LAO-TSEU
— I»’a PRES tIN BRONZE CHINOIS DU MUSEE OUIMET —
lelivrê de riiistuire nationale, leShuo-King’, et une collection de poésies indigènes. 11 tenta de donner un caractère philosophique à rancien livre de divination appelé le Yih- King, non pas qu'il eut le moindre pencliant pour cette science, niais iiarce qu'il vénérait la inéinoire de riiomine illustre qui en avait été l’auteur. 11 avait un tel respect pour l’antiquité qu'il ne pouvait pas dédaigner le système de divination pratiqué par les meilleurs souverains de la Chine depuis les temps fahuleux et dans la période histori(pie. 11 publia également un livre sur la religion d’Etat, dans lequel il décrivait les rites d’après lesquels le peuple et l’empereur doivent accomplir les cérémonies en l’honneur des puissances supérieures.
Confucius forma trois mille disci[)les, parmi lesquels les plus distingués devinrent des auteurs écoutés. Comme Platon et Xénophon, ils rapportaient les paroles de leur maître ; ses maximes et ses arguments conservés dans leurs livres furent plus tard ajoutés à la collection des livres sacrés appelés les Neuf Classiques.
Il n’y avait rien d’ascétique, rien de spiritualiste dans la religion de Confucius. Quels sont mes devoirs envers mon voisin ? Comment remplirai-je le mieux les devoirs d’un bon citoyen ? Ahuh'i les questions auxquelles elle répondait. Elle n’essayait pas de résoudre ces questions plus élevées : Quelles sont mes relations avec le monde spirituel que je ne puis voir? Quelle est la destinée de ma nature immatérielle ? Comment puis-je m’élever au-dessus de la sphère des passions et des sens ? Une autre religion tenta de répondre à ces mêmes questions, mais ses réponses sont loin d'être satisfaisantes.
Contemporain de Confucius vivait un vieillard, connu plus tard sous le nom de Lao-tscu, qui méditait philosophiquement sur les besoins et les qualités do l’ànie .humaine. Confucius, le prophète du sens pratique, ne pouvait pas bien saisir sa méthode. Il s’entretint une seule fois avec lui et ne renouvela pas sa visite, car il ne put le comprendre. lAio-tseu conseillait la méditation recueillie. (.(L'eau qui nest pas agitée est claire et on peut y voir à une grande profondeur. Le bruit et la passion sont contraires au p)'ogrès spirituel. Les étoiles ne sont pas visibles dans un ciel nuageux. Il faut entretenir la puissance de perception de Vàme dans la pureté et le reqms. » Un philosophe, nommé Chwaug-Chow, qui le secondait dans ses recherches, aimait à méditer et à s’élever dans les hautes régions de l’idéal pur ) il excellait
ANNALES DU MUSEE OUIMET
aussi dans le sarcasnie et la controverse. 11 tourna en ridicule le besoin do profondeur [)lnlos()pld(pie ([u’avait montré Confucius, et exalta la doctrine de Ta(Mi, nom fpi’avait adopté le système de Lao-tseu. Leurs disciples furent nommés taouistes. Mais les maîtres de la nouvelle secte n'apprenaient pas a ap})liquer })ratiquement leurs principes, de sorte que leurs disciples eurent toute liberté de choisir la discipline et la méthode qui leur convenaient pour constituer la vie religieuse et atteindre son objet. Ils se tirent alchimistes, astrologues, géomanciens, ou adoptèrent la vio d’ermite. Ce ne fut que bien plus tard qu’ils empruntèrent aux bouddliistes le système monastique et le culte des idoles.
Le bouddhisme, originaire de l'Inde, pénétra en Chine au premier siècle de l’ère chrétienne. OlCdssaid à un songe, l’empereur Ming-ti envoya des ambassadeurs dans l’Occident pour en rapporter un dieu; ils revinrent avec une image de Bouddha, et peu a})rès, (pielques moines des bords du (lange arrivèrent à la cour de la Chine })Our propager leur religion. Pendant plusieurs siècles, cette nouvelle croyance lutta pour aüèrmir son existence et son intlueiice dans ce [tays; tantôt les empereurs la patronaient, tantôt ils la persécutaient. Les bouddhistes de rinde vinrent paisiblement apprendre aux (Illinois à vénérei' leur pompeux rituel et leurs divinités placides, bienveillantes et rêveuses. Ils réi)andirent })armi eux la doctiine de l’existence propre de ràmo et do sa transmigration dans le corps des animaux. Ils séduisirent leur imagination par les splendides peintures do mondes éloignés, pleins de lumière, lialhtés par les Bouddhas, les Bodhisattvas et des créatures angéliques, embellis do pierres })récieuses, d’animaux charmants, de Heurs adorables.
C’est ainsi qu’ils eidraînèrent les Chinois à l’idolâtrie.
\hjici (‘U quoi consiste principalement la diflérence entre le bouddhisme et le brahmanisme. Les l)ouddhistes relèguent à un rang très secondaire les divinités })opulaires des Hindous. Ils tolèrent leur existence, mais leur accord<,>nt très peu de pouvoir ; elles agissent comme disciples auditeurs ou gardiens de porte du Bouddha et de ses disci[)les. La masse des Hindous croient que ces dieux, Brahma, Siva, Shakra, etc, sont doués d’une grande puissance et exercent sur les allaircs des hommes un contrôle permanent. Ils élèvent des tenq)les <m leur honneur, ])rient iiour ajiaiser leur colère et as})irent ardemment â h.'ur [u'otection. Les bouddhistes ne leur accordent pas de tels honneursi
Le nom d’un dieu ne révèle en eux aucune terreur. Ils croient (|iie le pouvoir suprême apiiurtient an Bouddha, à riiomme grandi par sa propre force. Ceci constitue une des différences essentielles des deux religions.
11 J a lieu d’établir une distinction remarquable, quoique moins importante, entre le bouddhisme delà Gliine et celui du Tibet. La différence est peu sensible en ce qui concerne la philosophie, mais il existe au Tibet une hiérarchie qui exerceun pouvoir politi(|ue ; en Chine ce serait impossilile. Le grand Lama et beaucoup d’autres Lamas do la Mongolie et du Tibet prennent le titre de (( Bouddha vivant». On enseigne au peuple que le Bouddha s’incarne surtout dans le grand Lama. Jamais il ne meurt. Quand le corps, dans lequel Bouddha s’est incarné momentanément, cesse de remplir ses fonctions, les prêtres qui sont investis de la charge de lui chercher un successeur choisissent lin enfant en qui le Bouddha réside jusqu’à ce que, parvenu à la lin de sa carrière humaine, il meure à son tour. Aucun prêtre bouddhiste de la Cliine n’oserait prétendre être un « Bouddha vivant » ou avoir quelque droit à exercer un pouvoir politique. Au Tibet, au contraire, comme chef des (( Bouddhas vivants », le grand Lama, agissant comme grand prêtre, occupe non seulement la place du Bouddha historique, mort depuis longtemps, mais exerce aussi sur le pays un pouvoir souverain, gouvernant la société laïque comme le clergé et ne relevant que du maître suprême, l’empereur do la la Chine. ^
Dans l’étude du bouddhisme, il ne faut jamais oublier de distinguer entre la forme du Nord et celle du Sud. Burnouf, le premier, a établi clairement la séparation de ces deux divisions capitales du bouddhisme. Les prêtres de Ceylan, de Birma et de Siarn possèdent des livres sacrés écrits en pâli, langue plus jeune que le sanscrit. Les moines du Népaul, du Tibet, de la Chine et des autres contrées septentrionales où cette religion est pratiquée se servent de livres religieux écrits en sanscrit. Cette langue est la mère du pâli, et se parlait, il y a peu de temps encore, dans les principautés montagneuses du nord de l’Inde. Il existe encore une autre grande différence dans les livres mêmes. Les écritures fondamentales desdeux grandes divisions du Ijouddhisrne semblent être absolument les mêmes, mais les Iioiiddhistes du Nord ont ajouté
1 Voir le bouddhisme au Tibet, Annales, t. III et Analyse du Kandjour, Annales, t. II. Ann. g. — IV. 11
Ijüaucoup d’ouvrages iiii[)oi’tants, soi-disant coin[)Osés des paroles du Bouddha, en réalité pures lictious. Ils appartiennent à l’école dite du « ij)'and déceloppcment » , qui a reçu ce nom pour la distinguer de celle du « petit dévelopjpement », ^ commune à la fois au Nord et au Sud. Parmi les interpolations ajoutées par les bouddhistes du Nord se trouvent la tiction du paradis occidental et les mvthes d’Amitabha et de Kwan-yin, la déesse de compassion. Ces diviidtés sont exclusivement septentrionales et absolument inconnues dans le sud du Népaul. Dans le Midi, on respecte plus scrupuleusement les traditions cosmogoniques et mythologiques des Hindous ; dans le Nord, au contraire, les livres enseignent l’existence d’un univers entièrement nouveau et beaucoup plus vaste, peuplé de divinités correspondantes c’est la croyance du peuple.
