Voir pourtant la note suivante
3. On attribue aussi quatre yeux aux chiens du dieu des morts. Dans lÉran et chez d'autres peuples indo-européens, ces animaux passent pour doués de la faculté de chasser ou d'apercevoir les démons invisibles : E. H. Meyer, Deutsche Litterqtur;eitun<i, 1892, p. 1105; cf. A. V. IV. 20. 7, qui appelle « œil de la chienne à quatre yeux » la plante magique qui rend visibles les esprits. Il est à supposer que l'immolation du chien, lors de la consécration du cheval, avait dans la j^ensée première des célébrants un autre sens que dans le rituel qui nous l'atteste : le chien devait escorter le cheval pour le garder des embûches démoniaques, et telle était aussi la portée du rite de l'immersion.
4. Cette profusion est suspecte de modernité. Le R. V. ne connaît qu'une victime accessoire, le bouc immolé à Pûshan et chargé d'an-
en titre du roi se couche contre son corps, et l'on couvre tous deux d'un seul voile: il s'agit, comme on voit, d'un charme magique, qui doit assurer au roi une postérité nombreuse, et à celle-ci toutes les nobles qualités qui distinguent l'animal sacrifié. Les prêtres, les épouses du roi et leurs suivantes échangent des facéties obscènes : est-ce une survivance de licence populaire sanctionnée par le rituel ? ou un dialogue plaisant qui doit divertir les dieux invisiblement présents ? ou bien encore un accessoire du charme de fécondité ? Entre eux les prêtres conversent plus sérieusement : ils se posent et résolvent tour à tour des énigmes de profonde théosophie.
A ce chef-d'œuvre de pompe barbare la croyance védique attache une efficacité sans limites. Qu'on en juge par la seule vertu du bain qui le termine et qui concentre en lui tout le fluide de sainteté émané du sacrifice ^ : « quand le sacrifiant est sorti de l'eau, on y plonge des criminels qui n'ont accompli aucune pénitence, et on les déclare purs de par le sacrifice du cheval ».
Magie et quasi-magie.
Nous venons d'étudier le culte proprement dit et le sacrifice, et nous les avons trouvés tout imprégnés de magie. Il nous faut maintenant envisager d'ensemble la magie védique elle-même dans ses traits principaux.
Quiconque est au courant des coutumes magiques, qui des milieux les plus sauvages aux plus civilisés présentent une si frappante analogie, verra se confirmer, à la lecture de notre exposé, une conclusion qui à ses yeux pourrait d'ailleurs se passer de confirmation : la tradition hindoue n'est qu'un exemplaire du type universel. Nous atteignons ici la couche sous-jacente des procédés religieux — ou disons « anté-reli-
noncer le cheval aux dieux: I. 162. 2-4, 163.13; cf. supra p. 194. Mais rénumération des oiBciants en 163. 5 montre que, dès le temps du R. V.. la liturgie du sôma avait fait corps avec raçvamëdha. 1. Kâty. XX. 8. 17-18, et cf. supra p. 349.
j;ieux » — que l'homme a mis en œuvre en vue de son bienêtre : bien avant cVadorer des dieux suprêmes, protecteurs de la justice et de la morale, on a, par le feu et l'eau, par fracas et coups, banni des esprits malfaisants, on a détruit son ennemi en détruisant son effigie ou les rognures de ses cheveux, on a fait jaillir la pluie en distillant de l'eau par quelque crible.
Au degré le plus bas, le culte de sacrifice et d'adoration, si tant est même qu'il existe, ne fait qu'un avec la magie : le prêtre est en même temps sorcier, et plus sorcier que prêtre. Mais le progrès dos temps sépare fatalement les deux domaines : l'un, à la faveur du développement mental de la race, et surtout des idées morales qui transforment l'essence de la religion, entre dans le vaste courant de l'histoire, grandit et s'élève ; l'autre, immobile et stagnant, reste confiné dans sa sphère de sauvagerie primitive. Cette scission de la religion et de la magie, de la croyance et de la superstition, est-elle d'ores et déjà accomplie aux temps védiques ? L'existence parallèle d'un recueil de prières tel que le Rig- "Véda' et d'un recueil de charmes tel que l'Atharva-Véda, le donnerait à penser; mais il me semble qu'à plus mûr examen cette apparence s'évanouit.
