‹ La religion du VédaChapitre 27 sur 380 · LE VKDA ET L AVESTA · texte numérisé non relu

LE VKDA ET L AVESTA

hindou, c'est ce que nul ne sera tenté de contester. Mais personne non plus n"est en état de nous persuader que cette évolution antique de l'idée religieuse ait été à beaucoup près aussi profonde, que celle qui sépare le védisme primitif de la doctrine bouddhique'. Le changement d'habitat qui isola les Indiens des Éraniens ne pouvait manquer de retentir en mille manières sur l'ensemble de la vie religieuse; mais ce ferment d'évolution demandait du temps pour se développer. Le progrès de la civilisation s'accélère à mesure que la pensée plus libre prend conscience d'elle-même et que s'affirme davantage la personnalité : les philosophes des Upanishads et sans doute aussi, de l'autre côté des monts, les disciples de Zoroastre ont formé en eux-mêmes et projeté au dehors une représentation bien plus adéquate de l'univers ; mais la pensée védique ne s'est dégagée que lentement des brumes du rêve.

Il ne nous paraît donc pas légitime de priver l'interprétation du Véda du secours qu'elle peut recevoir du rapprochement avec l'Avesta et les survivances de religion préhistorique qu'il contient en nombre encore respectable. Si sa grammaire éclaire sur bien des points celle du Véda, nous devons croire — et plus d'un résultat acquis confirme cette espérance — que la comparaison de sa religion et de sa mythologie avec celles du Véda armera en mainte occasion la critique persévérante et judicieuse d'un critérium sûr, pour opérer le départ des croyances anciennes et des éléments surajoutés, en combler les lacunes, en restituer le sens aboli.

1. Entre Ahura et le Varuna védique, il y a, non seulement toute la distance de l'indo-éranisme au védisme, mais encore toute la distance de l'indo-éranisme à lavestisme, ou en d'autres termes toute la révolution zoroastrienne ; et pourtant, il est à peine outré de dire que le Varuya védique ressemble plus à l'Ahura de l'Avesta qu'au Varuna de l'Inde post-védique.

De la Méthode comparative

DANS l'Histoire des Religions indo-européennes

et des Religions en général.

Si, dû domaine indo-éranien. nous pa'^sons à celui de la famille indo européenne tout enticre, la mythologie comparée perd pied et ses résultats se rarélient.

Gardons-nous, sans doute, du tra\ers de ces sce])ti(|ues qui dénient aux Indo-Européens la connaissance d"aucun dieu, ne leur concèdent que des croyances animiques ou des démons inférieurs, esprits des bois et des vents, nymphes des eaux, puissances morbides, et repoussent a pi-iovi tout rapprochement entre le panthéon de l'Inde et celui de la Grèce ou de la Germanie. Ce parti pris de négation peut trouver son excuse, soit dans la réaction légitime contre des rapprochements illusoires du genre de Sâramêya = Hermeiâs', soit dans la direction nouvelle qu'imprimèrent à la science les imposants travaux de Mannhardt sur les mythologies des races sauvages. Mais Mannhardt fut le premier à la prémunir contre la tendance à tourner trop court. A qui juge de sang-froid il n'apparaît aucun motif de croire que nos pères, au temps de la séparation ethnique, fussent encore de simples sauvages. Proscrirons les identifications hâtives, avec leur cortège d'étymologies qui remontent pour la plupart à l'âge héroïque de la linguistique indo-européenne; mais ne récusons pas les similitudes intrinsèques, qui procèdent, à n'en point douter, d'un fonds de m\thes commun.

Les Indo Européens avaient des dieux, rien n'est moins contestable. Le signe sur lequel s'opérait pour eux la synthèse des attributs de la divinité, le mot '-V/r/ro.s-, implique qu'ils localisaient au ciel les plus grands de ces agents souverains.