Le bouddhisme mongol dérive du tibétain, de même que celui de la Corée du Japon et de la Gochinchine découle du bouddhisme chinois. Le grand Lama n’a pas d’adorateurs plus dévots que les Mongols, et, pour complaire aux préférences de ces tribus grossières, les empereurs tartares ont toujours professé un grand respect })Our les prêtres qui suivent la forme bouddhique tiljétaine. 11 existe à Péking et à AVoo-tae-shan, dans le Shan-ssé, plusieurs grands monastères où des nnlliers de Lamas tibétains et mongols (Lama est le nom tibétain des moines) sont entretenus aux frais du gouvernement. Dans les pays situés à l’est de la Chine on emploie les traductions chinoises du sanscrit. On garde également avec fidélité les noms des divinités, de même que ceux des écoles dans lesquelles les bouddhistes chinois se sont divisés, selon leurs opinions en matière de philosophie.
Toutes ces formes du l)ouddhisnie proviennent d'une origine commune. Shakyamouni, qui d’après des autorités sérieuses vivait au septième siècle avant hère chrétienne, institua la vie monastique du ])ouddhisme et la pratique de la prédication publique. Aujourd’hui les bouddhistes delà Chine observent très rarement l’obligation de prêcher en public ; mais l’expression s’en est conservée, et dans chaque monastère une salle particulière est réservée pour cet exercice. Ce grand réformateur religieux vécut jusqu’eà un âge très avancé et forma un grand nombre de disciples. Ses doctrines se répandirent rapide-
i Mahai/ana, Grand- Véhicule et Ilinayann, Petit-Véhicule.
ment pendant sa vie et après sa mort. Ses restes mortels furent universellement considérés comme éminemment sacrés et dignes d’un culte religieux. Un cheveu, une dent, un morceau d’os, un fragment de cheveu furent précieusement conservés dans des temples, ou bien des tombeaux construits à grands frais s’élevèrent sur eux ou à côté d’eux. Ce fut l’origine des pagodes chinoises. Une pagode est une tombe richement ornée élevée sur les restes d’un prêtre bouddhiste, ou destinée à })réserver de saintes reliques. Toutefois on s’est souvent écarté de ce ljut primitif et on a érigé des édifices de ce genre conime ornements de monastères, ou [tarce que le peuple s'imagine que le voisinage d’une pagode le préserve de certaines calamités qui pourraient s’abattre sur ses cultures, son coniniercc ou ses demeures b
Bientôt le liouddhisme devint la religion préférée des rois de l’Inde. liC personnage historique désigné par le titre de Bouddha appartenait luiiiièine à la caste Kshatrya ou caste royale, ce qui les prédisposait en sa faveur. Mais, au commencement de notre ère, les brahmanes s’évertuèrent à détruire la nouvelle religion éclose dans l’Inde; ils réussirent à la longue h la lianiiir de rHindoustan. Le résultat de cette [)ersécution fut rinimense propagation du bouddhisme dans les contrées voisines. Quand le chinois lliouen-tsang visita, au septième siècle, les lieux sacrés de sa religion dans les environs de Bénarès et de Patna, il trouva le bouddhisme en grand déclin : peu de tengis après, cette religion disparut complètement de l’Inde.
Les chapitres de ce livre forment une série de courti-s descriptions qui exposent la condition religieuse des Chinois telle que l’ont foite les action-'mutuelles de ces trois religions. 11 y a encore d’autres religions en Cliine. et . nous en dirons un mot; mais ces trois croyances sont de lieaucoiip les [)his importantes sous le rapport du numlire de leurs adhérents et hmr condition sociale. '
Les recherches dans les religions de bhumanité ont en pro}ire un ium meiise intérêt; hors du domaine de la pure vérité, aucun sujet ne peut attirm' davantage. Mais dans les études de cette nature le point le plus important est ipeut-être l’intluence qu’elles ont exercée sur le dévelo})pement consécutif du
i Feng-shoui, Annales du Musée Gvimet, I. I. — Mjlne : La lie eu ( hiua.
Ann. G. — IV IL*
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christianisme. Ces systèiiiGS tiennent clans les croyances de rhumanité la place c[iie devraient avoir les doctrines de la Bible ; pour al)olir les anciens cultes idolâtres de l’Europe, on a écrit de savaides thèses contre eux et des apologies flu christianisme ; pour renverser les religions de rOrient. les avocats du Christ doivent faire grand usage de l’imprimerie. L’étude approfondie des articles d’une religion païenne et des superstitions auxf|uelles tiennent ses nftinités religieuses devient iiidispensal)le. Le livre que nous otFrons aujourd’hui au lecteur est une sorte d’introduction à des études de ce genre sur le terrain chinois.
L’Angleterre a ouvert la Chine au monde chrétien; l’attention de riiommo d’Etat, du marchand et du savant est appelée sur elle, comme sur le pays qui doit désormais devenir le débouché de l’activité croissante des Européens ; le commerce doit y pros[)érer de plus en plus; les voyageurs en quête de nouveaux renseignements sur la géographie, la géologie et l’histoire naturelle doivent s’y donner rendez-vous de tous les pays où ces sciences sont en honneur ; les diverses puissances étrangères y lutteront pour s’assurer une inliuence dominante. Dans toutes ces dilférentes classes d’hommes qui visitent la Chine ou l’étudient dans les livres, personne, sans doute, ne s’occupera de sa condition religieuse; cependant ce sujet a une gramb' importance pour tous ceux qui veulent voir la foi chrétienne triompher, dans ce pays, de tous les systèmes (]ui lui sont o[»posés.
Quelques-uns des premiers missionnaires romains ont prétendu que le cliristianisme avait été iidroduit en Chine par l’apôtre Thomas. La preuve de cotte assertion so trouvait, disaient-ils, dans les traditions des Chinois. Les l)ouddhistes parlent d’un célèbre ascète du nom de Thamo qui serait venu de l'Inde par mer au commencement du sixième siècle. Son nom était en sanscrit lUklludltariua . 11 n’estnul l)esoin de renseignements minutioux sur ses opinons religieuses et sur sa l)iogra[»hie ; â cette époque, il y avait en Chine trois mille Hindous })leins de l’es[)oir d’y propager la foi bouddhique. Les premiers missionnaires romains, insuftisamment renseignés sur l’histoire et les religions de la Chine, ont pris le nom de Thamo pour une forme chinoise du nom Thomas, et de ce qu’on le décrivait comme un ascète rigoureux et grand faiseur de miracles, ils conclurent à son identité avec l’apôtre chrétien.
Le christianisme fut-il prêché dans ce pays avant le temps des chrétiens
LA RELiaiON EN CHINE
syriens? Xuiis l’igiiurons. Les juifs y parurent beaucuup plus tôt (]uo le^ nestoriens. S’il y eut aussi des prosélytes chrétiens, on n’en trouve aucune trace histori((uejusqu’à la dynastie des Tang-s. Ce cpienous savons des missions nestoriennes est compris entre (ISO et 78 i de notre ère, période indiquée dans le monument élevé par les Chinois convertis par elles, qui contient une courte histoire de ces missions avec un résumé de la religion chrétienne. Ce monument enfoui dans la terre fut découvert il y a deux cents ans; il montre que si plus tard ces missions déclinèrent et disjiarurent ce ne fut pas faute de zèle chez les premiers missionnaires. Elles s’étendirent rapidement pendant les premières cent cinquante années ; leurs évêques et archevêques étaient nommés par les Eglises de Mésopotamie, quartier général des missions. Les missionnaires syriens furent les premiers à enseigner le christianisme aux Mongols et introduisii’cnt chez eux l’art d’écrire; l’al[)habet mongol actuel, usité [>ar les Mandchoux chinois, est une variante de l’alphabet syrien. Le prêtre Jean était un [irince tartare qui devint un néophyte de ces zélés missionnaires. Comme les autres Eglises orientales, les nestoriens perdirent graduellement leur foi ardente et leur enthousiasme évangéli(|ue ; leurs missionnaires cessèrent de visiter la Chine ; le nond)re des convertis diminua graduellement, jusqu’au moment oh ce qui en restait fut enqjorté })ar los troubles qvd accompagnèrent l’ex[)ulsion des Mongols de la Clnne, au quatorzième siècle. Les auteurs indigènes parlent de trois sectes étrangèi'os ipii auraient existé en Chine, au se[>tiême siode : les Romains (Ta-tsin \j, les Manichéens (Mani), les Mahométans. Sous le nom de u Romains », ils désignent les chrétiens nestoriens qui faisaient }>artie de l’empire romain d’Orient au temps oh ils arrivèrent en Chine et prirent le nom déjà employé dans ce pays pour désigner la partie du monde d’oh ils venaient. 11 est étonnant de trouver en Chine des traces des ]ylanichéens. Le mot mani ne pourrait guère désigner d’auti'e religion que la leur, et l’idstoire de l’Eglise nous a p[»rend quelle énorme extension ils avaimd au temps de saint Augustin. Un fait encore plus étonnant, c’est <pie Manès a emprunté aux bouddhistes une jiartie de son système ; c’est ce que nous apprend Néander. Etabli en Perse,
1 Ouelqiieb ailleurs romains tiadiiiseiil Ta-tsiii par .luJea. M. Wjler, dans sea uileressanles et jirécieuses remarques sur la stèle uestorienne de Si-ngan-foo, jiropose de restituer ce nom aux ueslorieus.
