SUITE DU VOYAGE A WOO TAI-SHAN
1 1 I-; I, U N G - T s 1 U E N - K W A N A WOO- T A I
Ajd'ès avoir traversé le Taï-liang-liiig, dont la crête sépare les provinces de Oliih li et de Shansé, nous dépassons bientôt un monastère lainaïque nommé Arshan-bolog, le lemplc de la foidaine des fiénies. C’était primitivement un temple bouddhique ordinaire confié aux soins de prêti'es chinois ou hoshangs (pii avait été fondé sous le règne de AVan-leih. Quand l’empereur Kang-bi, de la (Ivnastie tartare, passa par là en se rendant à Woo-taï où il allait juier les images adorées par les Lamas, il remarqua que les idoles de ce temple étaient brisées et mal tenues. Il en conçut de la colère contre les })rètres et le leur retira pour le confier aux Lamas. Actuellement il s’y trouve douze Lamas, tous de la Mongolie orientale. Cet incident, ainsi que la beauté du style des édifices, montre combien était grand rattachement de ce prince à la religion bouddhique. Cependant, à ci' ({ue prétendent les jésuites, à un certain moment de sa vie. il fut }>resque converti au christianisme. C’était I robablenient un homme facile à impressionner, sur leipiel on agissait lacilernent ; mais incapalile de se laisser persuader de renoncer à la ligne de conduite traditionnelle des empereurs en embrassant la religion des savants de rOca'van (Jccidental.
La descente est douce et d’une pente peu rapide. Nous arrivons bientôt à un autre temple assez beau, habité par plus de cent Lamas qui sortent avec
empressement pour nous voir. Ce temple est nommé Tai-loo-szé, iemple da pied des (errasses, c’est-à-dire de Woo-taï. Douze de ces Lamas sont mong’ûls, les autres chinois.
La vallée qui mène à Slii-tsui se dirige au sud ouest et descend jusqu'à la ville de Woo-taï. Nous allons nous promener à Slii-tsui en remontant la vallée d’un torrent qui coule derrière les monastères de Woo-taï, à cinquante milles au nord.
Nous rencontrons à vSlii-tsui une foule de voyageurs. L’auberge est grande et un bon repas est préparé ; entre autres choses on nous sert des gâteaux faits de farine, de sucre et d'un peu d'huile de sésame ; leur goût ressemble un peu au short-hread . Vous entendez bien, Messieurs les Ecossais. Même en Chine, vous pouvez goûter les douceurs de votre patrie. Nous avons aussi un plat de céleri. Le marché est animé, bcaucou}) d'acheteurs et de curieux. Un marchand s'avance et me dit : « J'ai lu vos livres ! » « Quels livres? » 11 me répond : c( L’Ancien Testament. 11 en avait lu deux volumes (il y en a trois), et se montrait assez ferré sur la Genèse ; il tenait ce livre d'un de ses amis qui l'avait acheté à un colporteur de la Société Bihli(pie. Je lui donnai d’autres livres.
Tandis que nous longeons la vallée de Woo-taï, nous remarquons les coutumes particulières du peuple. Nous sommes en ce moment plus haut que la zone de culture du froment, aussi l’orge est-il extrêmement répandu. On le batautléau. Deux hommes sont })lacés en face l’un de l'autre, armés chacun d'un tléau et s'escriment vigoureusement sur l'orge. Le manche du fléau est rond ; la partie mobile est faite de baguettes de saules tressées qui forment un clayonnage oblong et plat. On mange habituellement la farine d'orge sous la forme de macaroni ou de purée, avec un bol de riz.
Nous passons à côté d’un moulin à meule haute qui pressait de l’huile. Le torrent, retenu par une digue pour augmenter et accélérer sa force, est amené sur une grande ruue verticale en bois. Autour de la circonférence de cette roue sont de petites auges ({ue rem|)lit l’eau du torrent ; le poids de cette eau fait tourner la roue. Une roue horizontale mue au moyen de dents y est jointe. L’axe de cette roue horizontale est un arbre perpendiculaire qui traverse le plancher d’une jiièce supérieure, et là nnâ en mouvement la pierre ({ui (exprime l’huile.
