LES VARIETES PSYCHOLOGIQUES
La foi implicite est celle de beaucoup, et Ton en trouverait partout quelque trace ; elle accompagne aussi et soutient même chez les âmes supérieures les formes supérieures de la foi. L'Eglise est plus grande que ses fidèles; une religion déborde l'expérience religieuse, obligée de s'en remettre à TEglise et d'adhérer implicitement à sa parole. Il serait aisé de montrer qu'il en est de même de toutes les religions (i).
Certains individus s'adaptent si exactement à leur religion que leur personnalité est comme absorbée, qu'ils n'éprouvent jamais le moindre trouble, qu'ils ne remarquent jamais la moindre difl'érence entre leur propre expérience et les symboles traditionnels ; cela peut venir sans doute d'une harmonie parfaite, mais cela vient plus souvent d'une passivité extrême, d'une plasticité telle que l'accommodation exacte au milieu ne laisse
(i) Le livre de La Vallée Poussin {Bouddhisme), en fournirait d'excellents exemples.
Sa LA RELIGION ET LA FOI
pas subsister d'initiative individuelle (i). D'autres ressentent parfois un léger heurt ; devant un dogme où une pratique, une hésitation s'éveille et pourtant ne se formule pas en un doute précis; il y a des doutes implicites comme il y a des croyances implicites. D'autres remarquent ce doute, cette différence^ mais ils en ont horreur ; ils ont peur de se trouver tout à coup dans une région de libre examen, oii ils seraient abandonnés à eux-mêmes et ils se rejettent en hâte à la croyance coutumière. 11 y a quelquefois de la lâcheté, de l'insincérité, de la malhonnêteté intellectuelle dans ces retours ; quelquefois aussi le contraire. L'expérience personnelle, le libre choix peuvent conduire l'homme à accepter la religion traditionnelle ; à garder, par exemple, la foi dans laquelle il a été éJevé ; il se dira souvent qu'on vit dans une forme de vie spirituelle comme on parle sa langue maternelle -, que les efforts du groupe humain dont il relève ne sauraient être totalement vains, que l'expérience individuelle n!a de valeur qu'autant qu'elle s'accorde avec une tradition. C'est ainsi que la valeur traditionnelle, nationale, sociale d'une religion peut survivre à sa valeur religieuse.
C'est le thème que Renan a magnifiquement développé dans Patrice : « Quand le catholicisme se pose comme la forme religieuse de la société où je suis né, comme la forme religieuse, sinon la plus parfaite, du moins la plus appropriée à cette
(i) Voir Laberthonnière, Philosophie religieuse, 274 : « Ceux qui reçoivent l'enseignement religieux avec une docilité de cire molle qui se laisse pétrir sans qu'aucune opposition apparente surgisse du fond de leur âme, sans qu'un cri de leur nature leur révèle à eux-mêmes qu'il y a en eux quelque chose à meurtrir, pour ceux-là il y a tout lieu de craindre qu'ils ne le reçoivent qu'à la surface de leur être, qu'ils ne s'en pénètrent pas et qu'ils n'en comprennent ni le sens, ni la portée. Leur docilité n'est-elle pas de l'inertie? »
(( L'opposition inerte et sourde des passifs et des irréfléchis qui ne sont chrétiens que par des habitudes extérieures est-elle moins contraire au règne du Christ que la révolte ouverte et consciente des orgueilleux qui se dressent contre la vérité? «
« Ceux-là ne traversent pas de crise sans doute ; mais c'est qu'au fond, quelles que soient les apparences, la chair en eux ne s'est laissée jamais entamer par l'esprit. »
sociolé, considérant 4 ui^^ P^î*t qne la religion est un élément nécessaire de toute société, de l'autre, que la religion ne se conçoit pas pour un peuple sans une forme particulière et plus ou moins étroite, d'une autre enfin, que le catholicisme est cette forme, je suis ramené à pouvoir me dire catholique, non pas que je cède un seul des droits imprescriptibles de la science, mais parce que je ne veux pas m'isoler de la société oii le sort m'a fait naître et qu après tout nos pères ont ainsi adoré (i). »
(i) Patrice^ p. 47 i et ailleurs : « N'y aurait-il pas quelque uioyen d'être catholique, sans croire au catholicisme ? Car, d'une part, j'ai envie de pouvoir m'appcler catholique, et, d'autre part, il m'est absolument impossible de croire en bloc tout le catholicisme... Si j'avais un esprit moins rigoureux, je jetterais un voile sur ces points épineux et, adhérant à l'ensemble du système, je pourrais, comme tant d'autres, m'appeler catholique, tout en étant hérétique sur une foule de points de détail. « (45) 11 y a de plus, dans Patrice, l'idée que la religion, fausse dans son objet, est vraie comme sentiment, comme religion en général, au-dessus des formes où elle s'exprime. Dans tous les cas de ce genre, le fidèle demeure relié à sa religion par des motifs d'opportunité morale.
