‹ La religion en Chine, exposé des trois religions des chinoisChapitre 30 sur 33 · VOYAGE DE WOO-TAI SHAN A PÉKING, PAR T S Z E K I N G-K WAN · texte numérisé non relu

VOYAGE DE WOO-TAI SHAN A PÉKING, PAR T S Z E K I N G-K WAN

30 octobre 1872. — Levés au chant du coq, nous quittons le « clair et froid Woo-taï ». Nous suivons la vallée du nord et montons les sinuosités du Ilwa yén-ling, A mesure que nous montons, la vue devient très belle. Tout le long’ de la route, jusqu’au sommet, le Poo-sa-ting reste en vue. De ce point, on peut facilement atteindre le Taï septentrional et le Taï occidental. La montée est douce et tout le long du chemin, nous foulons un gazon d’un vert brunâtre. Il y a beaucoiq) de neige sur le versant nord des diverses montagnes ; sur le flanc du Ghung-taï la glace ne doit pas fondre par les étés les plus chauds. Tout en haut, se trouve une pagode blanche. Du haut du Péï-taï, la vue est d’une grandeur écrasante par raccumulation des pics de difterentes hauteurs qui l’entourent, à ce que nous dit AL Gilmour qui y est monté hier. Après le Ileng-shén, le Taï septentrional est le pic le plus élevé de cette partie de la province de Shansé et en réalité de toute la province. De là, le grand nombre do pics qui aiq)arai.sscnt du sommet du Taï septentrional semblables à une immense mer dont les vagues sont des montagnes et font tant d'impression sur le voyageur. La scène est aussi grandiose du Taï oriental d’où, au lever du soleil, on peut apercevoir la mer au loin, à l’est. Les cinq montagnes ont reçu le nom de terrasses, parce qu’elles sont plates à leur sommet. D’après la théorie de Pumpelly, les vallées ont toutes été

ANNALES DU MUSEE G U IM ET

creusées gracliielleinent par l’action de l’eau et séparées du plateau qui autrefois s’étendait au sud bien au delà de ses limites actuelles. Le Ghung-taï, le réï-taï et le Tung-taï sont reliés ensemble et })eut être aussi le Sé-taï et le Nou-taï. La seule vallée profonde est probablement celle par laquelle nous avons pénétré dans cet asile sacré du bouddhisme.

Selon Riclitlioven, Woo -taï-slian a dix mille pieds de hauteur. Les monastères doivent donc se trouver à sept ou huit mille pieds. Le môme voyageur dit que les orges sont cultivés jusqu’à deux mille pieds du sommet. A l’appui de cette estimation, il faut rappeler que la neige et la glace se maintiennent toute l'année près du sommet sur le versant nord. 11 semble donc que cette hauteur atteint juste la ligne des neiges. Le sommet du Péï-taï estime surface plate d’environ quatre li carrées. La montée, delà vallée au sommet, est longue de quarante li. Le àVou-taï-shan inférieur, au nord-ouest, est également indiqué comme ayant une élévation de dix mille pieds

Le groupe de montagnes appelé AVoo-taï shan a cinq cents li de tour. La rivière de l’oo-to, qui prend sa source à Ta-ying et serpente du sud à l’est, derrière la ville de Woo-taï, dans la province de Ghih-li, forme leurs limites au sud et à l’ouest. Au nord, la montagne confucéenne, Heng-shan, les surpasse en élévation ; à l’est, la chaîne de Taï-hang, indiquée par l’extension méridionale de la grande muraille, forme la limite naturelle.

Les ramitications du nord, du sud, de l’est et de l’ouest se relient toutes au Ghung-taï comme centre. Telle est l'idée indigène. Le Xan-taï est le plus beau, grâce à sa pente méridionale qui nourrit assez de fleurs et d’arbustes pour mériter d’être nommée Kin-sieu-féng, la montagne brodée.

