L’INSURRECTION TAI-PING
Eu terminant ces chapitres nous ne pouvons moins faire que do dire un mot de la récente insurrection clirétieime qui a éclaté en Chine. Lorsque ce remarqualde mouvement commença, il y a ving't quatre ans, le monde occidental fut étomié d’apprendre que le christianisme fut la croyance adoptée }>ar un puissant parti rebelle qui guerroyait contre la dynastietartar(\ On reçut des rapports dignes de foi et des plus intéressants constatant l’existence d’un corps de montagnards et autres gens dans les districts mon tagneux qui avoisinent Canton, lesquels se réunissaient pour adorer le Père céleste au nom de Jésus, lisaient des livres chrétiens et faisaient d(>s efforts énergiques pour propager leurs opinions. Persécutés, ils se réunirent dans les déserts ; puis, })lus tard, prirent les armes pour leur défense.
Il n’y a aucune raison de douter de ces rapports. La ])ersonne qui fournit à M. Ilamberg les matériaux de son récit, la meilleure histoire du début de ce mouvement, paraissait être un chrétien sincère et simple d’esprit. Il était cousin de Taï-ping-vang, le chef des rebelles et j)arlait le même dialecte, le Hakka, nsité dans certaines parties de la province de Canton et dans celle de Kwangsé. Plusieurs missionnaires le virent pendant des mois et furent convaincus qu’il disait la vérité. D’après son témoignage, il n’y a pas lieu de douter que cette insurrection eiit pourpoint de départ de fortes im-
ANNALES DU MUSEE GUIMET
pressions religieuses provenant de la lecture des Ecritures et des traités publiés par les missionnaires protestants et par les indigènes convertis.
Un élément de fanatisme s’unit dès le principe à l’élément religieux dans l’esprit de Taï-ping-wang et de ses premiers adhérents. De là les excès dont ils se seraient probablement gardés si des missionnaires avaient eu accès auprès d’eux. Ils sentaient la puissance de la vérité chrétienne; ils étaient profondément pénétrés du dogme de l’expiation, de la mission divine du Christ du péché de l’idolâtrie, etc. Mais ils n’avaient pas de guides qui pussent leur faire comprendre l’usage de l’Ancien Testament dans les temps chrétiens. Ils auraient eu besoin d’explications modérées et. éclairées qui les eussent empêché de tirer des Livres de Moïse la conclusion qu’il fallait otïfir des sacrifices à la Divinité, que l’esprit belliqueux était nécessaire pour vaincre l’idolâtrie, qu’il était raccompagnement obligé du christianisme et que la polygamie des temps patriarcaux était un exemple â suivre, même dans la société moderne.
Le bien qu’eut produit une foi sincère — telle qu’elle devait être chez eux — en notre Bible et en la religion qu’elle enseigne fut grandement contrebalancé et même détruit par l’intrusion malheureuse de cet enthousiasme qui conduisit Taï-ping-wang, non seulement â tirer ces conclusions de l’Ancien Testament, mais encore â se croire inspiré. Par là, il fut amené â se considérer comme em[)ereur de la Chine par la volonté divine, et ainsi fut changé en un guerrier féroce celui qui, dans d’autres circonstances, eût été un apôtre zélé du christianisme. Une fois qu’il eut pris cette voie, il n’y eut plus â espérer qu’il consentît à laisser critiquer et amender ses idées, même si des missionnaires chrétiens avaient pu trouver l’occasion de s’entretenir avec lui. Il commandait â une armée qui le vénérait comme un homme honoré des révélations de Dieu, spécialement désigné pour occuper le trône et créer une nouvelle dynastie en Chine. Il n’eût ])lus voulu alors devenir l’humble disciple des étrangers. Cet homme et ceux de ses partisans qui étaient animés du même fanatisme seraient morts plutôt que d’aban donner les coupables articles de leur croyance. L’énergie fanatique qui leur donna leurs premiers succès et la force d’accomplir leur marche triom phante sur Nanking les fît rester jusqu’au bout fidèles à la croyance religieuse qu’ils avaient adoptée.
