SUITE
Xuiis allons continuer notre étude de l’intluence du houddhisme sur la littérature et la vie sociale des Chinois, par la citation d’un curieux passage d’un ouvrage scientithpie publié, il y a (juelques années, à Hangchow. L’auteur étudie rastronoinie européenne moderne. Ayant lu des livres qui traitent de la découverte d'Uranus et de Neptune, du mouvement du soleil et do ses planètes parmi les étoiles fixes, et qui démontrent que les étoiles fixes elles- mêmes sont des soleils qui brillent sur des systèmes planétaires particuliers , il essaye de s’en rendre compte à lui même et de l'expliquer à ses lecteurs. Il prend d’abord une comparaison tirée d’une scène très familière à l’œil d’un Chinois . Il suppose une salle d’une maison opulente ornée d’un grand nombre de lanternes. Le visiteur qui se promène au-dessous, les voit pendre du })Iafond en cercles et en lignes disposés d’après un plan régulier ; mais vues de loin les rangées de lanternes paraissent se croiser d’une façon très confuse. Il n’accorde pas son approbation à rastronomie européenne moderjie sans essayer de montrer tout ce que ses compatriotes savaient déjeà sur ce sujet. Il cite d’anciens auteurs chinois qui ont dit que la terre est ronde, et qu’elle se meut do l’ouest à l’est; que dans riiiver elle parcourt le nord-ouest et dans l’été le sud-est, passant
aux points moyens de son trajet au moment des équinoxes. Ces choses sont écrites dans de très vieux livres, et nous devons accorder aux Chinois tout le mérite qui leur en revient, quoique, sembla! îles en cela aux théories de iXicétas et de Pythag'ore, ces idées n’aient ])as obtenu à cette époque une croyance générale.
Non content de ceci, il va jusqu'à dire que la cosmogonie bouddhique a devancé l’astronomie européenne moderne : « Ijeurs livres parlent de trois « univers composés cliacun de mille mondes, un grand, un moyen et un })etit. « J’avais été étonné de la fausseté et de l’absurdité de semblables descriptions « de l’iinivers, jusqu’à ce que j’aie lu les o})inions astronomiques des liommes « de l’Occident qui démontrent que dans l’esi'acc sans limites sont répandues « d’innombrables nébuleuses formées d’étoiles en groupes très serrés. Ils « disent que les étoiles semées à la voûte céleste sont autant de soleils, ayant {( cbacun plusieurs terres qui tournent autour d’eux. Ils nous apprenmmt aussi {( que la voie lactée est une nébuleuse et (pie le soleil est une des étoiles qui la « composent. Le soleil est l’étoile la plus ra})})rocbée de la terre, c’est pouripioi « il nous })araît beaucoup plus gros que les autres. Les découvertes que les « liommes de l’Occident ont effectuées par leurs instruments astronomiques (( s’accordent d’une façon remarquable avec les opinions des bouddhistes. Je « ne puis me défendre d’admirer la sagacité de ces hommes. Par la sim[de « puissance de leur raison, ils ont pu découvrir, sans l’aide d’aucun instru- (( ment, l’immensité de l'univers. Leur sagacité n’est-elle pas de beaucoup « supérieure à celle des adeptes de Confucius qui n’ont jamais eu l’idée (pi'il « pût exister d’autres mondes, ■^en nombre incommensurable, dans riidini (( de l’espace? » Il démontre alors que les longues périodes de révolution des planètes les plus éloignées ont beaucoup de rapports avec les données de la cosmogonie céleste des bouddhistes; dans le paradis de Tousbita, par exemple, quatre cents de nos années font un seul jour ; dans celui de Sbiva, seize cents années comme nous les conpdons constituent un seul jour.