ANNALES DU MUSEE OUIMET
il avait le cliristianisnie à l’ouest, et, dans sou lu’opre pays, le sj^stèine de Zoroastre ; sa religion est sortie de ces trois sources. Si nous nous reportons à une histoire de la Chine, d'une époque de très peu postérieure, nous trouvons des indications sur cette secte, sur les Parsis ou adorateurs du feu, sur le christianisme dans sa forme nestorienne et sur le bouddhisme, qui existaient tous côte à côte. vSeul le bouddhisme devint une religion populaire dans toute l’étendue de la Chine ; les trois autres ne purent que lutter pour vivre, et au bout de peu de siècles disparurent complètement.
A]>res cela, la première tentative d’introduction du christianisme fut faite par les missionnaires pontificaux de la période mongole. Un des résultats de la carrière extraordinaire de Zinghis-Khan fut d’ouvrir des voies aux voyageurs tout au travers de l’Asie centrale. Ce qui était impraticable, tant (|ue les races nomades de la Tartarie furent sans chef, tant que l'Asie fut divisée en petits royaumes, devint d’un accomplissement facile quand l’empire éphémère des Mongols fut créé. C’est alors que Marco Polo habita quelque temps en Chine, et (pie notre compati'iote. Sir John Mandeville, prit pendant plusieurs années du service dans les armées de l’empereur de la Chine. C’est alors (pie rarchevè(pie Jean, de Példng, missionnaire pontifical, essaya, pendant sa longue résidence dans cette ville, d’(dal)lir une mission permanente dans la capitale du Grand-Khan.
iV l’époque de la reine Elisabetli, l’Eglise catholique l’omaine recommença ses tentatives pour propager le christianisme latin dans la Chine ; cette fois, ses missionnaires eurent [dus de succès, car ils firent de grands efibrts. C’était le temps des grandes (urtreprises. E’Amérique et la route des Indes étaient découvertes depuis une centaine d’armées ; des missions s’étaient Ibndées dans les (itablissements portugais de l'Orient ; le système de Co[)ernic avait été révélé au monde, et le protestantisme était victorieux en Allemagne. De nouveau, le merveilleux pays de Cathay était ouvert à l’activité des Euro- [léens, et là se trouvait une immense nation infidole à convertir à la vraie religion. Le catholicisme qui chancelait en Europe pouvait s’étendre en Asie parles opérations des missionnaires. Les jésuites se résolurent à entreprendre cette nouvelle tentative. 11 n’a jamais manqué d’enthousiastes [)our s’enrôler sous la bannière du jésuitisme. Ils sont séduits parla grandeur de ses [ilans et la gloire de la \ie à la(:[uelle il les invite. La papauté eut la sagacité de
compi’eiuli'0 que de jeunes liomines miiinés d'un noldo zèle et d’un généreux esprit de sacritice ne pouvaient être enpiloyés plus utilenieiit qu'à prêcher le cliristianisine en Chine et dans les autres pays payons. Ce fut la source de toute une succession d'hoinines, sortis des écoles des jésuites, qui n’ont jamais été dépassés par aucun ordre de missionnaires en science profonde et en dévouement à leur religion et à leur ordre. Le caractère des convertis de la communion romaine en Chine paraît être supérieur aujourd'hui à ce qu'il est dans rinde et dans beaucoup d'autres contrées payennes; on en trouve un grand nombre qui connaissent liieii les doctrines et l’histoire du christianisme, tandis que les catéchumènes catholiques romains de l’Inde sont, en général, très peu instruits. Par malheur, le catholicisme [lorte partout avec lui le culte de la Vierge, les messes pour les morts, le crucillx et le chapelet. Quelques-uns de livres que les jésuites ont publiés en langue chinoise renferment la plus pure vérité chrétienne; mais il est tacheux qu'ils soient accompagnés par d’autres qui enseignent une superstition frivole. Nous aurions plus de plaisir à rencontrer des catéchumènes d’un esprit éclairé et paraissant animés de sentiments do dévotion, si nous n’en trouvions pas beaucoup plus encore qui, au lieu d’intelligence et de piété, ne peuvent montrer comme preuve de leur christianisme qu'un crucitîx et une image.
Somme toute, l'introduction du vrai cliristianisine delà Bible dans la Chine s’annonce sous l’aspect le plus favorable et le plus encourageant. Le nombre des conversions etfectuées dans les ports francs de}»uis la guerre de 1842 peut bien soutenir la comparaison avec celles des autres pays où travaillent les missionnaires. Parmi les prédicateurs indigènes qui ont été formés pour assister les missionnaires étrangers, on trouve quelques hommes dévoués et d’éloquents interprètes des vérités de la Bible. A Amov, cinq cents convertis observent chaque dimanche l'abstention de tout travail et se réunissent pour prier dans la maison du Seigneur. Près de Ningpo, sont quelques petites communautés intéressantes qui se sont formées au milieu des villages par les soins des catéchistes indigènes. Dans la région nommée Sanpoh, citée })Our la grossièreté de ses habitants, les eflbrts do ces hommes ont si bien réussi, à l’aide de la bénédiction de Dieu, qu’il s’est formé un noyau de deux ou trois groupes de villages chrétiens (|ui sans doute prospéreront et croîtront en nombre et en ardeur. Dans les environs de Shangha'i, les missionnaires ont
ANNALES DU MUSEE GÜIMET
fVéqucmiiiont réussi à s’établir dans plusieurs cités et villes. Deux fois, le consul d’Angleterre, sur les instances des fonctionnaires du gouvernement chinois, a du ra[)peler à Shanghaï un de ses compatriotes ; mais plusieurs séjours de cpielques mois de durée ont pu être etfectués, et comme résultats de ces elforts on a baptisé des catliéclmmènes dans trois villes et dans })lusicurs villages. Aujourd’hui l’œuvre de la conversion va progressant, et nous avons tout lieu d’espérer que le christianisme de la Bible se répandra dans la Chine.
Les missions [irotestantes se heurtent à une difficulté que n’ont pas rencontrée les agents de la Propagande. L'usage de fumer l’opium, qui occasionne beaucoup de souffi'ances personnelles et de ruines de familles, est un grand obstacle au succès des elforts des missionnaires. L’introduction de l’opium par des marchands étrangers a donné aux nations qui font ce trafic une mauvaise réputation parmi les Chinois. L’Angleterre a la [)lus grande part du mépris que les Chinois ressentent pour ceux qui apportent l’opium sur leurs rivages. Ils se souviennent que nous avons combattu pour la liberté du commerce de cette matière délétère; et maintenant encore ils se rappellent que ce fut })ar notre exigence, imposée à l’heure de la victoire, que leur gouvernement fut contraint à la classer parmi les importations légitimes. Cela nuit beaucoup cà notre bonne ré[)utation parmi les peuples de ce pays et les amène à se méfier de notre religion. Les missionnaires anglais auront de la peine à réussir en Chine, tant que notre lionimur national sera souillé par la culture du pavot et la préi»aration de l’opium sous la direction immédiate du gouvernement de l’Inde. S’il faut respecter la liberté du commerce, du moins notre gouvernement ne devrait-il }>as faire une question nationale de rap})rovisionnement en opium du marché chinois. Tous les missionnaires anglais seraient heureux de pouvoir répondre à ceux qui leur demandent si souvent pourquoi leurs compatriotes apportent l’opium : « Notre nation n’est pour rien dans le commerce ou la préparation de cette drogue. » S’ils pouvaient parler ainsi, ils répondraient bien mieux aux interrogations et aux reproches de leurs auditeurs chinois.
Il n’y a pas lieu de discuter ici la question de ro}iium; nous voulons seulement montrer, comme nous venons de le faire, sa portée au point de vue des opérations de nos missionnaires ; et elle est trop nuisible et trop triste pour ne pas faire naitre le découragement dans l’esprit de tuus les mission-
naires. 11 est nécessaire de rtxlresser cette opinion erronée que les Chinois n’auraient prohibé ropiuni que dans la crainte de perdre leur argent ; cette erreur a été connnise par quelques personnes qui, vu les moyens qu’ils possèdent de se renseigner, eussent dû mieux connaitre les Chinois. M. Crawfurd a dit une fois à Leeds, dans une conférence sur la Chine : « La partie morale de cet argument, mis en avant par les Chinois, n’est qu’une raison secondaire destinée à renforcer la question principale, qui est que l’opium enlevait à la Chine ses métaux précieux. »
Ces e.xpressions, dans la bouche d’un homme qui a habité l'Orient pendant plusieurs années, étaient faites pour produire une mauvaise impression et nuire en proportion de l’expérience et de rautorité de l’orateur. L’antipathie des Chinois pour ro})ium tient à ce qu’il attaque le moral des individus, leur inculque des habitudes fatales à l’aisance des familles, les rend incapables de se gouverner, indolents et sensuels, et trop souvent les conduit à une existence misérable et à une tin prématurée. L’extension rapide du goût de l’opium avait certes de quoi alarmer les Chinois; si une telle habitude s’était développée chez nous en aussi peu de temps, l’alarme qu’elle eût causée eût tenu plutôt aux profonds sentiments religieux et moraux qu’à la crainte qn’elle impressionàt sérieusement notre bourse. Ce doit être encore bien plus le cas pour les Chinois qui ont une profonde compréhension de la morale, tandis qu’ils ont à ])eino une idée de la science moderne de réconomio politique.
