CONFLIT DES PARTIS RELIGIEUX EN CHINE
L’existoiice clans la Chine do trois religions nationales occasionne nn perpétnel contiit d’opinions religieuses parmi le peuple de cette nation. On y trouve de grandes divergences de sentiment snr les sujets religieux. Entre la classe lettrée, disciples de (T)iifncins, et la mnltitnde, sectateurs chî Bonddlia et de Taon, il n'y a jamais en d’aftinité. Les premiers s’enorgueillissent de pouvoir aftirmer cpVils n’adorent ancnne image, les seconds soutiennent c|iie les représentations sont des symbolismes utiles. Ileurensenient, pour sa durée, le système de Confucius a toujours eu de son côté la [uiissance politicgie et intellectuelle; les meilleurs auteurs l’ont soutenu dans leurs livres, tandis cpi’ils condamnaient les autres systèmes; le gouvernement, de son côté, a souvent persécuté les bouddhistes et les taouistes, et cpiand il a étendu juscgi’à eux son patronage, il le leur a accordé dans la croyance rpio leurs doctrines concordaient avec celles du grand philosophe national.
Dans le chapitre précédent nous avons donné un exemple des proti^stations constamment renouvelées par le gouvernement confucéen orthodoxe de la Chine contre le l)ouddhisme et le taonisme et contre le christianisme. Depuis quelques siècles pourtant, le parti dominant a renoncé à persécuter les deux autres religions nationales ; il a pris des habitudes de tolérance et SC contente de les désavouer dans des protestations publiques. Dans les dé-
ANNALES DU MUSEE GUIMET
buts, les souverains de la dynastie actuelle ont souvent persécuté le christianisme ; mais maintenant les relations entre les nations chrétiennes et la Chine sont changées. Après 1843, quand les étrangers se fiirent établis à Shanghaï, le greffier de la ville supprima tranquillement le passage de la lecture do quinzaine relatif au christianisme, et il ne fut pas appelé à s’expliquer devant ses supérieurs pour cette concession polie aux sentiments des nouveaux arrivés, reçus avec tant de répugnance sur la Terre fleurie du Centre.
Quand les gradués d’une province ou d’une de ses subdivisions se pré sentent pour recevoir les grades et autres honneurs devant les examinateurs impériaux, on leur distribue i)resquc toujours des exemplaires des seize lectures connues sous le nom de Sacrés Édits. C’est là une des nombreuses formes des efforts faits non seulement en vue d’encourager l’activité vertueuse et la moralité parmi le peuple, mais encore pour maintenir la vieille attitude d’hostilité de la religion orthodoxe, celle du gouvernement et des savants, contre les autres systèmes.
Nous allons maintenant montrer par quelques exemjtles quels sont les sentiments des savants, pris individuellement, pour le culte des divinités })Opulaires, les dieux d’argile et les temples aux toits élevés, noircis par la fumée de l’encens qui lu’ùle autour de leurs demeures. Je connais un homme d’une intelligence développée (pii méprise l’idolâtrie, tandis que la masse de ses concitoyens sont des adorateurs volontaires d’idoles comme celles que nous venons de décrire. On trouve dans chaque cité chinoise quelques personnes déplorant comme lui l’action dégradante de l’idolâtrie. Je me souviens qu’un dimanche, par une brillante soirée étincelante d’étoiles, je conversais longuement avec lui sur le caractère et le but du christianisme. Doué de la faculté de raisonner juste, naturellement curieux de recherches scientifiques, il n’éprouvait aucun doute ni aucune incertitude sur l’existence et la nature de Dieu. Il admettait franchement que les principales doctrines dn christianisme sont si évidentes et si justes que tout le monde devrait les croire. Par la tournure de son esprit il était préparé à accepter do prime abord tout ce qui est raisonnable; mais les dogmes du christianisme qui relèvent de la foi céleste de notre coeur plutôt que de ilos facultés raisonnantes étaient pour lui la pierre d’achoppement. Il disait, ])ar exemplcj que la doc-
trine de la corruption universelle ne difïère en rien des dogmes chinois sur le môme sujet. Beaucoup de philosophes de sa nation, })rétendait-il, avaient reconnu que dans la nature humaine, cà coté du principe du bien (conscience ou sens moral) coexistait un principe grossier, dangereux dans ses inlluences, qui réside dans le domaine des passions et agit par leur intermédiaire. Ce germe de mal ne vient point du ciel ; mais il nuit spontanément }>ar suite de rattachement de l’ànie pour la matière, et grandit ])arallèlement à la science du bien et du mal donnée par Dieu. Il ne coinhattait pas non plus la doctrine de la Trinité, mais quand on lui jiarlait des miracles et de la divinité du Christ il refusait de les admettre; ils lui paraissaient impossibles à coin- })rendre. Quelles que fussent ses objections contre la religion de Jésus Christ, il la préférait de beaucoup aux systèmes idolàtriques dominants dans son ])ays; il la préférait en théorie au moins; mais son incrédulité pour l'idolâtrie ne rempêchait pas de donner sa souscription, quand on la lui demandait, })our les frais du culte dans un monastère bouddhique.
