‹ La religion du VédaChapitre 71 sur 380 · AGXI ET LES HOMMES · texte numérisé non relu

AGXI ET LES HOMMES

ment, quand les rôles entre eux se distribuent suivant leur nature, Agni les brûle, et Indra les taille en pièces. On ne peut se défendre de l'impression que cet exploit doit avoir été attribué à Agni avant de passer à Indra : aussi les hymnes le mettent-ils davantage en relief, comme Taisant à meilleur titre partie intégrante de son être. Dans la liturgie de l'exorcisme, son rôle est également plus important ijuc celui de son congénère, et rien n'est plus naturel : Agni est le dieu le plus rapproché de la terre, la main de l'homme avait bien mieux prise sur lui (|ue sur cet Indra (pii touche aux astres du ciel.

A cette vertu conjuratrice d'Agni se rattachent les bénédictions que dispensent à l'homme le feu domestique et le feu du sacrifice. Conséquente avec elle-même, c'est à ce dernier que la poésie du Rig-Véda assigne de beaucoup le premier rang ; car, pour elle, le caractère essentiel d'Agni réside dans la dignité sacerdotale, dans l'office de messager qu'il remplit entre les hommes et les dieux. (( Vers lui confluent les oblations » ; il éveille les prières; il amène les dieux et s'assied avec eux sur la jonchée du sacrifice, ou bien il s'élève jusqu'au ciel pour y convoyer les offrandes : c'est en ces termes que le célèbrent la plupart de ces hymnes, dont les auteurs se complaisent à voir en lui la divine image de leur propre caste, en sa puissance la vertu de leur art profession nel. Volontiers on lui attribue successivement les caractères et les fonctions de chacun des divers officiants ; mais le rôle qu'il assume de préférence, c'est celui du hôtar, du prêtre qui récite les hymnes par lesquels on loue les dieux, on les appelle, on les invite au festin. Ce prêtre, en effet, en possession du don poétique et de la parole qui convainc ou contraint les dieux, devait être ou se croire supérieur aux manœuvres chargés de la partie matérielle du sacrifice ; et l'on sait que le hôtar est par excellence le premier rôle de la poésie védique. Cette primauté, dont le Rig-Véda revêt, d'un bout à l'autre, le feu divinisé du sacrifice ou Agni considéré comme un hôtar mystique, est évidemment une conception postérieure, qui relève bien plus des spéculations d'une cou-

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frérie sacerdotale que de la pensée vivante et du génie créateur des masses. Dans la place d'honneur faite au feu sacré parmi les dieux on voit déjà poindre les prétentions que la caste des sacrificateurs élèvera à la préséance parmi les hommes, et les subtils raffinements, les complications ténébreuses, dont le Rig-\'éda enveloppe le divin brahmane, s'épanouiront plus tard, dans la liturgie sacriflcatoire, en un inextricable fourré de symboles rituels'.

Que déciderons-nous des cas où, sans allusion à l'idée du sacrifice, on célèbre simplement Agni comme l'hôte des demeures humaines, l'ami et l'associé des gens et même des bêtes de la maison? Sommes-nous ici sur un terrain plus primitif? Est-ce la survivance du temps où le rôle essentiel revenait au feu du foyer, où il occupait le centre de la vie familiale, ce feu qui, jusque dans la liturgie organisée et complexe, a gardé du moins une trace de sa haute valeur religieuse? Car. dans les offices qui requièrent les trois feux, celui des trois qui en est comme l'assise, qui constamment sert à rallumer les deux autres, se nomme « le feu du maitre de la maison».

Les Grhya-Sûtras, qui nous décrivent le culte domestique, non pas — tant s'en faut — pur de tout alliage exclusivement sacerdotal, mais du moins sous un aspect bien plus populaire (pie celui du culte solennel à trois feux, reflètent à souhait toutes les nuances du sentiment (|ui faisait dépendre d'Agni. protecteur et guide, la vie de l'individu et celle delà famille. Dans les occasions les plus variées on lui adresse des invocations du genre de celle-ci : « Qu'il soit l'assembleur des biens. Ne nous fais pas de mal, ni au vieillard, ni à l'enfant. Apporte bien-être à l'homme et au bétail. » Dans la cérémonie du mariage, on fait, avec oblation, cette prière pour l'épousée : « Daigne Agni le feu du maitre de maison la protéger; qu'il accorde longévité à ses descendants ; que son sein soit béni, qu'elle devienne mère d'enfants qui

