INTRODUCTION
Le savant avide de reclierclies ne trouvera aujourd'hui aucun champ plus riche à étudier que la Chine. Les barrières de cette séclusion, qui a si longtemps empêché les investigations des voyageurs et arrêté les progrès du christianisme et du commerce légal sont maintenant renversées. De parti pris, l’esprit national chinois s’était mis en hostilité contre rintroduction des coutumes et des idées étrangères. La Grande Muraille, (|ui sert de frontière au nord de l’empire, est l'emblème expressif de cet exclusivisme national, autant peut-être par son impuissance à remplir le but proposé que par l'idée qui a présidé à sa construction première. Plusieurs fus les Tartares ont fait brèche dans cette barrière inutile et compds le pays qu’elle aurait dû protéger. La loi interdisant l’entrée dos étrangers et la liberté du commerce s’est montrée tout aussi impuissante, et maintenant la Chine, avec ses vastes dépendances extérieures, est d'un bout à l'autre ouverte aux Européens,
L-^s trésors de découvertes que recèle le sol de la Chine se sont accrus par l’isolement plusieurs fois séculaire où se sont complus les tils de Han. C’est grâce à cette circonstance que les éléments qu’elle fournit à l’histoire
ANNALES DU MUSEE GUIMET
delà philosophie, de la littérature, de la politique et de la religion nous apparaissent anjonrd'lnd pleins de fraîcheur et d’enseignements.
Si l’onverture du Japon promet beaucoup aux entreprises de l’Occident par l’intelligence et la civilisation d^ses habitants, celle de la Chine devrait promettre plus encore, puisque la civilisation japonaise est basée sur celle de la Chine. Il y a une sorte de fascination pour l’œil de l’étranger dans les habitations plus propres des Japonais et leur police mieux faite. Ils séduisent par leur promptitude à apprendre les langues étrangères et leur désir de s’approprier la science occidentale ; maison devrait toujours se souvenir qu’ils ne peuvent se vanter d’aucune invention ou découverte remarquable, telle que la peinture, la fabrication du papier, les propriétés de l’aimant et la composition de la poudre à canon. Ils étudient les livres des sages et des grands écrivains de la Cliine et les vénèrent, comme nous ceux de la Grèce et de Rome. Ils ont pris leurs données de politique, do religion et d’instruction aux compatriotes de Confucius, comme ils reçoiveni de nous la science mathématique et mécanique. On ne saurait donc les comparer aux Chinois pour tout CO qui constitue une grande nation. Dans l’Asie orientale, la race qui parle le sanscrit peut seule le disputer à la Chine quant à l’étendue et à la profondeur de son iidiuence.
Si les Chinois ne sont pas aussi profonds en philoso[)hie, ou aussi pénétrants en philologie que les anciens Hindous, s’ils n’ont jamais eu de Kapila ni de Panini, ils ont l^eancoup dépassé ce peuple sous le rapport pratique du développement d’une nation. Ils sont incontestal)lenient supérieurs en histoire, eu politi([ue, en économie sociale et dans les applications pratiques de la science. Les Hindous n’ont pas encore appris à écrire l’histoire ou à rapporter les faits, ils n’out jamais pu édifier un système politique qui donne à leur pays l’unité et la durée; et après avoir longtemps négligé d’imiter les Chinois dans l’art de la peinture, ils commencent, maintenant seulement, à l’emprunter aux Européens. Les Chinois sont supérieurs en ces qualités pratiques qui font la grandeur d’une nation.
Tout se réunit donc pour assurer des résultats intéressants aux investigations faites dans la littérature et la condition sociale de la Chine. Mais il
est nécessaire de limiter le champ des recherches. On a écrit sur ce pays beaucoup de livres dans lesquels un chapitre est consacré à chaque sujet •
c’est pourquoi ils ne satisfont pas ceux qui clierclient des renseign'^xi'^nts particuliers. Il reste, par exemple, lieaucoup à dire sur le caractère de sa religion. Ceux qui ont décrit la Gliine ont parlé avec une certaine plénitude de détails du système de Gonfucius, mnis ils ont accordé trop peu d’attention aux religions du Bouddha et de Tao. 11 y a donc une place pour un livre tel que celui-ci, qui esquissera, d’après des observations sérieuses, la situation religieuse de ce peuple au moment actuel ; malheureusement il nous sera impossible, faute d’espace, d’ap}>rofondir siiftisamment ce sujet. Peut-être ce livre sera-t-dl le précurseur d'un autre, de dimensions plus vastes, qui pourra traiter un peu plus suivant leur mérite beaucoup des questions qui se présenteront ici, et tenter aussi l’iiistorique de la naissance, des progrès et de l’état actuel des religions de la Ghiiie.
