MORALE
Tout le inuiide sait que les Cliiiiois possèdent im système de morale remarquablement pur en théorie. Ce n’est pas un peuple d'une moralité particulière quand on le compare au reste de Thumanité, mais son système d'obligation réciproque est supérieur à ceux de presque toutes les autres nations }iaïennes, anciennes ou modernes. Ses sages ont énoncé beaucoup de maximes excellentes et ont souvent disserté sur les questions de morale d’une façon absolument satisfaisante. Tout liomme peut comprendre le devoir et la morale : il est facile de les lui inculquer parce que Ton s’adresse directement à la conscience que Dieu a donnée à tous. Nous ne devons pas nous étonner de trouver un bon système de morale dans le confucianisme, la conscience et la rétlcxion mènent tout droit à cela. Quand les missionnaires jésuites arrivèrent en Chine, du temps de la reine Elisabeth, ils furent enthousiasmés de Texcellence des doctrines de Confucius; ils y retrouvaient, avec une légère ditférence de forme, la loi précieuse de notre Sauveur. Le précepte de Confucius disait ; a Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils vous tissent. » Ils trouvaient aussi dans le langage ordinaire du peuple des sentences antithétiques et des fragments de poésies usuelles exhortant à la vertu et prémunissant contre le vice ; ces sentences sont d’un usage journalier pour toutes les classes de la société, depuis le riche et le savant jusqu’au
I,A REI, IGION EN CHINE
plus pauvre ariisan. Eu voici quelques exemples : « Parmi les cent vertus, « la piété filiale est la première. Parmi les dix mille crimes, l’adultère est « le pire, a « Fidélité, pitié filiale, chasteté et droiture sont parfums qui se (( répandent sur cent générations. » (les missionnaires répandirent dans rEuro])ela réputation des sages chinois comme excellents précepteurs de morale. Ricci trouvait que beaucoup d’entre eux avaient des idées si belles qu’il ne doutait pas qu’ils ne fussent sauvés dans l’autre vie par la bonté de Dieu. Il émet cette idée dans son ouvrage si rare et si intéressant : De clu'isiiana Expeditione ad Si/ias, dans lequel M. IIuc a pris une grande }»artie des matériaux de son Ilisloire du Chrüiianünie eu Chine.
Quelle est donc cette morale de Confucius qui a reru de si grands éloges ? Un disciple de ce })hiloso}»lie répondrait [)robablement à cette question en renvoyant au San-kan-woo-chang, les irais Relations et les cinq Vertus constantes. Les trois relations auxquelles correspondent des obligations spéciales sont celles de prince à sujet, de père à fils, de mari à femme; les cinq vertus dont l’obligation est constante et universelle sont: bienveillance, droiture, politesse, savoir, lidélité. Par la politesse, le Chinois comprend l’observation de toutes les coutumes sociales et}nibliques établies et transmises par les sages et les bons rois. L’expression indigène, qui signifie savoir, implique plutôt l’idée de prudence acquise par le savoir. Le mot fidélité exprime à la fois fidélité et contiance et s’applique surtout à l’amitié.
D’après l’école de Confucius, l’obligation universelle d’aimer les hommes doit être soigneusement limitée et réglée i)ar les rapports sociaux. A ce point de vue, lie fit une vive résistance à la théorie sociale de Mih-tsze, philosophe chinois qui vécut entre les époques de Confucius et de Mcuicius. La forme que le confucianisme, morale orthodoxe de la Chine, est arrivé à prendre a été constamment modifiée par la controverse. Ce fait rend son étude historique plus intéressante qu'elle ne le serait sans cela. Les traductions des livres de Confucius, faites jusqu’à présent, sont queh[ue peu monotones, soit parce que la saveur de la phraséologie indigène se perd par le transport dans une langue étrangère, soit aussi parce que l’on manque de renseignements suffisants sur les importantes discussions philosophiques qui ont eu lieu entre les sectes rivales, tant à l’époque où les classiques chinois furent écrits que posté'
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rieurement K Mili -tsze s’appuie sur l’idée que l’amour de l’humanité doit être universel et indistinct.
