évêque, et que, si tu t'avisais de me dépêcher, mon cadavre pourrait te causer quelque embarras.

« L'abbé Capdepont, ne trouvant pas de riposte sur ses lèvres, rit d'un rire forcé qui donna à toute sa face une expression véritablement épouvantable. »

Cette scène nous amuse beaucoup, nous autres prêtres, qui connaissons un grand nombre de prêtres, qui vivons au milieu des prêtres. La crainte d'être assassiné n'a jamais hanté notre imagination, et le soir, quand nous faisons notre examen de conscience, nous négligeons de nous demander si la pensée nous est venue, durant le jour, d'assassiner quelque confrère. Mais qui sait, au juste, oui, qui sait l'impression produire par cette scène sur des hommes d'instruction movenne, dans la substance intellectuelle desquels sont entrés les romans d'Eugène Sue, les drames de Victor Huo"o, les hallucinations de Michelet, les ignominieuses stupidités de la Lanterne^ la. Rome de Zola et des histoires à n'en plus finir de Borgia et de Torquemada ? Je ne voudrais pas avoir à polémiquer sur ce sujet sombre, avec un commis-voyageur ou un maître d'école ami de M. Homais : je me sentirais incapable de lui répondre pertinemment. Toutefois, on pourrait essayer

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d'un argument que je me permets de signaler à ceux de mes confrères qui, ayant contracté la déplorable habitude de douter d'eux-mêmes, manqueraient d'assurance dans leurs répliques. Oui, Monsieur, pourrait-on répondre audit cousin de M. Homais, oui, Monsieur, nous devons vous l'avouer, puisque vous connaissez si bien nos secrets, nos mystères, nos principes sataniques empruntés aux jésuites, tout le tréfonds de notre politique, l'usage existe chez nous de nous débarrasser de ceux de nos amis qui nous gênent... par le poison... Vous comprenez... cela ne fait pas de bruit. Malheureusement, les pharmaciens et les droguistes, à l'instar des autres commerçants et industriels, ne nous livrent plus que des produits falsifiés ; leur poison n'opère qu'avec unn extrême lenteur. Consultez les statistiques qu'ont dressées des spécialistes. Tandis que les professeurs et les médecins (ils oublient sans doute de se soigner eux-mêmes) meurent relativement jeunes, le3 prêtres détiennent, comme on dit, le record de la vie humaine. En somme, Monsieur, si vous désirez compléter votre érudition, par des relations plus fréquentes avec le monde ecclésiastique, vous pouvez le faire sans trop de dangers. Le jour où votre curé vous invitera à dîner, acceptez sans crainte.

Egoï-te, féroce,, apoplectique, criminel, l'abbé Tigrane donne pour couronnement, à toutes ces qualités que nous lui connaissons déjà, une maladresse insigne. Il envoie à la tête de son évêque d'énormes textes latins, avec la grâce d'un ours endimanché ; il commet en public des actes de violence, qui seraient de nature à provoquer une émeute populaire contre lui ; il pérore partout et toujours, à temps et à contre-temps. Le petit volume de M. Ferdinand Fabre renferme une douzaine de discours du seul abbé Capdepont. Quant

à sa diplomatie, elle désarme, en vérité, par son mélange de machiavélismeet de candeur. Capdepont apprend que son évêque, qu'il a offensé très gravement, et qui jouit à Paris d'une grande influence, vient de partir pour Lyon ; il continue à disserter, à caqueter avec son ami l'abbé Mical. Tout à coup, la nouvelle arrive à Lormières que l'évêque, Mgr de Roquebrun, s'est rendu à Lyon, sans doute, mais aussi à Paris. Capdepont s'aperçoit enfin du danger, comme certains Allemands, dit-on, découvrent les beautés d'un calembour, huit jours après l'avoir entendu. Non, il n'est pas habile...