Nous autres Européens nous ne connaissons pas encore la Ghine. Elle prend dans notre imagination un certain as|)ect original et comique incompatible avec une juste appréciation de sa situation. Ses premiers visiteurs furent les voyageurs du moyen âge qui, n'eussent ils pas trouvé clu^z elle un pays ressemblant cà l'Europe par sa civilisation, comme cela était alors, lui (Uissent donné quand même dans leurs relations une couleur moyen âge, [»arce qu'ils étaient eux-mêmes des hommes de cette époque. IjGs pages pittoresipies de Sir John Mandeville et les récits plus détaillés de Marco Polo rap]»ortaient des choses si merveilleuses sur la Ghine que leurs lecteurs se demandaient s'il s'agissait de vérités ou de fictions. Depuis lors, h' monde occidental s'est toujours complu à voir la Ghine à travers un prisme conventiomicl ; du reste, les habitants d(} ce pays nous rendont la pareille. Xous vovons lieaucoup en eux ce (|ui est singulier et risilde et ils se figurent que nos traits sont tout ce qu'il y a de plus [iropre à exciter l’iiilarité.
Rien n’est plus utile, pour se fore une idée exacte d'une nation, que de connaitre ses opinions religieuses. Elles sont trop intimement liées à la vie spirituelle et intellectuelle d’un peuple pour ne pas être d'excellents exposants de son véritable caractère, et trop sérieuses pour ne pas exiu’er un examen très approfondi. Les religions de l'Inde et de la Gliine présentent un intérêt proportionné à l'état scientifique et artistique de leurs sectateurs. Dieu a abandonné ces }>euples pendant un temps d’une longueur inusitée à la seule lumière de la nature et de la raison. Ils ont eu de fréquentes occasions
ANNALES DU MUSEE GUIMET
de faire ce que riiomme peut faire par la science, de trouver Dieu tel qu’il est en lui-même et dans ses rapports avec nous. L’histoire de toutes les religions païennes est celle des efforts inutiles de riiumanité cherchant à connaître Dieu, la nature et la certitude de notre immortalité, et à découvrir des moyens de salut. Ces religions seront toujours, comme elles l’ont toujours été, un mélange de puissance sacerdotale et de puissance royale ; mais leur élément premier a sa source dans les aspirations naturelles elles espérances religieuses qui sont le })ropre de la nature humaine. Ce sont ces sentiments qui donnent aux prêtres et aux hommes d’Etat la possibilité d’utiliser, à leur profit, les superstitions ])Opulaires en s’en servant comme de machines à gouverner. Tout ceci se révèle en toute évidence dans les religions de la Chine.
Deux résultats sortiront de l’étude apijrofondie delà religion des Chinois, La vie réelle de la nation se comprendra mieux, et les questions qui se rattachent à la théologie naturelle recevront de nouveaux éclaircissements. De nouveaux exenq)les montreront comment les hommes, qui n’ont pas pour se gui der le flambeau du christianisme, cherchent sans cesse à trouver mieux que ce qu’ilsont, et comment ils essayent de satisfaire à ce besoin en remplaçant les vérités que la révélation fait connaître par quelque autre système, si peu satisfaisant qu’il puisse être.
Le nom le plus illustre dans toute l’iiistoire delà Chine est celui de Confucius. 11 était de ces hommes qui, sans autre aide que la seule lumière de la raison, lisent plus couramment que les autres dans le livre mystérieux de la loi divine. Confucius était un vrai sage ; il raisonnait les devoirs de l’homme avec un sens juste et pratique ; par son caractère personnel, par le sujet et la méthode de son enseignement, il s’imposa au respect de ses contemporains. 11 vécut au sixième siècle avant- Jésus-Christ, environ cent ans après le Bouddha et cent ans avant Socrate. 11 trouva en Chine une religion déjà existante, avec ce système de morale très pratique qui a toujours été son caractère spécial au début comme à la tin. 11 n’y a pas dans l’histoire de personnage moins mythologique que Confucius. Ce n’est pas un de ces demi-dieux à la biographie fabuleuse, c’est une personne réelle. Les faits de son existence, ses traits, son aspect, les lieux où il a vécu, les petits princes qu’il a servis, tout est connu. 11 fut le commentateur des anciens livres écrits par les premiers sages, et riiistorien des temps qui précédaient immédiatement son époque. Il a publié
Annales du Musee Guimet,