‹ La religion du VédaChapitre 158 sur 380 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Aperçu Général.

Les procédés de riioiiiine envers les dieux et les p;énies ont pour objet de oai)ter leur bienveillance et d'écarter leur mauvais vouloir. Ce double but, d'une part, et, de l'autre, la double nature du culte, en tant qu'adoration et conjuration de certaines puissances supra-terrestres, sont entre eux en rapj)orts très intimes, sans toutefois coïncider rigoureusement. Car la défense contre la malveillance du dieu ou du génie ne peut revêtir la forme d'un exorcisme, que si la puissance supérieure de cet ennemi n'exclut point tout espoir de le maîtriser par artifice ou par force humaine. Autrement, il n'y a contre son hostilité nulle ressource que l'hommage cultuel, par lequel on l'induira peut-être, soit à >c retirer de bon gré, soit, s'il demeure, à changer sa haine en bienveillance.

En conséquence, le culte védique prend en toute occurrence la forme de l'hommage, et d'un hommage qui presque toujours envisage les dieux supérieurs comme des puissances propices ; il est relativement rare que l'on surprenne, dans les prières et les repues que leur offre le suppliant, l'intention avouée ou latente de les écarter, trait caractéristique pourtant du culte de Rudra'. Au contraire, parmi les

1. L'expression courante, en ce (|ui concerne Rudra et les êtres ^-inûlaires, impliquant l'idée de « lui donner sa part pour le congédier et qu'il laisse les gens tranquilles», est aca-dâ ou nii--aca-dâ, cf. R. V. II. 33. 5. A propos de ce passage, voir les parallèles colligés, Sarix-d Booksofthe East, XXXII, p. 430. Cf. aussi : Taitt. Samh. II. 6. 6. 6; Taitt. Aran. V. 8. 9, etc.; Paûc. Br. IX. S. 3.

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puissances démoniaques, les esprits malins sont en majorité: l'homme s'estime capable de leur tenir tête par force ou par ruse, mais surtout grâce à l'assistance de ses amis les dieux de bénédiction, et ici le culte assume un caractère décidé de défensive armée, de guerre ouverte, ou parfois d'hostilités dissimulées \ Enfin le culte des morts participe de l'un et de l'autre aspect : les âmes des jDÔres défunts sont pour leurs enfants des puissances tout à la fois propices et sinistres ; on leur doit un culte, et puis, sitôt qu'on s'en est acquitté, on se place contre eux sur le pied de défense ; il ne faut pas qu'ils imposent plus longtemps aux vivants leur dangereux voisinage -.

Depuis les menus présents qu'on apporte à la plèbe du monde des génies, jusqu'aux magnificences dont le riche sacrifiant entoure les nobles souverains de cet empire, le culte des dieux consiste essentiellement à leur servir des mets, des breuvages enivrants ou rafraîchissants, bref, à faire oblation. Il va de soi que cet accueil fait à l'hôte divin comporte en outre un certain nombre d'attentions accessoires, au moins éventuelles : siège aisé, parfums, et autres commodités. Il est curieux de constater que le don de vêtements n'est admis que dans le culte des morts, non dans celui des dieux, qui pourtant sont censés vêtus ; et l'on ne leur offre pas davantage, que je sache, d'objets d'équipement, armes, chars de guerre, ou similaires. D'une façon générale, toute valeur qui ne serait point strictement affectée à l'usage personnel du donataire, est exclue des donations aux dieux du culte védique. C'est sans doute que, au temps où s'ébauchèrent les usages cultuels de la race, la propriété privée ne s'était point encore développée, en sorte que l'idée même d'un dieu propriétaire était absente ; mais c'est aussi

1. Ce qui, au surplus, n'exclut pas les bons procédés éventuels ^hommages et présents) envers les méchants esprits. La mairie nous en fournira des exemples.

2. Le culte funéraire ne sera pas compris dans la présente description du culte en général. Nous l'envisagerons à part, à la suite de l'étude des croyances à la vie future.

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que, faute de temples, on n'aurait su où conserver de semblables objets.

Les dons sont naturellement accompagnés d'invitations et de louanges, souvent sous forme métrique, puis de chants et, éventuellement, de musique instrumentale. La danse aussi intervenait parfois pour amuser le dieu. Les dialogues, assez fréquents dans le rituel, — soit énigmes théologiques suivies de solution, soit entretiens licencieux, — se proposent peut-être le même objet. Mais certains actes accessoires de culte, (^ui à première vue comporteraient la même explication, — courses de chars, tirs à l'arc, jeux de dés, divertissements sexuels, — sont probablement étrangers à l'idée de distraire l'hôte divin : il y faut bien plutôt voir des opérations magiques ou symboliques, destinées à procurer au sacrifiant force et bonheur, fécondité à sa femme, ou toute autre bénédiction'.