De forme convexe, le sommet du X^an-taï méridional a un li de circonférence ; celui duTung-taï a trois li, et celui du Sé-taï, deux li. Peut-être peut-on discuter ces données, vu que les descriptions des Ghinois attribuent exactement à la circonférence de ces cinq sommets de montagnes, un, deux, trois, quatre et cinqli. La nature n'est pas si méthodique quand elle fait les sommets de ses montagnes ,

On peut facilement se représenter l’enthousiasme du bouddhiste qui, de

‘ M. William Hancock a gravi récemment celte montagne, et il estime que son élévation est, comme nous le disons ici, Je 10,000 pieds environ. Il a trouvé en automne de la neige congelée à environ 8,000 jiieds sur le versant nord.

cette passe, contemple avec orgueil Woo-taï. « Voici, dira-t-il, la montagne froide et claire, où, depuis près de deux mille ans, nos moines n’ont jamais (( cessé de réciter leurs prières. G’est une des trois montagnes bouddhiques « les plus célèbres. Mais ni Ngo-méï dans la province de Szé-chuen, ni « Poo-to dans l’Océan Oriental, ne peuvent entrer en comparaison avec elle « pour le nombre des monastères, des moines qui les habitent et des pèlerins « qui les visitent. Ici les em^iereurs ont demandé des prières pour leurs mères « et pour le peuple. Kang-lii en personne a tait de fréquents pèlerinages en (( ce lieu, consacrant le souvenir de ses visites })ar des inscriptions nionu- « mentales dans les principaux temples. G’est le lieu le plus convenable pour « les maîtres de cette religion qui prêche la pureté dans la conduite et la (( [litié pour tous les êtres, qui aspire à la renonciation ascétique et encourage « la méditation du Sage, qui guide les hommes à la vertu et les éloigne de c( la fréquentation du vice. G’est ici, en vérité, que peuvent trouver le repos « ceux qui luttent pour atteindre à une existence }>ure, loin du monde dé- « pravé où régnent les soucis, les vices et la perpétuelle distraction. Sur ce « mont méridional, notre Manjusri est apparu souvent et tout spécialement, « dans l’espoir de déterminer les hommes à l’aumône et à la bi<mveillance, « au réfrénement de la nature animale par la vie ascétique, à la patience (( à supporter les injures et les injustices, à la méditation tranquille et aux « aspirations les plus élevées vers la Sagesse surnaturelle. »

Telle était la pensée de Kang hi, quand il visita la montagne. Bien que confucianiste, il admirait ce nid de monastères élevé au milieu des nuages. Les hommes de sa nation sont accoutumés à croire ù la fois à deux religions et on dit que son père était mort bouddhiste.

Le panégyrique de la vie ascétique, que l’on vient de lire dans le passage qui précède, est tiré en entier de ses édits. Pourtant ni lui ni son père n’ont jamais songé sérieusement à se faire Lloshang ou Lama, ou, comme Gharles- Quint, ù chercher pour leur vieillesse un refuge dans quelque monastère.

Quand le Lama Mongol arrive eu ce lieu, il a peut-être des sentiments différents. La vue de Woo-taï remplit son âme de vagues conceptions de la grandeur de Borhan. Woo-taï est la demeure de prédilection de Borhan; c’est pourquoi le Lama se prosterne quand enfin il arrive en vue de ce saint lieu. Get acte, il l’accomplit au milieu du vaste panorama de montagnes

ANNALES DU MUSEE GUIMET

entassées qui, de tout côté, frappent ses yeux, tandis que le vent du nord souffle sur son dos ses raffales glacées. Il se prosterne devant la vallée sacrée, lieu saint, dont la vue est à la fois un grand bonheur et un immense mérite. Pour lui, comme pour le Mongol laïque, Borhan possède une puissance et une pitié sans limite. S’il a des sentiments religieux, il se rend à Woo-taï comme en un lieu où, par raccomplissement de certains vœux, par l’oflfrande de dons, par la récitation de prières et de charmes, il pourra obtenir tous les bonheurs qu’il peut désirer.

Et ces femmes mongoles, quel résultat espèrent- elles de leur pèlerinage? Vous les voyez, dans les bazars, négocier avec les marchands; autour des temples, faire leurs prières, tourner les cylindres à prières, ou montées sur des chameaux regagnant leurs demeures. Toutes elles doivent avoir un but. C'est probablement quehpie sujet spécial, quelque tourment particulier dont le Borhan tout-puissant les délivrera à leur demande, ou bien une impulsion inconsciente qui les détermine à faire ce voyage avec l’idée vague que cela l>eut être bon pour elles, ou pour faire ce que les autres font d’après une coutume qui a pour elles force de loi ; ou bien c’est le désir de voir une montagne dont chaque parcelle de terrain a été sanctiflée par la présence du Bouddha, où les images, les prêtres, le culte, les temples, les tombes, tout est jilus saint que partout ailleurs.