M. Ferdinand Fabre croyait avoir peint une sorte de Napoléon ecclésiastique au petit pied. En réalité, nous n'avons sous les yeux qu'un érudit grotesque, violent et maladroit^ qui, sous l'effet de la passion, devient un maniaque capable d'assassiner, une vraie brute. M. Ferdinand Fabre a échoué, comme ont échoué tous ou presque tous les romanciers de ce siècle

— et ils sont nombreux — qui ont osé tenter le portrait du mauvais prêtre.

Mais pourquoi cet acharnement des gens de lettres à peindre les laideurs morales — authentiques ou non

— des hommes d'église, et pourquoi cet insuccès général ? Cela tient, je crois, à un état d'âme qu'il n'est pas impossible d'expliquer. Nos romanciers ont décrit tant de fois les crimes ordinaires de l'amour, que les imaginations blasées et corrompues demandent quelque chose de plus faisandé. Or. quoi de plus inédit, pour nos névropathes pervertis, que la corruption d'un prêtre étudiée au microscope ? Ce grand enfant lubrique, qui avait nom Paul Verlaine, a traduit très exactement, un jour, les sentiments, les rêve3 et les désirs d'un trop grand nombre de nos contemporains. « Vous savez que je suis hanté, ce3 jours-ci, par une image terrible.

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Je ne peux pas m'ennpêcher de penser aux personnages du roman de Huysmans, La-bas. La messe noire... et puis le chanoine Docre, qui dit la messe de Satan pour les fidèles du diable ! Quel homme, ce chanoine Docre ! » Verlaine ne faisait que répéter ce mot ; évidemment l'étrange sonorité du nom l'attirait, a Le chanoine Docre ! » Il s'arrêtait pour jouir plus à son aise de toutes les images que cette combinaison évoquait. Et la scène nocturne de la messe diabolique avec sa liturgie sacrilège se déroulait devant son imagination. Le poète s'amusait comme un enfant qui regarde des estampes pleines d'horreurs. (( Le chanoine Docre. » Et il frappait le pavé du bâton pour exprimer sa joie... Il n'existe pas de péché que je n'aie commis, continuat-ii fièrement, et sa tète se releva. Tous les péchés capitaux, je les ai commis en pensée et en action! Un véritable damné. Seulement, (et un vague sourire illumina ses traits qui ne pouvaient garder longtemps leur expression tragique) seulement, je ne crois guère qu'on puisse rn'accuser de simonie. (Il jouait avec cette nouvelle idée.) Cela aurait été si gentil, n'est-ce pas ? si j'étais devenu prêtre et si j'étais monté, de degré en degré, jusqu'à être archevêque de Paris, grâce à la simonie, s'entend ; point par mes vertus, naturellement, Ah ! je n'aurais eu de repos que tous les Quartiers de la ville n'eussent leur évêque ! Paris vaut bien cela î La bonne idée, hein ? et les beaux noms ! Evêque de Grenelle, évêque de la Yillette, évêque du Quartier Latin î Quelle drôle de table ronde, et comme elle serait animée (1) ! »

Ainsi, la simonie, l'ambition effrénée des prêtres, la corruption des prêtres, voilà ce qui remplit de doux

(1) Paul Verlaine par Bywanck {Revue bleue du 26 mars 1S92).

rêves l'imagination de nos amis les néo-chrétiens. Que doit-il s'agiter dans la pensée des autres? Il ne faut pas que le clergé de France se le dissimule : les deux types d'ecclésiastique, dont on parle le plus dans les milieux littéraires, sont l'abbé Capdepont (Tigrane), et le chanoine Docre (1), à moins que ce ne soit ce pauvre nigaud d'abbé Constantin. Les emportements du premier, les sacrilèges du second, l'ignorance invraisemblable du troisième représentent les divers aspects de ce que M. Ferdinand Fahre. en sonchap. XXIe, appelle la Comédie cléricale. Des piètres que j'aime beaucoup se contentent de sourire fort, quand je leur parle du mal effroyable que font ces sortes de publications : ou bien ils me rappellent avec douceur la citation bien connue : Calamurn quassatum... linum fumigans. Je veux bien ; mais nous avons besoin d'être respectés ; nous avons besoin qu'on ne dise pas de nous, que nous jouons une comédie. Les romanesques balivernes de Vahbé Tigrane hantent l'imagination des lecteurs et l'obsèdent, tandis que la vie d'un Père de Ravignan et d'un Père Lacordaire les laissent froids. Pourtant, il existe un texte bien connu que je ne citerai pas en latin, mais qui nous oblige à défendre notre bonne renommée. On me dira sans doute que nos protestations n'arrêteront pas nos adversaires, ni les écrivains affamés de popularité malsaine, qui recherchent le succès facile, aux dépens des ecclésiastiques. Peut-être