Le sacrifice doit assurer aux hommes la faveur du dieu : il peut avoir en vue cette faveur en général ou telle manifestation déterminée de cette faveur ; bref, c'est un sacrifice de supplication. Une variété spéciale du sacrifice de supplication, c'est le sacrifice d'expiation, par lequel on implore le pardon d'une offense, on prie le dieu de ne pas punir un péché- ; mais nous réserverons l'étude du sacrifice expiatoire pour une autre section de ce livre. Quant au sacrifice proprement dit d'action de grâces, il est entièrement, ou bien peu s'en faut, étranger au "Véda, comme est inconnu à sa langue le verbe « remercier )). Les rites qui pourraient s'interpréter par l'action de grâces deviennent, à un examen plus attentif, de purs et simples sacrifices de supplication,

1. C'est pourquoi les «sports » cultuels seront renvoyés à la section lie la magie.

2. « Le sacrifice indo-européen », dit M. Wackernagel (ubn/- ch'n Ur.^firun/j dos Bfahinani^mui', p. 17), « ne saurait avoir été expiatoire : quelle expiation y a-t-il à donner de sa propre nourriture?» — Mais, ce faisant, on gagne les lionnes grâces du dieu, de qui dépend le châtiment ou le pardon. — Il y a, bien entendu, aussi d'autres procédés expiatoires, qui rentrent dans la magie plus que dans le sacrifice, et sur lesquels nous reviendrons.

sauf à peine quelques nuances: telle ro!;)lation des prémices des champs', qui visiblement se rapporte, non point à la bénédiction reçue du Ciel, mais à celle qu'on en attend pour l'avenir; et, pour le dire en passant, non pas tant, semblet-il, aux espérances de la moisson future, qu'à celle de consommer la récolte et d'en tirer bon profit-. Le prétendu sacrifice d'action de grâces pour la naissance d'un fils '■' n'est également qu'un sacrifice de supplication : il s'agit, — et les formules de prière s'en expliquent sans ambages, — « de purifier » le nouveau-né « par l'éclat de la sainteté, de lui procurer l'acuité, l'abondance de nourriture, la force organique, le bétail ». Enfin, il va sans dire que l'accomplissement d'un vœu, genre de dévotion fort usité dans les bas temps, mais déjà attesté aux temps védiques % n'est pas non plus un sacrifice d'action de grâces : en d'autres termes, la

1. V^oir les détails dans Lindner, Fe.'?((/i'us.< an lio/itliiii//.\ p. 79 sq.

"^. Ou, pour formuler l'idée dans l'esprit de la religiosité primitive, on se sentirait menacé de la colère des esprits, si, avant de toucher à la nouvelle récolte, on ne les apaisait en la leur faisant goûter d'abord. — 11 me. semble absolument conforme à la logiciue naturelle que les vœux formés au sujet de la nouvelle récolte se rapportent à elle, et non pas aux récoltes futures; mais de plus les formules afl'érentes sont fort probantes en ce sens. « Sur le mets qu'il va goûter, il récite : Je t'ingère, oblation pour Prajàpati, à moi à bien-être, k moi il gloire, ii moi ii bénédiction de nourriture. En récitant : — Du l>on, o dieux, vous nous avez menés dans le meilleur! par toi, la nourriture, puissions-nous t'atteindra ! nous donnant vigueur, ô suc, pénètre en nous! sois-nous propice pour homme et bétail! — il goûte le mets trois fois en l'aspergeant d'eau. » Çânkli. Gih. S. III. 8.

3. Taitt. Samh. II. 2. 5. 3; Schwab, Altind. ThivropJ'er, p.xix, n.6. — On en dira autant du sacrifice ofîert par le possesseur de mille tètes de bétail : Taitt. Samh. II. 1. 5. 2.— Sur certains succès comme condition préalable du sacrifice, cf. infra, p. 261, n. 3.

4. Au nom d'un dément, on promet une oblation à Agni, s'il recouvre la raison: A. V. VI. 111. 1. On lit Taitt. San.di. VI. 4. 5. 6 : « Il dira [au dieu] : Tue un tel, et alors je te ferai .sacrifice. Et [le dieu] tue celui [qu'on lui désigne], parce qu'il est alléché par l'espoir du sacriflce. » — La légende de Çunab^êpa nous donne un spécimen de vœu des temps védiques: le roi qui n'a pas d'enfants dit à Varuna: a Fais qu'il me naisse un flls, et je te le sacrifierai. » Ait. Br. VII. 14. — [Mais ce vœu est en même temps si parfaitement absurde, qu'à aucune époque il n'a pu être réel: cette histoire, fort bien contée d'ailleurs, n'est qu'un complexus de mythes solaires. — V. H.J

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