L'EXCITATION COLLECTIVE. LE CULTE EXTATIQUE
Le Culte extatique, c'est l'excitation collective qui, soutenue ou non par des pratiques rituelles, comme les danses et les chants, aboutit à des états confus et vertigineux, qui. se prêtent à une interprétation spirituelle ; tels les cultes orgiastiques dont l'histoire et l'ethnographie nous fournissent de nombreux exemples : tels aussi tous ces réveils, avec leurs mouvements de foule, que nous pouvons étudier tout près de nous. En effet, il y a lieu de distinguer deux aspects du culte extatique ; l'aspect inorganisé, si l'on peut dire, qui comprend surtout des états de foule; l'aspect organisé, qui est un véritable culte, pratiqué dans l'excitation et le délire.
Rappelons à grands traits les caractères principaux de ces états de foule. S'ils sont assez rares aujourd'hui, au sein des religions fortement constituées, s'ils détonnent même dans les religions d'aujourd'hui, parce que le culte y est nettement réglé, parce qu'un clergé spécialisé s'est réservé tous les pouvoirs, et que la foule n'y fonctionne qu'encadrée et dirigée, il ne faut pas oublier qu'ils sont l'état normal dans toutes les sociétés oii le culte implique la participation eiTective et complète
(les fidèles, où tous les assistants sont à la fols officiants, acteurs et spectateurs (i).
Dans la foule, l'individu satisfait le besoin grégaire et l'instinct moutonnier ; il sort de fisolement oii il s'étiole ; il interrompt la monotonie quotidienne pour goûter des émotions puissantes et fraîches. Voici les lois principales qui paraissent régler ces états de foule (2) :
1° Dans la foule disparaissent les habitudes de contrôle personnel et la contrainte sociale coutumière ; on se laisse aller; il se produit une sorte de détente et d'abolition delà critique qui préparent l'expansion de l'afFectivité, l'invasion de l'excitation étrangère (3). La foule religieuse est plus ou moins unifiée dès l'origine par la fin qu'elle poursuit en commun (4), par la direction qu'elle reçoit souvent d'une personnalité prépondérante.
2" La foule est en état d'attention expectante et d'adoration ou de crainte éperdue. Une exigence obscure, un vague pressentiment la hantent ; son aspiration confuse est traversée de
(i) Voir Hubert, Introduction du Manuel d'histoire des religions de Chantepie de la Saussaye, p. 29.
(2) Diderot les avait bien entrevues, Lettre sur les SouPds et les 3Iuets, p. 409 : « Il est de la nature de tout enthousiasme de se communiquer et de s'accroître par le nombre des enthousiastes. Les hommes ont alors une action réciproque les uns sur les autres, par l'image énergique et vivante qu'ils s'olfrent tous delà passion dont chacun d'eux est transporté; de là cette joie insensée de nos fêtes publiques, la fureur de nos émeutes populaires et les effets surprenants de la musique chez les Anciens. »
(3) Dans son livre sur le Réveil au Pays de Galles, Bois a bien observé, dans les Assemblées auxquelles il assistait, la disparition de la contrainte sociale ; chacun y puise le sentiment qu'il peut librement se laisser emporter à sa nature. Au contraire, l'expansion d'un mouvement populaire peut être tenue en échec s'il y a un grand nombre d'individus avec des habitudes de eoulrôle plus sévères ou des raisons de ne pas se laisser aller. Qu'on se rappelle l'effet qu'un farceur peut produire dans une foule.
(4) Park, Masse und Publikum, 1904, a bien fait observer qu'une foule est une, non seulement à cause de l'action réciproque des individus les uns sur les autres, mais aussi parce que les sentiments et les volontés individuelles tendent vers un même objet. Dans les foules, dans les Assemblées, un processus d'attention collective fait l'unité de la masse, avant même qu'un meneur ait besoin de provoquer limitation des individus. L'unité du groupe est tliéléologique.
frissons. Elle est tendue tout entière sensoriellement et musculairement vers quelque chose qui va venir; quelque chose de vague, qui prend différentes figures au cours de la réunion. Il y a des moments de tension et de détente ; cette excitation a ses sommets, ses paroxysmes, et aussi ses zones, ses phases d'incompréhension et de non-réceptivité. C'est le mot de Huysmans, parlant des foules de Lourdes : « La foule se charge et se comprime dans Tattente pour exploser. » L'agitation diffuse se précise par instants (i).