1. On lira des considérations analogues dans les Vi'difr/ii' Stiu/ii-n de MM. Pischel et Geldner: I, p. xxvii.

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vivent ; |)uisse t-ellc voir le bonheur de ses fils ! » Au nionicnt où ré[)ou.\ sème des grains d'orge grillés dans la main de lépouse, il qualifie ainsi ce rite : « Union entre toi et moi : daigne Agni la bénir! » Après la naissance d"un enfant, à la purification des relevailles qui a lieu le dixième jour, on sacrifie en i)rononçant les formules : (( Daigne en ce jour le splendide Agni (|ue voici te donner vie. Assure à nos vies la durée. Sois dispensateur de \ie, ô Agni, toi ([ue fortifie la nourriture, dont le visage est inondé de Ijeurre, ipii es né du >ein du beurre. Bois le beurre, le doux miel des vaches. Comme un père sur son fils, veille sur cet enfant. » C'est encore Agni qu'on invo([ue, au moment de confier l'adolescent au précepteur (pii doit l'initier à la connai>^ancc du Véda'. Et le père de famille qui revient de voyage fait honi nuige au feu de son foyer, en lui disant : « Nous bénissons Agni que voici, nous le bénissons hautement; au nom de cet hommage, puissions-nous ne jamais être honnis ! (pi'il daigne nous placer au rang supérieur! »

Cette conception de l'Agni domestique, si simple et encore si dégagée de raffinement sacerdotal, n'est d'ailleurs pas étrangère au Rig-Véda lui-même. On y voit le dévot prier Agni de le bénir « comme le père bénit son fils », d'être « son ami le plus proche ». Agni est (( le grand maître de maison qui jamais ne s'absente » ; chez lui, « rentrent à l'étable les vaches laitières, et les coursiers rapides, et les chevaux vigoureux qui lui appartiennent;... auprès de lui se réunissent les hommes généreux de noble race » ; (( à son éclat, lors- ([uil s'enflamme, se sont éveillées les vaches, et il connaît leurs noms par le sacrifice- ». En rentrant chez lui, le chantre dont l'art lui a valu un riche salaire en bonifs, che vaux et chars, énumère à l'Agni de son foyer les présents

I. C'est-iidire dans la cérémonie priniitivo «le l'âge de puljerté, qui, nmis le verrons, fait le fond de ce rite.

~. K. V. X. 169. 2. Sur les noms qu'on donnait dans le sacrifice aux vaches qu'on y employait, voir Hillebrandt, A'cît- und VollriioiuL<o/ill-r, p. \2.

qu il a reçus'. Sans doute, dansleRig-Véda comme dans les textes plus récents, l'Agni en question j^eut fort bien être ce même feu du sacrifice, que par ailleurs les prêtres entourent d'un appareil si complexe de mysticisme transcendant. Disons mieux : c'est de ce feu, presque sûrement, qu'il s'agit. Mais ce n'est point à dire, pour cela, que l'accent dont on l'invoque ne reste dans le ton des prières qu'on adressait jadis à un feu moins officiel, au foyer, centre de la maison, dont l'hôte, vivant de la vie de la famille, autorisait, dans le langage et les relations quotidiennes, une intimité bien plus étroite que n'en pouvait comporter le culte de tout autre dieu.

Pour l'Hindou védi(|ue, cette amitié qui lunit à Agni remonte à un pacte immémorial scellé par ses ancêtres : conception traditionnelle qui se reproduit aussi dans l'alliance avec d'autres dieux, mais jamais accentuée avec autant de fréquence et de précision que pour Agni. On louera, par exemple, Indra d'avoir donné la victoire à tel ou tel héros du temps jadis; Agni, lui, est spécifiquement le dieu que les ancêtres ont allumé, devant qui ils ont supplié. De cette idée relèvent les prescriptions de la liturgie postérieure pour les sacrifices solennels : à titre de dieu déjà possédé par les ascendants du sacrifiant, Agni doit être invoque par énumération nominale de la généalogie-; et quelques passages du Kig-Véda montrent que dès lors la coutume tendait à s'introduire, si même elle n'avait cours. Il n'en faudrait pas conclure au concept d'une continuité directe et physique du feu sacré transmis d'une génération à l'autre ; car le rituel du feu nouveau, dont nous possédons tous les détails, exclut pareille idée, incompatible au surplus avec la croyance sui vaut lacjuelle la mort du >aerifiant rend son feu impur et improjjre désormais à aucun usage. Mais, à défaut d'identité matérielle, c'est certainement une permanence idéale qui est

1. Si Vm souscrit à maconjecUire: Z<jil.<flir. d. Mur;/. Gr.<.f XXXI.X pi aù.

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