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LA RAISON DANS LA FOI

Selon les différentes attitudes que nous venons de passer en revue, ou bien la Foi disparaît dans la démonstration et elle n'est qu'intelligence; ou bien elle admet un surplus d'affirmation, ce surplus d'adhésion que nous trouvons dans toute croyance à de grandes hypothèses; et elle est pour une part démonstration, pour une part confiance; ou bien elle prétend voir l'invisible, comprendre l'inintelligible; elle se donne pour un moyen supérieur de connaissance, une sorte d'intuition illuminée et illuminatrice; ou enfin elle est nettement affective ; elle est l'exigence du cœur, qui s'attribue le droit de choisir. Intelligence et sentiment s'unissent, à des doses diverses, pour former ces attitudes et constituer ces systèmes.

Prenons pour exemple la foi catholique telle qu'elle se définit de nos jours. Elle a pour objet des mystères, dont la raison ne peut ni démontrer l'existence, ni comprendre l'essence — même après qu'ils ont été révélés. Elle ne peut être une intuition, ni une démonstration, qui enlèveraient à ces vérités leur caractère mystérieux. En affirmant son caractère surnaturel la religion

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affirme qu'elle apporte des vérités que le monde- ne manifeste pas et ne connaît pas, en même temps que des institutions destinées à conduire l'homme à une. béatitude qui dépasse les exigences de sa nature. Surnaturelle dans sa substance, dans son objet, dans ce qu'elle révèle, elle l'est aussi dans son mode de manifestation, puisqu'elle se donne pour révélée (i).

Si le mystère éciiappe à la raison, par quel artifice la raison garantira-t-elle le mystère ? Sur le conteilu de la foi, elle est impuissante, mais sur son contenant? « Aux objets qui dépassent notre intelligence, dit saint Thomas, nous ne pouvons donner notre assentiment qu'à cause du témoignage d'un autre, et c'est là proprement croire. » Croire ce que dit Dieu, parce que c'est lui qui le dit, voilà la Foi. Pourquoi croyez-vous le mystère de la Trinité, par exemple? Parce que Dieu, témoin infaillible et d'une autorité suprême l'a révélé ; et c'est là le motif spécifique de la Foi. Le premier point, rinfaillibilité du témoignage divin, résulte de la notioii de Dieu, et d'un raisonnement philosophique de théodicée. Le second point résulte des faits qui établissent la révélation chrétienne en général, et la révélation de ce mystère en particulier. L'historicité des écrits des apôtres, le caractère divin de la révélation chrétienne, établi par les miracles et les prophéties de Jésus-Christ, l'historicité des livres de Moïse, le caractère divin de la révélation mosaïque, voilà les signes extrinsèques, mais absolument certains de la

II! Selon la doctrine catholique, le surnaturel est ce qui dépasse les ressources naturelles, les droits et les exigences de toute nature créée et possible. i\ oiv Y ACAyj, Etudes théolog-iqiies,!, SSg.) La nature est l'ensemble des choses que Dieu a créées ou pourrait créer : l'ordre fini. La surnature, l'ensemble des choses qui sont au-dessus de tout ce qui peut être produit par création.

Les mystères ne peuvent être connus naturellement par aucune créature. Ils sont au-dessus des lumières naturelles de toute intelligence créée.

Ils ne peuvent être connus que par une révélation appuyée sur l'autorité infinie de Dieu.

Mystères, toutes les vérités qui rentrent dans l'ordre surnaturel et regardent la fin surnaturelle ou les moyens d'y parvenir, pourvu que ces vérités n'appartiennent pas en même temps à l'ordre naturel qui découle de la création.

révélation « signes d'ailleurs accessibles à rintelligence de tous ».

