Bergaigne, Ri-l. Va/., II, p. 22U el
menacent l'homme dans la vie quotidienne, dans sa santé et son bonheur, ont souvent des corps de bétes ; les sorciers et les esprits auxquels ils commandent peuvent s'en revêtir à volonté: c"est ce dont on s'assurera en temps et lieu\
D'autres animaux sont les attributs et les serviteurs des dieux supérieurs: l'aigle apporte à Indra le sôma; Saramâ. la chienne des dieux, trouve la piste des vaches volées ; cellesci deviennent le butin du dieu conquérant; des chevaux traînent son char et ceux d'autres dieux; des boucs, celui de PCishan. Sans doute, ces attributs, loin de contredire l'anthropomorphisme, s'y accordent au mieux: puisque l'homme utilise certains animaux, il est naturel que des dieux qui lui ressemblent en possèdent aussi, soit les mûmes, soit d'autres plus merveilleux, accommodés à la nature divine. Mais on ne saurait se défendre de penser que, (;à et là du moins, l'animal gouverné par le dieu était jadis le dieu lui-même, ou une incarnation du dieu, peu à peu ravalée à sa condition actuelle par le progrès incessant de l'anthropomorphisme. Si les deux Açvins. tils de la jument, ont commencé par être des chevaux, l'aigle d'Indra, à en juger par son parallèle éranien, l'oiseau Vârenjina ou Vâraghna, a bien pu être un dieu: aigle au cimier du dieu tueur du monstre sur une empreinte de mon naie, il est dans l'Avesta une incarnation du dieu même; Verethraghna- aborde le prophète sous la forme de l'oiseau Vâraghna, le plus rapide des êtres ailés, celui qui prend l'essor vers l'aurore afin que la nuit ne soit plus nuit '. Dans le mythe germanique qui répond au rapt du sôma, c'est bien le dieu qui se change en aigle et emporte au séjour des dieux l'hydromel de Suttung. C'en est assez pour se deraan-
1. Voir les sections de la dénionologie et de la magie. — Je nie borne à mentionner encore un conte bouddhique: les patrons divins de deux rois, déguisés respectivement sous la l'orme dun taureau blanc et d'un taureau noir, combattent entre eux, visildcs pour ces deux rois seuls (Jata/.a, vol. III, p. 6).
2. A ce mot répond en sanscrit Vrtrahaa, ijui est le nom d Indra lui-même.
3. n>'J,n:in y<is/d, 10 S(i.: M. A. .^lein, /nn.n.^lri "/> hriiir^ m, liido'iSnjlhian Cuin^, p. &.
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lier si l'aigle d'Indra ne serait pas le doul>lc d'Indra en personne, incarné en un aigle', symbole de l'éclair, que beaucoup de mythologies en effet représentent par un oiseau. Il se pourrait, de même, que les boucs de Pûslian gardassent le souvenir d'un dieu-bouc: Pùshan connaît tous les sentiers difficiles, il ramène qui s'égare; et la chèvre sait trouver sa voie dans les passes les plus ardues. Au sacrifice du cheval, on mène devant le cheval un bouc: c'est «le lot de Pûshan », et on le charge «d'annoncer le sacrifice aux dieux» (H. V. I. 162. 2-4), c'est-à-dire, sans doute, de guider la victime dans sa difficile traversée de la terre au ciel. Aux funérailles, on brûle un bouc avec le cadavre-, probablement dans une pensée analogue. La sous jacence d'un Pûshan bouc ne donnerait-elle pas à ces rites plus de sens et de relief? Sur ce point, toutefois, il est impossible d'appuyer la conjecture d'aucune preuve précise.
Comme on doit s'y attendre, ce sont les animaux réputés de mauvais augure (pii tiennent du plus proche aux divinités qui les envoient: le rapace qui se pose, un lambeau de chair au bec, est (( un sinistre trait de foudre lancé par les dieux » ; l'oiseau « qui crie dans la région des Pères » (au sud), déjà mentionné dans le Rig-Véda, est bien probablement un mes sager des Mânes eux-mêmes; l'hyène femelle hurle, « soit par ordre, soit de son propre gré»; le hibou est (( l'oiseau qui se rend à la demeure des dieux » et « le messager des esprits méchants»; le quadrupède carnassier, ((souillé de sang, au museau sanglant », et (( le vautour qui liante les cadavres », sont les « messagers de Yama » ou «( de Yama et de Bhava ». La croyance constatée en l'incarnation zoomorphique des génies malfaisants tend à faire supposer que ces
1. On sait quAd. Kuhn a cru reconnaître dans l'hx nnic R. V. W. 27 Indra lui-même déguisé en aigle pour ravir le sOma. Son argumentation ne me convainc pas; mais, d'autre part, dans le Kathaka, et peut-être aussi R. V. X. 99. 8, c'est bien Indra qui se change en aigle pour dérober le sôma ou l'amita. Cf. Kuhn, H'-rcdi/.unl't '/«••-■ Fno'r.f, p. 144, et Bloomlield, Cnntrih., V, p. 8 scf.
'^. Voir plus bas la section du rituel funéraire.
messagers des dieux furent autrefois des animaux doués par eux-mêmes de vertus dêmoniat^ues, et descendus plus tard du rôle de protagonistes à une condition subalterne'.
Cet aperçu du zoomorpliisnie ne serait pas complet, s'il n'embrassait les cas où, au cours des opérations rituelles, un dieu se trouve représenté par un animal. Ce stade mythologique est celui des animaux-fétiches.
L'animal auquel la langue poétique des hymnes compare de préférence Indra, c'est le taureau, qui souvent lui prête son nom '. Or, la littérature A'édi({ue plus récente nous apprend que, dans une solennité célébrée en riionncur d'Indra, le sacrifice du sàkamëdlia, on invoque un taureau: s'il beugle, on sacrifie ^ Un Brahma'.ia coiumente le rite en ces termes: ((Ce faisant, on invoque Indra en sa propre forme, pour qu'il tue Vrtra; caria propre forme d'Indra, c'est le taureau ... S'il beugle, [le sacrifiant ou le prêtre] doit se dire: Indra est venu à mon sacrifice; mon sacrifice jouit de la présence d'Indra\ )) Le culte, dans l'espèce, repose manifestement sur l'intervention d'un animal-fétiche''.
Si le robuste Indra est le taureau, Agni, le fougueux coureur, est par excellence ((le cheval» en style védique. Métaphore, dira-ton; que l'on considère pourtant les prescriptions de la liturgie postérieure pour la cérémonie de l'allumage du feu sacré. L'adhvaryu dit à l'un des prêtres servants: (( Amène un cheval )\ On place l'animal à l'endroit où s'opère la friction des bois, et il est censé regarder la
1. Kaurika-S. 129: R. V. II. 42. 2; Hiranyakëçi-Grh.-S. I. 16. 19 sq., 17. 1 .sq. : Taittir.-Aran. IV. 28 sq. Dans le dernier passage on reconnaît à coup sur l'influence accessoire des pratiques magiques ((ui s"exer(,-aient sur les cadavres.
2. A. V. IX. 4. 9, c'est ii un taureau réel qu'on dit: « On te nomme Indra. » D'autre part, dans le Bahram Yasht (§ 7), le taureau est une incarnation de Verethraghna, l'Indra avestique.