LA DISCIPLINE CÉRÉMONIELLE LE CULTE MÉTHODIQUE
La discipline cérémonielle est commandée par la nature même du culte ; la vie religieuse d'une Église tend, nous l'avons vu, à s'exprimer dans ses pratiques: il faut bien que ces pratiques s'organisent, pour devenir communes. L'acte rituel enferme du reste la nécessité de la précision ; il doit être accompli avec une correction absolue ; d'où le renforcement de l'ordre cérémoniel et la science des cérémonies.
Suivant les religions et les moments de l'histoire des religions, on assiste à la complication de la liturgie ou au contraire à sa simplification. La liturgie n'abandonne pas volontiers ses acquisitions ; elle est volontiers archaïsante. Mais comme, en même temps, il faut qu'elle s'adapte à sa fonction, les rites sou vent s'allègent. Dans les Eglises chrétiennes, le rituel du baptême s'est considérablement réduit, quand le baptême des entants a pris le pas sur le baptême des adultes qui avait pour ministre l'Eglise, pour témoin le peuple, à qui on donnait toute la solennité possible, qu'on enveloppait de tous les rites capables de symboliser la renaissance. Mais, en sens inverse,
le rite tend à se compliquer, et la caste sacerdotale y travaille ; le besoin auquel il répond multiplie les symboles et renforce le caractère sacré de l'acte liturgique.
L'Eglise s'ingère plus ou moins dans la vie du fidèle ; au terme inférieur, la vie du fidèle tout entière est assujettie à des pratiques, sacralisée par fragmentation des moyens de grâce ; au terme le plus élevé, le culte intérieur se ramasse dans une intention, dans une pensée unique, qui domine toute l'existence.
p]niin, dans l'enceinte d'une même religion, il y a les dévotions particulières des différents groupes et les raffinements de dévotion des individus ; c'est ainsi que les ordres religieux du catholicisme ont chacun leurs pratiques spéciales ; c'est ainsi que chaque confrérie musulmane vise à fournir à ses fidèles une pratique particulièrement puissante. Le sous-groupe ou l'individu ajoute au culte public les habitudes de son culte privé.
Sous cette forme donc, le culte produit la foi. Il suffit de se rappeler les profondes remarques de Pascal sur la coutume. Le culte est une règle de vie, le cadre d'une vie religieuse ; comme tel il supprime des obstacles à la foi, puisqu'il empêche le cœur de se laisser aller à l'étourdissement des plaisirs et des passions, puisqu'il apaise les passions en disciplinant les mouvements; comme tel il commence la foi puisque c'est le souverain artifice de l'habitude qu'elle simule l'inclination même de la nature ; puisque les gestes et les attitudes, expressions de sentiments, sont aussi l'ébauche de sentiments (i). Il donne à l'adoration, à la supplication, au repentir le soutien matériel de l'attitude et du milieu favorable. Le corps se coordonne à l'esprit, qui s'oriente sans résistance, ou même est sollicité à s'orienter vers l'unification interne et les objets religieux ; l'appui que le corps lui prête, lui permet de le dépasser. L'es-
I II suffit (îe rappeler le rôle assigné à raUiliide par tant d'org^anisaleurs religieux ; par exemple les Jésuites ou Auguste Comte.
prit descend dans le mécanisme pour s'en faire un instrument. L'habitude fixe et conserve; les attitudes mentales liées à des gestes, prennent la fixité de leur support matériel, comme parfois aussi sa pauvreté et sa raideur (i).
Enfin, le rite se joue dans une atmosphère d'intellectualité ; chargé de signification et de formule, il suscite, comme nous l'avons montré plus haut, des façons de penser et de sentir; il incline à penser ce qu'il faut, de même qu'il conduit adroitement à ne pas penser.
Ainsi, parmi les pratiques, les unes créent une disposition somatique qui favorise les actes de la vie spirituelle : ainsi les agenouillements, les attitudes de la prière. Les autres ont surtout une valeur symbolique, qui excite et nourrit l'esprit ; ainsi le signe de la croix, la vénération des images, la contemplation des cérémonies ; application des sens et colloque, en même temps qu'exercice. Elles peuvent devenir machinales. Mais, comme le fait remarquer très finement le P. Maréchal, leur signification religieuse revit au moindre appel; et l'accomplissement du rite extérieur est, à chaque fois, une orientation, au moins momentanée, de l'automatisme vers l'esprit, une première et modeste canalisation de la sensibilité {^).
