APERÇU GÉNÉRAL
Tel est le concept, tel l'état d'âme qui pénètre dans toute son étendue la poésie du sacrifice, qui s'accuse en des centaines et des milliers de passages du Rig-"Véda: concept qui se retrouve identique chez quantité de nations, les plus différentes d'origine, et qui, dès lors, peut être considéré comme le fondement normal et caractéristique du culte durant de longues périodes de riiistoirc humaine.
Mais sur cette base s'édifient des données nouvelles. Et, tout d'abord, l'idée que le sacrifice a moins pour effet de capter le bon vouloir du dieu, que de le capturer lui-même par une sorte d'opération magique et de le soumettre à la volonté du sacrifiant. C'est dans cet esprit qu'il est dit' : « Encore que d'autres que nous le poursuivent (Indra) à laide de vaches-, comme des troupes [de chasseurs] poursuivent le gibier, et le guettent au moyen de vaches laitières... » (Iv. V. VIII. 2. 6). Un prêtre s'adresse en ces termes à Indra qu'il invite à son sacrifice : « Que d'autres ne te retiennent point auprès d'eux, comme oiseleurs l'oiseau )) (III. 45. 1). Agni, dont en fait le corps visible se trouve au pouvoir de l'homme, a, lui aussi, sa stance isolée: « Sur un tel Agni. faisant merci, à robuste mâchoire, puisse le mortel avoir mainmise ! » IV. 15. 5). Uneautre stance désigne, non pas le sacrifice, mais l'hommage {namas), comme une puissance qui domine et maîtrise les dieux : il s'agit d'un poète qui fait hommage aux Àdityas pour être absous de péché et qui exalte en ces termes le pouvoir de l'hom
1. Je cite les passages lesplus topiques, peut-être les seuls topiques, parmi tous ceux qu'a colligés Bergaigne, II, p. 231 sq. Dans la plupart des autres, il me paraît pécher par excès de rigidité et méconnaître la liberté d'images qu'autorise la langue poétique, en formulant la conclusion (jue « le sacrifiant dispose à son gré du dieu » : soit, quand le prêtre appelle Indra au sacrifice « comme une vache pour la traire », ou quand il fait jaillir le dieu comme une source de prospérité, etc., etc. — Sur la doctrine développée par M. Geldner, dans son article rrjana des Vi'd. Stud. (I, p. 139 sq.) « le sacrifice est un filet au moyen duquel le prêtre capture le dieu », voir mes remarques dans Gôtt.f/el.Ans., 1890, p. 413 sq.
2. C'est-à-dire, conformément à la phraséologie védique (supra p. 5), au moyen de lait servant à l'appâter: Geldner, op. et loc. citt., p. 145.
mage : « Puissant est Thommage, je me le concilie; l'hommage supporte le ciel et la terre, je rends hommage aux dieux ; l'hommage règne sur eux ; la faute même que j'ai commise, je l'expie de par l'hommage » (VI. 51. 8).
Mais cette idée de mainmise de l'homme sur les dieux n'est que bien rarement exprimée' en comparaison de celle qui a été définie plus haut; et cette rareté suffit à avertir l'interprète du Véda de la distinction fondamentale qui s'impose à lui ici comme partout : une fantaisie isolée, une image hardie évoquée au hasard, ne se confondra point à ses yeux avec le courant général de la pensée védique. A qui s'est rendu familières les incroyables hyperboles dont use le poète védique, non seulement envers les dieux, mais envers toute entité dont il chante les louanges, cette exaltation de l'hommage au dessus môme de la majesté et de la puissance divines ne paraîtra point mériter d'être trop prise au sérieux. Quant aux deux passages cités avant celui-ci, il n'est pas sans intérêt de faire observer que, dans l'un et l'autre, les gens qui poursuivent Indra, le guettent, le capturent comme des oiseleurs, sont des rivaux du suppliant, qui s'ingénie, semble-t-il, à lui faire prendre en mauvaise part leurs efforts ; la pensée, un peu crûment traduite, pourrait bien être : ((Eh bien, Indra, vas-tu te laisser retenir par eux, comme si tu fusses un oiseau, et eux les oiseleurs- ? »
Il est néanmoins incontestable que l'idée, si développée dans la suite, du pouvoir du prêtre sur le dieu existe déjà en germe dans le plus ancien des Védas. L'essentiel est de ramener ces rudiments à leur juste valeur. Ils relèvent sur-
1. A ce point de vue, il y a contraste tormel entre le R. V. et les Védas postérieurs: ceux-ci foisonnent d'affirmations qui placent, par exemple, les dieux sous la dépendance d'un brahmane instruit de tel ou tel mystère (Vàj. Samh. 31. 21), ou de descriptions de rites tels que celui de Taitt. Samh. II. 3. 1. 5. i^ar lequel on retient captifs les Àdityas jusqu'à ce qu'ils aient exaucé un vœu.