Nous voyons ici les premiers effets de la science européenne sur l’esprit d’un savant, çonfucianiste, mais bien au courant de la littérature bouddbiipie. On ne peut rien voir do plus évidemment fabuleux ([ue le système du monde dont il parle. Les inventeurs de la cosmog(jiiie des bouddhistes du Nord étaient des métaphysiciens qui niaient l’existence de la matière, et quand ils Ann. g. -- IV 19
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parlaient de riinnicnse accumulation des mondes dans les diverses parties de l'espace, ils en faisaient les demeures imaginaires de Bouddhas non moins imaginaires et qui n'avaient rien de commun avec la réalité. Ces Bouddhas, ainsi que les empires où ils régnaient, étaient des symboles d’idées et rien de plus. Le Chinois qui lit ces ouvrages, considérant les choses à son point de vue pratique et dépourvu d’imagination, se méprend sur leur objet, comme dans le cas qui nous occupe, et voit dans ces créations idéales de l’intelligence subtile des Hindous les preuves d'une sagacité qui, selon lui, peut soutenir la comparaison avec celle de ces investigateurs européens qui ont su découvrir les vérités inconnues de la nature, avec le géiue d’hommes tels que Copernic et Xeevton, par exemple. On sait par expérience que lorsqu’on parle à un Chinois intelligent des périodes géologiques de l'histoire de la terre il répond toujours : (( C’est tout à fait ce que nous avons déjà lu dans les livres bouddhiques. » Ces livres [larlent d'une succession intinic de Kalpas, ou périodes alternées de formation et de destruction. D'après cette opinion, le monde est soumis à des transformations incessantes sous la loi du destin. Ce destin s'exerce dans le sens des lois de rétribution morale, en ce qui toucheaux créatures vivantes. Quant à ce qui est du monde physique, il le fait passer par quatre périodes : f irmation, conservation, décadence et destruction. Dès que ce quadruple cours est accompli, il recommence de nouveau. Ce système du monde se présente à l'esprit de l'adepte de Confucius quand il entend parler des théories de la géologie moderne. L’auteur vivant déjà cité déclare que les apparitions de nouvelles étoiles et les disparitions d’anciennes, telles qu’elles sont décrites par l’astronomie occidentale, concordent avec le récit bouddhique de l’histoire des mondes. .
Quand ces mêmes hommes lisent le récit de Moïse, ils doivent sans doute lai opposer la géologie moderne. Il faut alors leur présenter les arguments dont se servent chez nous les défenseurs de la révélation divine contre ceux qui rejettent son autorité. Le missionnaire chrétien en Chine doit être armé P uir discuter ici avec des hommes instruits qui le combattront avec les arguments de la logi({ue incrédule, de même qu’il trouvera de grandes masses de peiq>le dont la religion consiste en superstitions grossières. On doit s’attendre à rencontrer dans un pays comme la Chine toutes les résistances que peut amonceler contre le christianisme l’activité intellectuelle unie aux
superstitions dégradantes. Cela ne surprendra pas les personnes qui se rappelleront le caractère de la résistance que les classes instruites de l’Inde ont opposée au christianisme. Les Hindous instruits préfèrent, pour attaquer la religion de Jésus, les armes fournies }>ar l’arsenal de l’incrédulité à celles ipio leur offre la superstition. Il en sera de même en Chine lorsque la lutte commencera. Etre averti c’est être sur ses gardes.
On peut tirer un enseignement du même genre d’un autre ouvrage publié récemment à Soochow par un confucianiste. Des missionnaires })rotestants espèrent actuellement s’établir dans cette ville, une des grandes cités qui vont s’ouvrir aux voyageurs chrétiens. Ils y rencontreront peut-être l’auteur de l’ouvrage dont nous parlons et d’autres hommes de la même opinion que lui. Ce livre nous apprendra ce que pensent ces hommes et quelles idées ils ont sur la science et la religion.
Il reproche à Matliieu Ricci, le premier missionnaire jésuite en Chine, d’enseigner le système du monde de Ptolémée; il établit l’absurdité du système des neuf sphères critallines enveloppant la terre comme les pelures d’un oignon, la dernière de toutes supportant toujours les huit autres qui renferment les étoiles et les planètes. Il critique également Copernic. Il admet la révolution de la terre autour de son axe, mais }>as autour du soleil.