Telle est la doctrine des docteurs, et les fidèles la répètent. « Les évangélistes ont parlé, le témoignage a été porté, et la quadruple affirmation est si forte et si une qu'elle suffit et donne à tout réponse. L'Eglise de Pierre la perpétue, portant elle-même par Faccomplissement de sa promesse le gage de sa vérité. Et parfois des signes formidables font trembler le monde (i). »

Des principes immédiatement évidents, des faits bien cons- " tatés, voilà ce qui, en dernière analyse, rend la foi raisonnable et permet d'éviter le fidéisme. Mais la substance de la foi, son objet, son contenu, échappent à la raison, qui n'a prise que sur les <3onditions « extrinsèques » de la Révélation. C'est « l'extrinsécisme » opposé à F « intrinsécisme », pour parler le langage barbare des théologiens.

La Foi, ainsi entendue, est donc l'acte de l'intelligence par lequel le sujet tient pour vrai tout ce que Dieu a révélé, parce qu'il Ta révélé, et qu'il ne peut ni se tromper ni tromper. L'objet de la foi, c'est donc ce que Dieu a révélé; le motif de la foi, c'est la véracité de Dieu qui révèle. La démonstration du fait de la révélation n'est pas le motif de la foi; elle rend simplement croyables les vérités révélées en apportant des preuves, les motifs de crédibilité, miracles, prophéties, etc., qui donnent la certitude que Dieu a parlé et qu'il a révélé telle ou telle vérité. A partir' de cette démonstration, le fidèle, ou plutôt le théologien, procède à l'acte de foi (2) et dit : je crois, parce que Dieu, vérité infaillible, a parlé (3).

(i) PsicHARi, Le Voyage du Centurion, i63.

(2) DuGUET, Traité des principes de la Foi, 1716 : « Il suffît de s'informer si Dieu a parlé pour s'aveugler sur ce qu'il a dit, et après les preuves de la révélation, il n'en faut plus attendre des choses révélées. » Avec moins de respect, Scherer dira [Mélanges, 147) que l'on veut empêcher la visite du bâtiment, sous prétexte que le pavillon couvre la marchandise.

(3; C'est ce que dit Gardeil (Art. Crédibilité, Dictionnaire de Théologie catholique) : « Certain, par une preuve extérieure, que telle formule de la foi

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Voilà le thème. Avant de l'examiner de plus près, il convient de présenter quelques remarques.

Certes, il ne faut pas confondre les doctrines des théologiens avec les états d'àme des fidèles ou même des théologiens. Tyrrell a pu écrire justement : « Si une analyse des actes de foi, de charité ou de contrition fait paraître ces actes comme très difficiles à réaliser, nous savons par cela seul que cette analyse doit èive fausse, puisque les catholiques les plus simples et les plus ignorants produisent de tels actes facilement et fréquemment (i). »

est vraie, j'ai encore à adhérer à cet ol)jet dans tout ce cfu'il est intérieurement. Qu'est-il intérieurement? Je ne le sais pas, mais Dieu le sait. Il me faut donc me tourner, avec respect et obéissance intellectuelle, vers ce Dieu qui sait ce que j'ignore, et adhérera ce que j'ignore, parce que Dieu le sait. »

Par la distinction radicale de la nature et du surnaturel, la révélation risque de devenir une doctrine impénétrable pour l'esprit, une formule magi({ue : d'où ol)éissance passive, abdication.

11 est difficile de mieux résumer la méthode de l'Extrinsécisme, que ne l'a fait Laberthonnière : Essais de philosophie religieuse, p. 199.

a Le christianisme est essentiellement un fait historique. La vérité chrétienne est un ensemble de propositions connues par ouï dire qui dépassent complètement la portée de notre esprit et dont toute la crédibilité repose sur les titres de l'autorité qui enseigne. On établit que Jésus-Christ a existé, qu'il a réellement fait et dit ce qu'on lui attribue. On aboutit donc, sur les événements en question, à une certitude historique. Puis, examinant les faits en eux-mêmes, à cause de leur caractère extraordinaire, on juge qu'ils sont miraculeux; on en conclut que celui qui en est l'auteur est Dieu, comme il l'a déclaré lui-même. Mais puisqu'il est Dieu, on en conclut que la doctrine qu'il a enseignée et conlirmée par ses miracles est divine et que par conséquent, nous devons la croire, l)ien qu'elle dépasse la portée de notre esprit.