Il base également l’obligation de l’amour du prochain sur Tutilitarisme. 11 prétend que si tous les liommes s’aimaient parfaitement et indistinctement il n’y aurait plus ni guerres ni brigandages. Il est curieux de trouver ces idées chez un auteur chinois trois ou quatre siècles avant J.- G.; ces propositions sont renfermées dans les œuvres de cet écrivain, œuvres en partie apocryphes sous leur forme actuelle, mais que les auteurs de cette époque ont souvent citées et commentées dans leurs écrits. Les disciples de Confucius se sont énergiquement opposés aux doctrines de ce philosophe et ont insisté, comme l’a fait l’école de Butler contre Bentham, Paley et les socialistes, sur ce que la conscience du bien et du mal mise par Dieu dans le cœur de l’homme doit être seul juge en matière de devoir et qu’il faut conserver avec soin les distinctions sociales nées des relations politiques et domestiques des hommes entre eux.
On trouve une similitude frai)[)ante entre les discussions philosophiques de la Chine et de l’Europe dans l’ambiguïté du mot nature, en chinois sing. L’évêque Butler, parlant des anciens moralistes de l’Europe, dit qu’ils ont défini la vertu : suivre ta nature, et le vice ; s'écarter de la nature. Il défend cette doctrine et la préserve d’une fausse interprétation en faisant ressortir les différents sens du mot nature. Les confucianistes ont du agir de même pour prévenir l’alnis de leur doctrine orthodoxe de devoir et de conscience. Une ancienne école soutenait que l’homme doit suivre ses appétits, puisqu’ils lui sont naturels ; une autre secte prétendait qu’il ne doit pas suivre sa nature, parce que sa nature est mauvaise ; le parti orthodoxe disait : notre nature est bonne. La cause de nos mauvaises actions est dans les passions qui naissent avec nous et dans des habitudes acquises.
Quand le lecteur européen ouyre le petit ouvrage intitulé: Trois Caractères classiques, qui est le premier livre de lecture des externats chinois, il trouve ouvertement énoncée, dans la première phrase, la doctrine que l’homme a
^ Nous pouvons espérer avoir bientôt une nouvelle traduction supérieure à tout ce que nous possédons, faite par un savant distingué qui habite la Cdiine depuis longtemps. Un a beaucoup fait pour répondre à ce besoin en insérant dans la traduction de Mencius, faite par le docteur James Legge, des parties importantes des écrits de Seun-tsze, Mili-tsze et Hau-yü sur la morale.
primitivement une bonne nature morale, jin-che-choo-sing-pun-shen et il croit y voir une contradiction positive delà doctrine chrétienne, de la dépravation originelle de l’iiomme. Il s’en réjouit s’il est hostile à la théologie chrétienne ; s’il tient à cette théologie, il court le riscpie de condamner hâtivement l’auteur de la sentence que nous venons de citer. Cette maxime est de Mencius et non de Confucius ; il l’a introduite dans le système orthodoxe comme une barrière contre la doctrine émise par Seuntsze que la nature de l’homme est vicieuse. Plusieurs siècles après, à l’époque de notre moyen âge, des discussions sur la nature morale de l'homme amenèrent le parti orthodoxe à adopter une phraséologie nouvelle. Il dit qu’il y a dans l'homme un principe qui le pousse au mal, un autre qui le conduit au bien et que ces deux principes se développent ensemble. La nature bonne est donnée originellement par le Ciel, ainsi que l’ont toujours soutenu les confucianistes ; la nature mauvaise provient de riinion de l’âme â la matière et de l’existence des passions. Il faut se rappeler cette explication, avant de condamner la doctrine chinoise, que Ja ncthire de l'homme est bonne. Si nous disons que le principe bon, sing, nature, ou li, raison, est le sens moral ou la conscience et que le principe mauvais est la dépravation originelle, nous trouvons avec la doctrine chrétienne une coïncidence que quelques diflerences d’expressions ne doivent pas nous faire méconnaître.