ANNAl.ER DU IMUSÉE OUIMET
Au nord du inoidiii, uii avaiiçaut vers le haut de la vallée du petit torrent (|ui rejoint le Siau-tlising’- ho à AVoo-taï, nous sommes o])lig-és de traverser IVéïjuemmeiit ce petit cours d’eau, lleaucoup do pèlerins lamas vont à pied, et à leur iiiteutioii ou a jeté nombre d’arlires d’uiie rive à rautre. Les mules traversent l’eau à gué. Les ponts se composent de deux, trois ou quatre arlires, quelquefois légèrement équarris à la haclie, mais le ]»lus souvent conservant leur forme ronde naturelle. On conqite que les voyageurs auront la tète solide et ne prendront pas le vertige pour si peu. Les cliaussures chinoises, avec leurs semelles d’étod'e, sont très commodes pour marcher sur ces arbres jetés au-dessus du torrent.
A la tombée de la nuit et }»lus tard encore, nous passons près de })lusieurs monastères. Nous sommes maintenant près de Nan-taï, le plus méridional des cinq }>ics de montagne (|iii composent le AVoo-taï. Il fait trop sombre pour chercher à voir quehjue chose. Nous avançons ra[)idement pour atteindre la ville de Taï-h\vaï. Nous y arrivons à six heures trois quarts et nous trouvons à rions loger dans une auliorge dépendant d’un monastère. Pendant qu’on nous i)répare notre souper nous recevons la visite d’un Lama mongol. 11 est de la tribu de Harchin. Il accepte dn tlié, nous offre sa taliatière et se montre amical. Nous lui rendons la pareille et affirmons notre croyance en la fi'aternité générale de l’humanité. 11 y souscrit de grand cœur, car le bonddhisme des Lamas aussi bien que celui des Hoshangs, enseigne à ses lidèles do considérer la fraternité universelle comme une vérité de })remière importance. Il a des manières élégantes et désire devenir notre ami. Il ne sait lias lire le mongol ni expliquer le tibétain et jiar conséquent n’a pas grand fond de science.
Dimanche, 27 octobre. — d'aï-lnvaï-Kiaï. Froide matinée do gelée. Je sors pour jeter un coup d’œil sur les environs. Peu de Lamas sont dehors à cette heure matinale ; ils se hâtent le long des rues pour ne pas sentir la froidure de l’air. Tout autour de la ville la fumée des couvents commence à s'élever dans les airs. Au nord, à roiiest <‘t an sud de notre petite ville, des chariots de roulage s’avancent le long des vallées. A nn demi-mille au nord, sur une éminence, se trouve Poo-sa-ting, résidence du chef des Lamas, la plus riche et la plus grande des lamaseries. Derrière ce monastère, le Taï du nord s’élève comme une tour au-dessus des sommets voisins.
LA P.ELIGION EN CHINE
Sur la porto iiioridioiinlo de la petite ville do Taï-hwaï, se trouv»' un petit ti'iiiplf' df'dié à Hormosda-Tingri et à Dara-éhé. Hes deux divinités sont connues des lioiuldliistes chinois, mais dans ce pays on ne place ordinairement pas Yu-lnvang-slianp-ti (llorinosda) dans les tenqiles connue pardien de la porte d'une ville. Nous sonnnes niaint(Uiant en pays lama et nous devons nous attendre à voir des dispositions [tarticulières au hoiiddliismo lamaïque. Dans le cas actuel, llormosda est exactement le Yu-liwany chinois. Il est tourné vers le sud. Dara-éhé est la Mu-fo, nicre Ikniddha, des Chinois, et l’Ehé-Borhan des Mongols C Elle [>orto un diadème de Bodhisattva, ou tidem, comme rappellent les Along’ols, sur chacune des cinq feuilles duquel est peint un Bouddha. A sa droite ot à sa gauche, on voit de hautes liranches deüoni's, le lotus dans le cas actuel, qui s'<'‘lèvent jusqu'à sa tète. Sur son front est une petit(^ profuninence de laquelle, à ce (jue nous dis(uitles Lamas desservants, elle fait sortir un cheveu (pii, à sa volonté, prend (Ui nn instant une longuenr de plusieurs milles. C’est un ex(nnpl(‘ du miracle magique aiupiel s’abandonne sans frein rimagination des liouddhistes. Dans ipiel but le cheveu s'étend-il? r(jur montrer le pouvoir di^ ht dét.^sse, afin tpie les lîdeles soient bien péiiétiés de respect [tour elle. Nous causons un nit.iinent avec trois ou quatre Lamas dans une cour [u'oche du tenptle ; ils nous otlVent gracieusement du thé. Nous parlons de leur religion (d de la nfttrt.n Ils re(.*oivent nos livres avec [ilaisir.
