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LA COMMÉMORATION

Les théologiens et les historiens ont toujours reconnu ([u'une des fins de la liturgie, c'est de rappeler le passé religieux et de le rendre présent au moyen d'une sorte de repré-

gràce au vaslc symbolisme des emblèmes matériels, des représentations ligurées, des formules. Les religions, en particulier le catlioKcisme, spéculeront sur ce besoin qu'a la nature humaine d'être conduite au spirituel par le sensii)le : les théologiens disent <]ne l'homme déchu s'est soumis au sensible, et qu'il a besoin de la médiation du sensible pour s'approprier le spirituel. La liturgie est comme une spiritualisation de la sensibilité. Le lidèle j)rend appui sur une réalité tangible et visible pour s'élever aux choses spirituelles.

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sentation dramatique. Il n'y a pas dv liturgie qui échappe à cette règle (i).

L'Année liturgique est un Mémorial. Le cycle des rites annuels « originairement coordonné au poème de la nature, et qui l'exprimait aiin de le réaliser » est devenu la commémoration d'une histoire nationale ou religieuse. La qualité religieuse du temps, qui enchaîne, aux origines, pour des raisons naturelles ou sociales, tel rite à sa saison ou à son heure, et qui entre en jeu dans l'efficace du rite, consacrée à son tour par les rites et les usages sacrés, se charge de plus en plus d*un caractère spirituel et moral oîi apparaît sa signification évocatrice (2). Des fêtes saisonnières, de caractère naturiste, sont devenues des réjouissances nationales, chargées de souvenirs et d'espérances, et le signe comménioratif d'un moment de l'histoire du salut (3). Dans l'histoire d'une fête, comme Pâques, on retrouve la succession (\o ces motifs.

Nous prendrons pour exemple la liturgie catholique.

Vivre de la vie du Christ, telle est, pour les théologiens, la pensée inspiratrice de la liturgie, et cette pensée est fessence même du Christianisme. « La liturgie est le grand sacramental qui fait participer les âmes à tous les états de Jésus-Christ. » « La vie hiératique, c'est l'entrée dans les états du Christ et leur reproduction. Tout y est esprit et vie. La longue féerie que devrait être la vie des prêtres et dont l'Église voudrait

ij Voir par exemple Dumkheim, les Forjnes (Hcmciitaires de la l'/e religieuse. Mendclssolm, réfléctiissant sur le judaïsme, appelait les cérémonies un langage suggestif de pensée et de sentiment.

(2) Voir LoisY, le Sacrifice, 67, 253.

(3) C'est ainsi, par exemple, que, pour l'édilicalion <les fidèles, l'Eglise a conA erli certaines fêtes païennes en fêles chrélienncs, transférant la signification de ces fêtes. Le fidèle sent à ])eine sons le motif nouveau, la persistance du motif ancien.

('•tendre le loisir à tous ses baptisés, n'est pas plus inaclive <|ue le loisir éternel de Dieu (r). » Le culte continue à la l'ois réellement et mystiquement la présence de Jésus, son action et sa parole. La présence réelle se rapporte aux sacrements ; nous ne considérons en ce moment que la présence mystique.

Le culte réalise riiistoire et reproduit mystiquement, grâce au cycle des fêtes, les phases de la vie de Jésus; le cycle cultuel offre aux âmes un itinéraire et un proj^ranmic annuel de rénovation, intellectuelle et morale : c'est l'Année liturji:i([ue (2); dans la liturj^ic épénique elle-même il y a beaucoup (le commémoration : par exemple les expositions descriptives ou doctrinales, par exenq^le les lectures tirées des livres historiques, les discours et les récits. Il faudrait rappeler encope les objets du culte avec leur vertu évocatriee, les monuments, les symboles transparents, les cérémonies qui imitent, les images.

Dans la liturgie sacriticielle aussi, il entre une part de connnémoration ; la seconde partie de la messe reproduit le repas eucharistique: encore qu'il ne subsiste que par sa rela-

I (^LKHissAC, le Mystère de l.l\i;lise, 89. ilIrYS.MAXs, Préjace du Pelii (mLcchisnie liturgique de l'abbé Dutilliet, parle du (( durable enelianteineiit et de la persistante émotion à suivre l'au jour le jour admirable de l'Eglise... à vivre minute par minute, la vie (Ui (Christ. « En route {Poife.s (kitholiques, îo.")) : « Marelier côte ù cote avec Jésus ; vivre l'au jour le jour des Evanl'iles... confier à Tanné*' le l'ôle de servante du Nouveau Testament, d'émissaire zélée du culte. >j