1. Phis récents, mais de même acabit, sont les rapprocliements Saparyënya = Apollon, *Yabliay ishtiia = Hêjjliaistos. qni semblent des revenants d'ini autre â.i^e.

MÉTHODE C0MPARAT1\E MANS l'hISTOIUE: DES RELIGIONS 29

L'un d'entre eux, c'était (de l'ère Ciel» en personne: il est probable qu'il occupait dans l'assemblée une place d'honneur'; et toutefois il le cédait en rang et en puissance au dieu de l'orage, armé du foudre et vainqueur du dragon ([ui retient les eaux captives. D'autres déités se laissent également ramener au temps de l'unité indo-européenne: demidieux, comme le couple de jeunes héros où s'incarnent l'étoile du soir et celle du matin; dieu des routes et des voyageurs, un llermës qui se nomme Pûshan; sylphes, ondines, et le reste. II en faut dire autant des exploits mythiques de ces dieux: victoire du dieu de l'orage sur le dragon ; Indra, Héraclès ou Hercule délivrant les vaches prisonnières des l'anis, de (Jéryon ou de Cacus; les Dioscures associés à la vierge solaire; les déesses s'unissant à des mortels, telle la Néréide qui s'appelle, suivant les climats, Urvaçî, Tliétis ou Mélusine'.

1. ^clon von Brailke (Dijûus Asiira, p. llOl, la religion des Indo-Européens était un polytliéisuiedecoustitution monarchique, présidé par un roi-patriarche, le Père Ciel. Pour moi, j'en doute. Que, ce nom étant donné, on en ait conclu, plus ou moins fermement, que tous les dieux étaient les enfants du Père Ciel, je le veux bien, encore (jue le nom de « célestes » {*c/eiro.<) attribué aux dieux me parais-se un indice bien faible à lappui; mais que cette paternité du Ciel impliquât une croyance positive à sa souveraineté et qu'une telle croyance dominât alors la vie religieuse, j'ai peine à le croire. Des manifestations de la phénoménalité ambiante, les hommes, par milliers, ont tiré les dieux ; mais d'une organisation qui fasse de cette foule vague et flottante un peuple de dieux sous le commandement d'un dieu suprême, il n'y a rien ou presque rien encore dans le Véda ; et comment admettre qu'un tel organisme se soit constitué en un temps de beaucoup antérieur? Les Indo-Européens ont du avoir un dieu de l'orage distinct du dieu du ciel, comme Indra l'est de Dyaus, Hêraklës de Zeus, Thôr-Donar de Tyr-Ziu, ou enfin du dieu du ciel, quel qu'il soit, chez les Germains : or il est bien difficile de croire que le dieu de l'orage ait jamais été, dans le culte et la croyance, un subordonné du dieu du ciel.

~'. Parmi les faces du problème religieux, il en est une qui échappe tout particulièrement h notre investigation pré.sente : la restitution d'un culte indo-européen par la comparaison des formes cultuelles de chacune des branches de la grande famille. Il est très sur, par exemple, que le sacrifice védique et le sacrifice hellénique présentent de nombreuses et essentielles ressemblances ; mais le sacrl-

Il ne saurait entrer dans nos vues de présenter ici un tableau complet du panthéon et du folklore proethniques : tenons-nous-en à cette esquisse rapide. Quant aux innovations indo-éraniennes, la plus importante à nos yeux est l'introduction de Varuna et de son cortège de dieux lumineux, communs au Véda et à l'Avesta, mais inconnus de la période indo-européenne, et, selon nous, importés du dehors. Il faut signaler aussi le développement particulier du culte du sôma, qui pourtant se réclame de plus lointaines origines, et rim2:)ortance croissante du rôle dévolu au dieu Agni. Cette évolution vient aboutir au stade, déjà défini plus haut, de la transition entre Tindo-éranisme et l'indianisme propre ; et nulle jjart, en dépit des variations en innovation ou désuétude qui émaillent cette longue chaîne, il n'est possible d"y relever une véritable solution de continuité'. Sans doute les facteurs de l'évolution mythologique et religieuse ont toujours un côté vague, ([u\ em-

lic'c séiniîi(iiie les partage iiresque toutes avec eux, sans ]iarlcr de coïncidences relevées dans d'autres domaines inliniment plus distants. Démêler sur ce i^oint ua ensemble de pratiques qui constitue le patrimoine exclusif de la famille indo-européenne, c'est à quoi il ne faut pas songer pour l'instant.