De cette manière, la doctrine chrétienne se présente à nous comme q\iehjue chose d'absolument étranger et d'absolument extérieure ce que nous sommes. Le surnaturel est une sorte de superfétation.

Par suite même de la position prise, on supposera un ordre de vérités naturelles, constituant une philosophie achevée, définitive; et on suppose, d'autre part, que, par la révélation, nous sommes en présence d'un ordre de vérités surnaturelles, parfaitementconnues de la façon dont elles peuvent l'être. Le problème consiste à les concilier en évitant le rationalisme et le fîdéisme.

Comme il ne serait pas suffisant, pour le besoin d'unité que l'on cherche à satisfaire, de montrer que la révélation ne contredit pas la raison et quelle dit seulement autre chose, on s'efforce d'établir des analogies qui rendent ces vérités surnaturelles au moins vraisemblables pour nous. On s'efTorce de les concilier avec la science et la philosophie. »

(I' De Ckarybde en Scylla, S2. L'auteur ajoute: « Le dépôt de la foi n'est pas simplement un symbole, une confession de foi. La profession de foi est enve-

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Et pourtant les doctrines correspondent jusqu'à un certain point avec les états d'âme et doublement : d'abord parce qu'elles exercent sur les hommes une suggestion puissante et qu'elles se réalisent jusqu'à un certain point dans les consciences ; et puis, ce qui est plus important encore, parce qu'elles répondent à certaines exigences internes, parce qu'elles traduisent certaines attitudes psychologiques. La forme de foi, que nous sommes en train d'étudier, se présente comme un compromis entre certaines nécessités logiques et certaines exigences psychologiques, et ses variétés répondent à des manières d'être, à des virtualités diverses, en même temps qu'à des exigences historiques. Nous nous efforcerons de les distinguer.

D'autre part, il est impossible de nier que cette doctrine se présente avant tout comme la solution d'un problème logique» qui va se compliquant et se précisant à travers l'histoire du christianisme. Elle est donc lin système et un produit de l'histoire : nous aurons à préciser, de ce double point de vue, ses conditions d'existence.

Le croyant a besoin de se garantir sa foi parce qu'il pense et qu'il lui faut intégrer sa foi à son système dé pensée. Quand il ne pense pas encore ou qu'il renonce à penser, il peut se passer de garantie, et il peut se complaire à cette absence de preuves qui parfois exalte sa foi. Quand il pense et qu'il pense sa foi, il se trouve devant Tobjet de sa foi, ou devant les raisons extérieures qui la lui garantissent.

Or, malgré les distinctions théologiques, l'objet de sa foi, le dogme qu'il professe, n'est t^as affecté d'une inintelligibilité,

loppée dans la prière et doit en être dégagée. Les formulaires doivent toujours être contrôlés et expliqués par la religion concrète qu'ils formulent. Lex orandi est lex credendi. » Loisy écrit dans le même sens : Autour d'un petU^ livre, 19^ : « La démonstration philosophique de l'existence de Dieu n'a joué M qu'un rôle très restreint et tardif dans le développement de la religion et de la foi en Dieu. La priorité logique de cette démonstration rationnelle, dans le schéma officiel de la théologie catholique, ne correspond à aucune priorité réelle, et la connaissance religieuse de Dieu est autre chose que cette métaphysique de la divinité. »

d'une incompréhensibilité radicales. C'est un thème religieux, qui fait appel à la nature humaine et. dont la puissance affective est considérable; c'est la solution d'une énigme morale et métapliysique; le Dieu-Homme, le Dieu qui s'incarne dans la nature humaine, qui se sacrifie, meurt et renaît de la mort, rachetant ses fidèles par la vertu expiatrice de son sang, n'est pas simplement « une formule énigmatique et ténébreuse que Dieu promulguerait au nom de sa toute-puissance, pour mater l'orgueil de notre esprit (i) ». Les dogmes ont, certes, un sens moral et pratique; ils expriment la vie de Dieu en elle-même et dans ses rapports avec la vie de l'humanité, « ils expliquent ce que nous sommes et ce que nous devons être et comment nous le deviendrons. Ils constituent donc pour nous dans leur ensemble une conception complète de la vie (2) d. Ils ne sont vraiment crus qu'autant qu'ils sont vécus ou qu'on s'imagine pouvoir les vivre. Ils ont d'abord l'intelligibilité de la vie.