Gomme nous descendons la passe pour rejoindre la plaine de la rivière de Poo-to, nous apercevons, au nord-ouest, Ileng-shan, montagne très remarquable (pu forme une ligne horizontale à une grande hauteur. A en juger par l'aspect , comme nous l’avons fait, elle doit avoir une très large surface plate ù son sommet. Les bergers que nous rencontrons [U’étendent qu’elle est plus élevée que M’oo-taï. Un sacritice annuel est offert en ce lieu, par des fonctionnaires délégués par l’enqjereur, pour perpétuer une pratique ancienne. L’adoration des montagnes était un des éléments de l’ancienne religion des Perses avant rinti'oduction du système des Mages, et Hérodote en fait la description.

Nous suivons une pente rapide. Dans la soirée, nous arrivons au fond de la vallée, ù soixante li de Woo-taï et juste à la limite de la plaine, à un village nommé Tung-shan-té, pied de la montagne orientale. Ici nous sommes à 240 li de Taï tung (80 milles) et à quarante de la ville nommée Ta -ying. Toutes deux sont situées au nord. On dit que les loups sont très

féroces ici ; deux ou trois personnes du village auraient, depuis peu, été mordues par eux. Un peu plus avant dans la plaine, le blé commence à pousser, et cette plaine est en réalité ici une large vallée.

Jeudi 11 octobre. — Go matin nous avons quitté nos logements à six heures et traversé la plaine en nous dirigeant au nord-est vers Ta-ying. Audessous passe une grande route qui conduit à Taï-cliowet à d’autres villes dans la direction du sud-ouest. La rivière qui traverse cette vallée est le Poo-to, qui prend sa source près de Ta-ying et continue son cours tortueux }'ar Taï-cliow au sud ouest, tourne ensuite au sud-est et entre dans la province de Gliili-li près de Chéii-ting-foo.

Ici recommence le terrain de loess ; il se rencontre dans la vallée, où il forme des collines isolées et revêt aussi les creux qui sont au pied des montagnes.

Sur la grande route, nous rencontrons beaucoup de muletiers qui apportent des chargements de Péking. Quelques-uns connaissent les nôtres et les saluent. Un d’eux donne à mon conducteur, en signe d’amitié, deux gâteaux frais qui, sam un mot d’ex[>lication inutile, sont dûment acceptés et appréciés.

C’est jour de marché â Ta-ying, la foule se presse dans notre auberge. Dès que nous sommes arrivés, un officier de Ping-hing-Kwan, averti de notre présence, vient à l’auberge savoir (pd nous soniines. Je sors pour lui parler. Je vois un homme à l’air assez rébarbatif â cheval au milieu de la cour de l’auberge, entouré par la foule et par ses subalternes. A[»rès les premières questions, je lui demande de nous protéger contre la foule qui ne nous laisse pas déjeuner en paix. Il me dit (pi'il est liien naturel que dans une ville où nous venons pour la première fois, la foule soit curieuse de nous voir; et que lui aussi voudrait bien voir les ping-ku‘ , que nous pouvions avoir. Il veut dire nos passeports (pii prouveront notre droit à être ici. Je présente le mien, qu'il lit sans descendre de cheval et qu’il me rend. Je lui dis que mes deux compagnons eu ont de semblables. Il répond qu’il lui sullit d’en voir un; il est venu en passant voir qui nous sommes. A ce moment, le catéchiste commence à parler : « Oh! c’est vous qui avez ameuté

Ces deux mots signifient » tenir en main >( ; de là « certitude, {)reuve »;

ANNALES DU MUSEE GUIM ET

tout ce peuple, » dit l’officier d’un ton désagréable. Je crie donc au catéchiste d’aj»porter quelques livres et de les offrir à l’officier ; il les accepte gracieusement et les donne à porter à un homme de sa suite. Il dirige alors son cheval vers la porte et ordonne à son escorte de pousser tous les envahisseurs hors de la cour. On pourrait croire que, lui parti, sa troupe aurait fait quelque tentative pour chasser la foule; mais rien n’était plus loin de leur idée qu’un effort de cette sorte. La corvée de maintenir la foule retombe sur nous et nous adoptons le parti bien simple de vendre des livres. Nous sommes trop serrés dans l’auberge ; il nous faut aller dans la rue, portant chacun une pile de livres, pour nous délivrer des badeaux qui nous examinent. L’aubergiste et ses satellites pourront ainsi vaquer à leurs occupations obligées. Dans la rue, il vaut mieux vendre les livres que les donner pour que la foule ne se bouscule pas pour les attraper. Dans un marché ou à une foire, il faut que nous vendions nos livres chrétiens, si nous voulons maintenir l’ordre.