Ans. G. — IV.
CIIAPITUE II
CULTE SMPÉRIAL
Le culte imjjorial en Chine est antique, parfaitement rég-lé et solennel. A ravèiiement de chaque nouvelle dynastie on prescrit de nouveaux règle • nients pour les sacrifices ; niais il est d’usage de suivre en grande partie les antiques précédents.
L’étude du vieux culte chinois est particulièrement intéressante, en ce qu’elle nous reporte aux premiers temps de l’iiistoire de ce peuple et qu’elle nous procure beaucoup de points de comparaison très curieux avec la religion patriarcale de l’Ancien Testament et avec celle des rois de Ninive, de Labjlone et d’Égypte.
En l’an 1044, le premier jour du dixième mois lunaire, le premier empereur de la dynastie mandchoue se rendit solennellement à l’autel du Ciel et de la Terre, à Péking, pour offrir un sacrifice et proclamer son avènement au ti'ôneAle Chine.
Voici, en grande partie, les termes de la prière qu’il prononça pour notifier, cet évènement:
« kloi, le fils du Ciel, de la dynastie grande et pure, j’ose, avec l’humilité d’un sujet, annoncer mon avènement au Ciel Impérial, à la Terre Souveraine.
Le monde est grand et cependant DieiL rembrasse entièrement d’un regard impartial. L’empereur, mon grand-père, reçut l’ordre émané du Ciel et fonda dans l'Orient un empire qui fut bientôt solidement établi. Mon père, son successeur au trône, étendit ce royaume jusqu’à le rendre })lus grand et plus puissant. Moi, le serviteur du Ciel, dans mon humble personne, je suis devenu l’héritier du patrimoine qu’ils m’ont transmis. »
«Quand la dynastie Ming approcha de sa lin, traîtres et hommes de violence apparurent en foule, réduisant le peuple à la misère. La Chine n’avait point de chef. Je pris la résolution d’accepter la responsabilité de continuer l’œuvre méritoire de mes ancêtres. Je sauvai le })euple. J’exterminai ses oppresseurs. Et maintenant, cédant au désir de tous, je hxo, en ce moment, les urnes de l'empire à Yen-King. Tous me disent qu’il ne faut pas méconnaître l'assistance divine ni la payer d’ingratitude, que je dois monter sur le trône et rendre la poix aux dix mille royaumes. »
« Moi, recevant la faveur du Ciel, et pour complaire aux vœux du [)euphg en ce jour, le premier du dixième mois, j’annonce au Ciel (pie je suis monté au trône de l’empire, que le nom de dynastie choisi jiarmoi dans c.‘ but est Ta-tsing (Grande-pure), et que le titre sous lequel je régnerai sera comme précédemment Shun-chi. »
« Je supplie respectueusement le Ciel et la Terre d’accorder leur protection et leur aide à l’empire, afin que bientôt disparaissent malheurs et désordres, et qu’il goûte la paix universelle. Dans ce but, je prie humblement, et que ce sacrifice vous soit agréable ! »
A la même heure, des fonctionnaires, se rendaient au temple des ancêtres et aux autels des esprits du Grain et du l’ays pour offrir des sacrifices et faire des proclamations de même genre.
Le principal centre des cérémonies religieuses comprises dans le culte impérial est l’autel du Ciel ; il est situé dans la cité extérieure de Péking, à deux milles de distance du palais.
Là sont deux autels, l’un au sud, nommé Yucn-Keou ou « monticule rond l’autre au nord, surmonté d’un temple très élevé, appelé Che-nien- tien, « temple des prières pour une année (fertile). »
i Dieu, dans le texte Ti, abbréviation de Shang-ti, ancien nom de Dieu en Chine. On l'emploie à la place du second pronom personnel, dont on ne pourrait se servir sans manquer au respect.
ANNALES DU MUSEE GUIMET
Indépendamment des circonstances spéciales, telles que l’avènement d’un empereur, il y a trois services réguliers chaque année : au solstice d’hiver, au commencement dn printemps et au solstice d’été. Le premier et le dernier sont célébrés à l’autel du Sud, le seconda celui du Nord.
spectacle est des plus imposants. La veille de la cérémonie, dans la soirée, l’empereur arrive en procession, monté sur un éléphant, accompagné des grands, des princes et de ses serviteurs au nombre d’environ deux mille.
11 passe plusieurs heures de la nuit dans le parc de l’autel du Ciel, dans un édifice nommé Ghai-Kung ou Palais du Jeûne, qui correspond au « pavillon pour passer la nuit pendant le voyage », mentionné dans le livre classique le Choio-le *.
Là, l’empereur se prépare au sacrifice par la méditation. Il doit garder . le plus profond silence ; et afin qu’il n’oublie pas l’obligation de méditer sérieusement, on porte dans le cortège un homme de bronze haut de quinze pouces, vêtu en prêtre taouiste, que l’on place devant lui à sa droite quand il s’est assis dans la salle du Jeûne. La statue tient à la main une tablette avec l’inscription : (('Ferme pour trois jours. » Son but est d’aider l’empereur à diriger sa pensée. Car on est persuadé que si l’esprit du souverain n’est pas occupé de pensées pieuses, les esprits du monde invisible n’assistent pas au sacrifice. L’image a trois doigts de la main' gauche posés sur ses lèvres pour apprendre le silence au souverain de trois cents millions d’hommes, tandis qu’il se prépare pour la cérémonie^.
L’autel du Ciel se compose de trois terrasses circulaires en marbre, où l’on accède par vingt-sept degrés. La terrasse supérieure est pavée de quatre-vingt-une pierres disposées en cercles. L’empereur s’agenouille sur une pierre ronde au centre de ces cercles. Le nombre des })ierres employées dans la construction de cet autel est toujours impair et spécialement ‘multiple de trois et de neuf.
L':' spectateur, debout sur cette terrasse, voit, au nord, la chapelle où l’on conserve les tablettes; derrière elle, un mur semi-circulaire et plus loin encore, les édifices qui dépendent de l’autel du Nord et du temple. Ce temple.
1 Loo-tsim-clie-sliï. Road sieeping house. Pavillon de repos en voyage. »
2 Gest Ghoo tii-tsoo, fondateur de la dynastie Ming, qui fit faire cette image dans l’intention que nous venons de dire (A. D., 1380).
haut de quatre-vingt-dix-neuf pieds chinois, est couvert d’un toit à Irois étages, et à tuiles bleues. On accède aux deux autels par quatre rampes d’escaliers, orientées aux quatre points cardinaux. Derrière le spectateur, à un jet de pierre de l’autel vers le sud-est, se trouve le fuurneau à holocauste dans lequel on réduit en cendres un jeune bœuf. Au sud-ouest, sont trois lanternes sur des poteaux élevés ; on les voit très bien lorsque , dans l’obscurité de la nuit du solstice d’hiver, l’empereur, à la tête do la foule ag'enouillée, parcourt les terrasses successives de l’autel et du parvis de marbre qui est au-dessous, en accomplissant les prostrations ordonnées pour cet acte, le plus solennel du culte chinois.
Les deux autels et le parc de trois milles de circuit qui les entoure datent de l’an 1-421, époque où le troisième empereur de la dynastie Ming quitta Nanking et transporta la capitale à Péking. Do prime abord, on adorai^ ensemble le Ciel et la Terre, suivant la prescription de l’empereur Taitsoo ; mais, en 1531, on décréta l’érection de deux autels séparés pour les deux puissances souveraines.
La terrasse supérieure du grand autel méiidional a deux cent vingt pieds de diamètre et neuf de hauteur; la seconde cent cinq pieds de diamètre et huit de hauteur : la troisième, celle du bas, a'cimpianto-neuf pieds de diamètre et huit pieds un pouce de hauteur. La hauteur totale est donc do vingtcinq pieds deux pouces ; mais la base est déjà élevée de cinq pieds par un talus en pente douce. Le mur bas (|ui l’entoure est couvert de tulles bleues,
A la place du fourneau à holocauste de porcelaine verte qui se trouve au sud-est, il s’élevait autrefois au sud un autel nommé Tae-tan. Le mot Tan autel, indique qu'au temps du « Li-lxi », run des classi(pies qui se sert de cette expression on le décrivant, c’était bien un autel et non un fourneau.