2. Il y a un passage où, la métai^hore s'applique à l'acte du sui^pliant lui-même : « Par le mets de sacrifice nous vous attirons (les Açvins) soir et matin, comme les chasseurs les éléphants » (X. 40. 4). Mais ces termes n'impliquent pas nécessairement une violence laite aux dieu:^.
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tout, si je ne nie trompe, dune cause qui au surplus a exercé sur révolution historique tout entière du sacrifice la plus considérable influence, de la confusion de deux splicros d'idée et d'action originairement distinctes, le sacrifice et la magie. A coup sûr, il n'y a point parité entre l'acte d'un homme qui cherche à se concilier les bonnes grâces d'un dieu, pour avoir raison d'un ennemi par son assistance, et celui d'un autre homme qui jette au feu une effigie de cet ennemi, ou des rognures de ses cheveux, dans l'espoir de le brûler lui-même: l'un atteint son but par une voie indirecte, en s'assurant l'appui d'un tout-puissant allié ; l'autre, directement, par un enchainement impersonnel de causes et d'effets. Le second procédé est celui du magicien ; nul doute que celui du sacrifiant ne rentre originairement dans le premier'. Mais il n'est pas moins certain que la contiguïté de l'un et de l'autre dans la pratique de la vie quotidienne les a exposés à toute sorte de contaminations mutuelles. Les rites du sacrifice ressemblaient souvent à ceux de la magie, et ils s'y assimilèrent de plus en plus, ou bien des rites magiques interférèrent dans le sacrifice-, là surtout où commença à se répandre, avec ses conséquences, le concept de la puissance immanente de celui-ci ; et, dès lors, on en vint à penser que le sacrifice opérait à la façon de la magie. D'autre part, le sacrifice appelle à lui les dieux, ils y sont présents, voilés, eux et lui, d'une brume de mystère et d'heureux espoir : quoi de plus propre à appeler l'incantation magique? Bien plus, certaines des pratiques accessoires de la liturgie du sacrifice ont pu, dès l'origine, avoir un carac-
1. Il va de soi que mainte espèce laisse la limite indécise. Le sorcier qui déchaîne contre son ennemi un démon auquel il commande, exerce également son action par personne interposée ; et cependant ce procédé, si je ne m'aljuse, ressemble plus à la combustion sjnibolique de Tennemi qu'à l'invocation adressée contre lui à Indra.
2. Voir, par exemple, p. 91, l'oblation du matin, associée au charme qui fait lever le soleil. On rencontrera plus loin la contamination du sacrifice de sôma par le charme qui fait tomber la pluie. Dans la section de la magie, enfin, on verra des procédés de sorcellerie de toute espèce se déguiser sous les apparences de rites du sacrifice.