Si on rencontre quelques Chinois isolés, on règle générale, ils n’achètent pas de livres, mais les prennent avec reconnaissance si on leur en donne. Dans une foule, les lois de l’esprit humain poussent l’homme à dépenser quelque argent pour son livre. 11 est excité. L’un pousse l’autre. L’exemple est contagieux. Si run achète, l’autre veut acheter aussi. Dans une foule, les Chinois sont bien difïerents do ce qu’ils sont seuls; ils deviennent avides d’acheter ce dont, dans d’autres circonstances, ils se soucieraient peu; souvent je les ai vus emprunter de l’argent plutôt que de ne pas acheter. L’excitation est trop forte pour eux.

Un prêtre bouddhiste examine un exemplaire de l’Evangile de saint Marc; il en a une haute idée et se décide à l’acheter. N’ajant pas d’argent il va en emprunter dans une boutique. A son retour, il remarque que les Actes sont })lus volumineux que cet Evangile et désire faire l’échange ; bien qu’il lui manque dmix cns/i nous le lui donnons sous prétexte de favoriser le clergé.

Un autre, après avoir acheté saint Luc, remarque qu’il est mai-qué volume lil. 11 veut le changer contre un Testament, qui est un livre complet mais ne veut pas }tajer plus cher. On lui démontre que ce n’est pas raisonnalde. Il insiste sous le prétexte que saint Luc est incomplet; enfin il paye le surplus et reçoit le Testament.

Un malheureux à l'air malade vient demaiider un remède pour le guérir des effets de l’opium. Nous lui disons que nous n’en avens point, mais que nous possédons un livre qui exhorte les victimes de l’opium à en cesser l’usage et ([ui renferme une bonne recette pour cela. « Voilà, dit-il, le livre qu’il me faut. » D’autres, entendant que ce livre se vend pour deux petites pièces de monnaie, s’en emparent avec avidité et l’emportent avec bonheur. La misère que produit l’opium est un mal permanent et universel. On récolte beaucoup d’opium dans les colliiu's de cette partie de Shansé.

Nous arrivons dans l’après-midi à Ping-hing-Kwan, trente li plus loin; c’est une passe dans la Grande Muraille intérieure. Nous rencontrons d’abord un fort. 11 est jdacé sur une colline de loess qui a de grandes bssures de soixante-dix cà quatre-vingt }»ieds de profondeur. Quelques-uns de nous montent au fort; d’autres avancent dans un chemin au fond de l’une des tissures ; par suite, nous sommes bientôt séparés par une hauteur considérable. Nous avons quelque peine à nous retrouver.

Un ennui ne vient jamais seul. Les officiers subalternes d’un Hiun-Kie, mandarin militaire, viennent à notre rencontre et veulent que mules et cavaliers aillent au yamun de leur supérieur pour se faire reconnaitre. Nous nous y refusons et répondons qu’avant tout nous avons besoin d’aller à l’auberge. Une demi-heure plus tard, nous sommes tous réunis dans une auberge en dehors de la porte nord du fort. Les subalternes du mandarin ne reparaissent pas.

Vendredi 1" novembre. — Partis avant le jour, nous nous éloignons du fort en remontant la j)asse qui, au-dessus de nous, se dirige vers la Grande Muraille. Ici cette muraille est en très mauvais état; une simple cloison de barres de bois mince sert de porte. Du côté de l’est, quelques toises de mur sont prêtes à tomber à la première pluie. Sur une ou deux des hauteurs avoisinantes, une tour en ruines indique le peu qu’il reste de l’œuvre de Tsinsbi-lnvang. La muraille ne conserve quelque apparence décente que là seulement où elle a été réparée depuis peu de siècles, comme, par exemple, sur les routes qui conduisent de la Mongolie à Péking. Pourtant le Ping-bing- Kvvan serait facile à défendre, car au nord de ce point nous avons suivi une vallée de terrain de loess de huit à dix milles de longueur et, en beaucoiq) d’endroits, la route très étroite est llanquée de crevasses profondes. Si la

Ann. g. — IV 3S

294 ANNALES DU MUSEE OUIMET

route était fortifiée ces crevasses seraient une liarrière excellente contre les envahisseurs. Elles sont évidemment dues aux eaux qui délayent le loess, qui alors glisse en avalanches. Sur un point, on rencontre un large ravin sur lequel est jeté un pont qui repose sur un mur de matière friable d^ cinq ou six pieds d’épaisseur. Par dessous, il forme un canal voûté par où s’écoulent les eaux de la fissure. A trente pieds au-dessus de cette arche, se trouve la route qui longe un mur étroit. 11 est renforcé dans le haut avec des pierres, mais en partie crevassé et si on ne le répare bientôt, la route n’aura plus que trois ou quatre pieds de largeur.