Sans doute, les invocations du sacrifice védique ont constitué de bonne heure un type littéraire bien caractérisé et distinct, dont le style et le ton offraient peu de prise à l'emploi accessoire de pratiques magiques. Mais le rituel de ces mêmes sacrifices auxquels s'appliquaient ces prières, les autres textes védiques nous le montrent, d'un bout à l'autre, entre-tissé de rites qui relèvent de la sorcellerie et qu'accomplissent les prêtres officiants. Et, nous l'avons vu, dès qu'il s'agit d'œuvres pies affectées à certaines circonstances ou destinations particulières, partant plus favorables au développement du procédé magique, — mariage, initiation
1. Celui-ci, en effet, ne contient d'hy'nnes de magie que dans les parties surajoutées: les couches profondes et essentielles du recueil en sont exemptes.
juvénile, sacre royal, — cet élément y foisonne en assortiment aussi complet que possible', dont toutes les pièces portent la marque authentique de la plus haute antiquité. Croirons-nous que les prêtres sacrificateurs du Rig-Véda, les auteurs des vieux hymnes, aient vécu isolés dans un ilôt hors d'atteinte, battu qu'il était pourtant par le double courant de la magie primitive, héritée du sauvage, et de la magie moderne, revivifiée par la littérature sacerdotale ? Non certes : au temps du Rig-Véda, le sacrificateur, lui aussi, fut un sorcier ; ce qui, naturellement, ne veut pas dire qu'il fût l'unique sorcier. Nous nous ferions de l'esprit général des croyances védiques l'idée la plus fausse, si nous prêtions, même à l'élite des intelligences, un sens critique capable de distinguer la prière sacrificielle de l'incantation, d'autoriser l'une, et de proscrire l'autre à titre de superstition malsaine.
Tout au contraire, usait de magie qui pouvait, et à tout propos. Il ne s'ensuit pas que toute pratique passât pour licite. Ceux à qui l'opinion attribuait des relations occultes avec des esprits malfaisants, un pacte avec le diable, n'étaient évidemment pas en bonne odeur. C'est sur le ton de l'indignation que le poète védique accuse à la fois, et son ennemi qui l'a traité, lui qui est pur, de sorcier et allié des mauvais génies, et le sorcier qui ose dire « Je suis pur » (R. V. VII. 104. 16) : « Qu'Indra le frappe de son arme formidable; qu'il tombe au plus bas entre le§ créatures. » Contradiction fort concevable : ici, la magie noire est donc flétrie ; ailleurs, une pratique qui n'en relève pas moins, qui à nos yeux ne serait pas moins odieuse, n'éveille chez le dévot pas roml)re d'un scrupule. Contre celui qui offre un sacrifice dans une pensée hostile on se prévaut de l'alliance « des sorciers, delà Perdition, du démon sinistre : puissentils, par le mal, détruire sa vérité^ ! » Si deux hommes se
l.Ne craignons pas de le dire, il serait aussi erroné d'opposer les sacrifices solennels du culte régulier aux pratiques magiques, que de les opposer, par exemple, aux rites nuptiaux ou funéraires.
2. A. V. VII. 70. 2. — [Ou (( par l'impiété son œuvre pie » Henry. — V. H.]
MAGllï ET QUASI MAGIE 409
sont juré fidélité, le premier qui aura trahi l'autre offrira un certain sacrifice magique : après quoi, il pourra continuer à trahir, sans avoir rien à craindre de Varuna'. Les textes brahmaniques regorgent de recettes pour qui veut anéantir son ennemi, nommément pour le sacrifiant qui désire imprimer à son sacrifice une tournure magique et, par là, causer quelque dommage. Enfin, si le Code de Manu range la magie noire parmi les pratiques illicites, il enseigne, d'autre part, qu'un brahmane maltraité ne doit pas se plaindre au prince, mais se venger de sa propre initiative : l'arme du brahmane, ce sont les exécrations de l'Atharva- Véda ; qu'il n'hésite pas à en user contre ses ennemis ^
Les agents que le sorcier mobilise pour le bien ou le mal de ses semblables ne sont pas tous des êtres personnels, de sombres et cruels démons, tels qu'on les a déjà décrits ^ A côté, et même sans doute au-dessus d'eux pour le stade d'évolution de la pensée védique, la sorcellerie prend pour auxiliaires certaines entités, substances ou vertus impersonnelles ou très faiblement personnifiées, tantôt douées d'une existence indépendante, tantôt inhérentes à d'autres objets, et les fait agir par des voies et moyens variés, sur l'homme, sesentours et ses appartenances, pour y causer bien-être ou dommage. Le terme le plus usuel dont la langue védique les désigne est le mot « corps » [tanû) : la faim et la soif sont des corps* ; dans la femme imprégnée d'éléments malfaisants, résident le corps « meurtrier du mari », le corps « de l'absence d'enfant mâle », le corps « de la privation de bétail »\ Souvent aussi ces substances sont nommées du genre neutre : « ce qui en toi est le sinistre » ; « ce par quoi tu as avorté » ; « le mal-offert au sacrifice », fluide dangereux que recèle le poteau d'offrande et qui passe dans