Les tendances de la morale confucéenne sont visibles dans la méthode d’instruction nationale, qui présente toujours, comme élément capital, l’éducation morale de l’esprit de l’enfant. 11 existe partout dans ce })aysun système d’éducation rétribué sans l’aide de l’Etat : tous les pères de famille qui peuvent économiser chaque mois quelques pièces de monnaie font instruire leurs enfants. L’enseignement est la profession régulière de la majorité des lettrés, c’est-àdire de la classe qui étudie pour obtenir les grades académiques. Le cours d’instruction comprend la lecture des Quatre lÂvresQi\e% Cinq Classiques : les}iremiers renfermant les opinions de Confucius et de Mencius, les derniers c omprenant les anciens livres réunis et édités par Confucius. Le mot qui signifie en chinois religion est keaou, ce même mot signifie aussi instruction ; dans cette langue, l’idée de religion comprend un système d’instruction; dans ce pays, la situation la plus honorée est celle d’instituteur. Ce qui a fait
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la grandeur de Confucius, ce n’est pas sa profondeur et son originalité philosophiques, niais c’est qu’il fut un maître de morale, elle plus sincère, le plus dévoué, le plus clair et le plus convainquant que la Chine ait connu. Quand l’enfant va à l’école il devient disciple do Confucius ; s’il ne reçoit pas d’in struction sa nature se vicie et il est plus tard un sujet rebelle, un fils désobéissant. L’instruction qu’il reçoit a. pour but de lui montrer ce qu’est la vertu et de l’y conduire; le vrai disciple de Confucius est bon fils, sujet loyal, époux bon et fidèle. Le gouvernement considère l’éducation du peuple comme essentielle pour le bien de l’Etat, mais il ne lui donne pas cette instruction en la rendant gratuite pour les pauvres. Il institue des examinateurs publics qui confèrent des grades et autres récompenses aux candidats qui méritent ces distinctions et de cette façon il stimule l’instruction volontaire et exerce son influence sur elle ; il désigne les livres sur lesquels porteront les examens, l’école de philosophie et de morale qui sera tenue pour orthodoxe; par suite, son pouvoir sur l’opinion du pays est très considérable. De plus, selon la tradition, les fonctionnaires du gouvernement sont choisis d’après leurs vertus autant que d’après leurs capacités. On pense qno l’instruction confucéenne doit former des caractères parfaitement vertueux. L’empereur doit choisir ses ministres parmi les sages, les bous, les esprits fermes et logaux , expressions qui ont un sens plutôt moral qu’intellectuel.
En somme, la morale de Confucius paraît concorder comme principe avec le système de Butler, et ceux qui l’ont enseignée ont mis toute leur énergie à lui faire produire son effet jiratique sur l’individu, sur la famillle et sur la nation.
Quel a été le résultat de l’action de la morale de Confucius sur les Chinois? Elle n’en a pas fait un peuple moral. Ils jiratiquent largement beaucoup de vertus sociales, mais aussi ils laissent voir à l’observateur une lamentable défaillance de force morale. L’honnêteté commerciale et la sincérité se rencontrent bien plus rarement chez eux que dans les pays chrétiens ; le sens du principe moral est très peu développé parmi eux en raison des mœurs du peuple ; ils ne se montrent pas honteux quand on découvre qu’ils ont menti ; la duplicité est trop souvent une arme diplomatique dans leur vie sociale et ils l’emploient sans aucun remords. Il v a là, et en d’autres points encore, un défaut palpable do délicatesse qui indique l’absence des principes d’honneur dans le
caractère national et qui rend ce peuple incapable d’énergie guerrière et accessible aux tentations nouvelles, comme, par exemple, l'usage de ropiuni. 11 y a encore une autre cause de faiblesse chez les Chinois, c'est la coutume de la polygamie, institution qui agit sur eux aussi fatalement que sur les autres nations orientales. Dans ce pays, l’opinion est dans un état tel que l'on considère quel(|uefois comme un acte vertueux de prendre une seconde femme du vivant de la première. Par exemple, un fils pieux devra se remarier, si sa première femme ne lui donne pas d'enfants, afin d’avoir des fils qui puissent continuer les sacrifices au tombeau des ancêtres. Le grand mal que produit l’esclavage domestique en Chine c’est de provoquer le concubinage sur une vaste échelle. C’est ainsi que la morale de Confucius, bonne en théorie, n’a pas réussi à mettre la nation dans une condition morale satisfaisante.