Nous verrons dans une autre partie de ce livre ce que l’auteur dit du christianisme; pour le moment, je ne m’occuperai ipie de ses o[)inions sur le bouddhisme. Une partie de son ouvrage est consacrée aux êtres surnaturels ; dans ceux-ci, il comprend les personnages communément adorés comme divinités, ainsi que les âmes des ancêtres. Il prétend que le culte des dieux et des génies du taouisme, la croyance à des îles fabuleuses dont les habitants jouissent d’une vie éternelle, et l’emiiloi des charmes et de la divination sont relativement modernes en Chine. Il s’élève contre la dogme de l’enfer et de la métempsycose, ou la roue iournanie de la vie et de la mort. Ce dogme est venu de l’Inde et c’est, dit-il amèrement, quandlebouddhisme fut enseigné que la Chine entendit, pour la première fois, jiarler de revenir à la vie après la mort, d’un juge des actions des hommes habitant les Rades, de naissance dans un autre monde et du souvenir dans une vie future des actes de la vie présente. Tout cela vient, dit-il, de l'activité constante de l’esprit humain qui accepte spontanément ces doctrines et se plaît à croire à des êtres surnaturels
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Que nous affirmions ou que nous niions leur existence, nous ne sommes jamais sûrs d’avoir raison. Nous savons seulement que tous les dogmes et les rites religieux naissent de notre esprit même. Il conclut que les hommes ont une tendance naturelle à croire à ces choses, que les divergences d’opinions sur les questions religieuses tiennent au pays où elles existent, et qu’il n’y a en elles aucun fond de certitude. Il trouve la preuve de son opinion dans la séparation de l’ànie au moment de la mort, moment où, selon la doctrine vulgaire en Chine, la partie éthérée et la partie matérielle de l’ame retournent chacune à sa source respective, le Yang et le Yin, ou principes mâle et femelle, les deux éléments qui régnent dans toute la nature. L’âme étant ainsi divisée ne peut plus, selon lui, revivre de nouveau. « Gomment se pour- « rait-il alors, demande-t- il, que les esprits que l’on adore et qui, d’après « les croyances populaires, sont les âmes des morts, existassent encore réel- (( lemeiit ? La vie de l’homme et de toutes les choses vivantes en général « dépend de runion de ces deux principes et cesse par leur séparation. » C’est sur ce terrain qu’il se place pour affirmer son incrédulité à la réalité des êtres adorés comme dieux par ses concitoyens. Nous pouvons trouver cet argument insuffisant, mais telle est la forme qu’il donne â ses pensées sur ce sujet ; il fait reposer sa négation de l’existence des dieux sur le dogme que l’âme ne peut avoir après la mort une existence individuelle consciente. Ses compatriotes supposent que l’ânie, comme le corps, est un composé; il y a l'âme raisonnable, celle qui pense; l’ânie animale, qui dirige le corps, et une troisième qui est le siège des passions. On assure l’immortalité en empêchant ces trois parties de se séparer. La doctrine de la secte taouiste a pour but d’arriver â ce résultat; mais notre auteur ne croit pas à la possibilité d’empêcher les trois parties de l’âme de se séparer. Il admet pourtant que l’on doit adorer les âmes des ancêtres, parce que sans cela on négligerait le grand devoir du respect et de l’afléction envers les parents. On doit aussi adorer les divinités populaires, parce qu’il est bon que l’homme soit retenu par un sentiment de vénération pour des êtres supérieurs.
Incontestablement la révélation chrétienne, venant à l’homme avec l’autorité divine et appuyée de preuves objectives, convient parfaitement à la disposition d’esprit de cet auteur. Le bouddhisme ne prétend pas à une origine divine ; il est simplement l’œuvre de l’esprit et de l’imagination de l’homme
s’exerçant sur une vaste échelle, tel enfin qu’on pouvait l’attendre du produit du panthéisme hindou. Il place la philosophie au-dessus de Dieu, il est subjectif et humain, il ne parle pas du confucianiste avec autorité comme s’il venait de Dieu. Lui, il le considère comme il pense que l’eiit fait Confucius lui-même si le bouddhisme eiit été connu de son temps en Chine. Les paroles du grand sage reviennent à sa mémoire, il les récite immédiatement: « Abon- « dante est la bienfaisante activité des puissances surnaturelles, » et ces mots lui paraissent en faveur de la croyance et du respect dus à ces puissances occultes. Il cite un autre extrait qui lui est familier : « Honorez les puissances « surnaturelles, mais tenez-les à distance. » Le sage de la Chine pense que nous ne devons pas avoir trop de foi en ces dieux, ou de respect pour eux; il n’y a aucune certitude, il n’y a rien de tangible dans tout ce que nous savons d’eux. Remplissons nos devoirs envers les hommes, il vaut mieux réparer nos fautes envers eux que de donner notre attention à dos êtres que nous connaissons si l)eu. C’est par ces idées que notre auteur termine son chapitre sur les Kwei Shins (les dieux). Il est quelque peu plus incrédule que son maître, mais il en suit les enseignements. 11 oppose une religion humaine aux dires d’une autre religion humaine ; cos deux systèmes no s'appuyent, pour leurs doctrines, que sur l’autorité d’hommes éminents, pour leur morale, sur la conscience commune à riiumanité. Le christianisme, le prenant de plus haut, reposant sur l’inspiration divine et sur les preuves historiques extérieures de son origine divine, suppléera, il faut l’espérer, quand il sera mieux compris par les hommes tels que notre auteur, à ce que les religions de son pays n’ont pu lui donner. Il refuse de croire aux dieux du ])Ouddhisme et du taouisme parce qu’ils ont été inventés par l’esprit humain et ne reposent sur aucune évidence qui leur soit propre. Le christianisme possède cette évidence et cette certitude qui doit répondre à ses désirs s’il peut arriver à le comprendre ; mais de prime abord, quand le christianisme s’oilVe aux Chinois instruits, ils l’étudient d’après le point de vue de Confucius et le condamnent sous le prétexte qu’il appartient au même genre de religions que le bouddhisme. Nous aurons l’occasion de démontrer ceci par des extraits quand nous traiterons de l’attitude actuelle de la littérature de ce pays envers le christianisme.