Dans beaucoup de points, la route côtoyé en serpentant le bord d’un précipice, à l’extrémité de l’une des fissures, que l’action de l’eau tend perpétuellement à agrandir. Au fond l’humidité de la vapeur, au sommet la pluie; l’ensemble de la construction est ébranlé et une nouvelle masse de loess se détache. La route est alors rompue et on l’élargit de l’autre côté en taillant dans le loess. De cette façon, les détours de la rout.e, comme ceux d’une rivière, deviennent toujours plus grands. Le vide que l’on voit du haut de la crevasse affecterait des nerfs un [)eu faibles ; on a devant soi une proton deur perpendiculaire de soixante, soixante-dix, quatre-vingt ou cent pieds. Ordinairement le loess est un terreau tin, de contexture uniforme et très légère, mais ({uelquefois il se présente des couches de gravier et aussi de cailloux calcaires; le gravier doit avoir été amené par les eaux pendant la période de déposition du loess. Le loess repose sur ditlérentes espèces de roches, comme si le vent l'avait entassé sur elles depuis qu’elles ont pris leur position actuelle.

Aujourd’hui nous traversons un pays plus élevé qu’hier. Nous nous trouvons derrière la chaiiie que nous avons traversée à Ping-hing-kwan. Le blé ne mûrit pas ici ; l’orge, le kau-liang et les feves noires sont les produits O ‘dinaires du sol. L’im})ôt foncier est de trois fén par mow, ou environ un franc }>ar acre

Au milieu du jour, nous avons encore û subir la pression d’une nouvelle foule, avidement curieuse de considérer les étrangers. C’est jour de mai'ché, dans une ville nommée Tung-hoo- nan, « le llonan oriental a (Jionan, sud de la rivière). Nous profitons de la présence de cette foule pour vendre quelques livres.

Dans l’api‘ès-mi(li, nous nous dirigeons à l’est, on suivant une vallée magnifique, sur le Ling’-kiow, que nous atteignons après une marche de treize milles. Il est évident que cette vallée a été anciennement un lac dont les eaux se sont frayées un passage par l’angle sud. De chaque côté, sont des terrasses de loess de hauteur modérée et par derrière celles-ci des collines rocheuses. C’est la vallée du Tang-ho, la même rivière que nous avons ]>assée à Tang-hién, près de Pau-ting-foo. En beaucoup d’endroits, la vallée est livrée au jiâturage ; nous y voyons dos chèvres, des brebis, des bœufs, des ânes, des chevaux et des porcs vivant tous en lionne harmonie.

Samedi 2 novembre. — Nous avons quitté ce matin à six heures la vallée de Ling-kiow, où, hier soir, nous avons vendu beaucoup de nos livres. Nous suivons le Yun-tsaï-ling, des niuujes midlicolores. Des roches cal-

caires offrent à notre vue des surfaces peiqiendiculaires des i)lus ]>ittoresques surmontées de créneaux ciselés, disait la légende du lieu, par la main de quelque géant ou fée, mais en réalité par l’action dissolvante de l’eau de pluie agissant pendant des siècles. A deux milles de la route, on exploite le calcaire. Malgré la saison avancée, nous remarquons une fieur bleue au milieu d’un gazon luxuriant.

Il se fait un grand mouvement de transport par cette passe, en direction de Kwang-chang. Nous sommes actuellement à peu de distance au nord de Tau-ma-kwan, vallon où coule, en se dirigeant vers la grande plaine du Ghih-li, la rivière Tang, qui porte ce nom depuis le temps de l’empereur Yao, 2500 ans avant J. -G.

Nous arrivons à Ghau-paï à l’heure du déjeuner. Le peuple a l’air [lauvre. Voici les prix en vigueur: — wSalaires, 60 cash ^ de cuivre par jour et trois repas ; toile de coton, 40 cash le pied ; coton en bourre, 250 cash le catty ; farine d’orge, 30 cash le catty; farine de froment, 60 cash; habillement, comprenant, chapeau, souliers et bas, 4,000 cash, ou environ une livre sterling. Le produit de l’impôt foncier est 440 cash pour les orges, 370 pour le haut millet, 280 pour le sarrazin. Les produits divers sont de 140. On peut se procurer, sans autre frais que ceux du ramassage, le combustible, les broussailles des montagnes et l’herbe. Il ne})ousse ici ni pommes de terre, ni blé.