12I Dom Gaiîrol, les Origines liUirgi^jues, I9(>0, étudie de près la j^enèse dé l'année liturj^ique, et en particulier l'inlluence, sur la liturgie universelle, (!<• la liturjçie de Jéru.salem avec le caiaetère topographicpic et historirpie de ses lètes. — V. Ducuesne, Les Origines du eulte ehréticn; Dom Fkstugière, la IJturgie, Revue de Philosophie, i<)i'i; il. Kriko, m Kultur der Gegenwart. — Dom Fkstl'GIkre montre bien que le cycle cultuel du catholicisnit; présente une succession d'étapes : liturgie optative de l'Avent, ascétique du Carême, illuminative de Noël, unitive du temps pascal. Le poème de la Rédemption s'adapte aux vicissitudes des saisons ; les fêtes principales, Noël, Pâques, l'enlecôte, commandent toute l'année. fVoir aussi Clérissac, le Mystère de l'Eglise, 1918. — Batifiol, Études de Liturgie, \\)i\). — Eisi.Nuoi ku, /fandhneh der KdfholiscJicn Liturgil:. T<)ia.

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tioii objective àu sacriliee de la croix et' qu'il eu tire toulc sa vertu, le sacrifiée de la messe est pourtant aussi un sacrifice de commémoration (t); la victime n'y est pas effectivement détruite; il n'y faut cherclier qu'une mort et une destruction mystiques (s>); Enfin, l'on peut dire de même que les sacrements, en sus de leur efficacité profonde, ont une valeur de commémoration.

La liturgie introduit ainsi le fidèle au centre des représentations religieuses (3). Elle fait participer le catholique à tons les états -de Jésus-Christ. Elle est donc comme la préparation à la prière, et l'on a pu dire qu'elle est le moyen par excellence qui forme l'àme à l'oraison, que l'oraison privée est pour préparer l'àme à y prendre part et qu'elle cs-t « la sûre entrée dans les états du Christ » (/f). .

Ainsi la vie religieuse de chaque fidèle se trouve reliée à la religion de pays lointains et d'âges disparus.

(r) Concile de Tréfile. Sess. xxii, cap. 1, « qiio ciiieiiLiiiu illud ^sacrificiuiu semel in criice peragcnduiu representaiettir; ejusque memoria in fînoni iisque saeculi permaneret ». Les Ictes présentent de subtiles conil)inaijsons de représentation réelle et de commémoration. Les l'êtes chrétiennes, par exemple, commémorent les laits de la vie dn Christ et réalisent sa présence dans un sacrifice qni renouvelle indéfiniment sa passion.

(2) BossuET : Explication de la Messe. Loisy fait remarquer [Sacrifice., 75» que le rituel de la Cène chrétienne répète le g^este du Christ bénissant le pain et le vin, puis les présentant à ses disciples, c'est-à-dire représente l'institution du sacrement eucharistique. •

(3) PÉGUY disait : « Je suis de ces catholiques qui donneraieiil tout saiiil Thomas pour le Salut, le Magniticat, l'Ave Maria et le Salve Regina. »

(4) Clkrissac. Le Mystère de VÉglise, XVII. Xicolk dit, à peu près dans le même sens, que la liturgie est « une méthode d'oraison mentale, dans laquelle l'Eglise nous fournit Les pensées mêmes des vérités que nous devons considérer, et l'idée des mouvements que nous devons exciter en nous, v Traité de V Oraison^ 5it55. ~

DuRKHEiM : Le^ Formes élémentaires, 490- « l^a raison d'être A'éritable des cultes, même les plus matérialistes en apparence, ne doit pas être recherchée dans les gestes qu'ils prescrivent, mais dans le renouvellement intérieur. €t moral que ces gestes contribuent à déterminer. « -

HuYSMANS écrit : Pages Catholiques, 368 : a Ah! ne plus être ainsi divLsé, demeurer, impartible! avoir l'àme assez anéantit? pour ne plus ressentir que, les douleurs, ne plus éprouver que les joies de la liturgie!- ne plus être repris chaque jour que i)ar Jésus et par Vous, ne plus suivre que vQtw propre existence se déroulant dans le cycle auiiuel des offices! se réjouir avec

(Iliaque acte de confarmilé avec de telles observances traditionnelles possède un pouvoir quasi sacramentel pour approfondir le sens de la solidarité spirituelle, pour former un lien nouveau entre tous et <îliacun (i).