Beaucoup de censeurs des choses chinoises ont préféré appeler ces hommes blas})liémateurs et imposteurs; leur opinion provenait d’une manière d’envisager ce sujet bien plus difficile à défendre que celle que nous présentons ici. Que Taï-ping~wang ait émis la prétention d'ètre le frère de Jésns- Ghrist, c'est un foit très déplorable ; la raison en est dans son fanatisme et le défaut d’une instruction convenable. 11 faut considérer qu’il sortait à peine des ténèbres du paganisme et qu’il devait lui être difficile d’entrer de plein saut dans la sphère de la pensée chrétienne. 11 est malaisé de dire si on peut avec justice l’accuser de blasphème volontaire quand il prenait des titres tels que ceux que l’on trouve dans h\s proclamations des rebelles. N’en futil pas de même quand Mahomet se prétendit chargé d’une mission divine ?
En lisant les livres qu'il a écrits on se convainc qu’il était sincère, autant qu’il le pouvait, dans son adoption du christianisme. Dans l’ouvrage intitulé les Trois Caractères classiques, il décrit la création du monde par Dieu et esquisse l’histoire des Israélites. Ensuite il raconte la mission dans le monde de Jésus fils de Dieu, sa mort sur la croix pour le salut des hommes, sa résurrection, son ascension et sa dernière recommandation à ses douzt' apôtres, au moment de les quitter, de pro[):iger sa doctrine et de répandre par le monde entier le livre où cdle est contenue. 11 constate ensuite que dans les tenq)s primitifs h' culte de Dieu était obs(U‘vé en Chine comme dans les [)ays étrangers' et blâme les enqierenrs qui ont aidé à introduire les superstitions taouistes et bouddhistes parmi le })eu]»le qn’ils gouvernaient. Ce fut Tsin shi-lnvang qui, un peu plus de deux siècles avant J. -G., se laissa séduire par la croyance en l’existence des génies, croyance qui alors commençait à prendre de l’importance, et par une méthode pour atteindre à l’immortalité du corps. 11 fut imit*'' par Han-woo-ti. Ming-ti, sont successeur sur le trône de Ghine, fut aussi zélé à encourager la religion bouddhique qu’ils l’avaient été })onr établir le taouisme. 11 r('‘serve ses censures les plus si‘vères ]>our Hwéï-ti, d'une époque beaucoup plus r<'>cente, au onzième siècle de notre ère. Ge monarque avait donné l’ancien nom chinois Shang-ti à Yuh-hwang, divinité taouiste. u Or, dit-il, Shang-ti, Dieu, est le Père tout-puissant du monde entier. Son nom est le plus saint et il a été em[)loyé pendant une longue suite d’années. O'i’est donc Hwéï-ti pour avoir osé le changer ? » Il ajoute ensuite (ju’il reçut un châtiment mérité pour la
ANNALES DU MUSÉE GUIMET
part qu’il avait prise à rexteusi(jn de la pratique de l’idolâtrie. C’est pour cette cause qu’il fut capturé par les Tartares, ses oimemis, et qu’il mourut en prison, ainsi que son fils.
Bien que le livre ne finisse pas sans ces prétentions fanatiques qui se montrent en tant de places dans les écrits de cet homme, il suffit pour protiver qu’il comprenait quelque chose à la doctrine chrétienne de Dieu et au salut de riiumanité par la mort du Christ, qu’il comprenait aussi le mal qui avait résulté de l’introduction dans la Chine d’une religion idolâtre.
Quand on juge de la sincérité de ces insurgés, qui se baptisaient mutuellement au nom de la Trinité et se donnaient le nom de chrétiens, il faut ne pas oublier que la plus grande partie de leurs adhérents n’appartenaient pas au noyau primitif de ces hommes ardents, religieux ou fanatiques, grâce au courage enthousiaste desquels Taï-ping-wang gagnatant de batailles et prit tant de villes. Plus tard, des multitudes, de valeur bien inférieure, se joignirent à eux; les uns étaient enrôlés de force, d’autres étaient alléchés par l’espoir du pillage. Le christianisme de tels hommes n’était rien ; ils n’étaient que de mauvaises copies de ceux qui avaient commencé le mouvement ; ils étaient du moins bons soldats. Beaucoup des premiers partisans de ce parti étaient morts ; ils avaient presque tous dis[)aru ceux dont les cheveux n’avaient pas été rasés depuis sept ans, ceux qui au commencement étaient les amis particuliers du chef, qui l’entouraient dans les assemblées religieuses, marchaient avec lui au combat, avant qu’il ne se fut enfermé dans les murs de son palais, et qui le connaissaient intimement. Par cette raison, l’esprit de l’armée rebelle devint moins religieux, quoiqu’elle conservât encore imparfaitement les formes du culte chrétien et l’observation du sabbat.