3"" De vagues virtualités passent à l'acte. Les sentiments se déchargent en mouvements, en cris, en actes. Le premier pas est fait par ceux qui ont moins de contrôle sur leur esprit et sur leurs muscles. L'état psychique se renforce : fi'' de ses propres manifestations ; jusqu'à l'état de vertige que peut produire chez un individu la perception de ses propres mouvements ou de ses propres cris ; ainsi le jeu poursuivi jusqu'à épuisement ; l'imitation circulaire de Baldwin ; 2° du retentissement de cette expression sur la conscience d'autrui, dont les manifestations exubérantes, à leur tour, se réfléchissent sur le sujet; c'est une sorte d'écho, une avalanche grossissante; une intensification croissante qui fait que l'individu est dominé, élevé au-dessus de lui-môme, qu'il se désintéresse de soi et se donne aux fins communes ; en môme temps il se sent libre ; sa vie propre lui revient exaltée : il domine et il est dominé ; tel le bon nageur « qui se pâme dans l'onde ».
Cela se produit surtout aux extrêmes ; chez le fort, l'homme qui parle à la foule et qui est animé par elle, qui reçoit,
(i) Voir l'excellente observation de Maeterlinck dans sa Préface au livre de Jules Destrée, En Italie. Destrée, au début de la guerre, faisait en Italie une série de conférences pour la cause de la Belgique et de l'Entente : « La foule, comme toutes les foules en attendant leur maître, se tassait à ses pieds, silencieusement bruissante, indécise, amorphe, ne sachant pas encore ce qu'elle allait vouloir. » Et il signale aussi l'orateur qui « tàte les points sensibles, les points magnétiques de l'être énorme et inconnu dont il fallait atteindre l'àme ». Les mots lui reviennent « chargés de fluides, de sympathies, de forces et de renseignements précis ».
Le culte Ô9
accrue, l'excitation qu'il communique ; chez le faible, délivré (lu sentiment de sa faiblesse, traversé par une force brutale et immense.
4'' Sur un terrain ainsi préparé, dans ces esprits déséquilibrés et surexcités tombent des suggestions qui se développent à l'abri de toute critique. La réceptivité est accrue ; dans une sorte d'obnubilation, la suggestion s'installe et s'épanouit : « Abasourdissement », dit encore Huysmans ; on vit alors dans un milieu sans proportion ; et c'est justement qu'il parle des <( chambres de chaufïe de la piété ».
Ainsi se forme tm être nouveau, plus puissant, ime effervescence qui s'épanche en débordement furieux (i), ou qui, retenue, canalisée, reste un tumulte réglé, un désordre encore rythmé. La foule d'action, foule d'amour ou foule de haine, se soude en un tout solidaire, en un groupe ardent et vociférateur, qui profère les mêmes exclamations, exécute les mêmes mouve- •ments et les mêmes actes. Les réveils religieux entre autres nous montrent clairement que cette effervescence peut prendre bien des formes et qu'elle admet bien des degrés, selon les conditions qui les ont préparés, selon la qualité de ceux qui y prennent part ; dans les derniers bas-fonds de la piété, dans les milieux primitifs, cela tombe souvent à des excès presque incroyables (2); mais de nombreux exemples tirés de l'histoire du jansénisme montrent aussi jusqu'où peuvent aller des hommes froids et compassés dans la vie ordinaire (3) ; d'autant que Texcitation se renforce presque aussitôt d'une théorie toute prête, et que les hommes ont toujours vu, dans certains mouvements violents, dans certaines formes exaltées d'agitation, la marque de l'invasion de l'esprit.
(i) Les forces ainsi dégagées se répandent soiiveul sans but : Activité de
luxe, débordement des passions déchaînées. (Uurkheim.)
