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VALEUR ET VERITE

La piété précède les dogmes et ignore les problèmes dogmatiques, qu'elle pose pourtant inévitablement. Un mouvement de foi vers un être ou un objet le divinise, d'abord comme la passion divinise son objet, par le plein don de soi-même à l'objet aimé et par une sorte d'éblouissement devant son insondable valeur. Ce qui sera plus tard vérité est d'abord surtout valeur, valeur absolue. Et c'est précisément l'intensité et l'identité de cette réaction affective en face d'objets différents, qui fera la difficulté, lorsqu'il faudra leur donner une vérité égale à leur valeur. L'adoration et le culte du Christ exigeront qu'on en fasse un Dieu, qu'on le mette au même rang que Dieu. Le sentiment vif de son humanité, le désir ardent du salut exigeront qu'on lui laisse sa personnalité historique et sa ; nature humaine. Une même réaction affective à l'égard de deux objets différents, dans le premier cas, une réaction affective complexe et double, à Tégard du même objet dans le second^ lorsqu'elles se traduiront en formules, créeront deux difficulté dogmatiques, deux incompréhensibilités. Le Mystère vient et partie de cet effort pour traduire en langage de raison d< identités et des distinctions passionnées (i).

Ainsi d'al)ord la foi fait plus que se représenter son objet elle le possède, elle le vit ; elle est expérience concrète

(i) ?sous reviendrons sur toutes ces questions dans le dernier ehapitr«

intime participation. Et par delà les systèmes dogmatiques, dont la complication vise à restaurer cette unité perdue, la piété cherchera toujours le contact direct, l'immédiation, la certitude vivante, supérieure à toutes les synthèses intellectuelles.

La formule étant en partie la traduction intellectuelle, l'expression logique de réactions affectives, ardentes et profondément passionnées, possède, pour autant qu'elle est sentie comme l'expression adéquate de ces réactions, une valeur de réponse indubitable. Le mythe, le dogme résolvent les exigences du salut ; ils répondent aux aspirations de la piété. Le sentiment religieux confère la vie aux formules qui le satisfont. Le rapport des dogmes avec les fins suprêmes de l'homme leur confère une sorte d'intelligibilité supérieure. L'homme s'y retrouve ou s'y reconnaît; c'est bien cela qu'il cherchait et qu'il lui faut.

Ainsi la nébuleuse dogmatique, oii les dogmes peu à peu s'organisent, est plénitude, ampleur, intensité ; en môme temps indétermination et confusion. Ce n'est pas sentiment pur, c'est sentiment intellectuel; les formules subséquentes y sont préfigurées, les objets de la foi y sont présents : non pas un pur ineffable, mais une richesse confuse en présence de données intellectuelles et qui suscite et dégage des affirmations intelectuelles.

En effet, d'une part, c'est par un travail interne de « cristalisation », de « justification » que le sentiment parvient à la 'ormule; le sentiment excitant et dirigeant l'esprit, qui, d'une >arl, l'exprime en langage objectif, d'autre part, construit les 'apports de son objet avec lui, et lui fournit ses raisons d'être. -.6 sentiment, tout pénétré de confusion intellectuelle, recherche a formule parce qu'il a besoin de prendre conscience de soi l'abord et ensuite de fonder, en dehors de soi, dans le monde bjectif, les réalités dont il cherche à prendre conscience et 3s rapports d'action qui y sont inclus.

D'autre part, Tesprit est là, enveloppant la vie affective de ses catégories qui lui préexistent. Il a son monde de choses el d'objets, son inonde de formes et d'idées oii il vise à tout intégrer. Il a ses formes et ses procédés d'explication, puisés dans la manipulation du réel, et ses systèmes noétiques,.ses prénotions, ses habitudes intellectuelles.

Sous l'effet de ces deux principes, la piété s'efforce vers l'expression logique : fermentation de systèmes qui prétendent à exprimer la donnée primitive. Du mythe, elle fait un dogme. Et de nombreux esprits sont simultanément au travail : quelques-uns géniaux et créateurs d'hypothèses ; les autres dont il faut Fassentiment. La conclusion théologique qui prend valeur dogmatique le doit moins à ses qualités dialectiques qu'à sa valeur de représentation capable de fixer et d'unir dans une même profession de foi l'universalité des fidèles.

La piété chrétienne rencontre la philosophie grecque et ses habitudes de pensée et ses procédés d'explication. La conversion de Grecs au christianisme, les nécessités de l'apologétique précisent et renforcent ce contact. De nombreux systèmes dogmatiques s'édifient, des gnoses chrétiennes, ou païennes. Et ce grand effort dogmatique d'ensemble est l'œuvre de la première philosophie chrétienne. Puis l'Église consacre, danj le détail, un certain nombre de dogmes particuliers. Eijfin, d ces dogmes consacrés, la théologie essaie de faire un systèmi cohérent.