1. « Les anciens dieux indo-c/uropéens », écrivent MM. l'iscliel et Geldner (Vedlsdie Studien, I, \i. xxvii), « n'ont dans le Véda presque plus de légende : les uns, comme Dyaus, sont relégués ii l'extrême arrière-plan ; les autres y passent peu à peu sous nos yeux. D'autre part, les grands cycles légendaires se groupent autour de dieux nouveaux. Que l'on pè.se cette double considération, et l'on ne pourra se défendre d'en conclure que la mythologie a subi dans l'intervalle une sorte de catastrophe : en d'autres termes, la légende des dieux védicjues représente une couche plus moderne, c^ui sans doute peut être traversée de réminiscences de l'ancien mythe indo-européen, mais qui. de sa nature propre, est essentiellement indienne, et dont les racines plongent en plein folklore de l'Inde. » .le ne puis que répéter que mon point de vue est k l'antipode de celui des savants auteurs : pour nous, par exemple, Indra et les Açvins sont des personnages divins auxquels l'âge indien a bien pu rattacher maint élément légendaire, mais qui, dans leurs traits caractéristiques, portent l'empreinte incontestable d'une origine indo-européenne ; et de môme, Varuna et les Adityas, d'une origine indo-éranienne. Et dans cette parfaite continuité nous ne voyons point «le place pour une c;itaslrophe.

MÉTHODE COMPARATIVE DANS l'hISTOIUE DES RELIGIONS 31

pêche de traduire en lois fixes les effets de leur action' : la méthode comparative se sent bien moins à Taise sur ce terrain quen grammaire ; mais, si mince qu'en soit le profit pour la claire intelligence dune seule des religions de notre race, la recherche consciencieuse serait mal venue à s'en désintéresser.

Les rapprocli/ements se multiplient, si, de la sphère des dieux et de leurs légendes, on descend à celle des démons inférieurs, des cultes magiques, des possessions, des observances vulgaires, — jeune, chasteté, etc., — puis aux croyances animiques et aux rites mortuaires. Seulement, dans cet ordre d'idées, la comparaison réduite à la seule famille indo-européenne perd presque toute valeur. 11 con vient de l'étendre bien au delà de cette frontière arbitraire. La parole, ici, est à l'ethnologie, qui nous montre des croyances et des coutumes pareilles répandues par toute la terre. Les rudiments d'idées qui les inspirent forment une couche antérieure et sous-jacente à la culture relative qui ressort des productions de l'âge védique : parfois, cette couche, étendue et cohérente, n'a point de secrets pour l'explorateur; parfois, elle se brise en menus feuillets, qui se mélangent et se confondent avec des éléments hétérogènes. Çà et là, on peut bien songer à l'infiltration d'un folklore étranger, celui des aborigènes mêmes de l'Inde; mais, en principe, on ne saurait se défendre d'y reconnaître les survivances de la mentalité du sauvage, par laquelle les Indo- Européens ou leurs ancêtres ont passé comme tous les peuples du monde. Dédaigner ces données primitives, imaginer une génération spontanée qui eut tiré toute formée du sein de la nature l'armée des dieux célestes, serait une erreur auussi grave que celle du linguiste qui prétendrait chercher dans la langue indo-européenne la première manifestation de la parole humaine.

Alors qu'il s'agit du départ des éléments jeunes ou vieux de la croyance indo européenne, — recherche qui, nous

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