Soochow, la ville où habite cet écrivain, possédait, avant qu’elle fût prise par les Taïpings, une population d’un million deux cent mille âmes. Sa
muraille a douze milles anglais dclongeur, et les faubourgs sont très populeux. Get auteur est-il bien réellement le reflet des opinions de ses concitoyens? Les idées du savant qui compose du fond de sa demeure un opuscule sur la science et la religion ne peuvent ]>as être les mêmes que celles de la foule occupée de ses plaisirs et de ses affaires qui se presse dans les rues du voisinage. Pour foire comprendre ses idées sur les doctrines bouddhiques, je veux rapporter ici ce que j’ai vu chez les personnes de cette condition. J’allai une fois, avec un de mes amis, à la résidence officielle d’un mandarin de troisième classe. 11 nous fit voir tous ses appartements meublés agréablement dans le meilleur genre chinois. Nous vîmes une grande peinture à l’huile espagnole représentant une dame. Au lieu d’être pendue au mur elle était recouverte et enfermée dans un buffet; il l’estimait à une grande valeur. Dans l’intérieur de ses appartements du haut, nous trouvâmes un objet qui paraissait être pour lui plus sacré que tout ce que sa maison renfermait; c’était la châsse et la statue de Kouan-yin, déesse de Compassion. Sur une table, à côté, se trouvait un exemplaire du livre de prières qui sert au culte de cette divinité ; il n’était pas imprimé d’après des bois gravés, selon la coutume ordinaire des Chinois, mais bien d’après des tablettes de pierre où ces prières avaient été gravées, il y a cinq cents ans, par un artiste célèbre, et que l’on conserve, comme reliques anciennes et importantes, dans un temple bouddhique. Devant la statue, brûlaient des baguettes d’encens qui avaient été remplacées le matin même. S’il est conséquent, un disciple de Confucius ne doit pas adorer Kouan-yin ni conserver son image dans sa maison, et cependant notre ami le mandarin avait consacré à cette surperstition l’endroit le plus retiré de sa maison. Comme les autres mandarins ses collègues, il eût fait profession de ne pas croire à l’efficacité de ce culte; mais ce petit incident nous prouvait que les professions de foi d’un disciple de Confucius ne signifient rien pour sa croyance particulière. On voit des temples dans presque toutes les rues des villes chinoises, mais cela ne suffît pas à satisfaire la disposition des habitants à l’idolâtrie. Si c’est possible, ils ont aussi des chapelles particulières dans leurs maisons, et ils vont chaque matin y accomplir un acte d’adoration.