(2) Davexport : « La foule remet lindividu dans des états primitifs. »
{3) Comparer la déclaration de Bois : « Je n'ai eu nulle part l'impression:
de comprendre l'Eglise primitive comme au pays de Galles. »
On peut dire que la foule, c'est Fimpulsion, comme le groupe sacerdotal, c'est la règle, comme le groupe délibératif, c'est la discussion (i). Mais les foules religieuses ne sont pas des foules quelconques. Elles ont des intérêts communs, et certaines circonstances générales donnent une direction à leurs pensées et à leurs actions : ce sont des foules homogènes (2).
Une idée commune les inspire. Un réveil religieux, par exemple, est préparé et soutenu par une attente collective. Nous ne parlons pas encore des conditions profondes qui peuvent susciter ce réveil. Le fait seul de se réunir implique une intention commune. Sans doute la foule peut être ouverte (3); elle est un groupe fugitif et passionnel et elle ne contient pas toujours que des adhérents préalables. A côté du fervent, et de l'attiré, il y aie simple curieux, l'indifférent amené par d'autres, le passant, le sceptique, le négatif, le farceur. Mais dans les cas que nous étudions, ce sont les fervents et les attirés qui dominent. Et ces foules prennent vite des habitudes ; il y a des « styles de réveil (4) »•
Certaines conditions générales préparent et orientent leur agitation. Sous les états de foule, il y a les dispositions collectives, les courants sociaux. La foule suppose des groupes sociaux organisés. Il y a des conditions générales qui font que simultanément un grand nombre d'individus se trouvent disposés de même. Les conditions d'expansion du christianisme étaient, si l'on peut dire, préalables à ces mouvements de foules 011 retentissait la prédication des apôtres (5). Elle Halévy a fort
. (i) Cf. GoE, Psychology of Religion.
(2) Tawney, The Nature of Crowds, Psych. Bull. (i5 octobre 1905).
(3) La foule est, comme le dit fort bien Davy [Journal de Psychologie, 1920, 543), « une forme d'association inférieure, imparfaitement organisée et temporaire ».
(4) GoE, Psychol., 123.
(5) Il n'en est pas moins vrai que cette société en formation, qui était alors le christianisme, s'est propag:ée d'abord par contagion, en ramassant les éléments dissociés de la société juive et de la société grecque ; et les
bien montré comment l'enthousiasme métiiodiste est une combinaison d'éléments préexistants et parfaitement définis, et quels facteurs économiques et politiques ont réchauffé la piété de la masse des lidèles (i). Des indications analogues peuvent être constamment fournies : réveil catholique et romantisme, doctrine du salut universel et mouvement politique de i83o, réveil gallois et charbonnages, les exemples sont innombrables. D'une manière générale, les périodes de crise sont particulièrement favorables à Tagitation des foules, qui cherche, dans l'angoisse ou Tentliousiasme, l'explication ou la solution de malaises confus.
Enfin il y a une forme asthénique des mouvements de foule. L'impuissance à être, à se constituer comme ensemble, à rien organiser est un fait fréquent; souvent la foule piétine; les démarches individuelles s'entre-choquent et s'annihilent; et aussi le dérobement brusque de tout le groupe, la dissolution de toutes ses énergies, la panique, qui transforme en poussière d'atomes des groupes organisés. L'intensité de la brusque détente nerveuse dont les individus sont victimes est décuplée par la pression qu'ils exercent les uns sur les autres, et le dérobement collectif aboutit à la dissolution de la collectivité.
De l'excitation collective aucun fait ne nous donnera mieux l'idée que les Assemblées des Réveils.
On sait que le mot Réveil signifie ou bien un renouveau de zèle chez ceux qui partagent déjà la même foi religieuse, ou bien
asseml)lées religieuses, les réunions de prière et de prédication ont été décisives, i)our la mise en commun des représentations obscures et des tendances en éveil, pour l'essor des aspirations collectives.
(i' Halkvv, la Xaissance du Méthodisme en Angleterre, 1906.
la conversion, dans un espace de temps relativement court, d'un nombre exceptionnellement grand de personnes jusque-là inconverties ou considérées comme telles. Les Réveils contiennent des faits qui relèvent de la psychologie des foules et d'autres qui relèvent des conditions sociales qui font que simultanément un grand nombre d'individus se trouvent dans des dispositions identiques. Il n'y aurait pas à étendre beaucoup le sens du mot pour y faire entrer tous les moments d'excitation religieuse, toutes les périodes d'activité qui alternent avec les périodes de langueur.