Si quelques écrivains résolus, formant un petit

groupe bien uni, s'imposaient la tâche de repousser

vigoureusement les attaques dirigées contre le clergé,

1 Je neparle pas de la Faute d<> l\abbéMourettàe M. Zola, que je H--- connais pas ; mais il e-t probable que ce roman, dont les critiques disent qu'il «■-( particulièrement immonde, a été tiré ù un très grand nombre d'exemplaires.

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ils ne tarderaient pas à obtenir des résultats sérieux. En tout cas, nous ne devons pas, par notre silence, ou par nos réticences, ou par nos sourires à la fois diplomatiques et littéraires, laisser croire au public que les dires de nos calomniateurs et de nos détracteurs ont leur raison d'être.

Une suffit pas, en effet, de défendre les principes chrétiens, il faut encore mettre à l'abri du soupçon le personnel qui a mission d'enseigner ces principes. Lors du dernier procès qui a si profondément troublé la France, un jeune avocat imagina un moyen très ingénieux de manifester ses sentiments intimes. « Vive l'armée ! s'écria-t-il ; à bas les chefs ! )) Los officiers supérieurs et les membres du barreau de Paris ont trouvé cette distinction de fort mauvais goût ; en conséquence de quoi, une punition a été infligée au jeune manifestant. De prétendus chrétiens viennent nous dire : <t J'aime l'Eglise.. . infiniment ; mais il est fâcheux que les hommes d'Église, les prêtres séculiers particulièrement, soient tous ou presque tous des ignorants, des vendeurs du Temple, des hypocrites ou des corrupteurs ». Vous croyez peut-être qu'il est permis de répondre à ces Messieurs: «Vous en avez menti » ? Pas du tout : si vous vous piquez de bien comprendre la cbarité chrétienne, les aspirations des temps modernes et les faiblesses aimables des gens de lettres, vous ne manquerez pas d'accueillir par d'humbles et courtoises paroles, ces amis aux allures protectrices. Comment donc, Messieurs ? Mais puisque vous avez la bonté de vous occuper de nous avec tant de bienveillance, nous vous faciliterons vos recherches, nous vous fournirons de nouveaux documents. Toutes les fois que vous daignerez assistera une procession, nous serons très heureux de vous offrir un cordon d'honneur. »

Il est évident qu'avec de telles dispositions nos écrivains modernes ne peuvent composer que des satires, des charges, des caricatures ou d'absurdes panégyriques. Lisez Michelet, George Sand, Daudet, Halévy, Hugo, Lamartine : ils vous présentent tous des prêtres de fantaisie, qu'a imaginés leur inexpérience du monde ecclésiastique (1). Ils n'ont pas observé, ils n'ont pas su voir des prêtres authentiques, en chair et en os, entourés d'infirmités, oui bien, mais capables de dévouement, et point tout à fait aussi sots qu'on veut bien le faire croire à ces bons lecteurs. Je ne connais guère que Louis Veuillot, et peut-être Renan dans ses Souvenirs cï enfance et de jeunesse, qui aient su parler simplement et naturellement du prêtre.