Les insurgés chrétiens n’eurent jamais en Chine la sympathie d’aucune fraction de la nation. Leur caractère religieux était une des raisons de l’impopularité de leur cause. S’ils avaient été des imposteurs habiles, ils eussent choisi quelque autre mot d’ordre que celui de christianisme. Au lieu de combattre au nom de Shang-ti (Dieu) et de Yay-soo (Jésus), ils eussent guerroyé au nom de leurs ancêtres, ou inscrit sur leurs drapeaux les titres de quelques dieux nationaux. Mais ils avaient end)rassé la religion qui devait fatalement être la plus odieuse à la plupart de leurs concitoyens. Rien ne pouvait être plus antipathique que cette conduite â la partie influente de la société indigène.
On appelait toujours leurs livres Yaou shoo, lii:res fantômes; et euxinèmes, comme on peut le penser, ne recevraient jamais d’appellations plus respectueuses que celles de brigands et voleurs. Le christianisme dont ils faisaient profession ne leur valait pas une meilleure réputation parmi ceux qui donnent le ton à la société et possèdent rintluenceet les biens. Par radoption d’une religion de source étrangère, introduite depuis }»eu d’années à Canton par les Barbares, ils })erdaient aux yeux de leurs conqtatriotes tous leurs titres à être considérés comme défenseurs de la patrie. Les Chinois ne regardèrent jamais ce parti comme }»atriotique, et nulle }»art on ne manifesta l’intention ou le désir de l’aider en faisant une révolution, à l’exception de ceux qui n’avaient rien à perdre, ni en dignité, ni en biens.
Ce parti n’eut donc jamais, en dehors des limites rigoureuses des districts qu’il occupait, la force morale qui découle delà sympathie. On admettait que son courage était supérieur à celui des soldats impériaux. Sa discipline est vantée par quelques indigènes qui l’ont appréciée pour sa sévérité et sa moralité. Le fait de suivre une sorte de religion chrétienne ne lui gagnapas la faveur de la population en général.
Maintenant que cette insurrection est anéantie par la destruction de ses partisans, on peut se demander quel en a été le résultat ? C’est de nous prouver ({ue l’esprit chinois est susceptible de recevoir la doctrine chrétienne, ce dont auparavant nous étions loin de nous douter.
En tant que nation, les Chinois sont habituellement représentés comme n’ayant dans la vie que des aspirations sordides et presque incapables d’un sentiment d’adoration pour Dieu ou de curiosité au sujet de ce que nous serons dans l’avenir. Nous voyons par l’histoire de cette insurrection que parmi les Chinois il en est beaucoup de prêts à recevoir, avec l’esprit d’une foi ardente et pratique, tous les dogmes religieux possibles. Ils se sont montrés capables d’enthousiasme religieux à un degré qui a surpris l’humanité, enthousiasme assez ardent pour centiq)ler leur courage comme soldats, les faire se soumettre à une discipline d’abnégation qui ne pouvait qu’être très pénible pour des gens élevés dans des habitudes nationales telles que celles des Chinois. Ils sont trop indolents et trop sensuels pour se plier sans répugnance à cette discipline, à moins qu’ils ne soient possédés d’un enthousiasme contraire à leurs habitudes. On peut donc espérer que le peuple chinois pourra embrasser
ANNALES DU MUSEE GUIMET