Nous prendrons dans la classe des artisans un second exemple de l’extention de la croyance au bouddhisme dans une ville comme Soochow. A l’époque où j’habitais Shanghaï, en qualité de missionnaire, je combattis une
fois le dogme d’une vie précédente. Eu Chine, le bouddhisme })opulaire, poussant à l’extrême la croyance hindoue eu la métempsycose, soutient l’existence d’une vie antérieure, cause de la condition de la vie présente avec autant d’ardeur qu’il prétend que celle-ci sera suivie d’une vie future dans laquelle les actions des hommes recevront leur récompense ou leur châtiment. Un tailleur de Soochow, qui se trouvait dans l’assistance, observa qu’il devait y avoir une cause aux malheurs de l’ humanité dans la vie présente et que cette cause n’était avdre que les péchés d’une vie antérieure. Nous lui répondîmes que nos malheurs présents étaient le résultat des péchés de nos pères, et qu’on peut les expliquer ainsi sans avoir besoin de supposer que nous ayons déjà vécu et péché dans la personne de quelque individu d’une génération précédente. Nous lui demandâmes alors pourquoi Kouan-foo-tsze, le héros déilîé d’une dynastie ancienne, n’avait jamais reparu pour sauver sa patrie dans les temps de dangers, et pourquoi Confucius n’était }>as revenu au monde pour remettre la nation dans la voie de la vertu et dans le bon ordre ? Si sa doctrine d’une vie antérieure était vraie et que les mêmes personnes pussent ap[)araître dans le monde à dilférentes époques, on ne pouvait manquer de reconnaitre de si grands hommes â leur seconde apparition. Il répondit que si Confucius n’avait pas reparu dans l’iiumanité, Kouan-foot-sze du moins était revenu, et à une époque peu éloignée, sous le règne de l’empereur Kanghi.
Les idées de cet artisan peuvent servir à élucider deux points : la notion que la généralité des Chinois possède sur une autre vie et leur croyance ù l'incarnation des personnes divines. Ils conçoivent une loi de rétribution qui pénètre et gouverne le monde et, dans leurs conceptions, la vie humaine s’élargit au point d’embrasser un nombre indéfini d'époques }>assées et futures. Ces existences successives peuvent être vécues dans ce monde, dans les deux, ou dans quelques lieux intermédiaires. Ainsi fàme d'une femme peut, en récompense de ses vertus, habiter le corps d’un homme à son retour dans le monde; souvent les femmes chinoises prient pour obtenir cette faveur. Par punition, un pécheur peut devenir brebis, fourmi ou oiseau, La rétribution est répartie par un destin sur, mais invisible et impersonnel; c’est la même loi qui règle la succession des mondes, constamment formés et détruits de nouveau dans l’ordre de l’éternelle évolution des Kalpas. D'après cette
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o})inioii, ràine erre, pendant l’interminable série des existences où elle doit passer, dans tous les palais des dieux et des autres êtres possédant une nature diflérente de celle de riionime, ainsi que dans les lieux de cbâtiment réservés aux méchants. On peut comprendre à quel point la masse des Chinois croit en ces dog-mes bouddhiques par ce fait qu’ils attribuent les infirmités corporelles à des péchés commis dans une existence antérieure. Un malade, à l’hôpital de Shanghaï, interrogé par un missionnaire qui lui demandait s’il se savait coupable de péché, répondit en jetant sur sou pied malade un regard significatif; « Gomment serais-je sans péché? Je dois avoir commis quelque crime « dans une autre vie. )■>
L’autre idée, que la conversation précédente met en lumière, est celle de l’incarnation des divinités. Des personnages, comme Kouan-foo-tsze, le dieu de la guerre, peuvent apparaître plusieurs fois pondant les siècles. Dans le cas d’une de cos réap})aritions, la personne, dans le corps de laquelle se réincarne le héros mort depuis longtemps, sera reconnue, parles plus sagaces de ses contemporains, douée dos qualités que celui-ci avait possédées. L’incarnation se fait de telle façon que l’individualité de la personne en qui le dieu réside n’est pas détruite.
Les taouistes, en beaucoup de points, imitateurs serviles des bouddhistes, leur ont emprunté ce moyen de grandir l’importance de certains personnages qu’ils veulent honorer tout particulièrement. Ils disent do Lao-keun, le fondateur de leur religion, qu’il est né plusieurs fois dans le monde avant et depuis l’époque de son existence historique.
La phraséologie populaire de la langue cliinoise fournit, quand on l’analyse, do nombreuses preuves de l’infiiience très étendue des idées bouddhiques. Les Chinois parlent de certains lieux qu’ils nomment teen tang, le paradis céleste^ et te yuh la prison de la terre, qui correspondent ù peu près à nos expressions ciel et enfer. Ces expressions, qu’on ne trouve pas dans les livres de la religion do Confucius, sont universellement familières â toutes les classes du peuple. Les missionnaires chrétiens, lorsqu’ils enseignent la doctrine ])ibliquo de la rétribution, les emploient pour ciel et enfer, comme les meilleurs équivalents qu’ils puissent trouver. La conscience de l’immortalité, naturelle à l’homme, a pris cette fi rino chez le peuple chinois. Dépouillées de leur enveloppe bouddhique, ces conceptions deviennent, comme
les autres parties des religions naturelles, une préparation cà recevoir le christianisme.
