Cf. supra p
4. Les stances citées çà et là dans les Grhya- Sûtras, ou manuels du culte domestique, ollrent les mêmes caractères extrinsèques et in-
l'athahva-véda 15
renferme, on l'a vu, quelques groupes de stances nuptiales et funéraires ; dans l'Atliarva-Véda, elles remplissent deux livres entiers sur vingt, outre quelques pièces isolées. Aux chants magiques du Rig-Véda, qu'il reproduit presque tous, il en ajoute lui-même une masse énorme : charmes de toute sorte, bénédictions pour gens et bêtes, exorcismes de guérison et autres, contre-conjurations de maléfices ennemis, etc. D'autres textes, parfois fort étendus, dominent de plus haut cette magie un peu vulgaire : ce sont les produits nouveaux d'une technique sacerdotale perfectionnée, qui s'ingéniait à tourner en pratiques magiques les manipulations, plus ou moins modifiées, du sacrifice solennel. Viennent enfin les nombreuses et prolixes variations sur un thème que le l\ig- Véda n'aborde qu'avec une certaine réserve : les mérites acquis au dévot qui dote largement le clergé. Pour l'x^tharva- Véda, le culte direct des dieux passe à l'arrière-plan : honorer le brahmane, l'inviter au festin, le combler de présents, voilà l'œuvre pie.
On doit, si je ne me trompe, maintenir sans hésitation (pie la collection des Atharvans est, dans les détails comme dans l'ensemble, plus récente que le liig-Véda. Langue, métrique, idées, rien ne m'y semble justifier l'opinion de quelques exégètes, suivant laquelle certaines parties au moins de l'une seraient contemporaines de l'autre, en dehors des morceaux qu'elle lui a littéralement empruntés. Quant au fonds général de conceptions dont s'inspire cette poésie de conjurateurs, nous aurons en temps et lieu à nous demander dans quelle mesure elle peut remonter jusqu'à l'âge des hymnes de la grande liturgie, ou même par delà.
La chronologie n'est pas seule en cause dans la question de l'Atharva-Véda : le milieu de composition, lui aussi, parait quelque peu différent; il n'est plus, a-t-on dit, exclusivement sacerdotal, et l'on y surprend une collaboration populaire. Rien de plus concevable en fait : l'objet immédiat
uiiisi-qm^s (iiie la pousie de 1 Athap\ a-Véda ; et la plupart, d'ailleurs, figurent déjà dans ce recueil plus ancien.
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a changé; charmes, philtres, usages nuptiaux ont nécessairement un caractère beaucoup plus mondain que l'office solennel. Mais le lecteur ne saurait se défendre de l'impression d'un remaniement de ces éléments, même les plus populaires, par des mains sacerdotales. Le livre nuptial, par exemple, et toutes les stances du rite des noces débordent de style d'école et de symbolisme théologique; partout, les épithètes et les métaphores attestent l'horizon religieux ou se meut la pensée de l'auteur. Le poète qui recourt à la magie pour acquérir la sagesse pieuse [ihcnJià) appelle la sagesse « Ja riche en sainteté, incitée par la sainteté, que les Sages anciens ont louée, dont ont bu les pieux disciples » (VI. 108. '2). L'autciur d'une formule contre le-- insectes nuisibles leur ordonne d'épargner la moisson « comme le brahmane [dédaigne] les mets d'oblation qui ne sont pas à point » (VI. 50. 2). Vient-on à franchir le cercle des incantations : aussitôt s'offrent au regard les chefs d'œuvre de raffinement scolastique dans le goût de l'hymne du « Relief de nourriture» (iir-cln'sj)ta, XL 7) — s'agit-il de reliefs qu'on donnait au prêtre, ou qu'il souhaitait qu'on lui donnât? — ce relief contient en puissance tous les sacrifices : suit alors une longue énumérationde toutes les formes possiblesiprincipales et accessoires, des divers sacrifices, y compris les noms techniques des chants et des récitations qui les accompagnent; tout cela, toute la vertu mystique qui y réside, a passé dans le relief de nourriture. Qu'on songe, enfin, à cette béatitude céleste si verbeusement et pompeusement promise au laïque généreux en échange de ses largesses de bourse ou de table : on se convaincra que le milieu social des auteurs de l'Atharva-Véda ne devait pas différer beaucoup de celui des chantres du Kig.