Les bonnes descriptions de ces assemblées abondent: il y en a de toutes les époques et de tous les milieux; ces dernières années, Bois et Rogues de Fursac nous en ont rapporté du pays de Galles. En voici une qui provient du récent mouvement « de la Pentecôte » :
« La prière confuse et simultanée devient toujours plus monotone; on répète incessamment avec une emphase croissante : ô Jésus, viens! C'est enfin un seul gémissement et un seul soupir à travers la salle. L'impression est atroce et au plus haut point contagieuse. La scène est interrompue de temps à autre par le chant de quelques versets. Les convulsions commencent. Quand la confusion et l'excitation sont au plus haut point, commence la glossolalie. La réunion exulte et plus encore les baptisés en esprit (t). »
Le rôle des phénomènes moteurs varie grandement du reste selon le degré de culture des participants. Le style du Réveil est différent chez les nègres d'Amérique et les puritains de la Nouvelle Angleterre; encore que la foule retombe volontiers à l'excitation des t^rimitifs (2). Mais, ce qui intervient' surtout,
(i) Pfister, Die Psychologische Entrâtselnng der religiôsen Glossolalie.
(2) On peut citer l'exemple des Assemblées jansénistes. Voici celui des * Sauteurs ». Les membres de la secte des Sauteurs, née des réveils méthodistes, se jettent à plat A'^entre quand le prédicateur commence à parler, puis, lorsqu'ils se sentent en proie à l'inspiration d'en haut, se relèvent pour sauter en cadence, et cela dure des heures entières. (Halkvy, le Peuple anglais, 1, 396.)
c'est une notion théorique, l'idée que le groupe se fait de l'Esprit. La notion d'Esprit, au cours de l'histoire religieuse, a souvent été liée à des « charismes » tels que la glossolalie, ou la prophétie extatique, ou les convulsions du possédé. Bovet a fait remarquer avec justesse que, dans le christianisme, plus une secte est biblique, plus volontiers elle cultive de tels phénomènes, si fréquents aux origines du Christianisme. L'individu asservi est amoureux de ce qui l'asservit; il y a une passion des assemblées comme il y a une passion somnambulique. Cela apparaît très clairement dans les cas de conversion au cours de Réveils. Il y a ceux qui ont constaté ou qui connaissent les effets surprenants de ces réunions et qui sont suggestionnés par l'idée qu'ils peuvent être convertis malgré eux ; ceux qui, désirant vivement être convertis, sont amenés par la pression de l'entourage à interpréter les violents états affectifs qu'ils subissent comme des signes de régénération ; ceux qui sont à demi convertis et ceux qui croient l'être : l'erreur des larmes et des sanglots; ceux qui sont entraînés et qui, au moment même oii ils le sont, ont conscience que leur état n'a rien de religieux (i).
i 11 y a aussi des réactions en sens inverse. Un témoin très religieux des réunions Avesleyehnes, Malther, qui avait été le précepteur de Zinzendorf, écrivait : « La première fois que je fus à leurs assemblées, je fus surpris et presque indigné : leurs soupirs et leurs gémissements, leurs « Wimmern « et hurlements, leurs gestes étranges, qu'ils prenaient pour une preuve de l'action de l'esprit... « Wesley, lui-même, était étonné et troublé de ces phénoxuènes étranges, du « Pouvoir » dans les Réveil'^ méthodistes. (V. CoE, 141. 1
BosT raconte [Mémoires, I, 21; il s'agit des Assemblées moraves à Genève^ : « Le Vendredi Saint, dans l'assemblée du soir, au moment où se lisent ces paroles : « Et ayant baissé la tête, Jésus rendit l'esprit », le lecteur ne manque jamais de s'arrêter : toute l'église tombe à genoux, il n'y a plus de paroles, il n'y a que des larmes... Ce dernier fait lui-même montre que si cette émotion peut avoir son côté vraiment religieux, elle a aussi son côté simplement contagieux, simplement physique. Je réfléchissais qu'il était assez singulier qu'on put ainsi pleurer à jour fixe; je m'aperçus que ma conduite n'était pas toujours sainte à proportion de l'attendrissement que j'avais éprouvé, et je compris bientôt qu'il ne faut pas prendre, des émotions de ce genre pour mesure de sa piété. «
Knfm les Réveils ont fait des révoltes. Quand l'esprit se fixe dans 1 attente dune expérience qu'en vertu de sa constitution il ne peut éprouver il peut en résulter une révolte, désespoir ou rejet de la religion.