Avant la Révolution, les hommes du monde, mêlés constamment aux ecclésiastiques, les jugeaient sans idée préconçue et presque indépendamment de leur caractère sacré. C'est pourquoi, si l'on veut trouver un abbé Tigrane sérieux, il faut, en passant par-dessus le vicaire Savoyard de Rousseau, remonter jusqu'à Saint-Simon, car vous pensez bien que, ne pas fournir un abbé Tigrane à la curiosité de nos contemporains serait vraiment les condamner à un trop cruel supplice. Donc Saint-Simon dit, en parlant de Dubois : « C'était un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français appelle « un sacre ï> (2), mais qui ne se peut guère expri-

1 Voici ce que me faisait l'honneur de m'écrire M. Alphonse Daudet, peu de temps avant sa mort: «Le prêtre que j'ai silhouetté dans la Petite Paroisse, je n'ai fait que l'entrevoir et m'en veux de l'avoir si superficiellement rendu ».

2)Notrelami - - sert par métaphore du nom d'un autre oiseau de proie à sçavoir du sacre : car nous disons c'est un sacre, de celui qui happe tout, racle tout H. Estienne .

mer autrement... Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître; ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux. L'avarice, la débauche, l'ambition étaient ses dieux ; la perfidie, la flatterie, les servages, ses moyens ; l'impiété parfaite, son repos. 11 excellait en basses intrigues : il en vivait, il ne pouvait s'en passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches tendaient, avec une patience qui n'avait de terme que le succès ou la démonstration réitérée de n'y pouvoir arriver, à moins que, cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vît jour à mieux en ouvrant un autre boyau... La fougue lui faisait faire quelquefois le tour entier et redoublé d'une chambre, courant sur les tables et les chaises sans toucher du pied la terre. ï Des historiens érudits ont essayé, m'affirme-t-on, de réhabiliter Dubois, et je souhaite de toute mon âme qu'ils y réussissent, à cause de son titre de cardinal. Mais que Dubois ait été un vrai drôle, ou que nous devions le considérer comme un grand méconnu, la page de Saint-Simon a l'air terriblement vécue. Elle survivra aux 18 volumes ecclésiastiques de M. Ferdinand Fabre. A côté de ce mauvais garnement de Dubois, l'abbé Tigrane ressemble à un énorme croquemitaine immobile et stupide. Nou3 pouvons voir là un châtiment de la Providence ; ne parlons pas en effet de la justice immanente des choses. Il n'est pas difficile de se heurter à quelques abbés de cour, peu intéressants, dans le riche clergé du dix-huitième siècle, dont on a exagéré les faiblesses et méconnu les vertus. Ils revivent dans toute leur laideur, et pour des siècles, dans la prose de Saint-Simon. Il n'en va pas de même au xixe siècle. De beaux esprits rentes déversent l'injure à flots sur un clergé pauvre, dédaigné, tenu à l'écart de la vie

politique et sociale, et qui a su cependant faire jaillir du sol de la France des œuvres admirables. Leurs mauvais désirs périront ; rien ou presque rien ne demeurera de l'énorme fatras anticlérical sous lequel nos grands hommes ont voulu nous accabler.

Un abbé Tigrane ne peut pas, à lui tout seul, accomplir dans l'Église de Dieu le mal dont un Ferdinand Fabre le rend responsable : il a des auxiliaires ou, si l'on veut, des complices. Parmi ceux-là, figure au premier rang l'abbé Mical, le renard courti&anet ministre du tigre. M. Ferdinand Fabre a peint avec un soin particulier, cou amore, cette physionomie de mouchard et, si nous n'avons pas une haute idée de la diplomatie ecclésiastique, ce n'est pas la faute de l'auteur. Mical ne dédaigne aucune de ces précautions oratoires qu'emploient si bien les paysans, lorsqu'ils veulent dissimuler leur pensée : <r II étala un large mouchoir à carreaux rouges, et épongea son front tout ruisselant.