* Actuellement 1,700 cash valent un tael d'argent; qiiati'e taels font à peu prés une livre anglaise. Le catty est une livre et un tiers.

ANNALES DU MUSEE GUIMET

On trouve des choux et des melons. A Pékiug, un ouvrier gagne de une à deux livres par mois s’il n’est pas nourri. L’ouvrier anglais jouit de beaucoup de douceurs que le Cdiinois ne peut pas se procurer.

Nous traversons dans ra})rès-midi une autre passe de montagne, Yi-ma ling, ou passe du relais de eheeaux, en gagnant Aï-lio, rivière Arlémisc. Laroche est calcaire d’un Irnd à rautre et présente le môme aspect d’architecture gothique dans ses [)rôcipices abruptes, une grande variété de couleurs et de formes à chaque contour de la route. Sur le versant ouest, la vallée est couverte, [)endant plusieurs milles, de petites pierres ; ce sont des fragments de roches calcaires réduits par l’action de l’eau à de très petites l>roportions. On rencontre parfois de grands Idocs isolés. Du coté est de la passe, on trouve des traces de fer dans le sable rouge et le calcaire rougeâtre. Au sud de ce lieu, une colline toute rouge seml)le indiquer la ])résence du fer. La route est creusée dans des dépôts de terreau et de graviers qui paraissent provenir, le terreau des collines de loess qui ne sont guère distantes, et le gravier des rochers qui dominent le lieu où ils gisent.

Les Chinois ne manquent jamais d’élever des temples dans les passes; ils sont destinés à protéger les voyageurs contre les induences pernicieuses, les voleurs, les attaques des animaux sauvages. J'entre dans un temple dédié à Laou-keun, fondateur du taouisme. Sur les murs, sont peintes vingt- cinq métamori)hoses de ce personnage', naturellement imaginaires pour la plupart.

Dimanche 3 novi'inbre. — Nous sommes arrivés hier soir dans un village perché sur une ondulation du terrain de loess. En face de nous, est une petite rivière et au sud une vaste étendue de terres cultivées. C’est une rannfication de la vallée de la rivière Ku-ma-ho, que nous allons suivre maintenant dans la direction de l’est jusqu’à Tszé -king-kwan. Le village est pittoresquement situé. Des ruisseaux d’une eau pure arrosent le pays pc'iidant plusieurs mois de l’année ; dans l’été, à ce que disent les habitants, les ruisseaux se tarissent et on souffre beaucoup de la soif. Il faut alors aller tirer de l’eau à des puits très éloignés et très profonds. On ne voit pas de goitres ici, probablement par la raison que le pays est à la fois élevé et ouvert.

On laboure les champs en novembre pour les préparer à recevoir le millet, (pd se sème au printemps. La région est trop élevée pour le blé. On procède avec ardeiii' au battage et au vannage des moissons. On emploie

nn lléau dont la pièce volante, en solide vannerie plate, a deux pieds de longsur cinq ponces de large.

Visité un village situé à un mille à l’est. Visité également le temple de Kwan-ti, dieu de la guerre. Les peintures des murs reproduisent des scènes du « Roman des Trois Royaumes », .200 A. 1)., époque où se distingua Kwan-ti, dieu de la guerre. Ce héros (hait assez fort, avait assez d’énergie et d’ardeur guerrière pour pouvoir coui)er la tète d’un homme à cheval. Une fois, le coi‘ps de run de ses ennemis demeura sur son cheval (c’est ainsi que le peintre le représente) tandis que la tète gisait aux pieds du coursier de Kwan-ti. La tigure de convention est très rouge, l’air très décidé, honnête et brave ; les yeux sont longs, étroits et très infléchis.

En réponse à notre demande s’ils fumaient l’opium, les gens qui se pressent dans le temple nous disent qu’ils n’ont pas cette habitude. Nous leur faisons observer alors que s’ils ne fument pas l’o})ium, ils sont coupables d’un autre crime dont ce temple témoigne. Ils méconnaissent Dieu qui leur a donné le bœuf qui laboure, le milb't, la terre, le foyer et la famille où ils trouvent la joie.

La pièce qui nous sert de chambre à coucher et de salon est mauvaise. Dans la saison humide, elle sert de grange et de magasin pour les chargements des mulets. A une des extrémités, se trouve un grand Rang que nous occupons.