Certains auteurs modernes ont représenté comme très bienfaisante l’influence du bouddhisme sur le caractère moral des[)euples. 11 faut bien reconnaître que le but des enseignements de Shak^-ainouni Bouddha est excellent. 11 dit dans le Livre des Quarante Articles : k Ce qui cause la stupidité et « l’erreur de l’homme, c’est l’amour et les désirs. L'homme qui a beaucoup « de défauts, s’il ne se repent [>as, mais, au contraire, laisse son cœur se livrer « au repos, sera accablé de [)échés qui se })récipiteront sur lui comme l’eau « dans la mer. (Juand, ainsi, le vice est devenu i»uissant il est [dus dilficile « encore qu’au[)aravant de s’en dépouiller. Si un misérable s’aperçoit de « ses défauts, s’en corrige et agit vcrtueusemeut, ses péchés diminuent et « s’effacent de jour en jour, jusqu’à ce qu’il obtienne enfin la lumière coni- « plète. » Il est défendu au disciple du Bouddlia de [>rendre part à aucune des actions vicieuses de la vie et même à beaucoup de [)laisirs [)ermis [ il ne doit point boire de vin, ni se marier, ni manger de ce qui a vécu ; il doit surveiller strictement sa langue. Des réglés minutieuses de conduite j)articulière ont été établies pour aidera préserver les fidèles de toute mauvaise action.
Klaproth, visant ces préceptes moraux et leurs effets sur le monde asiatique, dit que de toutes les religions le bouddhisme est la plus rap[)rochée du christianisme au [loint de vue de l’élévation de la race humaine. « Les « nomades sauvages de l’Asie centrale, dit-il, ont été transformés par lui en c( hommes doux et vertueux et son influence bienfaisante s’est fait sentir jusque
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« dans la Sibérie septentrionale. » Il est vrai que, pendant les deux derniers siècles, le bouddhisme, qui depuis longtemps dominait en Mongolie, s’est étendu de là en Sibérie ; il n’y a pas de quoi s’étonner qu’un littérateur voyageur, appartenant à la race allemande, voie avec plaisir le bouddhisme se pro})ager parmi les hordes païennes de la Sibérie. Tout naturellement il devait être enchanté de trouver dans ces tristes régions le culte des idées personnitîées et la doctrine de non-existence de la matière. Peut-être faudraitil même plutôt admirer (pvil n’ait pas mis le bouddhisme au-dessus du christianisme au lieu de ne lui accorder que la seconde place au point de vue de l’excellence.
Je suis forcé cependant de voir les eüèts du bouddhisme d’un œil moins favorable que cet ardent voyageur. Bien loin qu’il mérite d’être comparé au christianisme, il doit être regardé comme très inférieur, dans son action morale, au système de Confucius.
Sans doute, le bouddhisme a })roduit d’heureux résultats en mettant en relief le danger et la misère du vice et l'avantage de la contrainte personnelle. Mais il aurait fait beaucoiq) plus de bien si son sj^stème de prohibitions eût reposé sur une I)ase meilleure, soutenue par une meilleure idée de la vie future. Le crime qu’il y a à tuer est surtout basé sur la métempsycose qui donne aux animaux lamiôme finie immortelle qu’à riiomme. On dit que les bouddhistes pieux ne donnent pas la mort à l’insecte le plus infime, de peur de tuer ainsi quelque parent ou ancêtre dont l’âme pourrait, peut-être, animer le corps de cet insecte. iV ce point de vue, la vertu correspondante est fang-sheng, sauter T existence ; elle est constamment mise en pratique les prêtres bouddhiques et le bas peuple de la Chine pour ])réserver la vie des animaux. Pour les mêmes raisons, les moines sont légumistes ; ils font abstinence de chair, non seulement pour dompter leurs })assions, mais aussi et tout autant pour ne pas être complices du meurtre d’êtres vivants, llscunstruisent près de leurs monastères des réservoirs d’eau dans lesquels on place, pour les préserver de la mort, dos poissons, des serpents, des tortues et de petits crustacés apportés par les fidèles du Bouddha. On remet aussi aux soins des moines des chèvres et autres animaux terrestres et dans quelques monastères, comme, par exemple a Tén-tung, près deNingpo, on a coutume de nourrir les oiseaux du voisinage avec quelque peu de riz avant que ne commence le repas du matin. J’ai, une
fois, été témoin de ce fait. Tous les moines étaient assis devant les tables du réfectoire dans un silence parfait, chacun son bol de riz et de pois devant lui. Après qu’on eût dit une sorte de henediciteYvax deux se leva et sortit tenant dans sa main un peu de riz. Il le déposa à la porte de la salle, sur un pillier bas, en pierre, à portée des oiseaux qui attendaient sur les toits des édifices voisins et savaient ce qu’ils avaient à faire dans cette circonstance ; aussitôt ils s’abattirent avec empressement pour recevoir leur repas du matin.