Je vais enstiiteen me promenant à Shoo-siang-si, inonastère situé au nordouest (ie la ville et au sud-ouest de Poo-sa-ting. Une société composée de femmes, d’enfants et d’hommes, tons Mongols, entre juste à ce moment; ce sont des pèlerins qui \ isiteid l’une a[très l'autre les [)rinci[)ales chapelles et se [trosterneiit devant chacune. Tcd était, en grande [tartie, le cidte chré tien au moyen âge, même en Angiettu’rt'. Us se reiuhnit à la grande salle de Manjusri divinité [trotectrice de \Yoo-taï. Il est représenté [tar une grande hgurc dorée assise sur un lion immense. Le lion est multicolore. Shoo-siang signifie image de àlanjusvi ou Wen-shoo. Autour d(Ma statue dont nous [larlons se voitune re}irésentatioii du Tién-taï, consistant entiguies moulées représentant des [icrsonnages bûuddhi(|ues, des arlires, etc., qui
< Elle appai'lieni à l'élément sivaïque du bouddhisino.
occupe trois côtés cio la salle : elle est placée sur un socle très haut, en inaçounerie, et atteint au }ilafond. Son but est de représenter, dans clés paysages successifs, entremêlés de rocailles et de tableaux de marine, l’histoire du célèbre établissement bouclclhic|ue de Tién-taï dans la province de Ghé-' Kinng-.
Ici les Lohans apparaissent au nombre de cinc{ cents. Les uns nagent sur les vagues de la mer du Sud, les autres se montrent clans les nuages ou sur les montagnes. Près d’un temple de Yu-hwang, on voit Thamo,le patriarche indien Bodliidharma, avec son élève Shéiig-Kwang debout devant lui. Ce disciple, un bouddhiste chinois, tient clans sa main droite son bras gauche (pi’il vient de se couper ras l’épaule comme marcpie de sa dévotion et deTein- ]dre de l’es[trit sur le cor}>s. On fait remonter ce fait au cinc{uième siècle. Derrière ce groupe, est assis le sage bouddhiste Ghi-chay entouré par les Lohans et jiersécuté }>ar cpiatre Yakshas cpd ne peuvent réussir à troubler sou impassibilité. Ses écrits sont peut-être, parmi les ouvrages des auteurs ])oucldhistes, ceux cpii ont eu l’intluence la plus étendue. Le prêtre cjui me fait visiter tous ces obj(‘ts est très franc et communicatif. Deux autres prêtres chinois me font entrer clans une chambre pour prendre du thé; cette pièce rc'îvèlc' une vie confortable et aussi cjuelc|ue occui)ation littéraire. Sur une table est étalé un manuscrit c|ui renferme un recueil de traités sur ia doctrine qui n'est pas snmb/'e, ce cpii veut dire le bouddhisme. Je leur parle de notre religion, de l’inutilité du monacbisme, de l’adoration du coeur au lieu du culte des images et de l’iiistoire de Jésus; ils approuvent tout. Le boudclhisme est une religion extrêmement tolérante.
28 octobre. — Les Iloshangs ch' AVoo-taï sont prescpie tous de Shansé. Les gens du midi, disent-ils, ne pourraient pas plus vivre clans une région aussi froide cpie l’est AVoo-taï, que ceux du nord clans le midi.
A AVoo-daï, ceux des Lamas, qui sont Mongols, viennent presque exclusivement de la Alongolie orientale, ce qui est une preuve de l’importance de cette région en ce qui concerne l’o})ulence et la population. Nous sommes surpris de voir le grand nombre de Lamas qui savent lire l’écriture mongole. A Péking, ils ne savent lire ordinairement que l’écriture tibétaine; ici ils reçoivent nos livres avec empressement. Pourtant il est probable que si on donnait le nombre d<‘s Mongols de Péking qui savent lire il serait assez con-
sidérable. Dans la capitale, ils sont pins retenus et renfermés qn'ici, [»arce que, dans la\nlle où nous sommes, un costume étranger n’est }>as chose rare.
A l’est de la vallée de Shoo-siang~si, est un monastère appélé Kwangan-ti. 11 vient d’être réparé et décoré. Le rouge et le vert, la soie et 1(3 satin jaune ont été employés à })rofusion. Les statues de bronze creux, de taille naturelle, S(jnt très nombreuses et paraissent tout à fait neuves. Nous visitons trois tiéns ou cliapelles toutes richement décorées. Des peintures tibétaines représentant les scènes mythologiques et les personnages préférés de la religion lamaïque pendent le long des murs. Lu dehors de ces chap(3lles. des tablettes de pit3rre et d’ardoise rappellent le travail de restauration acconi- })li et enregistrent les largesses des }»rinces mongols. Dans le nombre se trouvent les noms des Kalka-bans ou princes souverains et de })lusieurs Wangs ou prince du sud.