avec une foi sérieuse la religion de la Bible et la propager par ses propres eflbrts. Nous voyons aussi dans ce mouvement l’effet de la distribution dans le }iays de Bibles et de livres clirétiens. Un peuple qui lit, comme c’est le cas en Chine, peut, par ce moyen, a})prendre sans maître à connaître le christianisme. Ils ont réimprimé quelques traités clirétiens avec de légères altérations et en ont composé d’autres, modelés sur ceux que les étrangers avaient faits. L’une de leurs publications les plus importantes est celle d’un traité très soigné de feu le docteur Medburst, sur les attributs de Dieu, composé à Batavia, il y a plus de vingt ans. Ils ont publié beaucoup de fragments des Ecritures ; c’est un fait qui doit frapper et que l’on ne peut expliquer par aucune hypothèse, si ce n’est que ces hommes avaient une foi sincère en ce livre. Aucun prophète en politique n’aurait pu prévoir qu’une réunion de révolutionnaires chinois répandrait ses opinions par l’impression et la distribution do livres chrétiens. Nous ne pensons [-as qu’on entende jamais dire que des Hindous ou des Malais, sur le [)oint de commencer un mouvement ])elli(pieux, aient ado[tté le cliristianismc et pris la résolution de le propager. Pour démontrer que l’elfet de ces livres et de la religion qu’ils euseignent a été plus qu'ordinaire sur la condition morale de ce [leuple. Je vais raconter en détail une entrevue avec un ancien com[)agnon de Taï-ping-wang, que je rencontrai à Shanghaï. Son nom était Wang- fung-tsing . 11 était venu rejoindra' l’armée rebelle qui occupait cette ville ; mais bientôt il la quitta, mécontent de la laçon dont allaient les affaires de ses nouveaux amis. Nous nous entretînmes dans une des chapelles protestantes ; il me dit qu’il avait été baptisé sept ans auparavant, [>ar le docteur Uutzlaff. Un converti de Hongkong ayant entre[>ris de l’instruire dans le christianisme, lui avait donné un peu d'argent et conseillé de se joindre à rUnion chrétienne du docteur Gutzlair. Il ht partie de cette association jusqu’à la mort de son fondateur. Alors, sur le conseil de son vieil ami le converti, il alla chercher d’autres membres de l’Union chrétienne, qui avaient rejoint Taï-ping-wang et organisaient une résistance armée contre le gouvernement. Il les rencontra assez à tem[)s pour suivre l’armée de Taï-[)ing dans sa marche à travers les provinces iidérieures sur l’impoi'tante ville de AVoo-chang-foo. Favorisés par une tourmente de neige, les insurgés s’emparèrent de cette ville et de deux cités Voisines Hugang et Hankow, puis descendirent le Yang- tsze-kiang, se
dirigeant sur Nanking. De là, il retourna à llong-Kong, et }»lus tard se rendit à Sangliaï. 11 nous dit, en réponse à nos questions, que, dans l’arméedes Taïpings le baptême est administré par aspersion aux hommes et aux femmes, aux jeunes et aux ^deux. Chaque mois, ils célèbrent la Gène, mais pas le dimanche. Dans cette cérémonie, ils emploient du vin fait avec des raisins, circonstance curieuse, car il est rare de voir de la vigne en Chine qui montre combien ces chrétiens tenaient à conserver aussi exactement que possible la religion et la pratique du christianisme.
Ils admettent les néophytes au baptême après un seul jour d’instruction. Vingt-quatre anciens, ou Chang-laou, sont chargés delà prédication. Ils ont aussi des prêtres qui président aux sacrihees. C'est certainement pour avoir lu l’Ancien Testament, sans rien qui })ùt les guider quant aux parties de ce livre qui ne sont pas destinées à être imitées par les chrétiens, qu’ils ont adopté la pratique d’otfrir des sacrifices.
Il nous raconta qu'il avait rencontré, occu[)ant des postes importants dans l’état-major des Taï-pings, plusieurs hommes qui avaient été bajitiséspar le docteur Gutzlaff. Interrogé s'il fumait l’opium, il nous assura que non, disant que c’était sévèrement défendu par les règlements de Taï-[>ing-vvang. Gomme on insistait, il répliqua : « Gomment pourrais-je mentir, moi qui suis un disciple de Jésus ! »
Cette entrevue eut pour etfet de nous faire mieux comprendre à quel point ces gens avaient porté l’apidication des doctrines chrétiennes et aussi l’élévation du type moral qu’ils s’étaient proposé. Le vulgaire Chinois ne prend pas ce ton do dignité pour relever le doute émis sur sa véracité.