Un système de morale qui est si indissolublement lié aux fables de la métempsycose, qui confond les hommes et les animaux, en leur accordant également la même âme immortelle et une nature morale, ne peut pas se comparer à celui de Confucius qui fait reposer ses préceptes sur la conscience du bien et du mal que la Providence a donnée à tous les hommes. Si les confucianistes ne }iarlent pas autant que nous pourrions le désirer de l’autorité de Dieu, ils parlent du moins de l’autorité du Ciel, et cela vaut mieux que l’athéisme des bouddhistes. Les préceptes de morale des bouddhistes, bons pour la plupart, auraient plus de puissance et le peuple comprendrait mieux le vrai caractère du péché s’ils reconnaissaient l’autorité de Dieu pour la grande raison d’être des bonnes actions, pour la base de l’obligation morale. L’influence bienfaisante de la religion du Bouddha eût été bien plus grande, si celle-ci avait fait do l’amour et de la crainte de Dieu la première de toutes les vertus, et alors avec plus de raison on aurait pu la comparer au christianisme. Le sentiment de l’obligation morale ne peut pas être bien puissant dans un système qui consiste en grande partie en subtiles abstractions intellectuelles, au lieu des fortes convictions des réalités de la vie. En affirmant la non-réalité de beaucoup de choses qui sont vérités pour la conscience générale de l’humanité, eu subordonnant Dieu au Bouddha, en niant que Dieu soit le créateur et le pru tecteur du monde, en plaçant la loi morale au-dessous des enseignements du Bouddha, ce système ébranle la puissance de l’olfligation morale sur l’homme et aflTaiblit l’empire de la conscience.
Nous trouvons dans le bouddhisme certains faits, les plus étranges qui aient jamais été oliservés dans les religions du monde. Nous l’avons vu essayant de renverser la croyance de l’humanité en Dieu, plaçant sur son trône pour le remplacer un sage humain élevé et purifié par sa propre force, qu’on nomme Bouddha, et pourtant il n'a pu empêclier ce personnage de sortir de l’huma-
Ann. g. — IV
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iiité, de revêtir des attributs divins et ainsi d’être adoré comme Dieu par la multitude dans tous les pays bouddhiques. Dans la Alongolie, ce fait est allé si loin que le nom de Bouddha ou Borhan, comme ils l’appellent, est emploj é pour Dieu dans la traduction en langue de ce pays que les missionnaii'es protestants ont faite de la Bible. Un fait analogue se présente dans le domaine de la morale. Quand les bouddhistes ont bouleversé les fondements de l’obligation morale en niant l’autorité de la loi divine, ils ont remplacé Dieu par Bouddha. De même que, dans sa personnalité Bouddha a pris la place de Dieu, de même le Bouddha du cœur fut une sorte de substitut de la conscience. Ils prétendent que la nature première de l’homme, sing, est bonne. C’est le Bouddha inné qui se trouve dans tout ce qui possède une existence consciente. Il est pur et saint, mais les passions l’obscurcissent et le rendent invisible. Que l’homme le cherche en dedans de lui-même et il n’aura pas besoin d’adorer de Dieu ou d’idole, ni d’aucune loi pour le diriger ; qu’il arrache le voile qui couvre le Bouddha résidant dans son cœur, il deviendra alors sonpropre instituteur et son propre régénérateur. Dans ce langage nous voyons un nouveau sacrifice, très acceptable, du reste, cà l’orgueil humain. Il élève l’homme en refusant de reconnaitro la nécessité de l’action divine pour le ramener à la sainteté de la vie morale et pourtant c’est un témoignage de l’existence de cette lumière intérieure que Dieu a [tlacée dans le cœur de tous les hommes pour les conduire à ce qui est juste et bon. Quand les bouddhistes emploient cette