Les psychologues américains ont recueilli des documents bien signiticatifs auxquels il faut renvoyer; telle cas de cette jeune fille, citée par Starbuck, qui assista à six meetings sans en recevoir aucune impression; au dernier, elle sent une excitation considérable ; quand on appelle ceux qui veulent être du coté du Seigneur, elle se lève et se tient debout : « Je n'avais pas de motif conscient, j'étais simplement poussée par l'excitation et je ne savais pas ce que je faisais. L'excitation croissait (i). » Ou encore ce pasteur cité par Starbuck, dont la première conversion s'est produite au cours d'un Réveil : « Les forces qui m'ont conduit à ma conversion me semblent de caractère hypnotique. Ma volonté semblait totalement à la merci d'autres, particulièrement du revivaliste M... Il n'y avait absolument aucun élément intellectuel, je ne pensais ni dogme, ni doctrine; c'était pur sentiment... Je me retourne maintenant vers ce passé avec honte et répugnance. J'étais dans un état anormal et je ne pouvais m'y maintenir (2). »
Cette fascination est puissante mais éphémère; elle ne persiste que si elle est autre chose que de l'excitation; si elle apporte à un individu qui y aspire, ou qui, tout au moins est capable de la recevoir, la puissance d'un thème religieux; c'est ce que montrent très bien des études très précises sur l'affaiblissement et le déclin rapide de ces Réveils, sur la fréquence des chutes et la fragilité des conversions (3). La puissance de
(i) Starbuck, The PsychoLogy of Religion, p. 166. Cet état a duré six mois et la convertie est retombée dans rindifférence. A côté de l'excitation, il y avait une action plus subtile et plus profonde : « S'il y avait une influence, c'était l'amour de ma mère qui priait à mes côtés»; sur cette ijuissance de l'excitation collective, voir une bien curieuse observation de Richard Wagner, Ma Vie, 1, 68.
(2) Starbuck, p. i65.
(3i Beaucoup de convertis retombent dès qu'ils sont soustraits à cette puissante action de la l'oule. Starbuck estime, d'après ses enquêtes, que, siu* cent conversions individuelles, soixante durent; dans les Réveils, treize seulement. {American Journal, VIII, 96-97.) L'impression de Bois et du Rév. Elvet Lewis est la même en ce qui concerne le récent Réveil du pays de Galles.
la foule religieuse participe à la fois de la foule et de la religion.
Une bonne part de la puissance des Réveils vient en effet du thème qui y est prêché et qui répond aux convenances d'un milieu et d'un temps (i); c'est ce que prouve abondamment l'étude historique de tous les grands Réveils, Wesley, Edwards, Finney, Evan Roberts et tant d'autres. A des groupes qui ont rompu le contact avec la théologie traditionnelle, ou pour qui elle a perdu sa puissance de séduction, chaque Réveil présente un thème religieux, qui laisse à l'arrière-plan la complexité de la théologie, et qui ramasse pour ainsi dire toute la puissance éparse de la religion, en quelques idées essentielles, en une courte doctrine du salut. Un appel violent est adressé à la terreur ou à l'amour. C'est ainsi qu'Edwards, en prêchant, contre rArminianisme qui avait peu à peu gagné les puritains venus d'Angleterre, la corruption absolue et la prédestination, suscitait d'abord la terreur pour la faire tout d'un coup disparaître dans la confiance rédemptrice. D'abord l'angoisse du péché, l'épouvante de l'impuissance, puis la délivrance gratuite et irrésistible. On comprend Teffet psychologique d'un tel schéma, qui inquiète les non convertis par l'idée de la possibilité d'une conversion malgré eux, et qui amène ceux qui désirent être convertis à noter les moindres changements affectifs qui se pourraient interpréter comme signes de la régénération (2).