Voir Loi^Y, Choses passées, p. 3o6. « Ce matin, en récitant les prières du missel, j'avais presque le désir que ce fût pour la dernière fois. Grois-je encore assez pour me dire catholique, et ce que je crois est-il catholique? Je reste dans l'Église pour des motifs qui ne sont pas selon la foi catholique, mais d'opportunité morale. Il faudrait peu de chose, bien peu de chose, pour que je ne puisse pas honnêtement continuer mon métier de prêtre. Si ce peu arrivait, je n'en serais pas étonné, je crois même que je n'en serais pas fâché. «
Le même Loisy écrira plus loin : « Je suis décidé à travailler et à servir l'Eglise qui a fait et à qui appartient l'éducation de l'humanité. Sans renier sa tradition, et à condition d'en retenir l'esprit de préférence à la lettre, elle l'esté une institution nécessaire et la plus divine chose qui soit sur la terre. Elle a capitalisé les subtilités des théologiens, mais elle a aussi amassé les principes d'ordre, de dévouement, de vertu, qui garantissent le bonheur à la famille et la paix de la société. Vouloir aujourd'hui organiser la vie morale en dehors du Christ et de l'Eglise serait une utopie. «
Blanciikt remarque justement (Campanella, io3) : « Combien de libres penseurs, de dissidents et d'hérétiques n'a-t-on pas vus, alors que leur intelligence se détachait progressivement des dogmes, conserver consciemment ou à leur insu des sentiments d'amour ou de respect pour l'Eglise qui avait su, grâce à sa forte organisation, grâce à l'influence toute-puissante des cérémonies, former et éduquer leur sensibilité, et lisser dans leur cœur les liens durables d'un tendre attachement pour la société des fidèles, en dehors de laquelle la vie morale leur semblait désormais inféconde ou diminuée. »>
Cet état d'âme est de tous les temps. Pour le Ca^cilius de Mixucius Félix, dans son Octaviiis, la religion romaine se présente comme un ensemble de traditions vénérables, auxquelles la grandeur de Home a toujours été liée. Le nationalisme romain soutient la Foi.
Indiquons à grands traits, puisque nous y reviendrons, les diverses formes du développement religieux. L'enfant reçoit sa religion, comme il reçoit son langage ; la religion est, chez lui, un développement prématuré, une actualisation qui répond peut-être à certaines virtualités, mais qui les dépasse. La loi enfantine, quand elle existe, est le plus souvent sans examen et sans réserves. Il y a des adultes qui gardent la foi de l'enfant, sans hésitation et sans trouble. D'autres s'y attachent avec violence: ce n'est pas opinion, c'est opiniâtreté. La plupart pourtant la transforment à leur mesure. Il y a ceux qui sentent qu'ils devraient la mettre en question et qui n'osent pas ; ceux qui la mettent en question un moment et qui reviennent automatiquement à l'équilibre, qui renoncent à penser ; ceux qui la mettent en question et y reviennent librement et par adhésion consentie ; ceux qui, par suite de leur examen et de leur doute, rejettent certains éléments de la foi ancienne et se taillent ainsi une religion à leur usage ; ceux qui cessent de croire sans même mettre en question, simplement parce qu'ils changent de milieu ou d'habitudes ou de caractère ; ceux qui cessent de croire parce qu'ils ont mis en question et rejeté ; ceux qui changent de religion par conversion réfléchie ; ceux qui se convertissent par pression extérieure, violente ou calme. Et toutes ces formes de développement religieux ou irréligieux suivent les modalités générales de tout développement : progressif ou par bonds et par crises, avec des phases de stabilisation et de retour en arrière : déclin et dissolution, retour de la vieillesse aux croyances de l'enfance, stéréotypisation de la foi, etc. (i).
(i) Arrkat, dans son livre sur le Sentiment religieux en France, distingue quatre espèces de croyants : les croyants par routine, les pratiquants chez qui le sentiment religieux existe vraiment, les croyants qui raisonnent ou qui sentent vivement, et en(in ceux qui doutent, usent de compromis, et sont prêts à se détacher.