L’autel où l’empereur s’agenouille et où il brûle la prière écrite correspond à l’autel de l’Encens chez les juifs. Le fourneau, ou plutôt l’autel qu’il représente actuellement, correspond à l’autel de l’Ilulocauste dans le rite des israélites. Ce fourneau a neuf pieds de haut et se[>t de largo ; il est placé en dehors du })etit mur intérieur qui entoure l’autel ; le moment de la cérémonie où la fumée et la llamme s’élèvent et l’üdeur de la chair brûlée se répand de tous cotés est appelé regarder la flamme, Wang-liau.
Au delà du fourneau, se trouve le mur extérieur, éloigné de cent cinquante
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pieds du mur intérieur. Notons encore un puits dans lequel on jette la peau et le sang de la victime, cérémonie qui paraît inspirée par l’idée qu’on peut par ce moyen faire participer les esprits de la terre au sacrifice, de même que la fumée et la flamme de l’holocauste le portent aux esprits du ciel.
Il est impossible de ne pas voir ici une ressemblance frappante avec les sacrifices des Romains, chez qui la cérémonie de l’inhumation des victimes faisait partie du culte des divinités terrestres en y attachant la même idée.
Cette cérémonie et celle de l’holocauste paraissent rattacher très étroitement les sacrifices des Chinois aux religions anciennes du monde occidental.
Les victimes sont égorgées à l’est de l’autel; tout ce qui touche à la cuisson devant être exécuté à l’est.
Les victimes sont des vaches, des brebis, des lièvres, des daims et des porcs. Primitivement on immolait des chevaux, mais cela ne se fait plus maintenant L Le bâtiment où ces animaux sont gardés est situé au nord-ouest de l’autel, })rès de la salle où se réunissent pour s’exercer les musiciens et les danseurs, qui jouent un rôle dans les cérémonies du sacrifice.
Tout sacrifice conq)orte l'idée de festin, et quand on offre un sacrifice à l’Esprit suprême du Ciel, on témoigne un plus grand respect, d’après la croyance des Chinois, si on invite d'autres hôtes. Les em[)ereurs de la Chine invitent leurs ancêtres à prendre place au festin avec le Shang-ti, le Maître Suprême. Le père du monarque reçoit les honneurs dus au Ciel; sa mère, ceux que l’on rend à la terre. On ne saurait témoigner un plus profond respect qu’en plaçant la tablette d’un père sur le même autel que celle du Shang-ti. Une autre idée encore se dégage en même temps ; l’empereur désire, pour remplir les devoirs de la piété filiale, rmidre à son père les plus grands honneurs possibles. L’amour naturel pour leurs parents et le désir égoïste d’exalter leur lignage ont eu, sans aucun doute, plus de force dans l’esprit des empereurs, alors qu'ils réglaient ces cérémonies, que l’intention desintéressée de rendre honneur au Ciel. Mais, dans ce cas encore, ils agissent
1 On doit offrir en sacrifice les animaux qui servent à la nourriture des hommes. En Chine, on ne trouve aucune Irace de distinction entre les animaux ]>urs et impurs, au point de vue du choix à faire pour les sacrifices. Le principal guide dans leur choix est le principe que ce qui est bon à manger est bon à sacrifier.
suivant les avis qu’ils reçoivent. Les lioniines d’Etat expérimentés et vieillis dans les atlaires, avec qui ils délibèrent, suivent les précédents et recommandent invariablement de placer sur l’autel de sacrifice les tablettes des ancêtres de rempereur à coté de celle du Sliang- ti. Les empereurs se sont toujours rangés à leur avis. Aucune des cinq djuiasties tartares, qui en différentes époques ont régné sur la Chine, n’a repoussé la religion chinoise, et cela non seulement par raison d’Etat, mais parce que la vieille religion des races tartares est, dans son essence, la même que celle-ci.
On place sur la terrasse supérieure de l’autel, faisant face au sud et immédiatement devant l’empereur agenouillé, la tablette du Shang-ti portant l’inscription Hwang- tien -Shang-ti. Les tablettes des ancêtres de l’empereur, rangées sur deux rangs, font face à l’est et à l’ouest; devant chaque tablette sont déposées des olïrandes.
On prépare, comme pour les usages domestiques, du millet gros et fin, du millet péti i et du riz. On offre, sous forme de ragoûts, des tranches de bœuf et de porc, avec ou sans assaisonnements. Viennent ensuite le poisson salé, des tranches de lièvre ou de daim mariné, des oignons confits, des pousses do liambous, du persil et du cébui contits, du porc mariné et des vermicels. On emploie pour condiments l'imilc de sésame, le soja, le sel, le poivre, l’anis en grains et les oignons.
Gomme fruit, on otfre des châtaignes, des prunes de Sisuphus, des châtaignes d’eau et des noix.
On pétrit en boules avec du sucre au milieu de la farine de froment et de sarrazin, puis on l’écrase de façon â en faire des gâteaux plats.
Au premier rang sont placées trois coupes de Tsew L
Puis vient un bol de soupe ; ensuite huit rangées do liassins, vingt-huit en tout; ils se composent de liassins de fruits, de riz et d’autres céréales cuites, de pâtisseries et de différents mets.
Derrière ces vingt-huit bassins sont })lacées dos offrandes de jade et de soie destinées à être brûlées; ensuite vient une génisse entière, avec un brasier de chaque côté pour brûler les offrandes.
* Ra Chine, le TseiO est ou ii'est pas distillé. C’est V'arrahi ou an-ack des Mongols et des Turks et le Sahê des Jajioiiais. Le nombre trois exiirime l’honneur. On emjiloie la même manière de témoigner le respect dans les sacrjli'es à l'esprit de la Terre et aux ancêtres de l'empereur.
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Derrière la génisse, on dispose les cinq instruments du culte bouddhique, c’est-à-dire une urne, deux candélabres et deux vases à fleurs.
Derrière ceux- ci, dans l’angle sud-ouest, on place d'autres candélabres et la table devant laquelle l’empereur lit la prière.
Sur la seconde terrasse, à l’est, est dressée la tablette du soleil, celle de la Grande Ourse, des cinq planettes, des vingt-liuit constellations, et une autre pour toutes les étoiles. A l'ouest, sont les tablettes de l’esprit de la lune, des nuages, de la pluie, du vent et du tonnerre.
Je ne sais pourquoi on tient certains plats comme peu convenables pour ces esprits; mais il est curieux de constater que les vingtdiuit plats employés pour les oflrandes au Shang-ti et aux esprits des empereurs décédés ne se retrouvent pas ici. On ne fait pas d’oflrandes de jade; un jeune bœuf adulte remplace la jeune génisse. Les cinq instruments bouddhiques, les lampes d’or et les encensoirs sont supprimés.
Parmi les oflrandes aux esprits des étoiles, se trouvent un jeune bœuf, une brebis et un porc, tous adultes. Sous les autres rapports, ces offrandes sont à peu près les mêmes que pour le soleil et la lune.
On brûle douze pièces de soie bleue en rbonneur du Shang ti et trois de soie blanche pour les empereurs.
On brûle, en l’iioniieur des esprits des corps célestes, du vent et de la pluie, dix-sept pièces de soie jaune, bleue, rouge, noire et blanche.
On emploie plusieurs sortes de parfums. Ils sont tous composés de bois odorants réduits en poussière et ensuite façonnés en paquets de baguettes ou en pastilles de diverses formes.
L’empereur est en même temps grand prêtre; il agit en personne ou par délégation dans tous les sacrifices publics accomplis pour obtenir la pluie ou la délivrance des calamités nationales. Sa situation est par conséquent celle des patriarches d’après la Genèse. Il cumule les fonctions de premier magistrat et de grand prêtre.
Ses devoirs particuliers comme prêtre du peuple consistent à offrir les prières pour obtenir une bonne année, à présenter les offrandes et les adorations. En outre, il examine les animaux de sacrifice dans leurs étables d’abord, et ensuite quand ils sont égorgés et prêts pour le sacrifice.
Ce devoir rempli, l’empereur se dirige vers la tente-vestiaire, se lave les
mains et revêt les robes de sacrifice. .A.lors, guidé par les maîtres de cérémonies, il monte à l’autel et s’arrête prés du coussin où il doit s’agenouiller, tandis que tous les princes et les nobles se placent sur les degrés et les terrasses de l’autel ou dans la cour d’en bas. Il s’agenouille quand il y est invité par le maître de cérémonies. On lui dit d’allumer l’encens et de le placer dans les urnes; il le fait. On le conduit devant les tablettes de ses ancêtres, en l’engageant à s'agenouiller devant chacune et à alluincr les baguettes d’encens; il e.vécute tout cela. On le reconduit ensuite à la tablette principale et là il accomplit la cérémonie des trois prostrations et des neuf inclinaisons de tête. Ceux qui l’assistent dans ces cérémonies l’imitent immédiatement à la place où ils se trouvent.