C'a été justement l'effort de tous les grands novateurs et réformateurs religieux d'aller droit à un grand thème, excitateur d'énergie. Les novateurs l'inventent; les réformateurs le retrouvent en débarrassant la religion des dogmes surannés, en la ramenant à un petit nombre de points essentiels et salutaires. Les âmes de foi se mettent ardemment en présence de la doctrine pour la réaliser. Et ainsi « il n'y a plus une doctrine qui nous serait imposée d'en haut et du dehors, sans relation avec nous et que nous n'aurions qu'à enregistrer passivement. Les dogmes sont explicatifs d^e ce que n )us sommes, explicatifs aussi de ce que nous avons à devenir (3) ».

(i) Larerïhoxnikre, Philosophie religieuse, 272.

(2) Ihid.

(3) 7/nV/., 207 : « La chute d'Adam, la Rédemption, ne sont plus des événements qui se sont produits, il y a quelques milliers d'années, et qu'une autorité enseignante serait chargée de nous faire connaître comme un fait historique à jamais évanoui. C'est un événement qui domine le temps, que nous expérimentons dans notre condition actuelle, qui prend un sens par ce que nous sommes, de môme que ce que nous sommes prend aussi un sens par lui. )>

Ainsi, le croyant placé en face du dogme en éprouve la vérité morale et la cohérence logique ; ce sont des besoins affectifs et logiques qui ont abouti à sa formation ; rien d'étonnant qu'ils s'y reconnaissent. Une vie se reconnaît dans une vie ; un esprit se reconnaît dans un devenir historique, qui a abouti à un système. Joignons à cela ces sentiments intellectuels, sans compréhension véritable, ces impressions de comprendre, qui se joignent souvent à des états affectifs profonds, ces illusions sentimentales qui simulent Fintelligence.

Cela, c'est la veritas vitœ comme dit saint Thomas. C'est l'attrait moral des dogmes et leur puissance exaltante et salutaire, le sens de la beauté, de la vérité, du bien confondus; c'est a l'Evangile qui parle au cœur ».

Il y aura quelque chose de ce genre de vérité dans toute croyance. Les dogmes ne sont jamais un bloc informe, entièrement inassimilable à l'esprit. On n'a jamais donné à croire aux hommes quelque chose qui, par aucun de ses éléments, n'eût aucun rapport à eux. Une religion est d'autant plus crue qu'elle suscite davantage les sentiments profonds. En ce sens, il est vrai de dire que la foi est « la rencontre de deux amours et non pas la liaison de deux idées (i) », que croire ce n'est pas appliquer les facultés logiques de son esprit à la vérité surnaturelle en vue de l'organiser méthodiquement à partir de certains principes ou de certaines données. « Croire, c'est vivre (2). »

Enfin, l'existence même de la théologie est là pour établir que les dogmes peuvent se relier entre eux de façon à former un tout organique, un système plus ou moins cohérent. Les principes n'en sont point démontrables, mais, une fois admis, l'ensemble se constitue sans trop de peine. La religion n'est

(\) Laberthonnière, Philosophie religieuse, 161. (2) Ibid.

pas un rêve incohérent et sans consistance (i). Le danger de la théologie, c'est du reste qu'elle dépasse le but. Emportée par l'élan dogmatique, elle se laisse aller au système et à l'esprit de système. Bien des choses, dans une dogmatique, ont cessé de répondre au sentiment primitif et ne répondent plus qu'à l'esprit de système.

Tout cela revient à dire que l'esprit humain ou du moins le cœur humain, placé en face du dogme mystérieux, s'y retrouve jusqu'à un certain point, et qu'il y a dans le sentiment de cette convenance le commencement d'un acquiescement.