Indépendamment de ces moyens insinueux, le culte est, pour les grandes émotions religieuses, l'occasion de se déployer et par conséquent de se rafraîchir et de se créer à nouveau ; il est inutile de répéter tout ce que nous avons dit sur sa puissance d'objectivation, sur sa valeur d'évocation ; la joie, la paix intérieure, la consolation, la sérénité, l'enthousiasme surgissent de ses objets et de ses pratiques.
(i) Le mouvement peut encore commander, déclencher l'atlitude, même s'il est purement conventionnel et vide de toute signification; il suffit qu'il ait été lié accidentellement à l'attitude : les réflexes conditionnels.
!2) P. Maréchal : Revue de philosophie, 1912.
L'ascétisme ne fera qu'amplifier tous ces thèmes ; il est, par l'un de ses aspects, l'org-anisation méthodique de la vie corporelle en vue de certaines fins spirituelles, et l'utilisation de cette discipline pour cette fin : le règlement de tous les automatismes, une discipline de la sensibilité et de la motilité.
Ainsi s'explique aisément que beaucoup de fidèles vivent dans les œuvres et ne montrent qu'indifférence à l'égard de la doctrine (i). Le culte a quelque chose de captivant et de fascinateur ; par lui beaucoup se sauvent du doute (2). C'est la phrase de Huysmans : « Les tentations contre la Foi se dissipaient ; il ne doutait plus ; il lui semblait qu'à Saint-Sulpice, la grâce se mêlait aux splendeurs des liturgies et que des appels passaient pour lui dans l'obscure affliction des voix. » En revanche certaines âmes délicates sont froissées. La matière peut nuire à la « chose du sacrement (3) » .
Du culte et du fidèle, il est difficile de séparer le prêtre, qui est auprès des dieux le représentant de la société, auprès de la société le représentant des dieux. La caste sacerdotale exerce sur la communauté une suggestion puissante et systématique. C'est une autorité organisée. Comme telle, et par la puissance du divin qu'elle représente, et par le culte qu'elle dirige, par l'instruction qu'elle dispense et l'éducation, dont elle est jusqu'à un certain point maîtresse, par les sanctions diffuses ou systématisées qu'elle contrôle et applique à son gré, police et inquisition, elle ajoute beaucoup à la puissance de tous les motifs que nous avons analysés. Le prêtre joue dans le groupe organisé, le même rôle que le prophète ou le meneur parmi les foules. Il a la possession du rite et la maîtrise de Faction sacrée. Il est personne sacrée, de par le pouvoir qu'il manie.
(i) JuNGST, Kultns und Geschichtsreligion, 1901, distingue deux espèces de chrétiens : ceux qui appellent l'intervention continuelle de la divinité en faveur de leurs besoins, l'achètent par le culte ; ceux qui vivent dans la foi.
2 Voir LoisY, Choses passées, 34; 166; iG^. D'auiant qu'il y a dans toute religion les « dévotions particulières ». L'individu choisit, ou il s'agrège à une confrérie qui lui fournit des pratiques, qui lui conviennent particulièrement. Voir HouDAS, l'Islamisme, p. 246.)
f'ir Rien de moins excitant, de moins fascinateur que la cérémonie, quand on la prend à rebours, ou même froidement. C'est alors que se vérifie la formule de Stendhal : « Tout ce qui est cérémonie, par son essence d'être une chose affectée et prévue d'avance, dans laquelle il s'agit de se comporter d'une manière convenable, paralyse l'imagination, et ne la laisse éveillée que pour ce qui est contraire au but de la cérémonie et ridicule ; de là l'effet magique de la moindre plaisanterie.» [De V Amour, 42.)
Il est environné d'interdits destinés à préserver ou à accroître la vertu qu'il est appelé à dispenser.
Ainsi le pouvoir de l'action sacrée se concentre en des mains expertes qui en ont assumé la grandeur et la servitude. Le prestige de l'action sacrée rejaillit sur le ministre. Le Sacerdoce est volontiers institutionnel et conservateur. Il est, comme l'a bien dit Coe, logique de la consistance et valeur du passé. II est le gardien rituel de l'Écriture, de la littérature sacrée. Il résiste volontiers aux impulsions nouvelles, à l'inspiration privée. Son danger c'est le formalisme mort et la routine mécanique.