Pondant tout ce temps deux cent trente-quatre musiciens font retentir leurs instruments ; ù cet instant ils s'arrêtent. On conduit l’empereur à la table où sont disposées les ollrandes de jade et de soie destinées ù être brûlées. Là il s’agenouille — la génisse est derrière lui, — fait les offrandes de jade et desoie, et se lève. Les fonctionnaires chantres entrent en scène par un chant (|ui décrit la présentation des bols de nourriture. D’autres ofliciers apportent ces bols avec du bouillon chaud, dont ils aspergent trois fois le corps de la génisse. Pendant ce temps, l’enqiereur reste debout du côté droit de sa tente.
La musique recommence, et joue l’air appelé Chant de la paix luul'ersellc.
Puis l’empereur accomplit la cérémonie de la présentation des coupes de nourriture devant les diverses tablettes.
On présente la première cou[»e de vin, l’empereur officie. La musique joue des airs de circonstance.
L’officier chargé de la prière la place sur la table destinée ù cet usage, et l’empereur lit. Dans le sacrifice de Février, elle est conçue en ces ternies:
(( Moi, votre sujet, fils du Ciel par droit héréditaire, ayant reçu d’en haut « l'ordre vénéré de nourrir et consoler les habitants de toutes les régiuiis, c( je suis plein de sympathie pour tous les hommes, et désire ardemment « leur bonheur, r
« Aujourd’hui voyant approcher le jour Sin et le laliourage de printemps « qui va avoir lieu, je leve avec ardeur mes regards vers vous avec l’espoir
Ak.\. g. — IV.
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« d’obtenir votre protection compatissante. J’amène mes sujets et mes service teurs chargés d'al)ondantes offrandes de nourriture, sacrifice respectueux (( auShang-ti. J’implore liumblemont un regard d’en haut, accordez-nous « la pluie qui produit toutes les sortes de céréales et assure le succès de (( tous les travaux d'agriculture. »
Tæ reste de la prière est un panégyrique des empereurs décédés qui sont honorés en môme temps.
Après avoir lu cette [)rièro, l'empereur la porte sur la table des offrandes de suie et du sceptre de jade. Là, s'agenouillant, il la place avec la soie dans une }>etite cassette et se prosterne encore plusieurs fois.
C’est le moment de la seconde présentation de la coupe de vin, puis de la troisième ; l’empereur oflicie.
La musique joue alors le Chant de l'excellente paix ct^le Chant delà paix harmoiueu s e .
Un chœur de danseurs, placé sur un bas degré, aussi nombreux que l’orchestre considérable réuni dans la cour d’en bas, exécute plusieurs figures. Ouand les chants sont terminés une voix unique se fait entendre sur la terrasse supérieure de l'autel chantant ces mots : Doniiez la coupe de bénédiction, donnez le mets de bénédiction. Alors l’officier chargé du coussin, s'avance et, s’agenouillant, étend le coussin. D’autres officiers offrent à l’empereur la coupe et le mets de bénédiction ; il gofdte au vin et le leur rend. 11 se prosterne de nouveau et frappe trois fois le sol avec son front, puis encore neuf fois pour exprimer qu’il a reçu avec reconnaissance le vin et le plat.
A ce moment encore, les princes et les nobles assemblés imitent tous les mouvements de leur souverain. Un officier commande : Emportez les viandes. Les musiciens jouent un morceau approprié à cet acte et un autre qui porte le nom de : Cheud de la paix glorieuse.
On rapporte l’esprit du Ciel dans la chapelle de la Tablette, au nord de l’autel.
Le crieur chante alors : Emportez les prières, l'encens, la soie, les viandes, et porlez-les respectueusement au Taï-tan.
Tai-tan est le vieux nom classii|ue de l’autel de l’Holocauste, nom qui s’est conservé, bien que depuis plusieurs siècles l’autel soit remplacé par un fourneau.
LA RELtCxION EN CHINE
Le crieiu' coniinande : licycu'dcz l holocüusic. Les inusiciGiis juuent l’aii‘ voulu })our lu cérémonie, et rempereur se dirip'e vers le lieu réservé comme le [ilus fovoruble pour observer lu combustion.
Les officiers portent alors lu tablette où est écrite lu })rière, lu tablette d’adoration, l’encens, lu soie et les viandes au fourneau vert où le tout est placé et brûlé.
En même temps on porte la soie, l’encens et les viandes ofierts devant les tablettes des empereurs sur les lirasiers préparés a cet effet et on y met le feu.
Là se termine la cérémonif', et l’empereur rentre au palais.
On peut jug'er en partie do l’esprit de ce culte pai' les heures auxquelles il est célébré.
A l’autel du Sud, ce doit être à minuit, pareeque c'est riieuro appelée Tszé. C’est la i»remiêre des douze heures et ce nom a été appliqué au onzième mois, décembre. Le soleil est à Tszé quand il [)usse le solstice d’iiiver. Le jour a été divisé en douze heures parce (pi’il y a douze lunaisons dans une année; il était naturel de compter les mois à partir du }:oint où le soleil était le plus bas; c’est pourquoi le moment du sacrifice du solstice d’hiver devait être réglé par le principe que l’heure Tszé était la plus convenable.
Pour le sacrince du printemps, aux premiers jours de l’année, on choisit l’instant du premier rayon de l’aurore; [)rimitivement, le sacrifice se faisait à l’heure de minuit.
On adore le soleil à l’autel du Soleil, à ipiatre heures du matin; la cérémonie à l’autel de la Lune se fait à dix heures du soir.
Faute de posséder la science exacte de la nature, les Chinois l’ont remplacée [lar des cercles et des symboles, et par la distinction des jours pairs ou impairs. Ils ont une philosophie numérique ou symbolique. 11 est rare à trouver le Chinois assez savant pour se débarrasser de l’idée que ses cj'cles de dix, do douze et de soixante représentent une partie essentielle de la nature et doivent êti’e acceptés comme vérité nécessaire. Aussi la plupart des Chinois sont-ils, }iar naissance et par éducation, pleins de confiance en l’astrologie. Sans son aide, ils ne peuvent naître, se marier ou mourir. Leurs diseurs de bonne aventure sont tous, au fond, des astrologues, et croient
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aux cycles numériques, bien qu'ils se prétendent pliysionomistes plirénolog-ues, cliiroraanciens ou géomanciens.
On trouve les cycles astrologiques et la distinction du principe mâle et femelle partout où on }>eut l’introduire, dans la vie vulgaire, dans la médecine, dans le choix de la place d’une maison ou d’un tombeau, qu’on se mette en voyage ou que l’on commande un vêtement nouveau b
Userait impossilile de fixer l’heure des sacrifices auxquels l’empereur assiste sans tenir compte des lois secrètes de la nature, que l’on croit pouvoir lire dans les cycles astrologiques.
On peut se faire une idée des opinions des Chinois sur leurs sacrifices par les discussions qui se sont élevées quand il s’est agi de décider si les esprits du Ciel et de la Terre devaient être adorés ensemble ou séparément. Quand le tem|)le actuel avec ses trois toitures fut construit, au temps de Yung-ti, il ne fut ]ias question d’élever un autel particulier pour la Terre; ou fit deux autels, celui du Nord et celui du Sud; les deux cultes se célébraient ensemble à l'autel du Nord; les toits du temple étaient jaune, rouge et bleu, couleurs propres au Ciel et à la Terre. Un siècle plus tard, il s'éleva une discussion sur la convi'iiance du culte unique. Par suite de cette discussion et d’après lesopinions delà majorité de ceux f[ui furent consultés, il fut décrété que désormais le cultedela Terre serait célébré séparément. L’autel de la Terreftit construit’ au nord de la cité intérieure dans un espace découvert derrière les murs.
Le culte impérial à l’autel de la Terre a au fond le même caractère qu’à l’autel du Ciel, avec la seule dilférence qu’au lieu d’adorer les dieux des étoiles du soleil et de la lune on s’adresse aux esprits des montagnes, des rivières, et des mers.
Le récit que fait Hérodote de la religion des anciens Perses nous montre (pi’elle se composait de beaucoup dos usages que nous retrouvons aujourd’hui dans le culte impérial des Chinois. Ils adoraient les grands phénomènes de la nature; ils supposaient que des divinités présidaieid aux corps célestes, aux montagnes, aux rivières (fi. ils sacrifiaient à ces divinités.
Ce fait caractéristique se révèle clairement dans l’adoration à l’autel de la Terre.
i U' Eitel. Le Feng-Shoui. Annales, T. I.
L’autel a deux terrasses : rime est un carré de soixante pieds, elle est élevée de six pieds deux pouces; l’autre a cent six pieds carrés, elle est haute de six pieds. On n’emploie que les nombres pairs dans la construction de cet autel. Les murs sont couverts de tuiles jaunes ; il y a huit degrés à chacune des quatre faces. Un fossé entoure l’autel; il a quatre cent quatrevingt-quatorze pieds quatre pouces de longueur, huit pieds six })Ouces de profondeur et six pieds de largeur.
