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LE RITE ORAL

Le rite manuel est doublé du rite oral. Non qu'ils se présentent ensemble toujours. Par exemple, on peut presque dire que le rite manuel prédomine dans le rituel du temple, dans le rituel lévitique, alors que ce sera le contraire pour la Synagogue. Mais beaucoup de rites manuels sont une sorte de langage par gestes; comme l'a bien dit M. Mauss, toutes les dramaturgies religieuses qui ont pour but de reproduire les hauts faits des dieux, leurs luttes contre les démons, sont des pratiques équivalentes aux chants priés qui racontent aux dieux leur propre histoire et les incitent à renouveler leurs exploits (i). Le rite se joue dans une atmosphère d'intellectualité. La prière est à fin d'action (2).

Beaucoup de rites manuels sont accompagnés de prières indicatives, d'un perpétuel commentaire mythique (3). La formule détermine le sens du geste. Le rite manuel peut être remplacé par un simulacre, une prière ou môme une simple mention verbale. Le rite oral peut se développer au-dessus du rite manuel, tout en lui restant attaché : il l'envahit et le complète : invitation des dieux, description des qualités de la victime, définition des résultats que Ton attend : les Vedas sont des recueils d'hymnes et de formules du sacrifice. Entin, la prière peut constituer à elle seule tout le culte, et même s'affranchir, par sa libre effusion, de tout mécanisme rituel; entretien intime où Ton se risque à raconter tout ce qui passe par la tète, ou ferveur ardente qui se passe de mots.

(i) Mauss, la Prière, -cj.

(2j Même aux stades élevés de développement, ce caractère pourra se maintenir. Voir Brou, la Compagnie de Jésus, (Revue de Philosophie igi3). La vie jésuitique veut une prière simple, courte; dire(!lion vers Dieu en toutes choses, qui s'allie avec les exig-ences de l'action. La prière, c'est presque l'action toute seule, avec la direction d'intention. Bla.xco écrivait au P. Bursoi : « Si l'on dirij^e tout dans le sens de Dieu, tout est prière. «

(3) MoKET, le Rituel du culte divin Journalier.

6o LA RELIGION ET LA FOI

C'est ainsi que la parole s'ajoute à l'acte ou le remplace, dans la vie humaine. L'enfant raconte et décrit, en même temps qu'il agit, dessin ou jeu : non point tout du long sans doute, mais par exclamations et tètes de chapitres : il décrit et il supplée. La parole intérieure de Thomme lui dit ce qu'il fait et pourquoi; et souvent elle est commentaire perceptible. Aux moments d'excitation vive, la parole part, accompagnant la décliarge de Témotion; automatiquement ou par luxe, par besoin de se représenter, de se peindre ce que l'on fait, et pour en redoubler reil'et, et pour l'imposer à autrui par cette suggestion puissante. Le silence passionné de certaines passions nous dit assez, par la crainte de la parole, la puissance excitante que l'homme reconnaît à son langage. Enfin, le discours, intérieur ou extérieur, s'alïranchit et se joue pour luimême.

Le principe et le début de la prière, c'est la puissance réaliste de la figuration rituelle et ici l'efficacité du mot : c'est la force magique de l'incantation. De l'incantation à l'invocation, a dit Marrett, du charme à la prière. Le mot est projectile verbal. L'incantation agit d'elle-même; c'est le sort prononcé, qui, directement, s'attache à la chose ensorcelée. Surtout quand le mot est un nom ; qui sait leur nom, et surtout leur nom secret, tient les dieux. Ceci est un cas particulier de l'eflicacité magique : un cas particulièrement clair, puisque le langage est un puissant moyen de l'homme sur l'homme et de l'homme sur lui-même. En même temps, le passage y est particulièrement clair, de l'efficace objective et contraignante à la sollicitation et à la supplication.

De rite mécanique, matériel et précis, de formule contraignante, elle devient attitude d'âme, pensée et effusion ; et elle

LE CULTE Gl

insiiflle aux dieux qu'elle invoque, au cours de son développement, les mêmes raffinements afi*ectifs qui se développent chez le sujet qui prie. C'est ainsi que, visant d'abord à tenir les dieux en servage, ou à les lier par un contrat, elle prie pour solliciter un dieu favorable, pour se confier à un dieu bon, puis pour se perdre en un dieu oii elle retrouve son effusion et qui est elle-même. Rituel rigoureux d'abord, elle devient hymne mythique, moral, religieux, prière mentale, concentration mystique supérieure aux rites, anéantissement de la conscience individuelle au sein du Dieu absolu. Egoïste et d'abord simple exigence des désirs matériels : « Que ma volonté soit faite! » elle devient un jour « Que ta volonté soit faite et non la mienne » (i). Et même, à son terme, il ne s'agit plus de volonté ni de soumission; tout est amour et commerce d'amour.

Ainsi la prière se spiritualise et elle s'individualise; elle va du rite collectif et obligatoire (2) à la libre conversation de l'homme avec son dieu et même au silence sacré de l'homme en présence de son Dieu : de la prière liturgique à la prière mystique (3). Mais ces formes supérieures sont l'expression d'une foi qui dépasse de beaucoup, par sa complexité, celle que nous sommes en train d'étudier.

^I Voie sur ce point Leuba, Psychologie des phénoinèaes religieiiw !(>; Farnell, The Evolution of religion ^ goô. — Pratt a bien étudié, Tlie relig. conscioiisness, 3i8, les différentes formes de la prière, de l'enlfuit à l'adulte. Chez l'un comme chez l'autre, la prière de demande semble la plus fréquente. Néanmoins, beaucoup de gens prient sans croire à l'enicatïité de la prière, et simplement parce tfu'ils ne peuvent s'en empêclier.

(2) Evolution <jui n'est pas inévitablement continue. Ainsi c'est Gamaliel qui, après la ruine de Jérusalem, fît conq)oser les dix-huit Bénédictions; désapprouvé par certains, par exemple, par Eliézer qui disait : « Une ])rière, qui est récitée d'après une formule arrangée d'avance, ne vient pas du cœur. » (Ikaet/, Histoire des Juifs, 111, 41.

(3t Voir, {)ar exemple, Duchesne, les Origines du culte chrétien. Hcaucouj) de religions assignent une valeur particulière à la pi'ière liturgiijue; ainsi l'Islamisme, qui en fait 1 o])ligatioii principale du musulman, et (jui en règle très minutieusement le temps, la durée, la posture, l'orientation spatiale, les consécrations préalables, la formule. iVoir riAUOKFuoY-DEMOXBYXEs, les Institutions inusulnianes.)

Aux différentes étapes de son développement, elle retient quelque chose de ses origines. Pour combien de croyants et ailleurs qu'aux origines, ne se fige-t-elle pas en objets matériels : moulins à prières, ex-voto, etc. Les prières de la liturgie s'adaptent à travers les temps, à tous les états d'àme, à tous les âges. Il y a aussi les formules qui perdent leur sens, les mots qui s'usent, le mystère des langues sacrées, l'effacement de la répétition, le verbiage coutumier ou professionnel, les suppliques des marcliands de piété. Les hautes effusions sont rares. Le grand lyrisme intérieur, empêché de s'épanouir, recourt aux images de convention, ou bien est empêché de s'épanouir par Tafflux des images conventionnelles.

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