Ne trouvant ni blé, ni farine, ni mouton, nous nous régalons de riz blanc et de sardines apportées dans les bagages de run de nous. Dans ces régions, la farine d’orge fait le fond de la nourriture du peuple ; la viande est une rareté ù hnpielle le pauvre ne goûte jamais, si ce n’est ù l’occasion d’une noce, d’un enterrement, au nouvel an, et aux fêtes du cinquième et du huitième mois.

Lundi 4 novembre. — Partis (h' Aï-ho de nuit, nous poursuivons notre voyage de retour jusqu’à Kwang-Chang, tantôt marchant dans le lit de la rivière, tantôt suivant des routes tracées dans le loess. Je remplis une petite bouteille avec un échantillon de loess pour l’analyser au retour. Kwang chang est moins importante que Ling-chiow, mais elle est située dans une vallée remarquablement belle. Le calcaire continue à dominer.

La route de Yu-chow ù Pau-ting passe par ici. Nous suivons la direction

ANNALES DU MUSEE GUIMET

du sud à travers un faubourg très étendu. Ici je remarque une grande tablette de bois au dessus de la porte d’un mandarin retraité, âgé de soixante ans. Elle lui a été offerte par Wo jén et Kia-clieng, deux des principaux secrétaires de la cour. Il a longtemps servi l’Etat avec ces deux fonctionnaires illustres et c’est de cette manière qu’ils lui ont témoigné leur affection et leur respect. Il était ta'i-chau du Ilan -lin-juén. A Péking, ce témoignage de considération serait probablement placé à l’intérieur de la maison de la personne à laquelle cet honneur s’adresserait ; sa place serait au centre du salon des visiteurs sous le toit faisant face au sud. Dans ces contrées, de même qu’à Siuen-hwa-foo, la mode est de les placer en dehors de la maison au-dessus de la porte de la rue, position que choisissent les médecins de Péking pour exposer les tablettes monumentales offertes par des malades reconnaissants.

Un peu i)lus loin, je remarque une annonce faite par un prêtre bouddhiste, déclarant que son temple avait besoin do réparations et que son devoir l’obligeait à solliciter des dons. Actuellement, les travaux de réparations étant terminés, il annonçait la réouverture du temple sous trois jours et profitait de l’occasion pour inviter respectueusement les donateurs et les autres à y assister. 11 pressait ceux (jui n’avaient encore rien donné de s’exécuter, donnant pour raison qu’en soi-même l’argent doit être dédaigné et qu’en donnant on s’assurait un immense bonheur, ou selon son expression, qu’on devait donner afin d’étendre le patrimoine de son bonlieur, yi-k wan-foo-iien. La consécration est appelée Kaï-kwang , « lumière ouverte, » phrase qui se rapporte à l’ouverture des yeux de l’idole.

En dehors de la ville, à l’est, se trouve un Tung-yo-mïau, ou « temple de l’esprit de la montagne orientale », c’est-à-dire, Taï-shan de la province de Shantung. A côté, s’élève une pagode de cinq étages.

En descendant la vallée, nos mulets passent la rivière de Ku-ma-ho, d’abord à gué, puis sur des ponts quand elle devient plus profonde. La vallée se rétrécit, et son aspect devient très beau avec le soleil qui se montre au milieu de la brume. L’écume de la rivière, qui bondit avec fureur, éclairée par les rayons du soleil forme un charmant contraste avec la couleur sombre de l’eau. Les parois de roches calcaires projettent une ombre épaisse. Audessus, a]iparaissent souvent les tours de la grande muraille intérieure ;

au-dessous, court la rivière, au milieu d’ime large plage déssécliée, jonchée de cailloux blancs et bleus, grands et petits. Sur ces grèves, de temps en temps se ré}>and, avec une violence à laquelle rien ne saurait résister, un torrent descendant des montagnes, qui apporte une nouvelle dose de pierres, de cailloux, de sable, dérangeant tous les repères, oblitérant tous les chemins et toujours détruit l’ancien lit.