Mais la liturgie n'est point claire pour tous les fidèles ('J; : de cela suffit à.tëmoigner le grand nombre d'ouvrages parus ces dernières années pour initier les catholiques au sens de leur liturgie (3). Le Symbolisme, lucide parfois à rorigiiie,^a dévié et s'est compliqué: D'oii la nécessité de le réformer ou d'en rafraîchir la signification. La Réforme juive réclame des cérémonies adéquates et impressives à la place de cérémonies obsolètes » ; le formalisme ne doit-il pas évoluer sous peine d'être une superstition? La Réforme protestante a tranché dans le vieux rituel. Le catholicisme d'aujourd'hui convient volontiers que, pour nombre de catholiques très pratiquants, le sens des cérémonies: reste un livre clos. « Ils ne voient guère dans les couleurs des ornements, la diversité des prières, les chan-

la Nativité, rire à Pàqiics llciuies, |»lcLner pendaut la Semaine Sainte, être indiilcrent au reste, [xnnoir ne plus se com[)ler, se désintéresser- complèlenient de sa personne, quel rêve! »

LoiSY montre bien [Sacrifice, p. 70), que l'action sacrée, le geste rituel, -n Tuème temps que rite ma«i(jne, est commémoration, geste traditionnel, répétition.

« En sorte <|U<v si on l'entend bien, c'est une même aeti(m sacrée, qui. depuis le commencement, se perpétue dans une société donnée, expression de sa vie incessamment renouvelée, de son idéal et de ses espérances. L'Iiisloire, mais une sorte d'histoire éternelle, qui n'est enfermée ni dans le temps, Jii d.'nis le lien, une histoire mythique du groupe social et religieux, entre ainsi <l;uis la iilurgie connue éléuïcnt ligure, nianjuant la continuité. L'unité uiysli([uc de l'aclion sacrée. d(> l;t religion cl de la société religieuse à travers Je temps. »

(11 Cette as[)iration collective [M'ut devenir [larfois le motif principal <lu culte. Voir Puatt : The re(ii>ious consciousness, p. 291, sur le culte des « Aryji Samag » rationalistes religieux indous. La lin que a ise leur culte c'est d<' •^yml)olise^ la loi commune et de, relier le grottpe à un passé vénérable. ;

(2) Pas lïrême pour les prêtres. Le cardinal Mercier écrivait le 3 juillet 1914 à Dom Cagin ; « Avant de< vous avoir lu, je n'étais jamaisi parvenu à mettre de l'unité dans ces multiples rites et formules de notre Missel d'anjourd'hui. » Vir.oruKL : Revue (C Apologétique, 191:», p. 14O.

(■J) Lkonce I)k Grandmaisox : Éludes des Pères de la Compagnie de vJésus, 1919, 5i3. Voir ansfri Hi-^h.m.^xs : l*réfaee du l^elit Cntéc.hiame liturgique de l'ahbé Dnlilliet ^

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genients d'atlitude du célébrant, qu'une variété agréable ou surprenante. » « La série des Temps liturgiques, leur variété, leur adaptation aux saisons de l'année terrestre, aux Ages de la vie de l'humanité, aux étapes du pèlerinage rédempteur du Christ », tout ce symbolisme leur échappe. « L'assistance à la messe demeure pour beaucoup, non seulement un mystère de toi, mais une énigme de fait. Ils ne comprennent pas la langue du drame divin qui se déroule sous leurs yeux... L'ordre, la suite et le sens des rites essentiels échappent à trop d'assistants, d'ailleurs pieux et bien disposés. » « Ils sont comme un homme en face diin beau livre illustré écrit dans une langue étrangère ; ils goûtent les images, mais ne peuvent les interpréter qu'en gros et superficiellement (i). » D'oii la vertu de certaines fêtes populaires qui parlent à l'imagination et aux sens : Noël, la Passion, la Fcte des Morts; d'où la vertu de certains cultes nouveaux, le culte de la Vierge, le culte du Sacré Cœur.

La plupart des fidèles, en présence des cérémonies de leur religion, sont ainsi comme en présence de cérémonies étrangères; et l'on sait s'il est aisé de se tromper en pareil cas (a). Mais ils ont la bonne volonté, et ils subissent l'elfct massif de la cérémonie, dont ils connaissent en gros l'intention et le sens. S'ils sont plus hardis, ils ont leur exégèse personnelle, qui les induit très certainement en erreur (3), mais qui a pour eux beaucoup de charme (4).

Mais justement la cérémonie est là, et puise en elle-même sa propre force de suggestion (5). Puissante est la liturgie.

