LES DIVINITÉS VÉDIQUES ENVISAGÉES DANS LEURS ATTRIBUTIONS RESPECTIVES
Agni.
Le dieu du feu avant et d'après le Véda. — Agni est le dieu védique du feu. De sa préhistoire nous ne savons que fort peu de chose : les représentations qu'associa au feu la pensée de l'Indo-Européen ne nous apparaissent qu'éparses et confuses ; il nous est permis, toutefois, de faire remonter à cette période primitive le mythe de sa descente du ciel en terre, les précautions prises pour assurer l'entretien du feu domestique, et les formes élémentaires de culte dont s'entoura cette nécessaire conservation. Le feu magique qui chasse les démons et le feu pur du sacrifice semblent également proethniques, et nous constatons aussi, commune du moins aux trois domaines aryen, hellénique et italique, la coutume d'honorer d'une oblation à son propre usage le feu qui sert d'intermédiaire à l'oblation destinée aux dieux. Mais la personnification de la puissance qui résidait dans cet élément devait être encore bien peu définie, toute différente, par exemple, de celle du dieu indo-européen de l'orage. Car, autrement, l'on ne concevrait pas qu'elle eût pu prendre, selon les climats, des visages si divers : ici, déesse Hestia-Vesta; en Asie, dieu mâle du feu.
La comparaison du Véda et de l'Avesta accuse, pour la période indo-éranienne. des traits bien plus précis. A ce moment, le feu occupe le centre d'un culte déjà organisé : à son entretien est préposé un sacerdoce, dont les membres se
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nomment quelque chose comme « les gens du feu » ; ils ne se bornent pas à sacrifier aux dieux par son entremise, ils lui adressent à lui-même des offrandes et des hommages. On le personnifie : c'est un dieu fort. pur. sage, propice à la maison où Ion se complaît à le servir; à ses amis, il donne gloire et subsistance, bétail et postérité ; ses ennemis, il les anéantit. Bien plus, cet âge primitif paraît déjà avoir arrêté sa pensée sur les formes et les demeures diverses de 1 "élément igné : feu de la foudre, feu qui gît invisible au sein des arbres et qu'on en fait sortir par la friction des bois.
Si nous passons au Véda. nous y voyons Agni tenir, avec Indra, le premier rang, soit dans le culte, soit dans la poésie des hymnes. Il n'est même point paradoxal de dire qu'Agni l'emporte très sensiblement sur Indra, pourvu qu'on fasse abstraction du sacrifice de sôma. objet presque exclusif du Rig-Véda; car Indra est surtout le dieu d'un grand culte approprié aux exigences d'une noblesse guerrière. La différence entre eux est notable : à Indra, la force invincible à qui tout cède; à Agni, la sagesse; l'un est le grand conquérant, l'autre le grand prêtre'. Même contraste, mais plus effacé, entre leurs faveurs : à Indra Ton demande plutôt la puissance, la victoire, le triomphe ; à Agni, le bien-être domestique, le bonheur d'élever une famille, la paix et la prospérité.
Et pourtant, malgré la tendance du Véda à exalter Agni, on croit voir çà et là transparaître à travers ses formules l'ombre du doute qui tourmenta la pensée des anciens âges : cet Agni qui vit sur terre, ce démon qui travaille dans les demeures humaines, pouvait-on l'égaler pleinement aux grands « célestes », aux dieux supérieurs? On le dit le messager des dieux ; on raconte qu'eux-mêmes l'ont fait descendre parmi les hommes, l'y ont préj)osé au sacrifice et lui
1. Il va de soi que Ton constate aussi, entre les deux dieux, des assimilations postérieures, mais presque toutes dans le sens du type d'Indra: rien ne supposait ù ce qu'on fît honneur à Agni «lu meurtre de Vrtra, tandis qu'il était difficile de se représenter Indra sous les traits d'un prêtre sacriûant.
LFS DIVERSES NAISSANCE?: n'AGNI 87
ont concédé à cet effet le don d'éternelle jeunesse; lils des dieux, il est devenu leur père' : autant d'expressions qui l'opposent au reste du panthéon et, dans une certaine mesure, l'en isolent. Circonstance capitale, le sôma, qui est par excellence le breuva^^e des dieux, entre à peine dans la part d'Af^ni et n'y entrait même point du tout à l'origine : à tout moment on le représente bénissant l'homme pieux (jui lui offre du combustible, du beurre et des prières; prescpie jamais il n'est question d'un adorateur qui pour lui pressure le sôma'. A l'époque où Agni est monté au sommet divin qu'il occupe, les rites fondamentaux du sacrifice de sOma étaient, selon toute apparence, déjà arrêtés et ne pouvaient plus lui faire place.
Lrs r/irci-sos jifiissojices (TA fini. — A la différence des mytlies d'Indra, ceux d'Agni sont presque muets sur les exploits de ce dieu : conséquence, semble-t-il. de l'anthropomorphisme beaucoup plus marqué chez l'un que cliez l'autre'. Le motif principal des hymnes qui le concernent, c'est le phénomène de son apparition, puis son action sous l'hypostase de feu sacré, la plus familière au prêtre-poète; le second, c'est la multiplicité de ses naissances, la variété de ses manifestations, son ubiquité. Phénomène, son identité essentielle avec les météores célestes ; miracle, sa naissance, lorsqu'il jaillit au creux du bois; mystère, sa présence, tantôt visible, tantôt cachée : la nature même, ici, fournissait le thème du mysticisme oîi se plaît la pensée sacerdotale et des louanges dont elle est prodigue.
Parfois Agni a deux formes, deux naissances ; parfois intervient la triade, nombre de prédilection; éventuellement on en compte encore davantage. L'épithète (( deux fois né », qu'il reçoit souvent, vise sa double origine, céleste et ter-
2. Cf. R. V. I. 99. 1, VI. 16. 16. Plu.s fréquente est la mention d'Agni comme buveur de sôma, lor.squ'on l'invoque en compagnie de déités ((ui en font leur boisson habituelle, — Indra, les Maruts: — il est clair (jue dans ce cas il subit leur attraction.