Ainsi le Mystère, entendu au sens théologique, n'existe pa^ pour la piété initiale. Elle se représente les objets de sa fo dans leur rapport avec les besoins qu'ils satisfont, et dans leu analogie avec les relations humaines qui peuvent les rendr familiers. Une bonne partie de la piété populaire reste à c stade : celle qui anthropomorphise le monde divin, celle (pi l'entend vulgairement. Ce qui correspond au Mystère, dan l'ordre de la piété, c'est le sentiment de l'étrange, étrange e même temps et familier ; l'éblouissement de la foi, la trem

blaiitc invraisemblance de la certitude. C'est, du point de vue affectif, le germe de la distinction qui se fera plus tard ; mais les deux ordres ne sont pas encore séparés. Le Mystère naît, soit du sentiment de l'inadéquation entre le sentiment et la formule, de la disproportion en somme entre le sentiment et rintelligence, soit — dans le plan de rintelligence seule — d'une incompatibilité entre l'ordre logique — conçu comme tel — et un autre ordre dont on n'aperçoit point la consistance et qui s'exprime pourtant en termes logiques. A l'origine, les deux sens du mot sont confondus. Il y a dans le Mystère, à la fois l'étrangeté obscure et le scandale d'assertions qui choquent les habitudes de la vie.

La formule dogmatique est donc explication avant de devenir ^lystère ; explication qui étonne sans doute, qui est enveloppée d'une impression de mystère, mais où la clarté prédomine. p]lle est explication qui a valeur affective : parce qu'elle répond à la recherche du salut ; parce qu'elle s'exprime dans le langage d'une philosophie et d'abord en termes d'intelligibilité. Le contenu logique de la formule l'impose jusqu'à un certain point à l'esprit. A la période d'ivresse dogmatique, l'élaboration du dogme, sa fécondité théorique, donnent aux théologiens l'impression d'opérer dans le monde de la vérité.

C'est qu'ils opèrent à l'aide d'un jeu de notions dont l'intelligibilité est communément admise. Par exemple, quand la foi au Christ a cherché des formules pour s'exprimer, elle a parlé le langage courant de théologies incontestées. Le Christ est prophète, homme de Dieu, Messie juif, Logos : mots qui, dans un groupe donné, ont un sens précis, dont la valeur n'est point révoquée en doute. Les habitudes d'esprit différentes de différents groupes chrétiens apparaissent dans le choix de la dénomination; mais pour tous elle est aisément acceptable. Le Logos fait partie de la philosophie grecque du temps. Le courant d'ascension de Jésus vers Dieu, le courant chrétien, rencontre le courant descendant du Néoplatonisme, la procession

des hypostases qui abaisse Dieu vers le monde. Ainsi un certain nombre de notions communément admises, projettent leur clarté sur les aspirations confuses de la piété.

Mais le Mystère apparaît, quand on prétend les ponser à la rigueur, et définir strictement leur relation avec les objets de la foi. Car la contradiction apparaît, du fait que l'on amène sur le même plan, pour les faire coïncider dans un seul être, des notions incompatibles; par exemple le Verbe consubstantiel à Dieu, par exemple le Verbe vrai Dieu et vrai homme. Même pour qui se plaçait dans le système néoplatonicien des hypostases et des émanations, l'identification radicale de l'homme Jésus et du Logos était difficile à penser; les hérésies de toute espèce qui pullulent autour du problème des deux natures, témoignent d'un effort désespéré pour penser l'impensable, jusqu'au moment où l'Église en fait résolument un dogme. De même, ridentification du Logos et de Dieu, la fusion de ces deux notions incompatibles, le Dieu unique de la Bible, et l'Etre premier du Néoplatonisme.

Sur le plan de la spéculation, le Mythe, devenu dogme, devient contradiction et Mystère. De cette contradiction on peut distinguer plusieurs raisons. Et d'abord les exigences contradictoires de la foi. Elle veut tout avoir, ne rien laisser perdre. Il lui faut Jésus homme et Jésus Dieu. Il lui faudra donc construire son Christ de telle façon que l'homme y soit tout entier, et pourtant le Dieu aussi, et l'union étroite des deux natures. Tant que cette aspiration restait informulée, ou se contentait de formules indécises, la contradiction restait latente et implicite. Mais la raison s'épuisera à distinguer à la fois et à unir des notions inextricablement confondues dans un acte d'adoration et de confiance. Et si le Christ n'est pas eî Dieu, n'est pas Dieu, si Dieu n'est pas plusieurs et Un, salut est en péril. Tout compromis raisonnable, tout arrêt dai la voie redoutable qui mène à l'identification radicale dej diversités inconciliables, paraît tiédeur et trahison envers U

piété. Ses affirmations sont toujours plus audacieuses; chaque degré métaphysique qu elle atteint lui sert à se hausser davantage (i).