Quelle chaleur étouffante ! continua-t-il I... Sa face de singe pétillait de malice : tout riait en lui, et d'un rire cruel, ses yeux, son nez, ses lèvres et son menton... Le malicieux professeur de morale ne sourcilla pas ; ii continua de jouer avec les glands de sa riche ceinture de soie, amusement qui lui était familier. » Tout cet attirail diplomatique, que M. Ferdinand Fabre ne néglige jamais de poser, devant et autour de son abbé Mical, a quelque chose de fort amusant. 11 est vrai que dans le inonde il n'en faut pas davantage, pour que quelqu'un acquière la réputation de finaud ou de diplomate ou d'opportuniste. Assez souvent, on voit ceux qui se font une spécialité des mines obséquieuses et des sourires très fins, commettre des impairs formidables. N'importe, ils gardent leur réputation, durant l'espace d'un lustre ou tout au moins d'un demi-lustre. La

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diplomatie de l'abbé Mical ne me paraît pas de meilleur aloi : elle ne lai suggère que de petites habiletés d'écolier, et elle l'abandonne, aux heures décisives. « Et quand je songe que, — lui dit avec assez de justesse l'abbé Capdepont, — et quand je songe que, tandis qu'il agit, lui, je m'amuse, moi, à ourdir de misérables taquineries ! Quelle pitié. . . Voilà les aventures que tu me fais courir, toi, Mical, avec tes plans de Sainte-n'v-touche. Quand cesseras-tu de me donner des conseils ? Et quand me procureras-tu la satisfaction de ne plus te mêler, en quoi que ce soit, de mes affaires? Si je ne t'eusse point écouté, je serais à Paris depuit huit jours ; et quelle besogne déjà n'aurais-je point faite! Mais non, au moment où je devais voler vers l'endroit où tous mes intérêts m'appellent, j'ai commis la faiblesse de te consulter. »

Heureusement pour Mical, la servilité, chez lui, supplée largement à la faiblesse des conceptions diplomatiques. Considérez avec attention , je vous prie, cette attitude de pénitent ; écoutez ces paroles de repentir : « La faute en est à nous : pourquoi avons nous eu la folie d'y croire à cette ambition insensée de Capdepont ? s'écria Mical.

a Mes amis, reconnaissons que le Dieu qui nous châtie est toujours le Dieu de justice. Dans ce qui se passe depuis un mois, je ne sais qui, de Capdepont ou de nous, a donné les preuves les plus éclatantes de dégradation morale. »

Mical tient ce lan gage devant tous les membres du Chapitre, dont quelques-uns ses ennemis personnels. Cinq minutes après , il apprend que son vieil ami Capdepont triomphe, qu'il est enfin nommé évêque, et devant le même auditoire il s'écrie : Vive Monseigneur !

Cette rapidité d'évolution ne témoigne pas seule-

ment d'une singulière bassesse de sentiments ; elle nous autorise à dire que ce prétendu diplomate n'est qu'un immense maladroit ; il ne sait pas ménager les transitions.

Il me répugne de discuter le cas de M. Clamouse, l'archiprêtre, doyen du Chapitre de Saint-Irénée. Mes lecteurs ecclésiastiques comprendront pourquoi, s'ils veulent bien faire attention à tout ce qui se cache d'ignominie dans les lignes suivantes :

ce L'abbé Lavernède s'avança vers M. Clamouse.

Monsieur l'archiprêtre , articula-t-il d'une voix qu'une extrême indignation contenue rendait tremblante: il fait un orage terrible. La pluie tombe sur le cercueil de Mg* de Roquebrun.

M. Clamouse laissa échapper un mouvement d'impatience.

Un cercueil, après tout, ne renferme qu'un mort, dit-il, et il est assez indifférent qu'un mort reçoive la pluie ou le soleil. — Pique encore.

— Ce mort fut votre évêque.

— Mais il ne l'est plus. — Pique toujours.

— C'est sans doute pour cela que vous osez le braver. Je me souviens que vous eûtes moins de courage, dans la salle des Conférences, le jour de l'ordination.

D'un petit geste sec, l'archiprêtre ramena toutes ses cartes dans sa main droite. Pour le coup, il lui était impossible de continuer la partie. Une distraction, et il manquait son fameux Chelem.