Entre l’autel et le fossé est un mur haut de six pieds et épais de deux, percé de quatre larges portes cochères. En dehors de la porte du Nord, un peu à l’ouest, se trouve le puits où l’on précipite les prières et les tissus de soie offerts aux esprits de la Terre. A côté se trouve l’endroit où l’on brûle les soieries offertes aux esprits des empereurs que l’on adore en meme temps.
Quand on accomplit le sacritice, la tablette de l’esprit de la Terre est placée sur la terrasse supérieure, faisant face au nord; celles des empereurs sont orientées à l’est et à l’ouest.
Sur la terrasse inférieure, quatorze tablettes représentent quatorze montagnes de la Chine et de la Mandchourie; quatre tablettes figurent les rivières et quatre autres les mers de la Chine. La moitié des montagnes, des mers et des rivières occupe la terrasse orientale ; l'autre moitié, la terrasse occidentale. Les mers sont simplement appelées Nord, Sud, Est et Ouest. Les montagnes et les rivières sont adorées sous leurs noms : on les choisit en raison de leur importance et de leur sainteté.
Il est à remarquer que dans le sacrifice à la Terre l'enfouissement des prières et des soieries se fait en un lieu situé au nord-ouest. La tablette, dans la disposition adoptée aujourd’hui, fait fiice au nord, par conséquent l’esprit voit la cérémonie se dérouler devant ses yeux. L’ouest est la place d’honneur parce qu’il est à gauche. Après la présentation des trois coupes de vin, l’eni- ]»ereur est conduit sur l'autel à une }dace d'où il peut focilement observer la cérémonie de l’enfouissement, ([ui correspond ici à l’holocauste des prières et des soieries dans le sacritice à l’esprit du Ciel.
ù'oici les termes de la prière : « Moi, votre sujet, fils du Ciel par droit héréditaire, je prends la liberté d'informer How-to, impérial esprit de la Terre, que le temps du solstice d’été est arrivé, que tout ce qui a vie goûte les bénédictions de la nourriture, et le doit à votre puissante assistance. A vous
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et au Ciel impérial sont destinés les sacrifices oüérts en cet instant; ils se composent de jade, de soieries, des principaux animaux qui servent à la nourriture des hommes, avec toutes sortes de viandes abondamment servies. »
On invite respectueusement à prendre part au sacrifice les empereurs Tae-tsoo, Tae-tsung, Lhe-tsoo, etc.
L’esprit de la Terre et celui du Ciel sont les seuls dont l’empereur se dise sujet dans ses prières.
La jade offert doit être de couleur jaune. La prière est écrite sur une tablette jaune.
Les vingt-huit plats, les trois coupes de vin et le bol à soupe sont semblables à ceux du temple du Ciel. On supprime les lampes et les encensoirs d’or, deux des candélabres et les vases à fleurs.
Le nom de Shang-ti ne s’applique qu’à l’es})rit du Ciel seulement.
L’enfouissement des soieries n’a lieu que pour l’esprit de la Terre. Quant aux offrandes aux empereurs, dont les tablettes sont disposées sur l’autel avec celle de l’esprit de la Terre, on les brûle dans un brasier comme à l’autel du Ciel.
On emploie les mômes instruments de musique pour l’esprit de la Terre et pour celui du Ciel, c’est-à-dire deux espèces d’instruments à cordes, deux espèces de flûtes, etc., en tout soixante-quatre; mais la cloche est dorée afin qu’elle soit jaune. Les deux cent trente-quatre musiciens et danseurs, au lieu de robes bleues, portent des vêtements noirs brodés de figures d’or. Le bleu est, par contre, la couleur réservée au culte du Ciel L
La musique accompagne des paroles en vers irréguliers ; ce sont six lignes de vers dont quatre riment entre elles. Au milieu de chaque ligne se présente la particule poétique hi, qui la divise en deux parties. Chaque ligne renferme six, sept, huit ou neuf mots. 11 y a neuf ou dix pièces de poésie pour chaque sacrifice, et elles se chantent sur autant de mélodies avec accompagnement d'instruments.
Quand l’enqiereur délègue un officier pour le remplacer au sacrifice, les détails sont beaucoup' moins compliqués. On supprime alors la coupe et le
1 Le jaune et le brun sont tous deux exprimés par le mot whang. La couleur de la terre représente ici le brun clair du sol dans le nord de la Chine, le noir est la couleur du Nord, L’autel de la Terre est l'autel du Nord Peï-tan.
plat de bénédiction, la tente, la innsique et d’autres accessoires. Il en est de même si le fils de l’empereur est délégué pour accomplir les cérémonies. Ces suppressions démontrent clairement que l’empereur est revêtu d’un caractère sacerdotal par le tait do ses fonctions.
Le fait de présenter des mets et du vin aux esprits que l’on adore indique que l’idée que se font les Chinois d’un sacrifice aux esprits suprêmes du Ciel et de la Terre est celle d’un banquet. On n’y trouve pas trace d’une autre idée. La combustion des offrandes ne semble pas avoir, chez ce peuple, la signification symbolique de substitution. Dans les classiques, dans le Skouking, le plus important de tous peut-être, nous trouvons un récit de la vie de l’ancien empereur Gheng- tang (1800 av. J.- G.), dans lequel il se reconnaît coupable et digne de punition, au nom de tout le peuple, et demande que le châtiment mérité par son peuple lui soit inlligé à lui-même. A cet égard, on peut dire que la substitution est lamilière aux Chinois en ce qui touche aux sacrifices; mais ils n’ont pas l’idée d’existence donnée pour existence, de ranimai mourant à la place de l’homme.
Le culte impérial des ancêtres constitue une des parties les plus importantes de la religion officielle.
Le temple impérial des ancêtres est situé au sud-est du Woo-men ou porte principale du palais. On l’appelle Tai-meaou, le grand temple; il est divisé en trois principales tien ou salles, et plusieurs autres plus petites.
La Tien d’entrée sert au sacrifice commun à tous les ancêtres, qui se célèbre à la fin de l’année. La Tien du milieu renferme les tablettes les plus importantes, chacune dans une niche ou chasse. Les empereurs et les impératrices sont placés par couples; ils conimencent par le grand-père de Schun-che. Tous font face au sud. Dix générations y sont représentées actuellement. G’est dans cette salle que se célèbrent les sacrifices le prenner mois de chaque saison.
Gonfucius déclare que les morts doivent être traités dans les sacrifices comme s’ils étaient vivants. G’est pourquoi il faut leur offrir des vêtements aussi bien que de la nourriture. On trouve là, soigneusement amassés, des caisses de vêtements avec tous les objets nécessaires, tels que nattes et tabourets ; on les offre avec les sacrifices.
En face de cette salle est une cour, entourée de tous côtés de salles secon-
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daires renfermant les portraits des personnages illustres que l’on prend pour hôtes aux banquets des sacritices . Les parents remplissent la salle orientale et les ofdciers fidèles celle de l’occident.
Dans la cour de l’est, se trouve un brasier pour la combustion des prières offertes aux ancêtres et des soieries qui leur sont présentées, ainsi qu’aux parents. A l’ouest, un autre brasier sert à brûler les soieries offertes aux officiers fidèles. A la porte qui fait face, sont exposées vingt- quatre lances antiipies.
La salle de derrière renferme les tablettes du bisaïeul et de la bisaïeule de Sliun-clie, et des trois générations précédentes. Le livre où j’ai puisé cette description a été jinblié en 1721, et naturellement on trouvera dans les éditions postérieures des changements de disposition qui se sont produits depuis lors.
Les sacritices doivent st> faire non seulement le premier jour de chaque troisième mois et à la fin de l’année; mais encore toutes les fois qu’il arrive quelque grand évènement.
Quand l’empereur reçoit avis que le moment est venu d’examiner la prière il se rend au Paou-ho-tien ou au Ghung-ho-tien, salles d’Etat du palais. La prière écrite sur une tablette jaune lui est présentée et il l’approuve.
Les sacrifices se célèbrent en même temps dans la salle du milieu et dans la salle de derrière du temple des ancêtres, afin que tous les ancêtres impériaux, les plus éloignés comme les plus proches, puissent en profiter.
Les tablettes des empereurs et des impératrices sont disposées par couple ; chaque empereur a sa femme avec lui, ils sont placés à côté l’un de l’autre. Un lot d’offrandes est présenté devant chaque couple conjugal. Chaque empereur occu[»e le côté est , à sa gauche sont placés les vêtements et les soieries ; à droite de l’impératrice, on dépose des vêtements, mais point de soieries.
Pourquoi cette distinction ? Tient-elle à quel(|ue propriété particulière a la soie ? Y a t-il dans les holocaustes quelque idée ancienne dont il ne soit pas ({uestion dans la règle habituelle : (( Sacrifier aux esprits comme s’ils étaient vivants ? » S’il n’j avait rien autre, pour(|uoi n’offrirait-on pas de soie aux impératrices ? Elles en auraient besoin pour s’habiller aussi bien que les empereurs.