tère magique, ou le revêtir aisément dans la suite. La tendance à tout expliquer dans les rites, jusqu'à leurs particularités les plus menues et souvent accidentelles, devait fréquemment inviter à leur attribuer des effets et des modes d'action qui ressemblaient fort à ceux de la magie, et les officiants, intéressés à convaincre le peuple de l'absolue nécessité du recours à leur art, ont été sans doute des premiers] à en choyer, à en exalter la puissance occulte. Enfin, cette] confusion du sacrifice et de la magie a sûrement été favorisée] par une autre confusion toute voisine et parallèle, celle de la] formule de prière et de la formule de magie, de la parole] qui persuade la volonté du dieu comme elle ferait celle d"un homme, et de la parole qui, par suite de quelque correspon-j dance avec l'objet ou l'événement souhaité, — à peu prèsj comme une image correspond à ce qu'elle représente, ou] comme des parcelles détachées du corps humain restent] mystérieusement en relation avec ce corps, — • agit sur cet] objet, provoque cet événement : la prière fait partie intégrante du sacrifice; que si la j^rière est censée agir, dans] quelque mesure que ce soit, comme un charme magique, on doit attribuer au sacrifice pareille action.
La modification de point de vue dans la façon d'envisager] le sacrifice ne borne pas ses effets à la conception rudimentaire, esquissée plus haut, de la domination exercée par lui] sur la divinité : on y peut ramener encore nombre de concepts qui se laissent surprendre dans la poésie liturgique duj Rig-Véda. Le sacrifice fait mieux encore que de violenterj par sa vertu magique la volonté des dieux : il peut, s'il le veut, passer par dessus, et, sans leur assistance, exercer ss mystérieuse influence sur les choses ou sur les événements ^
1. Bergaigiie (1, p. 121 sq(i.);v réuni une masse énorme de documents qui rentrent dans cette conception de l'action directe du sacrifice sans intervention d'aucun dieu. Toutefois il en faut éliminai un certain nom))re, et notamment les rites magiques de la p. l~3j tirés surtout du livre X du R. V. L'erreur de Bergaigne a été de| confondre en principe le sacrifice et la magie : il fallait, au contraire^ différencier avec soin les deux catégories, puis étudier les influences répercussives de l'une sur l'autre.
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Tel fut, dans sa toute puissance élevée à linfini par la grâce du mythe, le sacrifice des premiers ancêtres : ceux-là ([ui accomplirent les grandes actions d'où le monde prit forme, furent aussi les premiers qui sacrifièrent et prièrent' ; ce fut donc le sacrifice et la prière, ou lincantation magique, qui passa pour l'instrument de leur pouvoir. — « Par le sacrifice, Atharvan, au commencement, a frayé les voies: alors .>t né le soleil, gardien des lois de l'univers » (R. V. I. 83. :.|. — « De par le feu allumé », le feu du sacrifice, sans au- ,im doute, u les Angiras ont trouvé toute la nourriture des l'anis )), dit le poète : voilà pour le passé, et il y voit une ronfirmation de ce qui se passe dans le présent : « puissance sublime appartient au sacrifiant, au pressureur de sOma » (1.83. 4 et 3).
Le sacrifice primitif des hommes a lui-même un prototype : •■est le sacrifice des dieux, doù procède l'univers avec toutes .es ordonnances. - « De par le sacrifice les dieux ont^offeH le sacrifice: telles furent les lois premières » (I. 164. 50). — « Alors que, prenant le Purusha^ pour oblation, les dieux tendirent le sacrifice, le printemps fut le beurre d'offrande, lété le combustible, l'automne le mets consacré... De ce sacrifice universel naquirent les hymnes et les mélodies liturgiques ; les mètres en naquirent ; en naquit la formule saerificatoire » (X. 90. 6 et 9). — Le sacrifice actuel n'a point perdu la vertu mystérieuse du sacrifice cosmogonique: si ^on action — ce qui ne saurait nous surprendre — ne se distingue pas d'ordinaire fort nettement de l'action due à l'intervention de la grâce divine, il n'en est pas moins certain que, dès l'époque du Rig-Véda', il possède déjà une vertu propre qui en est indépendante.
C'est ce que, notamment, met en vive lumière l'hymne de la conquête de la pluie par Dévâpi (R. V. X. 98;, : on y voit le prêtre obtenir la grâce divine et, en même temps, exercer