Mais un état de guerre prolongé est très [)réjudiciable à la moralité, et la plus grande partie des troupes des Taïpings, recrutées indistinctement dans les populations des régions qu’ils traversaient, ne pouvait évidemment pas avoir une foi ardente dans des doctrines religieuses auxquelles elles étaient obligées de se conformer, mais que réellement elles ne comprenaient ou ne croyaient pas.
Ce mouvement en faveur du christianisme, commencé et exécuté par les Chinois eux-mêmes, fut dénaturé par les as[)irations politi(|ues qui s’y mè -
1 M. Lockhart, qui assistait à cette entrevue, nous appreml que le vin se fait avec des raisins dans quelques provinces de l'intérieur, mais pas dans le voisinage de Canton, d'où venaient les rebelles.
Ann. g. — IV ;;2
ANNALES DU MUSEE GUIMET
laient. C’était l’erreur d’esprits à demi-éclairés de se croire appelés à renverser, par la force des armes, le gouvernement qui les persécutait et l’idolâtrie que le christianisme leur enseignait être un péché contre Dieu. Beaucoup de leurs compatriotes ont été étonnés de leur croisade contre les images. Lorsqu’ils parlent de la manière d’agir des sectateurs de Taï-pingwang, ils les louent de leur discipline et de leur abstention des vols honteux et autres excès pratiqués habituellement par les soldats à la solde du gouvernement ; « mais, ajoutent-ils, ils montrent une haine extraordinaire pour les idoles. Ils tuent Poosa. » Les rebelles se montraient sans pitié [)Our les images des dieux. Nous pourrions excuser leurs tendances iconoclastes s’ils n’avaient pas tenté d’accomplir aussi une révolution politique. Par là, ils ont nui à la cause du christianisme en Chine et donné à ses (mnemis une occasion de le calomnier. Espérons que lorsque les Chinois adopteront, une autre fois notre religion, ils éviteront toute autre préoccupation et la recevront comme un royaume spirituel et non avec l’esprit d’hommes de la cinquième monarchie. Dans ce cas, l’enthousiasme qu’ils ont montré se révélera de nouveau et produira les résultats les plus heureux. La Chine n’est pas si incapable de changer que beaucoup de personnes le croient; sa population n’est pas si exclusivement vouée à une vie grossière et sensuelle qu’elle ne puisse être remuée par des idées d’une nature religieuse. 11 a été prouvé que les Chinois étaient capables de sentiments religieux plus ardents qu’on ne le croyait })ossible. Ceux qui s’intéressent aux travaux des missionnaires dans la Chine peuvent donc tirer quelque encouragement de l’histoire de l’insurrection chrétienne.
Il n’y a pas lieu de craindre pour le succès final des missions protestantes dans ce pays quand nous avons un exemple si récent de l’effet de la distribution des livres. Les premiers agents des missions protestantes qui allèrent enseigner le christianisme en Chine obtinrent peu de résultats apparents de leurs labeurs. Peu de convertis se joignirent à eux; on leur fit beaucoup d’opposition. Ils ont semé la semence de vérité dans un terrain bien aride, au temps des vents d’hiver et des influences malfaisantes. Maintenant, pourtant, il a été démonti'é que des effets qu’ils n’avaient pas prévus ont suivi leurs travaux. Non seulement leurs livres ont été largement répandus parle mécanisme qu’ils avaient organisé, mais pendant plusieurs de ces dernières
années, un parti indigène chinois, au milieu de l’anarchie et de la guerre civile, a propagé les vérités chrétiennes dans une vaste série de publications qu’ils ont répandues au loin à travers le pays. De cette façon, l’expiation chrétienne a été connue dans des régions bien plus étendues que celles qu’auraient pu atteindre les agences instituées par les missionnaires européens. En tenant compte de toutes les déductions à faire pour instruction imparfaite, mélange avec le christianisme de desseins politiques, etc,, il reste encore de bonnes raisons d’espérer que beaucoup des insurgés de Kwang peuvent à juste titre être dits chrétiens. En tout cas, ({uand ils mourront par le sabre, si tel doit être leur sort, il y aura parmi eux maints sincères, braves et robustes défenseurs de ce qu’ils croient être le christianisme qui recevront la mort avec un courage inébranlable, digne du nom chrétien, et par les mains de gens qui valent bien moins qu’eux.