Ensuite, les thèmes dogmatiques passent en des groupes religieux qui ne manient pas les mêmes catégories et qui ne parlent pas le même langage. Le Logos grec, le Dieu juif et tout le cortège de notions qui leur sont suspendues, expriment et supposent des habitudes de pensée bien différentes. Mais, comme il arrive pour le langage, chaque groupe reverse au trésor commun le produit de sa spéculation; et comme elle porte sur les mêmes objets, ces différences, ces incompatibilités vont s'affronter.

Enfin la politique de l'Église consacre et proclame la contradiction. Son esprit, c'est l'Unanimité. Elle est résolument unanimiste et contradictoire. Visant la cohérence et la continuité logique, répondant à la foi et aux habitudes de certains groupes et de certains hommes, les systèmes, les philosophies religieuses affirment nettement les thèses ou les antithèses des Antinomies : Monarchie ou Multiplicité divine, Divinité ou Humanité du Christ. L'Église est plus grande que ses premières théologies. Elle accepte simultanément la thèse et l'antithèse. Qui choisit est hérétique. Une théologie c'est d'abord presque une hérésie; jusqu'au moment où la tliéologie réprime l'hérésie et enfin systématise les résultats des conflits dogmatiques.

Elle aussi, l'Église, ne veut rien perdre de la foi, ni de ses expressions dogmatiques. Elle prend en même temps les assertions opposées. Et comme il est impossible de les accorder, prises à la rigueur, elle proclame le mystère et se résigne à ne point acheter l'unité logique, au prix d'un élément important de sa tradition. La réalité religieuse déborde l'ordre rationnel. Le dogme qui l'exprime en termes rationnels définit un Mystère.

(i) G'cst^ ce que (Iuigxkmlut appelle les « majorations de la loi ». L'Évolution des Dogmes. i

L'Eglise â donc, sans frayeur, rassemblé les contradictions, versé la pensée juive et le salut chrétien dans les cadres de rhellénisme, les aspirations obscures des sentiments de tous dans des doctrines, qui seront celles de tous. Tout le monde aura raison et tout le monde aura tort. Choisir est hérétique. Il faut prendre tout. Ramassant, après les controverses et les hésitations, les membres épars du dogme, déchirés par les hérésies, — hérésies qui sont une phase, un moment de la vie dogmatique, qui éclatent au moment et sur le point oii le dogme se développe, qui naissent des questions que soulève la marche du dogme, qui expriment l'inquiétude, la vie de la foi, — le jugement définitif de l'Église consacre une synthèse, où thèse et antithèse juxtaposées ne sont conciliées et dépassées que dans la perspective d'une Raison supérieure et pleinement adéquate à la réalité. C'est une paix imposée à tous, et qui concède à tous quelque chose. Derrière les luttes théologiques il y a l'effort de l'Eglise pour constituer une discipline intellectuelle, une doctrine indiscutée et indiscutable, dans un temps ou le monde antique chancelait ; un empire romain religieux, avec une milice de docteurs préposés au maintien et à l'unité de la Foi.

La contradiction était moins blessante alors qu'elle ne l'a été plus tard. La Métaphysique néoplatonicienne, norme d'intelligibilité pour beaucoup, ne s'achevait-elle pas en inintelligibilité, et n'installait-elle pas l'inintelligibilité à tous les degrés de l'Être, par la présence en chacun d'eux des hypostases supérieures, coexistant avec eux-mêmes? La philosophie de ce temps a le mépris du monde sensible, et même jusqu'à un certain point de la logique. Elle spécule dans l'imaginaire (i). Des esprits formés à son école ne se troubleront pas aisément. M

Mais les progrès de la théologie accentuent l'inintelligibililé^ radicale du dogme; en approfondissant la révélation et le sui

fi) Voir sur ce point Guignebert, Le Christianisme ÇLntique.

LA FOI RAISONNANTE l53

naturel, on donne de plus en plus au Mystère; en acceptant une philosophie naturelle, comme le xiii'' siècle accepte Aristote, ou le xv!"" siècle la science commençante, on accentue la nature. Les deux ordres, s'affirmant, s'entre-choquent.

D'où l'appel inévitable à l'Autorité : la renonciation à comprendre et ]' « Extrinsécisme » de la théologie. Transposée en vérité, la valeur ne se contente plus du sentiment de la valeur; et ne trouvant point dans la vérité formulée l'intelligibilité indispensable, l'Autorité de l'évidence, elle recourt, suivant le procédé que nous avons analysé, à 1,'évidence de l'Autorité.

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