Du reste, l'histoire et la psychologie concourront peut-être à montrer que le dogme, qui satisfait à cette exigence, est, au moins en partie, le résultat de cette exigence, de sorte qulci encore la foi qui se retrouve dans les objets religieux est, au moins en partie, la foi qui les a créés.

Mais c'est justement contre cette hypothèse que s'est édifiée la doctrine que nous examinons maintenant. Le Dieu « sensible au cœur », dont la présence serait immédiatement sentie dans les dogmes qui l'expriment et qui le représentent, est relégué au lointain du ciel dogmatique, et il ne peut plus être atteint que par des démarches indirectes et compliquées.

Gela vient d'abord de raffinement et de la précision croissante de l'idée de vérité. Au contact de la pensée philosophique, la philosophie de la religion" s'est accoutumée au schéma de la démonstration et de la preuve. Or, les raisons du cœur, l'harmonie de la religion avec nos dispositions morales intimes, peuvent bien rendre aimable ou vénérable une vérité de foi. Mais ce n'est ni évidence, ni démonstration. Et la démonstration échoue, et même elle est impossible, puisqu'il s'agit d'un mystère. Donc, même si on les retient, les raisons

(i) Les théologiens catholiques admettent trois principes qui rendent possible jusqu'à un certain point l'intellig-ence des Mystères : rapports avec la lin dernière de l'homme, analogies avec l'ordre naturel, rapport des Mystères entre eux.

du cœur doiveut, pour engendrer la crédibilité, faire un détour par la véridicité du témoignage. On dira avec Pascal: « Qui donc a si bien connu le cœur de l'homme, si ce n'est Dieu? » Et l'on retombe ainsi sur le Dieu témoin et garant de la vérité des dogmes, que d'autres raisons garantissent ; ce n'est que de cette manière que les raisons du cœur, transformées en arguments à l'appui de l'existence du témoignage divin, peuvent devenir des motifs de crédibilité (i).

C'est qu'en effet la théologie, en même temps qu'elle développait le dogme, a senti le besoin de maintenir et même d'accroître son inaccessibilité; c'est elle qui faitTinintelligibilité. radicale du dogme, beaucoup moins inintelligible avant les distinctions delà théologie. Les idées de Mystère, de Surnaturel, de Révélation se sont précisées à mesure qu'on les posait pour elles-mêmes et qu'on les examinait en elles-mêmes, car la Révélation est, par essence, transcendante à la nature et ne la pénètre que comme une réalité étrangère, visible aux spectateurs seulement comme une existence, comme un fait contingent : qu'on la prenne sans critique, avant la critique, ou après la critique, elle a quelque chose de limitatif et d'extensif à la fois; elle restreint la nature et elle la déborde. Mais la notion de Révélation s'est précisée surtout à mesure que se précisaient les idées contraires de Nature et d'Intelligibilité. Or, comme l'a vu profondément Stuart ^lill, les preuves internes de la révélation ne sauraient jamais autoriser à lui attribuer une origine surnaturelle; nulle raison concluante de croire que les facultés humaines, qui peuvent percevoir et reconnaître l'existence de certaines doctrines morales, sont en même temps impuissantes à découvrir ces doctrines (2). C'est t

(i) Voir Gardeil, Dict.de Théol. cathol. Article : Crédibilité. D'autre part la <ion(iance ne suffit pas et ne se suffît pas. « Il ne peut pas y avoir de confiance en Dieu sans des conditions définies de Dieu et de ses rapports avec le monde et avec l'humanité. La foi contient toujours un moment intellectuel sans lequel -elle n'existe pas; elle n'est jamais uniquement un sentiment ou un étal d'âmes ».

'2 Stuart MiLL, Essai sur la religion, 202.

ainsi que l'aspect extérieur du surnaturel, est amené à prendre le pas sur l'aspect intérieur, et la métliode empirique sur la méthode d'immanence ; la vérité chrétienne s'impose du dehors, au lieu d'être recueillie et acceptée comme attendue et réclamée du dedans.