— Monteur Lavernède, vous ne respectez rien, dit-il, avec un sérieux des plus comiques. On voit bien que vous ignorez le jeu de whist. »

Nous voyons bien, nous, qu'en écrivant cette scène tant admirée, M. Ferdinand Fabre nous donne une

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idée fâcheuse de son érudition ecclésiastique et même de sa psychologie . Pendant que le cortège funèbre d'un évêque se prépare à entrer dans la cathédrale, par un temps d'orage, l'archiprêtre de cette même cathédrale fait une partie de whist avec ses deux vicaires. L'auteur a soin d'ajouter qu'un autre orage sévit dans toutes les âmes, que tout le monde s'attend à quelque scène scandaleuse, et il a la bonté de nous faire croire que deux jeunes vicaires, un chanoine ennemi de l'évêque défunt, et un ami du vicaire capitulaire, causent tranquillement ou jouent au coin du feu. Tous ces hommes étaient enfiévrés de curiosité, de joie, de tristesse, de crainte ou d'espérance, et rien au monde ne les eût empêchés d'assister à l'horrible drame qui se jouait devant les portes de la cathédrale. M. Ferdinand Fabre a conté à ses lecteurs une des plus invraisemblables sornettes qu'on ait jusqu'ici inventées.

A côté de tous ces prêtres malfaisants ou répugnants l'auteur de l 'Abbé Ticjrane a mis deux prêtres bous et généreux. Ce contraste offre un double avantage : }'innocence de ces deux victimes, natures exceptionnelles, fait mieux ressortir la scélératesse du monde clérical ; elle atteste aussi, aux yeux d'un grand nombre de lecteurs, la fine et intelligente impartialité de l'écrivain. Je ne connais rien de plus illusoire, de plus prétentieux, de plus agaçant que cetteaftectation d'impartialité. Quand il entreprit, contre le monde religieux, sa campagne de Tartufe, Molière voulut se donner des apparences de modération et, tout Molière qu'il fût, il échoua. En face de cette terrible figure de Tartufe aux lignes dures, aux couleurs violentes, la pâle silhouette de Cléante, le vrai dévot, apparaît à la fois insignifiante et ridicule. Là où la prodigieuse habileté de Molière a

échoué, l'indéniable maladresse de M.Ferdinand Fabre a produit des résultats... pitoyables. L'abbé Lavernède et l'abbé Ternisien,qui représentent censément l'honneur ecclésiastique, s'acquittent assez mal de leur mission. Ainsi, l'abbé Lavernède déraisonne à peu près constamment, et il commet des actes que réprouve la morale chrétienne. Ecoutez les beaux projets qu'il développe devant son ami Ternisien :

c( Comprenez-moi bien : le général assistera à la levée du corpj ; il remarquera — au besoin on lui fera remarquer — l'absence du vicaire général capitulaire et la défection en masse de tout le clergé paroissial de la ville. Naturellement, M. de Roquebrun ressentira l'offense. Une fois revenu de la gare avec le corps de notre évêque, le peuple du quartier des Papeteries murmurera et criera : « A bas Capdepont ! î> M. de Castagnerte s'arrangera pour que les ouvriers murmurent et crient. Quant à moi, pendant que vous disposerez tout, au rez-de-chaussée del'évêché, pour une chapelle ardente, je conduirai le général exaspéré au télégraphe et rédigerai moi-même une dépêche en conséquence, que liront ce soir même le ministre des cultes et peutêtre l't mpereur. Cette dépêche, du reste, sera reproduite demain matin, par mes soins, dans YËcho de Lormieres, après-demain dans Y Universel de Toulouse, bientôt dan9 les journaux de Paris. ))

Cela s'appelle, en langue moderne, provoquer un chambardement général, afin que revienne plus promptement le règne de la justice et de la paix. Il est difficile de se défendre d'une certaine sympathie pour ce pauvre abbé Lavernède (M. Ferdinand Fabre lui attribue toutes sortes de bonnes intentions) ; mais nous devons bien reconnaître qu'il commet sans cesse des incorrections graves ou des mauvaises actions nettement ca-

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ractérisées. Quant à l'abbé Ternisien, l'ami de l'abbé Lavernède, c'est tout simplement un benêt. Ainsi, du reste, le juge le cardinal Maffei, un diplomate du Vatican, qui le congédie avec un haussement d'épaules très significatif. Le reste, des personnages ecclésiastiques qui se meuvent autour de 1 évêque de Lormières, ne vaut pas, ce me semble, l'honneur d'être nommé.