phraséologie, ils s’adressent à la conscience dhine certaine manière indéfinie. Cependant ils ont tort, aussi bien que les confucianistes, de l’identifier à la vertu naturelle ; car ils dénaturent ainsi son caractère véritable de juge du bien et du mal. Dire des hommes qu’ils sont naturellement bous, c’est avancer, par flatterie pour la nature humaine, un fait difficile à prouver, contredit qu’il est par toute l’iiistoire. De plus, cela })roduit une impression fâcheuse sur le caractère de l’homme en lui persuadant tout naturellement de regarder ses vices avec indulgence et comme s’ils provenaient d’infiuences extérieures et non de son propre intérieur. Tout système qui alfaiblit chez nous le sens du mal moral est dangereux par cela même. L’inefficacité de l’appel des bouddhistes à la conscience est encore accrue par le fait que cette religion accorde âtous les individus de la création animale la même nature, bonne dans son essence, qu’elle donne à l’homme.
En Chine, nous ne pouvons pas apprécier coinplètenient Taction du bouddhisme en tant que système de morale, parce que l’esprit national de ce pays est bien plutôt coiifucianiste que bouddhique, Los sectateurs do BonddJia et de Poosa, dans cette contrée, conservent les enseignements moraux de leurs sages nationaux et le bouddhisme, la plus tolérante des religions, ne fait aucune objection. Il en est de même pour le taouisme. Ces deux systèmes laissent au peuple les sentiments de devoir développés par son éducation confucéenne ; mais parmi les Chinois nous remarquons certaines coutumes et opinions populaires qui no peuvent guère avoir d’autre origine que le bouddhisme. On doit certainement attribuer à rinlluence de cette religion le soin d’éviter la destruction de la vie animale et probablement aussi l’existence de nombreuses institutions charitables pour venir en aide aux pauvres, aux vieillards et aux malades h Cette religi(jii a rendu le Chinois charitable ; elle a établi des distributions d’aumônes et beaucoup d’institutions de bienfoisance. Il y a ordinairement une teinte dephraséologie bouddhique danslesappels faits aux personnes bienfaisantes pour les diverses institutions de charité et d'utilité publique, si nombreuses dans ce pays. Mais les Chinois ne doivent qu’à leur système national les puissants sentiments de devoir envers leurs parents, leurs princes et les personnes de rang supérieur, qui les ont rendus célèbres.
Chez les taouistes, le livre qui ale plus d’intluence sur le peu}»le, au point de vue de la morale, est peut-être le Kan-ying-pén, ou Livre de rétribution. Dans ce traité, tous les châtiments di)iit sont menacés les pécheurs se rapportent à la vie présente ; ce sont les ]jertes d’argent, les maladies, la mort prématurée et tous les malheurs de ce monde. Les vertus sont récompensées par des avantages temporels et quelquefois par l’immortalité et l’accession aux demeures des génies. Mais tandis que la rétribution des actions est taouiste, les actions elles-mêmes sont appréciées bonnes ou mauvaises d’après le mode confucéen.
Le système de Confucius possède donc parmi le peuple la situation la plus importante; l’introduction de l’idolâtrie hindoue, accompagnée d’un système particulier de religion et de philosophie, n’a pas amoindri la puissance de la
‘ Voir R. P. Leboucq : Les Associations de la Chine.
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vieille morale orthodoxe du pays. Le christianisme aura sa lutte la plus sérieuse avec la religion qui est la plus forte. Lutter contre le bouddhisme et contre le taouismesera bien plus facile que défaire perdre à Confucius la contîance que les Chinois ont en lui comme modèle parfait, comme le plus grand et le plus saint de tous les maîtres de morale.