Et pourtant, il faudra justifier jusqu'à un certain point le contenu de la religion. Car « obligés de croire que la raison se trompe en jugeant le contenu, nous pourrions croire aussi qu'elle nous trompe en jugeant de la vérité du contenant. » La raison est-elle capable de prouver des connaissances qu'elle est incapable d'acquérir?

Mystère, Miracle, Surnaturel, notions parentes, et qui se précisent par opposition. Il n'y a de Mystère qu'autant que se constitue l'intelligibilité qui l'exclut. Ce qui sera mystérieux plus tard, au sens plein, d'abord n'est qu'une anxieuse et vague terreur. Le monde religieux des mythes et des dogmes est d'abord un monde étrange et familier, étranger, certes, au cercle de la vie profane, mais pourtant étrangement mêlé à lui. C'est le temps oii

, . .le ciel sur la terre Marchait et respirait en un peuple de Dieux.

Les représentations religieuses originelles, comme on l'a bien montré, sont encore indifférenciées d'avec les mouvemenls et les actes qui rendent effective pour le groupe ou le sujet la communion oii il tend : « La participation est si réellement vécue qu'elle n'est pas encore proprement pensée » (i). 11 y a une foi qui ne cherche pas encore à comprendre ou à s'expliquer son objet : « Ubiquité ou multiprésence des êtres, identité de l'un et du multiple, du même et de l'autre, de l'individu et de l'espèce, tout ce qui ferait le scandale et le désespoir d'une pensée assujetie au principe de contradiction est implicitement admis par cette mentalité prélogique... Elle

\i' Liîvy-Bhuiil, Fonctions mentales, 427.

a son expérience à elle, toute mystique, mais bien plus complète, plus profonde, plus décisive que l'expérience souvent ambiguë dont la pensée proprement dite sait qu'elle doit accepter et même recherclier le contrôle. Elle s'en satisfait entièrement (i). » Ainsi la notion de mystère grandit et se précise à mesure que s'accroît la connaissance que l'homme possède de lui-même et du monde. Cette notion a besoin du contraste \le la science pour s'aftirmer et se préciser. En même temps elle se développe et tend à envahir toute la religion : obscurité invincible, secret divin, réalité qui dépasse toute intelligence, que la raison est impuissante à expliquer, à découvrir, à comprendre, même après la révélation.

Ainsi, quand s'est organisée, pour les raisons et dans les conditions que nous préciserons, la notion de deux mondes, de deux ordres, la distinction de Tordre naturel et de l'ordre surnaturel, les thèses incompatibles, précédemment unies dans une confusion synthétique, en vinrent nécessairement à se poser dans leur radicale incompatibilité (2). Et c'est alors que le Surnaturel inintelligible, et qui a besoin de l'intelligence, n'a plus trouvé pour l'accueillir que la méthode de « l'extrinsécisme ». Mais une telle méthode est inévitablement pleine de difficultés et de périls. Ne vide-t-elle pas la foi de son niQtif principal? Ne risque-telle pas de trop démontrer, ou, au contraire, de rester lamentablement insuffisante et de se résigner, en fin de compte, à faire appel à la transcendance de l'Autorité pure (3)? Elle réussit aussi longtemps qu'une croyance universelle la rend superflue. « Ils prouveront la

(i) Ibid., 428.

(2) C'est lopposition Raison-Foi et en même temps les différents essais de solution du conflit : juxtaposition pure et simple ; opposition surmontée ; coordination et subordination.

(3) Laberthon^ière (Annales, 1908-1909, p. 4ii)- • « L'Apologétique rationnelle n'est rien de plus qu'une fiction. On commence par poser en principe que les vérités religieuses doivent être démontrées au moins extrinsèquement : partant de certaines données qui seraient naturellement à la portée de tout Iç monde, on doit aboutir, par la seule vertu du raisonnement, à

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vérité de la doctrine par les miracles, et les miracles par la doctrine, tant que les peuples croiront au miracle sur témoignage et que la doctrine ne sera pas contestée comme divine (i). s

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