Les convertis placés sous la surveillance immédiate des missionnaires protestants different beaucoup, par le caractère, des bonimes dont nous venons de nous occiq)er. Restant dans le lieu où ils ont été instruits et où ils sont devenus chrétiens déclarés, ils ne sont pas tentés d’adopter des idées révolutionnaires ou de s’imprégner du tennble esprit belliqueux que le fanatisme a si souvent engendré. Ils apprennent ce christianisme calme, éclairé, intérieur qui répand son induence silencieuse dans la vie piùvée, en convertissant d’abord des individus, puis des familles, ensuite des villages entiers et de [)lus grandes communautés. En Chine, le christianisme doit être national pour être puissant. Il doit s’emparer du cœur du peuple et il faut que chaque homme l’enseigne ù son frère avant qu’on puisse dire que nos missions protestantes ont atteint leur but. Mais tant que ces opérations évangélistes sont si nouvelles, il vaut bien mieux que les congrégations de chrétiens indigènes demeurent sous la direction des missionnaires étrangers, plutôt que d’abandonner entièrement les convertis ù eux- mêmes. Qu’ils possèdent en eux des élément d’existence indépendante et une vitalité qui doit assurer le progrès, c'est chose prouvée par le grand nombre de catéchistes et de prédicateurs qui, en peu d’années d’instruction donnée par les missionnaires, sont devenus leurs aides pour enseigner la doctrine de salut. En 1859, les con-
ANNAT,ES DU MUSEE OUIMET
vertis protestants n’étaient guère plus de millet C’étaient les restes des conversions produites en seize années de peines par environ une centaine de missionnaires, dans les cinq ports ouverts. Tant qu’ils sont si peu nombreux, il vaut mieux pour eux qu’ils ne soient pas abandonnés à leurs propres forces. Ils pourraient tomber dans l’erreur, comme les chrétiens de Kwangsé, qui avaient si bien commencé et avec tant de zèle à lire les Ecritures et les prières en commun. Ce fut une heure fatale que celle où ils résolurent de prendre les armes. Il ne se trouvait personne là pour leur dire que notre religion est pacifique et que nous ne faisons pas la guerre avec des armes matérielles. Le zèle de ces hommes, qui faute d’être tempéré pur une prudence éclairée les conduisit à leur perte, eût fait des miracles pour la propagation du christianisme s’il avait été bien dirigé. Parmi les leçons que nous devons tirer de cette histoire, il faut reconnaître qu’il est nécessaire, en poursuivant la tâche d’évangéliser la Chine, d’ajouter une instruction prudente à la possession de la parole de Dieu. La Bible a besoin d’être expliquée et le zèle dirigé par une sage prudence. Nous pouvons encore espérer, pour les Chinois qui désireront recevoir l’Évangile, que l’intelligence qui distingue leur esprit national leur donnera le science en temps utile et que l’enthousiasme qui se révèle dans leur histoire religieuse leur donnera le zèle. Quand ces qualités seront combinées elles provoqueront un développement du christianisme chinois proportionné à la situation dominante de la Chine parmi les peuples de l’Orient. Les Chinois ont été grands dans les arts et dans la littérature, en instruction et en politique; nous pouvons espérer qu’ils seront aussi grands dans l’exercice d’un christianisme intelligent et pratique quand, par la volonté de Dieu et par l’influence de sa grâce sur leurs coeurs, ils arriveront à l’embrasser.
Cette étude de l’état religieux de la Chine démontre que ce qui manque à ce peuple c’est moins un système de morale que des notions claires et exactes sur Dieu, la rédemption et l’immortalité. Seule la révélation divine peut satisfaire à ce besoin, et le christianisme, la religion de la Bible, doit donc, à un moment donné, devenir la religion de la Chine. Dans ce cas, la lumière des prophètes de l’Écriture se joint aux présomptions de la raison. Elles nous interdisent do douter du succès final des missions chrétiennes dans ce pays.
* Actuellement (1877) les convertis sont environ dix fois plus nombreux qu'à l’époque où a été publiée la première édition de ce livre.