En Chine, l’idée courante du mérite qui s’attache aux actions charitables et du pardon des péchés en laveur de ces actes émane du bouddhisme. On emploie beaucoup la phrase yin-kung, mcrilc invisible; elle signitie rnénife qui ohlient V app'obalion des cires invisibles el assure une récompense de leur pari. On désigne de cette façon tous les actes de bonté et do bienveillance On appelle kung-tih, mérile, l’acte de faire dire des messes par des prêtres liouddhiques, pour tirer une âme de l’une des prisons de l’enfer. La distribution aux pauvres d’argent et de nourriture, ainsi que la réparation des routes et des ponts, sont considérées comme des actions méritoires qui seront sûrement récompensées par les pouvoirs invisibles qui veillent sur la conduite des hommes. Ces actions portent simplement le nom de haou-she, bonnes ad ions, phrase qui est devenue synonyme do faire l’aumône. Eo mendiant chinois, quand il interpelle le passant pour en obtenir de l'argent, demande la charité en disant seulement : Tso haou she, faites une bonne action. Souvent il ajoute la phrase : Sew tsze sew sera, agissez verlueusemcnl afin que vous obteniez des fis et des pelds-fls. L’usage do ces expressions [U’ovient do ce que le bouddhisme a répandu l’idée que la vertu consiste à être bon envers ceux qui soulfrent. La notion confucéenne de la vertu est plutôt celle de faire son devoir.
On peut déduire la conception bouddhiipie de cette idée de la phraséologie qui est universellement usitée en Chine dans le langage du peuple en général. Beaucoup des phrases les plus usuelles pour exprimer la rétribution sont bouddhistes; telles sont en réalité toutes celles qui se rapportent aux récompenses ou aux châtiments dans une vie future. La vue d’un acte do grande scélératesse fera dire à un assistant que le coupable mérite d’être enfermé dans une prison de l’enfer â di.x-huit étages de }»rofondeur. Une bonne action doit, croit-on, éveiller l’attention des bons esprits invi.>ibles qui habitent l’air. Bans un roman populaire, le Conte d' une guitare, une jeune femme est très assidue à accomplir les devoirs delà piété liliale envers les parents de son mari. Lui, il les a abandonnés pour vivre â la capitale dans d'immenses richesses et les plus hauts rangs, récompenses de ses talents Pendant son absence, une famine prive la famille qu’il a laissée chez lui de tous movens
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d’oxistoiice. L^s parents meurent de faim et sont ensevelis par lajeime femme ipd avait pu vivre quel({ue temps des pellicules du riz avec lequel elle les avait nourris. Elle prie sur le tombeau et entreprend d’élever un tertre de terre avec scs mains. Les cohortes célestes, voyant du haut du ciel que cette pieuse tâche était lourde et épuisante pour elle, viennent à son aide. Pour chaque poignée do terre qu’elle jette sur le toml)eau, des moins invisibles en jettent plusieurs milliers. Diiïerentes expressions servent à exprimer ce genre d’influence qu’exercent sur les êtres célestes les hommes vertueux de l’humanité. On dit kan ying joo hiang, l'influence, de la part des personnes vertueuses, et sa réponse, de la part des êtres célestes, sont comme le son d’une cloche fra^ipée par un battant, au point de vue de la rapidité de l’eflét produit. La phrase paou ying exprime une protection accordée comme récompense pour la vertu ou en réponse d’une prière.
Les mendiants estro[)iés implorent la pitié des passants en disant qu’ils sont acluellemenl dans l'enfer; ils emploient la phrase heen tsae te yuh. En ce faisant, ils se reconnaissent pécheurs de la teinte la plus sombre. Leur inlirnnté est considérée comme la })reuve de leurs fautes.
Ges notions et d’autres de môme genre empruntées au bouddhisme régnent universellement parmi le peuple chinois ainsi que le montre l’usage con - <stant d’expressions comme celles dont nous avons donné queh|ues excm})les. Cela prouve à quel [»oint le huuddhisme a agi sur un peuple qui est encore nominalement confucianiste .