Elles prennent pourtant leur part des pièces de soie placées près des animaux, ainsi qu’on le verra par ce plan des offrandes :
TABLETTE DE L'IMPÉRATIUCE
Table et tabourets avec 3 coupes de vin.
des vêtements 2 bols de soupes.
TABLETTE DE L'EMPEREUR 3 coupes de vin. 2 pièces de soie.
2 bols de soupes Table et tabouret avec
des vêtements.
A'ingt-buit plats
Table du i.ecteuk. Porc. A'acbe. Brebis.
Soie.
Bougies. Encens. Bougies.
Les plats sont les inênies que ceux des sacrifices aux esprits du Ciel et de la Terre. Ils sont placés en commun devant l’empereur et l’impératrice.
Ceci paraît indiquer que l’exclusion dos femmes des re}ias de société est postérieure au temps où les sacrifices furent institués. L’empereur et l’impératrice morts peuvent avoir un repas en commun, quoique ce soit impossible pendant leur vie.
On lit la prière à une table placée au sud-ouest, parce que c’est le point do riiumilité la plus profonde ; l’est est la place d’honneur.
Un officier, à genoux, lit la prière au nom de l'empereur. La prière établit la descendance de l’empereur comme fils, itetit-fils, etc., selon le cas; vient ensuite son nom propre que nul de ses sujets n’a le droit d’écrire ou de prononcer. Elle continue en ces termes: « J'ose annoncer à mon aïeul qu’en « ce premier jour de printemps (ou qiiebpio autre des quatre saisons) j’ai « réuni avec soin des animaux de sacrifice, des soieries, du vin et divers (( plats, comme expression de mes sentiments de reconnaissance etje le prie « humblement d’accepter ces offrandes. »
Cette prière contient les titres de tous les empereurs et impératrices décédés auxipiels elle s’adress ', ([ui reprï'simte douze à \dngt mots [>our cbacim.
On clianle six poèmes, ayant cbacun sa mélodie. L'^s noms de quelques-uns de ces airs sont les mêmes que ceux que l’on eni[)loie dans les sacrifices à l’autel du Ciel. Chaque })oème se compose de huit lignes de quatre ou cinq mots chacun, excepté le premier qui a douze lignes. Six de ces lignes
Ann. g. - IV.
ANNALES DU MUSEE GUIMET
sont rirnées. En voici un spécimen: « Ali! mes ancêtres impériaux ont pu « devenir les hôtes du Ciel su})rême. Leurs belles actions dans la guerre et « dans la paix sont publiées dans toutes les régions. Moi, leur descendant, (( leur fils, j’ai reçu le décret du Ciel, et je pense à exécuter les desseins (( de mes prédécesseurs, m’assurant ainsi le don do longue prospérité pour « mille et dix mille années. » Ces paroles se chantent au moment où l’empereur présente la soie.
Les musiciens chantent au nom de l’empereur, et ils emploient les pronoms et les autres termes particuliers, de telle sorte qu’il pourrait s’en servir sans y rien changer s’il chantait lui-même. Ce fait est évident dans ce poème :
« La vertu de ceux-ci de mes ancêtres a ouvert cette succession céleste. « Je })uis dire que moi, leur enfant, j'en recueille le résultat complet. « Cette vertu, que je désire honorer, est aussi infinie que le ciel brillant. (( Mon cœur se réjouit tandis que je fais avec soin et empressement cette « troisième offrande de vin. »
L’empereur ne doit })as dire : votre sujet ; il doit dire vob'e fils Veinpe>'eai\
L’acte de prosternation consiste à faire trois génullexions et à frapper neuf fois la terre avec son front. 11 est également acconqdi par les officiers de la suite de l’empereur, (pii imitent ce que fait leur maître. Cette cérémonie est la première accomplie à l’arrivée do res])rit tiré de la chasse où il réside ordinairement.
Le plat et la coupe de liénédiction sont présentés dans ce sacrifice comme dans celui de l’autel du Ciel. Là aussi, cette C(3rémonie n’est observée que (piand l’empereur en personne assiste à la cérémonie.
A la ju'ésentation du vin, un officier place une coiqic devant chacune des tablettes qui re[)résentent les ancêtres de l’empereur.
L’obligation de taire lire la priere de l’empereur par un officier qui ])arle en son nom, bien qu'il soit présent, est particulière à ce culte ; car dans la cérémonie à l'autel du Ciel, l’empeiauir lit lui-même la prière.
Après la }irière. l'empereur (,‘st invité à frap[ier trois fois son front contre le sol ; ce (pi'il exécute. En recevant la coupe et le plat de bénédiction, U recommence toute la cérémonie des [U'osternements et des génullexions, qui
T-A RELIGION EN CHINE
se reproduit encore deux autres fois, quand on enlève les viandes placées sur les tables, et avant qu’il retourne à son palais.
Cette cérémonie, fastidieuse au point de forcer rempereur à s’agenouiller seize fois et à frapper son front contre terre trente-six fois, est une preuve de l’importance attachée à la piété filiale, et souligne le caractère de l’empereur comme exemple de vertu pour tous ses sujets.
La combustion des prières et des étoffes de soie offertes aux empereurs indique qu’ils sont classés, aussi liien que les impératrices, }tarmi les esprits célestes et non parmi ceux do la terre. C'est un fait important qui se lie au texte du livre de poésies où Tàmo de Wen-wang est représentée montant et descendant en la présence do Sliang-ti. Le mot sfien, esprit, usité dans le nom de shen-shoo, lablelle, et dans la phrase ying-shen, sc rencontrer avec l'espril, pour l’escorter de sa châsse au lieu du sacrifice, impli(|ue la môme idée.
Le sacrifce de nouvelle année est offert aux C'sprits de ceux des ancêtres, hommes ou femmes, dont les tablettes se trouvent dans la salle de derrière duTaï-meaou. Le mémo sacrifce est céléliré à l’anniversaire de la naissance de l’empereur.
Les musiciens sont d’un tiers moins nombreux que ceux qui ont un rôle au temple du Ciel.
Dans l’intérieur du palais se trouve encore un autre temple dédié aux ancêtres de l’empereur. On l’appelle Feng-sien-tien, et il se trouve dans la partie orientale du palais. En outre, il j a un temple sur la tombe de chaque empereur.
Le sacrifce aux dieux du sol et du grain est une partie du culte impérial. Les autels de ces esprits sont }>lacés â droite de la porte du palais. Leur position fait le pendant de celle du tenqffe des ancêtr *s.
Tfautel de l’esprit du sol, Shay, se compose de deux terrasses à chacune desquelles on accède par des rampes de trois degrés. La terrasse supérieure est recouverte de terre de cinq couleurs ; jaune au milieu, bleue à l’est, rouge au sud, blanche â l'est et noire an nord.
Au sud ouest de l’autel, se trouve une })lace réservée â l’inhumation des victimes. La tablette du dieu du sol, Shav, est â l’est sur la terrasse ; celle du dieu du grain, Thseih, est câ l’ouest. Toutes deux font face au nord. Deux
ANNALES DU MUSEE GUIMET
tablettes représentent les hôtes ; Hea-loo, nommé Kow-lung, est tourné à l'ouest, et Ilow-tseih à l’est. Le dernier était surintendant de l’agriculture sous l’empereur Yam ; le premier était un des officiers de Hwang-ti. Ils représentent, on peut le dire sans hésitation, les fondateurs ou principaux promoteurs de l'agriculture en Chine.
On célèbre leur culte dans les mois moyens du printemps et de l’automne et à l’occasion des évènements importants lorsqu’on a des notifications à leur faire.
Les sacrifices sont semblables à ceux du culte des ancêtres et du temple de la terre, en ce qui concerne les vingt-huit plats; on leur offre tout à la fuis un jeune bœuf, un porc et une brebis; le jade et la soie qui doivent être brûlés sont placés derrière les trois animaux.
Nous bornons à ceci cette description du culte impériaL ; nous n’avons qu’une remarque à ajouter. Tout investigateur impartial admettra problablo' ment que les cérémonies et les idées des sacrifices chinois les rattachent à l'antiquité de l’Occident. La conclusion que l’on peut en tirer est que la religion primitive des Chinois avait une origine commune avec celles de l’Occident ; mais si la religion a eu cette origine commune, cette même origine doit avoir aussi existé pour les idées politiques, les mœurs spirituelles, la sociologie, les arts primitifs et la science de la nature !
La thèse de l’identité de race devient ainsi très sérieuse ; elle est appuyée par la grande similitude des racines linguistiques communes^, que l’on trouve conformes de son et de sens.
1 Voir, pour les détails de l'immolation des victimes et des otTrandes : « Religions de la Chine. Compte rendu du Congrès des Orientalistes, Lyon 1878, vol. Il, page 68.
2 Voir, sur (<e sujet, Y Arya Sinica du ÜrSchlegel, et encore mon livre, China's place in philology.
GIIAIMTIIE III