(i Bechterew montre comment en Russie la prédication insensée de Maliovanny se trouve cadrer avec les besoins d'une population tarée, d'une excessive instabilité mentale, d'une crasse ignorance, assoiffée d'un idéal quelconque, dont elle était absolument privée. [La Suggestion, 204.)
(2) C'est Edwards lui-même qui a écrit : « Une loi reçue et établie par le consentement commun a une grande influence, — quoique insensible à beaucoup de personnes, — sur la formation de leurs notions quant à leur propre expérience... Très souvent leur expérience appai-aît d'abord comme un chaos confus; puis elles y démêlent les éléments qui ont le plus de rapport avec les états d'esprit qu'on leur a présentés comme indispensables. Leur attention se porte sur ces éléments dont ils parlent et reparlent jusqu'à les faire ressortir toujours plus clairement, taudis que les éléments négligés s'elfacent toujours davantage. C'est ainsi qu'ils sollicitent peu à peu leur expérience personnelle pour la rendre exactement conforme au type imprimé
'j6 LA RELIGION ET LA FOI
« On est un saint par effroi de se découvrir un réprouvé. » E quand ce schéma, pratiqué quelque temps et à la rigueur, abou tit à son tour à la forme extrême qui l'annihile et à une non velle torpeur religieuse (i), Finney tente la fortune du thème contraire et met l'accent sur la liberté et la justice par les œuvres. Chacune de ces conceptions aboutit à une systématisa tion pratique, à un code stéréotypé, qu'appliquent de nombreux disciples ou épigones. Un certain style de réveil s'installe ainsi pour un temps. Ainsi les conversions de Révei] reflètent cette théologie : elles sont la combinaison d'une théologie, de Faction personnelle d'un prophète, de l'excitation d'une foule et des dispositions mentales d'un sujet (2).
Coe a bien mis en lumière la grande suggestibilité des convertis des Réveils. Il a montré en particulier que dans un groupe de dix-sept personnes qui attendaient du Réveil une transformation radicale et qui l'ont éprouvée, douze étaient de grands émotifs; que dans un groupe de douze autres qui se sont montrées réfractaires à cette transformation, pourtant attendue, il y avait neuf sujets, chez qui l'intelligence ou la volonté prédominaient. Les convertis étaient des sujets qui avaient présenté, antérieurement à leur conversion, des automatismes sensoriels ou moteurs : songes frappants, photismes, sentiment de présence, voix intérieures, hallucinations, idées d'influence, rire irrésistible, frissons violents, etc. L'examen les montre nettement suggestibles et même décèle une certaine
dans leur esprit. De leur côté les ministres, ayant affaire à des personnes qui insistent sur la nécessité des distinctions précises et des méthodes claires, sont amenés à procéder de la même façon. » (Treatise concerning the religions affections.)
(i) La doctrine de la prédestination aboutit en droit et parfois en fait à la négation de toute apologétique; si le salut est un don gratuit de Dieu, il n'est ni permis, ni possible à l'homme, de convertir son semblable.
(2) S'il était besoin d'insister, nous trouverions de nombreux faits con- Jirmatifs dans l'étude des pèlerinages. (Voir sur le pèlerinage de La Mecque, Gaudefroy-Demombynes, les Institutions musulmanes, 96.)
correspondance entre la forme de leur suggestibilité et le rythme de leur expérience religieuse (i).
C'est ainsi que la solitude défait souvent l'action de la foule. Cela seul est durable que Findividu élabore de lui-même dans la solitude : cela seul qu'il accepte, continue et refait. Les meneurs qui sont les produits de la foule disparaissent ; les convertis par action de la foule retombent. L'exaltation collective, l'effervescence sociale ne sont point créatrices par ellesmêmes et pour longtemps ; du reste elles tombent vite ; c'est de l'idée qui traverse la foule que vient tout ce qui persiste, tout ce qui survit à la foule (2); de l'idée aussi que vient la valeur des chefs ; c'est elle qui sépare les grands mouvements créateurs des mouvements confus des foules. Cela seul dure et s'impose qui a valeur humaine et qui peut subir l'épreuve de riiomme. Peut-être en est-il de même de la société organisée, înfmiment plus puissante pourtant ; sa solidité repose après tout sur l'acceptation, le contrôle, l'élaboration de l'individu, 5ur sa convenance à sa nature, à ses aspirations et à ses besoins ; elle est un équilibre de deux forces.