(i) LÉONCK DK Graxd.maison : Etudes, 1919, 5i3.

(9) L'exemple éclataiil do saint Tliomas, interprétant les cérémonies desJuil's.

(3) On en verrait des exemples dans la littérature; par exemple Barbj-y d'Aurf.villy et son explication de la Messe dans l Ensorcelée ; Léon Bloy, le Désespéré ; Huysmans, lui-même.

(4) « La douceur de l'arôme que dégagent les textes ou les monumeiils de la liturgie. « Glérissac : le Mystère de VEglise, 6.

(5) « Si vous me demande/ comment j'entends la messe, je vous réponds : passivement, porté par le clianl successif du Kyrie, qui est la supplication.

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Gumoul a bien montré comment la religion égyptienne avait réussi à Rome, d'abord par son rituel, à force opérante, par sa liturgie quotidienne, — la dévotion tendant à remplir toute l'existence, — par les grandes solennités isiaques, Naviginm ïsidis, Invention d'Osiris. Le fidèle aborde la cérémonie ou surpris ou prévenu (i) ; et il reçoit l'effet de cet ordre hiératique ; un peu de mystère n'est point pour l'affaiblir; ni ce qu'on pourrait appeler le motif esthétique du culte, la beauté littéraire, la musique, la décoration du sanctuaire, le sanctuaire lui-même (2), l'appel à tous les sens, la puissance dramatique de cette solennité. Mais nous n'examinons pas en ce moment l'influence réciproque de la liturgie et de l'art, l'interaclion de l'émotion esthétique et de l'émotion religieuse. Il est probable que certaines formes d'art sont nées des cérémonies commémoratives.

De là vient que la force propre du culte, s^exhalant de la cérémonie, peut se développer pour elle-même, à part de la religion. Toutes les religions connaissent ces demi-fidèles, à peu près convaincus de l'inefficacité du culte, et pourtant aussi ardents, parfois plus ardents à la vie cérémonielle. C'est qu'ils aiment ces vives images évoquées, ces symboles suggestifs, ce jeu puissant d'émotions.

du Gloria qui est la joie, du Credo qui est l'assurance, de VAgniis Dci qui est la douleur, avec un temps de silence au milieu, qui est l'adoration et <j[uelquefois l'obéissance. » Ghkox, Témoignage cViin converti, 179.

(i) Le grand développement de la cérémonie est comme l'écho du thème intérieur, mais tellement amplifié et magnifié que le croyant l'accepte aisément connue la formule absolue de ses aspirations. C'est le grand art de certaines religions d'avoir su construire une liturgie très complexe et très sugfgestive : église, musique, parfums, caractère plastique et dramatique de la cérémonie : appel aux sens et à l'imagination.

(2) « L'âme des édifices consacrés, qui, sans elle (la liturgie) ne seraient que des corps inanimés de pierre... l'encens mélodique et le parfum de l'Eglise même. « Huysmans, Préface da Petit Catéchisme liturgique. Le Sanctuaire est comme animé par la cérémonie liturgique, mais il a sa sainlc^té propre. Il est, par nature ou par consécration, le lieu où le dieu fréquente, le siège de la présence divine. L'action, qui s'y accomplit, relève du monde diviFi.

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^^e: temps est riinàge de l'éternité. Ce qui est divin est pour tous les temps ; tel moment de l'histoire divine se répète éternellement. Le culte .plonge dans l'éternité. Par là contemplation et l'action, auxquelles il est convié, le Fidèle vit dans réternel présent. Il éprouve, à son tour l'attrait sans cesse renaissant des grandes scènes religieuses. Il est transporté aux origines de sa religion. Il revit, par la commémoration, les grands actes religieux qui sont à la base des thèmes cultuels. L'institution a changé sans doute; elle a subi d'amples vicissihrdes historiques; sa signification a dévié, s'est altérée, s'est compliquée; son développement et ses origines interfèrent et *4 interpénètrent ;rla liturgie est un vaste langage d'action et d'émotion, et^ comme tous les langages, elle a son évolution sémantique.

Ainsi la foi est suscitée, animée, excitée, réveillée par les souvenirs et par les images. Mais ? à. condition que le Fidèle ait foi dans ces: images et dans ce qu'elles représentent. Et cette foi vient soit de l'attrait et de la [)uissance intrinsèque des images et des souvenirs, qui symbolisent la vérité à laquelle il croit ou répondent à ses aspirations profondes; soit de' raisons extrinsèques comme celles que nous analysons dans ce chapitre.

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