Il est superflu de dire que le recueil des Atharvans et son rituel' constituent un document de valeur incomparable jjour l'étude de la plèbe infernale et des artifices imaginés par
1. Ou sait (jue ce rituel nous a été conservé dans le l\aui;ika- Sutra.
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l'humanité, soit pour l'apaiser ou gagner sa faveur, soit pour la vaincre par ruse ou violence. On conçoit aussi sans peine que les textes des liynmes ont avec les manipulations qu'ils accompagnent une relation beaucoup plus étroite, que n'en ont avec leur liturgie les stances du liig-Véda, qui planent davantage dans l'abstraction. Dans les grandes lignes, l'image que ce rituel nous donne de la sorcellerie primitive est aussi exacte que pittoresque. Il se peut que, çà et là, les pratiques aient été sans rime ni raison superposées au texte, ou arbitrairement suggérées par une particularité insigni fiante de la formule ; mais cette réserve entache à peine l'autorité du document.
Quant au rôle des dieux suprêmes dans la poésie atharvanique, on en peut dire autant que de leur intervention dans le Yajur-Véda : souvent nommés, ils ne sont guère connus que de nom et de surface, et l'on chercherait souvent en vain un rapport essentiel entre leur nature propre et la prière qui leur est adressée. C'est qu'il s'agit ici d'événements de la vie quotidienne, de rites ou de charmes qui l'intéressent, toutes choses parfaitement étrangères à la personnalité du dieu de l'orage ou des dieux de la lumière, et sans nul doute, en partie du moins, plus anciennes qu'eux. On ne se faisait point faute, évidemment, de recruter au service du bonheur domestique le plus possible de ces auxiliaires célestes: aussi, tandis qu'en principe un hymne àa Rig-Véda n'exalte jamais qu'une seule divinité, le caractère spécifique de l'Atharvaest l'invocation en séquence. — c Le Ciel et la Terre m'ont oint, oint ici m'a Mitra; que Brahmanaspati m'oigne, m'oigne Savitar.» — « Daignent les Maruts m'arroser, Pûshan et Brhaspati ; daigne Agni que voici m'arroser de postérité et de richesse. » — Mais, la plupart du temps, le choix de telle ou telle divinité tutélaire ne se justifie pas nettement, et l'on serait tenté d'en faire honneur aux exigences de la versification' .
1. On ne saurait donc trop se garder d'une tendance qui a récemment trouvé des adeptes : de ce que l'Atliarva-Véda porte une empreinte plus archaïque, — voir plus bas la description du culte vé-
OLDENBERG. — Vi'da. 3
Au contraire, les hymnes du type du Rig-Véda, tout entiers consacrés à la même personne divine, sont ici fort rares : on a vu ^ que l'organisation du sacrifice de sôma, qui leur avait donné naissance, en rendait désormais la composition inutile. Ceux qui s'y rencontrent, le long et bel hymne à la Terre (XII. 1), la séquence à Agni, Indra, Vâyu, etc. (IV. 23 sqq.), trahissent aussi une orientation nouvelle de la pensée religieuse : les dieux s'y nuancent de teintes jusque-là inconnues; il y règne un ton qu'on oserait dire plus rationaliste ; les notions se font intelligibles ; le divin se rapproche du réel, entre en communion avec le monde des sens. L'hymne à la Terre énumère, avec une profusion qui serait inouïe pour le Rig-Véda, tout ce qui pèse sur son corps : montagnes, vallées et plaines, plantes aux vertus multiples, arbres majestueux et toujours vivaces, tiges d'orge et de riz qui sourdent du sol gonflé de pluie ; on y chante, on y danse, on y combat au grondement du tambour ; on y voit errer les grands fauves des bois, lions, tigres homicides, et aussi les malins esprits, voltiger les oiseaux rapides, et le vent Mâtarirvan y promène les brumes, y secoue les vastes forêts.
Des exploits de ces dieux, racontés dans "les mythes anciens, les hymnes nouveaux ne tarissent pas davantage, et même les monotones procédés du style antique y reviennent à mainte place ; mais, si le mythe est incomplet, ce n'est pas sur l'Atharva-Véda qu'il faut compter pour combler la lacune. C'en est fait désormais du vieux monde des dieux et des légendes : derrière ce décor, une génération plus réfléchie cherche à prendre sur le fait, à pénétrer dans ses replis la vie et la nature.
clique, — qui tient à son caractère populaire oppose'' au caractère sacerdotal du RigVéda, on en a conclu qu'il était mieux en mesure de nous renseigner sur la nature primitive de telle ou telle divinité, sur le folklore d'où elle était issue. C'est une erreur : autant il est certain que les conjurations de l'Atharva-Véda sont plus anciennes au fond que le sacrifice de sônia du Rig. autant est manifestement adventice le rôle qu'il fait jouer aux dieux- dans ces exorcismes. 1. Cf. supra p. 6-7.