29 octobre, — Nous prenons, M. Wlieeler et moi, un sentier sur le versant oriental qui mène à un monastère d'où on jouit d’une l)(?lle vue sur toute la vallée ; ici la scène est magnifique et animée. De grands troupeaux de cha meaux paissent dans Lavallée; le bazar [)i’ès de Poo-sa-ting est plein d’acti vité ; constamment des Mongols viennent faire des achats aux boutiques chinoises. Le grand monastère de Poo-sa ting déploie son immence façade le long d’une hauteur bien en vue située juste au-dessus du bazar. Dans le même groupe sont quehpies nonastères tibétains oùia'sident d’une façon permanente plus de cent Lamas du Tibet oriental et occidi3ntal. Lin jeune Lama de dix ans nous accompagne comme com[»agnon de V(jyage ; ses malices nous amusent. Quand nous })arlons à des Lamas il s’arrête à une assez grande distance pour qu’ils ne[»uissent le reconnaitre. 11 n’a pas peur de nous, mais il se cache d’eux. En heur absence, il cause assez librement.
Au nord de Poo sa -ting, à un mille, ou un peu plus, dans le haut de la vallée, nous visitons le monastère des Sept Douddhas. Six de ces Bouddhas sont lég(-}ndaires, un seul est historique ; ce sont Shakyaniounni et les six Bouddhas ses prédécesseurs. Us sont [tlacés defouest à l’est par ordre de date.
Nous voyons aussi dans ce temple une granile figure d’Oohirwani avec trois yeux et cim[ crèiies sur sa tête. Dans sa main il tient un vadjra en ap[)arence une sorte de sceptre, mais en réalité un symboh3 de puissance magiqu(3. On croit (|ue cet instrument est lancé i>ar le génie de l’orage, et par
ce motif ou ra|)})clle (|uel(]uefois foudre. Ce vadjra est le signe caractéristique de cette statue. Eu mongol ce mot sanscrit est devenu ochir, d’où le nom d'Ocliirwani. Derrière les crânes sont cinq roues et autant de flammes. Ce dieu est un des Dévas hindous; ou lui attribue une force invincible, symbolisée jiar le vadjra, en cbinois kin-kang, diamant, qui ne peut être ùrusd. 11 appartient à la même catégorie que les quatre grands rois célestes (|ue l’on voit dans le vestibules des monastères cbinois.
Derrière (âcbirwani, se trouve Sbakyamouni, ajmnt ù ses côtés Manjusri et Samantabbadra^; auprès d’eu.x est une peinture représentant Aryabolo, autr(‘ment dite la déesse de com}>assion.
Dans l’après-midi, nous allons au temple du principal Lama, lePoo-sa-tiiig, construit sur le sommet applati d’une colline d’environ quatre cents pieds de bauteur. A l’extrémité sud, se trouve une rampe de cent neuf larges degrés de pierre. A la porte, un Lama lûen vêtu nous apprend (|ue le chef des Lamas est occupé aux préparatifs du Gham-harail, ou danse sacrée, et ne peut recevoir les visiteurs. 11 habite la partie sud-est du monastère. Nous parcourons toute la rangée des édifices placés au nord. Derrière les salles consacrées aux images, se trouvent de longues Aies de cbamljres pour les Lamas, tout une petite ville, car une foule de ces}u’êtres est rassemblée ici comme au Yungbo-Kung, à Péking. Beaucoup de femmes mongoles se montrent dans cette jiartie du monastère ; elles font probablement partie de groupes de pèlerins logés dans des chambres pré}»arées à cette intention. Beaucoup de ces rangées de bâtiments ont des vérandabs à l’étage supérieur et au rez-de-cbaussée; ailleurs se présentent des maisons tibétaines avec leurs petites fenêtres carrées percées dans la partie supérieure d’un mur é}>ais et élevé. Les pèlerins et les Lamas résidant au monastère montrent une grande avidité pour notre catécbisnie et nos traités en mongol.
En revenant â l’entrée principale, nous trouvons le secrétaire et autres principaux assistants du .lasaliLama, comme on appelle l’al)bé (Jasah signifie qui gouverne), qui se sont'disposés â nous recevoir dans leurs appartements, situés en face de celui du grand prêtre. Ce sont des Tibétains; ils parlent couramment le cbinois et le mongol. Ils nous offrent du thé avec du lait,
1 Y. [ luüd f MI, p. 110.