L AUTEUR DE L ABBÉ TIGRANE
rapide, Jes principales scènes qui se déroulent dans VAbbé Tigrane, il résulte que M. Ferdinand Fabre s'est mépris sur la nature de son talent: il aurait dû écrire des mélodrames. Appliquez-vous bien, je vous prie, à ne perdre aucune des beautés que l'auteur vous offre, dans son grand tableau central des funérailles de M?r Armand de Roquebrun, évêque de Lormières. Devant la porte d'une vieille cathédrale, des prêtres réguliers et séculiers entourent le cadavre de l'évêque, en habits de chœur ; ils tiennent chacun un cierge à la main, et, comme toujours, ils font assaut d'éloquence : « La cléricature, dit le prieur des Dominicains, est l'arche sainte posée au-dessus des agitations du siècle ; nous devons la laisser sur les hauteurs où les mains de Dieu l'ont placée.
— Pourquoi m'interdire de renverser l'orgueil de Rufin Capdepont ? s'écria Lavernède exaspéré. Dieu ne foudroya-t-il pas le plus beau de ses anges ?
— Attendez, alors, que le bras de Dieu se montre dans la nue.
— Qu'il se montre donc, ce bras vengeur, qu'il se montre et sauve l'Eglise en péril !
Au même instant, un éclair rouge illumina la cour de l'évêché, éblouit les yeux, et le tonnerre détonna formidablement. La vieille cathédrale de Lormières, dont tous les échos s'émurent, trembla sur ses bases de granit. Vingt prêtres terrifiés se précipitèrent à genoux ; d'autres courbèrent la tête. Seul, le prieur des Dominicains demeura droit et fixe à sa place. Le cierge qu'il tenait à la main éclairait de pâles reflets sa silhouette aux plis rigides et lourds. On eût dit quelqu'une des statues de saint Irénée descendue de sa niche soudainement.
— M. Lavernède, Dieu, que vous invoquiez, vous a
entendu, articula lentement le moine à la robe blanche.
Cela dit, à son tour, il se prosterna.
L'orage dont, vers les cinq heures, nous avons perçu les rugissements lointains, avait marché comme à pas de loup derrière les nuées épaisses, et menaçait maintenant de crever tout entier sur la ville. De tous les points de l'horizon, des masses monstrueuses, les unes d'un noir compact, les autres transparentes par places et çà et là frangées d'argent, se détachaient sous les coups répétés de la fouJre et s'acheminaient lourdement sur Lormières. Le rendez-vous était dans les immenses espaces dominant la haute tour de saint Irénée. »
On ne peut pas reprocher à M. Ferdinand Fabre d avoir employé les petits moyens: une cathédrale et un orage, une procession de prêtres et de moines, un enterrement d'évêque, la liturgie et la mort, tout cela est très majestueux, et tout cela il l'a décrit pour former un cadre... à une petite querelle de chanoines. Les critiques ont justement reproché à Boileau d'avoir déployé un trop grand appareil et d'avoir dépensé trop d'art et de talent, à propos d'un sujet qui n'en valait pas la peine : le Lutrin. Mais alors que penser de l'incroyable solennité déployée par M. Ferdinand Fabr^, lequel n'a pas, pour faire pardonner son erreur, le talent de Nicolas ? L'Abbé Tigrane ressemble assez à un Lutrin mal écrit transformé en un mélo très noir.
Le style de Ferdinand Fabre, encore qu'il ait conquis les suffrages de l'Académie française, ne brille ni par la grâce ni parla gaieté. Raide, fruste, gauche, primitif, il contraste -assez heureusement avec l'écriture de nos impressionnistes, il a de superbes apparences de santé et de force ; c'est un bon style de montagnard. Sainte- Beuve avait dit, un jour, de Ferdinand Fabre : C'est un bon élève de Balzac. Pour quiconque connaît les
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allures serpentines de Sainte-Beuve, l'éloge n'a rien de compromettant ; il m'inquiéterait plutôt, si j'avais à cœur la gloire littéraire de Ferdinand Fabre. M. Armand de Pontmartin,le très regretté et très sympathique écrivain, a loué plus nettement l'auteur de V Abbé Tigrane. Mais peut-être était-il, ce jour-là, de mauvaise humeur contre son curé. M. Ferdinand Fabre a vécu de ce double éloge.
Si V Abbé Tigrane n'était pas devenu ce qu'on appelle, dans l'école réaliste, un document humain, un document dont nos ennemis usent et abusent, il fournirait facilement un thème à d'agréables conversations. Sous l'orme d'un presbytère, il serait doux de relever les billevesées dans lesquelles se complaisent les admirateurs de M. Ferdinand Fabre.
Mais nous ne pouvons pas oublier que nous sommes des soldats. Lî Abbé Tigrane représente quelque chose de pire qu'un engin explosif, jeté dans un jardin par un Eliacin fugitif, un transfuge. Je dis quelque chose de pire, car ceux qui font profession d'être de vrais soldats, redoutent la diffamation plus que les balles. L'auteur de l'Abbé Tigrane a voulu jeter un peu de boue sur notre cher drapeau. Répondons-lui d'après la méthode philosophique,qui consiste à prouver le mouvement aux doctes comme aux simplistes, en marchant ; élevons nos couleurs plus haut encore, toujours plus haut, au-dessus des atteintes de tout ce qui rampe, de tout ce qui est bas (1).
(1) Ceci a été écrit pour la Reçue du Clergé français.