‹ La religion du VédaChapitre 51 sur 380 · MULTIPLICITÉ DES DIEUX · texte numérisé non relu

MULTIPLICITÉ DES DIEUX

sert de demeure permanente à des génies qui la vivifient ; mais, dautre part, lexporience scientifique, — le terme n'est pas déplacé, encore que cette science soit toute de mythes, — nous apprend que l'eau est le lieu de naissance du feu ou, en d'autres termes, que l'essence du feu git au fond des eaux : dès lors, r « Enfant des Eaux » [apcim napàt), qui vraisem- blablement ne fut à l'origine qu'un vulgaire ondin, se confond avec Agni. (Jelui-ci, de son côté, s'introduit dans la sphère des mythes solaires, uniquement parce que l'ardeur du feu terrestre ressemble à celle du soleil. C'est dans le domaine de ce dieu, plus qu'en tous autres, qu'on voit se reproduire à satiété le procédé de syncrétisme élémentaire et mystique qui fait rentrer les entités divines les unes dans les autres. A la confusion plus ou moins spontanée des types originaires, vient ainsi s'ajouter une confusion consciente, qui résulte de la tendance invincible à identifier ce qui est divers. En s'ingéniant a déplo}"er l'être intime d'un dieu sous toutes ses faces et dans toute sa profondeur, on se ])lait à répéter la formule que « tel dieu est la même chose que tel autre ». II ne faut au chantre que la plus superficielle coïncidence, et parfois moins encore, pour s'écrier : « O Agni, tu es Varuna, quand tu nais ; tu es Mitra, lorsqu'on t'a enflammé. En toi, ô fils de la force, résident tous les dieux; tu es Indra pour le mortel qui te sert. Tu es Aryaman, alors que, 6 maitre de toi-même, tu portes en toi l'essence cachée des jeunes filles. Comme Mitra le bien-établi, on t'oint de vaches', quand tu assures la concorde entre les époux. » (lî. V. V. 3. 1-2). Dans les effusions de ce genre commencent à poindre les destinées futures de la pensée religieuse : le védisme ira se perdre en un majestueux panthéisme, qui traitera d'illusion, qui niera toute personnalité individuelle, toute existence finie- « Ceci est cela » : devant cet axiome s'évanouiront comme un rêve les diversités du monde extérieur, et rien ne subsistera plus que l'Etre unique- Mais ce passage du polythéisme védique au monisme de la doctrine

1. C'cst-ii-clire «de beurre qui provient des vaches », cl. supra p. D.

du Brahma sort des limites que nous nous sommes ici assignées ' .

1. Je ne ferai que rappeler brièvement ici la théorie de Tcdiénotliéisme» védique, telle que Ta formulée Max Millier, croyance suivant laquelle chaque dieu tour ii tour s'élève au rang de dieu suprême: Origine et f/ûceloppernent do la rclif/ion, trad. Daruiest., p. 236 sq. Si l'on en croit cette doctrine, le poète védique, au moins dans un grand nombre de textes, attribue momentanément au dieu qu'il invoque toutes les qualités et tous les pouvoirs qui conviennent à un être divin, et chaque dieu à son tour est absolument indépendant, dieu suprême, divin par excellence. J'avoue mon scepticisme: je ne vois pas bien, pour ma part, la pensée des poètes védiques s'abimant dans la croyance à diverses divinités toutes tour à tour suprêmes et uniques. Ne parlons pas des hymnes, si nombreux dans le Rig-Véda, qui sont adressés à « tous les dieux », et où sont célébrées à la file toutes les déités supérieures et les troupes innombrables des dieux infimes. Bornons-nons à une constatation de jour en jour plus évidente: la grande majorité des hymnes védiques a été composée en vue d'une liturgie bien déterminée, en vue de ce sacrifice de sOma qui alors déjà embrassait dans son ^aste cadre le vieux panthéon presque tout entier. Ces poètes, qui chantaient Agni ou Indra avec cette ferveur exclusive qui nous donne l'impression d'un concept hénothéistique, étaient en même temps d'excellents techniciens du sacrifice, et ils savaient au plus juste à quel endroit du service divin, devant ou derrière quels autres dieux, prenait rang le dieu à qui ils s'adressaient pour l'instant. Les particularités de la poésie védique, qui revêtent les apparences de l'hénothéisme, s'expliquent plus simplement à mes yeux : d'abord, par le caractère d'indétermination, défini plus haut, qui fait flotter et se confondre en partie les contours des figures divines; puis, par les égards tout naturels que le chantre ou le prêtre croyait devoir témoigner au dieu avec lequel il avait dans le moment l'insigne honneur de s'entretenir.

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