Peut-être voit-on déjà, parces quelques exemples, ce qu'il faut penser des créations littéraires de M. Ferdinand Fabre. Ceux de ses personnages ecclésiastiques qu'il nous présente comme habiles, se distinguent par une lourde maladresse ; ceux qu'il nou3 donne comme honnêtes, pratiquent avec une quiétude parfaite les pires maximes de l'anarchie. Tous pérorent avec obstination en un style poncif, selon les plus archaïques procédés de la plus vieille des rhétoriques. Aimez-vous les discours ennuyeux ? Lisez V Abbé Tigrane : vous en trouverez une centaine au moins, sans compter les ripostes. Ici, deux amis qui causent dans l'intimité se renvoient des répliques sublimes, à la Polyeucte.

— € C'est ton devoir, pourtant !

— Et si c'était une impiété. »

Ailleurs, les deux interlocuteurs s'élèvent jusqu'à

la harangue cicéronienne et paraphrasent le classique : Quousque tandem ! G Mais où ne peut-il pas arriver? Jusqu'où ne peuvent pas s'étendre ses ravages ? Si vous supposez que Capdepont se contentera longtemps du diocèse de Lormières, un des moins en vue de la catholicité, vous le connaissez mal. Bientôt, vous entendrez dire qu'il s'acharne après le pallium d'archevêque, et dans quelques années, qu'il convoite la barrette de cardinal. Voyez-vous le Prince des Ténèbres revêtu de la pourpre, et, sous ce déguisement, soufflant dansl'Eglise l'esprit de révolte et de sédition ! »

Heureusement, toute cette grande éloquence ne trouve à s'épancher que dans l'étroite vallée de* Lorrnières.

Les mérites dramatiques de V Abbé Tigrane l'emportent sur ses qualités oratoires, ce qui est de nature à nous inspirer une admiration profonde pour l'ensemble de l'œuvre. Pour obtenir de grands effets de théâtre, il n'est point toujours nécessaire de disposer de l'art savant d'un Corneille, d'un Racine ou d'un Shakespeare. Avec un certain public, le succès est d'autant plus sûr que les moyens employés par l'auteur sont plus gros. Quant aux ouvrages à la vraisemblance, ils ne tombent pas sous les coups de la justice littéraire, et seul, un esp-it étroit peut s'en préoccuper. Deux directeurs de petits théâtres parisiens firent, un jour, un singulier pari : l'un d'eux prit l'engagement de soulever les applaudissements d'un public populaire, avec une sentence prudhommesque et plus que prudhommesque, an vrai non-sens ; il gagna son pari. Voici dans quelles conditions: un simulacre de combat eut lieu sur la scène entre Prussiens et Français, durant lequel les Prussiens eurent l'avantage. Tout à coup, un sergent français se jette dans la mêlée et, par son courage, ramène la victoire dans nos rangs; après quoi il revient sur le devant de la scène, jeter, d'une voix vibrante à la foule enthousiasmée, ces paroles émues : a: La France sera toujours la France, et les Français seronttoujours Français » : l'enthousiasme devient une sorte de délire. Si cette histoire que raconte un critique, est vraie, elle ne prouve pas en faveur de ce directeur de théâtre : on n'abuse pas ainsi de la simplicité du populaire ni de son touchant et naïf patriotisme ; mais elle a le très grand avantage de montrer ce qu'il y a de vulgaire et de ridicule dans certains effets dramatiques. D'une étude, même

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