Le conflit des opinions se montre encore dans la méthode de critique des livres sacrés qui s’est introduite depuis peu dans l’école confucéenne. Jusqu'à la dynastie actuelle, les esprits de la classe lettrée étaient gouvernés par une vieille philosophie façonnée à la mode du moyen âge, avec une autorité })res(pio aussi puissante que celle d’Aristote sur les scolastiques. Choo-foo-tsze était te coryphée de cette philosophie. Elle avait une tendance à l’athéisme, niait la personnalité de Dieu, soutenait que le Shang ti des classiques, le Maître Suprême adoré dans l’ancien monothéisme chinois, n'était qu’un principe. Ce principe appelé Li, raison, se retrouve dans toute existence, toute chose en est une manifestation; quehpiefois, on en parle comme d’une loi morale ou intellectuelle remplissant le monde entier; d'autres fois, il n’est plus qu’une très subtile essence matérielle. T/idée de Dieu était réduite à cette conception par les philosophes chinois du mojmn âge a peu près à l’époque de la scolastique européenne. Dans leurs mains, la Providfuice n’est plus que l’action spontanée d'une hji, et la création n’est que le commencement automatique de cette action. C'est franchement l’athéisme. Les auteurs chinois modernes ont compris ce que ce système avait de peu satisfaisant, et ils sont revenus à une idée plus ancienne, dans laquelle la personnalité de Dieu était le point fondamental. Qnoi(|ue ce système n’ait An.s. g. — IV.
pas d’opinion bien positive sur la création, il établit la providence do Dieu do façon à montrer que les Chinois primitifs avaient des notions de l’Etre diyin bien plus avancées que celles de la plupart des peuples païens. Les auteurs chinois modernes, quand ils discutent si le Dieu des classiques est un être personnel ou un principe, posent ces arguments : « Un principe est-il susceptible de colèi'e 1 Peut- on dire rpC un princip)e approuve les actions des hommes, et se plaît à. leurs offrandes l Et pourtant ces actes sont attribués à Dieu dans les livres classv'iues. Donc Dieu ne peut être un principe ; il doit être personnel. »
Cette nouvelle appréciation des interprétations de l’école de Choo-foo-tsze est arrivée bien à propos, car cette école avait exercé une telle intiuenco que presque tous les savants indigènes pouvaient ajuste titre être qualihés athées ou panthéistes. Un Chinois modérément érudit, qui no s’est pas pénétré de l’esprit de cette école nouvelle, ré})ondra aux missionnaires de notre religion plus pure : « Nous aussi nous adorons Dieu. Il est présent dans toute la nature. Le monde est Dieu. Quand nous faisons de la science, céleste ou terrestre, nous adorons Dieu. » Ces hommes, qui indentitient la nature à Dieu, n’ont pas do peine à concilier les idées chrétiennes sur la divinité avec les abstractions froides et tristes d’une philosophie comme celle de Choo-foo-tsze.
On n’a pas donné une attention suftisante au changement remarquable qui s’est opéré dans la littérature chinoise, depuis deux siècles, au sujet de la religion et de la philosophie. Les auteurs qui ont écrit sur la Chine se sont trop attachés à l’ancien .système qui a fait son temps et cède la place maiin tenant à des opinions })lus rationnelles, au moins parmi la classe la plus instruite des lettrés chinois. En même temps, il faut reconnaître que les idées répudiées par eux tiennent encore dans la niasse de ceux qu’on appelle Confucianistes, car, dans ce pays, ce n’est qu’après une longue période que les opinions d’une école nouvelle peuvent être universellement connues. La vis inertiæ des institutions chinoises rend tout changement difdcile. Avec le temps les examinateurs du gouvernement adopteront [irobablement un non veau système et on renoncera ouvertement aux principes que comhattent les auteurs influents de l’époque actuelle. La foule attendra jusque là avant de prendre la })cine de s’informer des opinions personnelles de ses meilleurs auteurs et penseurs, et bien plus longtemps encore avant de les adopter.
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