Nous déjeunons à Foo-too-vu. La route de Yu-ebow àPau-ting-foopasse par ici, en se dirigeant vers le sud. Nous allons à l’est. On voit ici trente tours qui toutes font partie de la grande muraille. Elles se trouvent des deux côtés de la rivière; ce seraient de bons refuges pour des soldats armés d’arcs et de tiédies, mais absolument inutiles avec la manière moderne de faire la guerre. Un de mes compagnons et moi, nous montons sur une de ces tours en nous aidant des trous de la maçonnerie. On doit y entrer avec des échelles. La tour a trois corridors vofités de l’est à l’ouest; à l'est et à l’ouest, sont quatre fenêtres cintrées, au nord et au sud, il y en a trois. En entrant, l’œil rencontre plus de vingt arceaux grands ou petits. La construction est carrée, compacte et solide. En bas, sont deux rangs de ]>ierres granitiques taillées; au-dessus on s’est servi de grandes briques. Le faîte est crénelé. Nous montons et nous nous trouvons sur une plateforme de briques, à vingt pieds du sol, entourée d’un parapet crénelé. Une inscription de la dynastie Ming, gravée sur le mur, constate (pi ‘ la construction de cette tour a été achevée dans la quatrième année de Wan-leih, A. D. 1576; elle a jiar conséquent trois siècles d’existence. Quehjues tours du même genre de la grande muraille dans les environs de Péking peuvent donc être attribuées en toute sécurité à la dynastie Ming. Il n’est pas nécessaire de supposer ([ue ces édifices carrés, d’apparence solide, ai uit supporté pendant deux mille ans les pluies des étés, les vents et les neiges des hivers. Il y a eu deux grandes époques de reconstruction et de fortication des citadelles et des parties h's plus importantes de la muraille ; chacune de ces époques a suivi une dynastie tartare. La dynastie Sui, arrivant après la dynastie Weï, du nord, famille turque du sixième siècle, a pensé qu’il serait bon de fortifiei' les frontières de l’empire du côté du nord. D'i môme aussi la (iynasLie Ming, après avoir expulsé les Mongols, résolut de décourager les hordes tartares [)ar une barrière qui parût infranchissable.

Ces tours s’élèvent à chaque extrémité du pont de bois jeté ici sur la Ku-ma ;

ANNALES DU Mi:SEE GU i MET

elles couronnent é<^’aleinent les rochers à l’est et à l’ouest, aussi loin que la vue peut s’étendre.

De F()()-toû-yu, nous nous dirigeons vers la « passe de fer » (Tie-ling). La route a été réparée il y a trente ans. Le fonctionnaire qui a dirigé ces travaux a élevé un monument commémoratif de ce fait; il est daté de 1835. Dans la traversée de cette passe, nous rencontrons une largo surface de loess. Puis nous arrivons aux rives de la Ku-ma, que nous suivons continuellement jusqu’à Tszé-king-kwan. Sur cette rivière, sont jetés, en plusieurs points, des ponts construits de façon à pouvoir être changés de place à volonté. Des arbrisseaux, des baguettes, des tiges de fèves, des branches vertes, de la paille, sont étendus sur (b's troncs d’arbres abattus, qui reposent sur des poteaux inclinés enfoncés en guise de piles dans la rivière. On enlève le tout quand approchent les pluies d’été de peur (|ue ces ponts ne soient emportés. L’im})ôt foncier est de huit ou neuf tow du produit par mow ; dans les mauvaises années, cet impôt est réduit à trois ou quatre towL Dans la soirée, nous nous arrêtons à Ta-yaï-yu, « passe du rocher de la pagode. » Nous passons la nuit dans un bâtiment <m partie niiné. Les larges brèches, ouvertes parles intempéries du côté du nord, sont en partie bouchées par des nattes de jonc. 11 pleut pendant la nuit. Un de nos compagnons apprend à ses dépens qu’il est dangereux de s’aventurer au dehors dans l’obscurité; il glisse dans une tiaque de boue et embrasse la terre sa mère.

Parmi nos visiteurs de la soirée, il se trouve quelques personnes qui ont entendu t>arler de la visite qu’a faite le Rév. W. G. Burns, il y a plusieurs années, à Pan-})i-tién, ville du voisinage, et ont vu des livres qu’i^ avait distribués à cette époque. C’est un souvenir intéressant de cet homme dont la dévotion et l’abnégation restent comme des exeni]:)les de l’ordre le plus élevé.

5 novembre. — Nous sommes }>artis tard, à cause de la })luie. Gà et là, nous rencontrons des mulets chargés; les uns portent des vins, les autres du coton, des sacs de sucre ou de drogueries, du bois de pin ou des étoffes. Nàjus voyons aussi beaucoup de troupeaux de brebis et de chèvres qui paissent; ;i une grande distance l’oreille est souvent frappée jinr leurs bêlements; ils

' Le low vaut dix luiiles. Cela équivaut à soixante j)intes jtar acre.

Page 1