GANDHARVAS ET APSARAS
Si légitime (juil soit, en général, diuhnetti'e (jue les vulj^aires eroyances du peuple ont précédé la mythologie supérieure et sacerdotale, ce ne serait pas sans outrance que l'on chercherait, dans l'ordre d"idées qui préside à toute cette sorcellerie, la base première sur laquelle reconstruire l'histoire entière du mythe des Gandharvas. Les lutins amoureux de femmes, certes, c'est là du folklore extrêmement ancien, antérieur au concept des Gandharvas. Mais ceux-ci ont dû prendre naissance dans un cycle idéal auquel les lutins de cette sorte n'appartenaient de près ni de loin : ils ont élargi peu à peu leur sphère, dont les limites en sont venues à effleurer celles de l'orbite où se mouvaient les lutins, et dès lors ils n'ont pu manquer de se contaminer de l'influence de ce grossier et dégradant voisinage'.
Revenons à leurs congénères femelles, ces Apsaras déjà si souvent mentionnées. Leur nom,» celles qui circulent dans l'eau », parle assez clairement de leur origine : ce sont des nymphes aquatiques, les sœurs des Néréides grecques et des femmes-cygnes germani(iues. L'un des plus anciens textes où elles figurent (K. \'. IX. 78. 3) décrit ainsi la mixtion rituelle des eaux et du breuvage divin : (( Les Apsaras de la mer se sont dirigées vers Sôma, » — « Dans la mer, dit-on, est leur demeure, d'où en un clin d'œil elles vont et viennent » lA. V, II. "2. 3). — « <\)u'elles s'en aillent à la rivière, les Apsaras. ;i la rive des eaux » (A. V. IV. 37.3): c'est ainsi qu'on les écarte du voisinage des hommes. — Pururavas, abandonné par son épouse, l'Apsaras Urvaçl, la retrouve nageant avec ses compagnes dans un étang à lotus^ et un
prend sur le lait la confusion des deux t.vpe.s du Gandliarva et du Pieaca. Au-Sï^i, plu.stard, une stance du vieux bouddhisme (Sainyutta- Xi/.âija, vol. I, p. o3) nous dépeint-elle un bois haute de troupes iJ Apsaras et de Piçâcas.
1. Ou attribue enjoore ii rinfluence des Gandharvas et des Apsaras les ])hénoniènes de possession et de délire : cf. les vjjtsô/.rjjrroi, et Mannhardt, Wah/- uiid Feldriiltc II. p. 3G. Mais je ne crois pas que cet accessoire ait rien à faire ii leur nature originaire. 11 ne nie paraîtrait pas moins hasardeux de faire rentrer parmi les éléments dintcrprétatiun «lu mythe des Apsaras leur goût pour le jeu de dés.
poète du Rig-Véda (V. 41. 19) adresse une prière à «Urvaçi et les RÎAières ». Enfin, dans la littérature plus récente, foisonnent les descriptions d'Apsaras s'ébattant dans les lacs des forets, au !)ord des fleuves, nommément sur les rives du Gange, et en tous autres sites analogues'.
De cette patrie première, les Apsaras, comme les Gandharvas, se sont ensuite propagées dans toute sorte d'autres domaines naturels. Les nymphes des eaux gagnent les nues et vont au ciel se livrer à leurs jeux dans les eaux atmosphériques : « Nuageuse, Foudre, Étoilée », ce sont les noms des déesses qui accompagnent leGandharva Viçvâvasu ; « au ciel suprême TApsaras sourit à ses amants »"-. Sur terre, les Ondines se changent en Dryades et en Oréades''. On a déjà cité la description que donne l'Atharva-Véda des places hantées par les Apsaras: « là où croissent les açvatthas et les nyagrOdhas, les grands arbres à la chevelure de feuillage, où pendent leurs escarpolettes d'oret d'argent, où sonnent leurs luths et leurs cymbales ». Les rois des forêts, açvattha, udumbara, nyagrôdha et plaksha, sont les « maisons des Gandharvas et des Apsaras ». Si un cortège nuptial passe devant un de ces arbres, on récite cette prière: (( Daignent les Gandharvas et les divines Apsaras qui habitent ces arbres, rois des forêts, se montrer propices à cette jeune femme, et ne faire aucun mal au cortège nuptial qui se déploie ici'. » La littérature plus moderne fait des montagnes les séjours favoris des Apsaras : c'est là qu'elles se livrent à leurs divertissements avec les Gandharvas'; elles s'y ébattent à la façon des Selige Fràulcin (damoiselles bienheureuses) que la croyance allemande se représente jouant et chantant sur les hautes cimes.
Les Apsaras sont belles à troubler la raison et expertes en tous arts amoureux. Les Gandharvas ne sont pas seuls à jouir
1. Cf. Uoltzmann, Z>'it.<rhr. d. Munj. Ges., XXXIII, p. 635 et 641.