En face de ces foules passionnées, des chefs ardents. Tous îeux que l'on a étudiés de près présentaient plusieurs caractères, dont quelques-uns ont été bien signalés par Coe :
(i) Coe, Spiritual Life. Kaltenbach montre que c'est l'adolescence qui burnit les plus forts contingents de convertis. D'après Bois, 25 o/o des iliënés admis dans les asiles du pays de Galles dans les derniers mois de goG citaient des participants du Réveil.
Rognes de Fursac constate un peu rapidement que le chiffre des entrées, )ar suite d'alcoolisme, a baissé et que le chiffre des psychoses, par exaltaion religieuse, a monté.
jANiiT, Médications, III, i6o, écrit : « Il est jjrobable que les prétendus îonvertis dont parle W. James étaient tout simplement des déprimés méconms qui, au cours des cérémonies religieuses, sous des inffuences quellonques, présentaient des phénomènes d'excitation plus ou moins durables !t des sentiments de joie ineffable. »
(2) Quand le Réveil répond à des conditions profondes, il laisse après lui ine secte capable d'affronter au moins pour un temps l'opposition de l'Eglise
1° D'abord rextrême émotivité. Eux aussi souvent se son convertis brusquement ; ainsi Wesley, ainsi Finney, Roberts Un Evan Roberts se signale par l'émotivité extrême, la mobilité anormale des idées, l'impulsivité des réactions.
2° Le besoin et le sens profond de la foule; la puissance de suggestion. Les chefs du réveil gallois, en dehors du réveil étaient ternes et ne pouvaient exercer leur fonction qu'à condi tion d'être excités sans cesse. Evan Roberts est conduit pai l'assemblée, au moins autant qu'il la conduit. Roberts laissai son meeting s'échauffer avant de venir : il le tâtait avant d( parler, dans une apparente indifférence et dans une attentive immobilité, il l'examinait soigneusement, s'appliquait à discer ner les esprits, c'est-à-dire à localiser les zones d'acquiescé ment ou de résistance. Il se préparait ainsi plutôt afïectivemen qu'intellectuellement. Suivant son propre témoignage, souven il ignorait, quand il commençait à prêcher, ce qu'il allait dire Il « empoignait » alors l'assemblée par les grandes mises ei scène oii il portait ses péchés et les souffrances de Jésus.
Le chef de la foule a parfois de la grandiloquence ou d( l'outrance qui lui viennent inévitablement du sentiment qu'i est dominé par une puissance qui le dépasse. A la fois sugges tionneur et fasciné, il est prêt à revêtir des caractères divers au contact de la foule. C'est la multanimité de Rossi (i). Le meneur est conduit lui-même par les aspirations secrètes de h foule. Très souvent il subit de la part de son auditoire une véritable contagion qui lui fait dire bien des choses, pour lu imprévues. Il lit, au fur et à mesure, dans l'attitude de ceu5 qui l'écoutent, les mesures prochaines de sa musique oratoire Sa propre certitude lui revient en écho.
Comme l'orateur, il n'est point dans le monde des pure^ idées, mais bien dans le monde des réalités passionnées; soi
officielle; à condition bien entendu que cette secte s'organise comme l'avaij si vivement compris Wesley.
(i) Les Siiggestionneiirs et la Foule, Paris, Michelon, 1904.
appel a quelque chose de direct, de vécu: un homme qui s'adresse à des hommes ; un homme qui a rompu avec les conventions ou qui les domine et qui va droit à l'homme; qui a l'art et l'impudeur d'oser et de frapper fort. Cette audace peut se parer ou s'envelopper de qualités très diverses, force et énergie ou bien rondeur et familiarité de manières, charme insinuant,' et s'aider de qualités techniques très diverses. Si la puissance intellectuelle et morale y concourent, on a le grand chef. Ce sont elles surtout qui font les différences entre les agitateurs, avec le thème du réveil.
Ainsi s'établit, par oscillation et va-et-vient, l'adhésion d'abord presque physique de l'auditoire qui se laisse emporter par la musique du discours. A mesure que l'orateur s'anime et que ses gestes dessinent plus fortement sa pensée et son émotion, les auditeurs attirés à l'intérieur de ce mouvement adoptent le rythme de l'émotion (i).
Le culte extatique peut s'organiser, c'est-à-dire créer des pratiques extatiques qui se répètent et qui durent ; soutenues au besoin par des procédés ascétiques ou orgiastiques, macérations, intoxications. L'excitation est ici dirigée par le rite, provocjuéc et développée selon les règles d'un culte. Il s^agit toujours de produire des états confus qui se prêtent à une iuterprétation spirituelle, et qui apparaissent au sujet comme la forme la plus élevée de la communion avec la divinité (2). La prédisposition des sujets assure au rite sa pleine efficace.
(i) « Et quand respectueusement il allait de sa stalle à l'autel, les plis de son Ions; surplis flottant avec une sorte de rythme, il concentrait l'attention au point de créer le sentiment qu'il nous menait tous prendre part à un acte d'une sainteté spéciale. » (Kinsman, Salve Mater, cité par Batiffol, Études, 1920, 963.)
(2,1 Voir notre étude, le Mysticisme et la Religion {Scientia, 1917). Les confréries musulmanes fourniraient de nombreux exemples de pratiques extatiques.
8o LA RELIGION ET LA FOI
Le culte extatique repose sur rexeitation de tous et de chacun; sur Texcitation de tous qui se transmet à ciiacun, par le mécanisme que nous avons analysé; et aussi sur l'apport propre de chacun, sur sa gesticulation et l'ivresse motrice qu'elle produit; danses sacrées, chants sacrés, étourdissement du mouvement, trouble des gestes et des cris, musique verbale et musculaire, impression de vie surabondante et folle, joie éperdue, oubli, commencements d'infini; un vertige complaisant qui s'offre à la foi et à qui la foi prescrit ses formes. On réalise en dansant les objets de sa foi. De telles pratiques délient le croyant de son corps et livrent ce corps à son Dieu.
A mesure que le sujet s'excite, il sent qu'il se divinise, son excitation prend la figure de son rêve. Le trouble sensoriel, le désordre musculaire, l'agitation confuse déclenchent l'obnubilation confuse d'où émergent, comme d'un fond insondable, les inspirations et les grands élans affectifs.
Mais il est trop clair que cette ivresse sensorielle et motrice est supportée et fécondée par l'interprétation spirituelle. Une machinerie ascétique et orgiastique concourt à la produire ; elle serait vaine ou de bien court effet, si le sujet en quête d'infini n'orientait son trouble par une sorte d'abstraction sentimentale, par une direction d'intention, par la fixation de la pensée et par la méditation. Nous retrouverons la question à propos du Mysticisme. Qu'il nous suffise ici d'avoir signalé la part de cette agitation extatique dans la formation de la foi, et l'interaction inévitable des deux termes.
Dans les jeux sacrés et dans les fêtes, le thème de la foule s'unit aux motifs précédents. Si l'habitude journalière amortit les rites, la fête les ravive. Elle est renversement de la vie
LE CULTE 8l
quotidienne, et souvent réaction d'une pénitence ; elle est afflux d'héroïsme, de poésie, de sensualité.
Placée au point critique de la vie religieuse et de la vie naturelle, elle associe la religion, le rythme de la nature et de l'activité sociale. Elle reforme le groupe, elle rehausse Tindividu. Elle est la commotion de Tunanime, l'exaltation de l'activité publique, la Société en acte. Elle accomplit les rites dans une atmosphère de solennité et d'excitation qui leur donne leur pleine valeur, ou bien elle met en œuvre un rituel exceptionnel, singulièrement suggestif. Devant la foule exaltée, le rituel se développe en représentation solennelle, et la force impressive du drame se renforce de toute la commémoration. Les dieux sont présents et leur puissance sentie donne une nouvelle vigueur à la force opérante des sacrements.