LA RELIGION NATURELLE
La partie rationnelle des dogmes religieux peut se développer en une sorte de métaphysique religieuse, qui revendique son indépendance à l'égard de la religion et prétend même se substituer à elle. C'est ce qu'on a appelé, à diverses époques, la religion naturelle, par opposition à la religion positive. La religion naturelle ne veut se réclamer que de la nature humaine, cœur et raison.
La Religion naturelle s'oppose à la Religion révélée ou positive. Elle lui est chronologiquement postérieure. Les religions positives, avec leur appel à la Révélation, ont été pratiquées et admises pour vraies d'une vérité supérieure aux lumières de la conscience, longtemps avant qu'on imaginât d'en extraire Fessence, plus ou moins subtilement traitée, pour en faire l'expression suprême de la nature humaine. La religion a eu le sort de l'idée de Nature et, comme elle, s'est dégagée peu à peu d'un ensemble confus et indistinct, en même temps que l'idée précise de Surnaturel. Gomme elle, elle s'est le plus souvent proposé de supprimer cette dernière, et s'est le plus souvent formulée en conflit avec la Révélation et le Surnaturel.
La Religion naturelle traite les religions positives comme un amalgame de raison et de déraison ; la confusion d'esprit, la prédominance de l'imagination, la faiblesse de l'esprit critique expliqueraient suffisamment l'étrangeté des mythes religieux. Parfois on verra dans cette étrangeté même, comme une expression et une préparation symboliques de la raison. Suivant l'usage qu'on entend faire de l'idée de nature, la Religion naturelle sera conçue comme la suite et l'épuration des Religions révélées, ou comme la réaction saine de la pure raison contre un amas d'illusions et d'erreurs.
C'est ainsi qu'historiquement la religion naturelle se présente comme une épuration, une simplilication, une ratio-
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nalisatioli des religions positives. Rousseau disait : « Le vrai christianisme n'est que la religion naturelle mieux expliquée » (i). On n'aura donc point de peine à montrer le « concert de la nature avec la révélation » qui, ou bien se réduit à la nature, ou bien s'y superpose, mais en tout cas tire sa force de la religion naturelle.
Dans l'antiquité, l'interprétation allégorique tendait à élaguer les floraisons de la mythologie. Une idée générale et synthétique de la divinité, très flottante et très noble, cherchait à s'insinuer dans les anciens dieux. La philosophie stoïcienne répond à un besoin pratique de croyance religieuse ; mais elle constitue un objet de croyance capable de s'exprimer en propositions rationnelles. La philosophie de Plutarque répond au même esprit. La religion est, pour lui, une philosophie naturelle, enveloppée de fables par les Grecs et par les Barbares ; une théologie rendue mystérieuse et secrète par des énigmes et des allégories. La tâche, du philosophe est d'expliquer ce qu'il y a d'étrange et d'inadmissible dans les histoires des dieux ; de séparer la théologie d'avec la mythologie ; sous la religion poétique et civile, il retrouve la vraie nature des dieux.
L'immanisme religieux achevait en religion naturelle sa restauration de la nature humaine. Sous la diversité des religions positives, les uns retrouvent une religion unique : d'autres voient dans un christianisme épuré l'expression suprême de l'àme de l'homme. Relevée de la déchéance originelle, confiante en ses propres forces, la Raison traite en égale avec la Religion ; elle se réserve le droit de la reconnaître, et de la promulguer; de l'amender même et de la faire conforme à soi. L'Humanisme achève le travail de ceux qui, au cours de
(i) Abauzit (P. M. Masson, I, 207). « Il y a contradiction à dire qu'un dog-me est révélé et qu'il est incompréhensible... Ce qui doit le plus nous occuper, c'est la méditation des vérités claires et à notre portée que la religion ren- il ferme... c'est l'étude et la pratique de nos devoirs. » fj
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riîistoire, ont maintenu contre la grâce les droits de la nature, contre la religion, la raison, Thomme contre Jésus-Christ.
Au xviii* siècle, la Religion naturelle est à la fois la critique piiilosophique de la notion de révélation, et du contenu des religions révélées ; et en même temps une attitude religieuse, ou tout au moins une habitude religieuse, selon les esprits. Elle marque la persistance de la religion même qu'elle combat, et l'efTort pour garder un minimum de religion. Elle est, chez les uns, effort pour rester religieux en cessant d'être traditionnels; — chez d'autres, effort pour concilier la religion défaillante avec les habitudes d'esprit que crée une civilisation nouvelle, effort pour éviter à la fois « l'impiété et la superstition ; pour trouver le juste milieu entre le fanatisme et les lumières ». Chez d'autres encore, comme chez Morellet ou Diderot, elle sera une machine de guerre contre la religion positive. La Nature, c'est pour un Diderot comme un appel à l'insurrection contre les erreurs de l'enfance, contre tous les préjugés de l'éducation, tous les scrupules de la morale sociale.
Elle a le sort de l'idée de Nature. Restauration ou révolution, ainsi se présente-t-elle suivant les esprits. Elle réunit, dans une notion complexe, contradictoire et confuse, l'idée de spontanéité, de développement et de progrès libre, contre l'ascétisme et le traditionalisme religieux ; l'idée d'une raison vivante et agissante, capable de comprendre le monde et jusqu'au fond la nature des choses; l'idée d'une sentimentalité qui a ses droits et notamment celui de supposer l'existence de l'objet de ses désirs. Et toutes ces aspirations sont considérées comme une donnée primitive. D'où, chez beaucoup, l'idée d'un retour à la nature après les falsifications de la société. Beaucoup projettent à l'origine de l'humanité, sous le nom de religion naturelle, ce qui leur paraissait être la religion rationnelle. De là le rêve d'une religion qui serait la même dans tous les Ages, dans tous les pays, dans tous les mondes, d'une
religion unanime, clarifiée « aux pures lumières de la raison », qui serait la nature consciente, sentie et aimée pour ellemême ; et, comme on l'a dit, « une réplique théologique aux rêves de l'âge d'or » (i).
Pascal avait dit du christianisme, pour lui en faire honneur comme d'un signe de vérité, « qu'il était la seule religion contre la nature ». Le christianisme humanisé risque de devenir « le règne de la belle nature », une divinisation de la nature humaine. Et ceux qui n'iront pas si loin feront bien maigre encore la part de la révélation. ^
Le droit pour la raison de la contrôler, et d'en exclure ce qui serait contraire à la raison, le droit de faire décider par la raison ce qui est vraiment révélation, ramène inévitablement la religion à la philosophie. Ceux qui continuent d'admettre la révélation la traitent comme un surplus, qui doit satisfaire à deux exigences opposées : dépasser les lumières naturelles et s'y trouver aussitôt conforme ; ou bien ils admettent que, si la Révélation n'apporte rien à l'humanité qu'elle ne puisse atteindre d'elle-même, elle lui donne plus tôt ce qu'il lui importe le plus de savoir: le symbole procède l'idée claire, la foi historique précède la foi rationnelle et peut servir encore aujourd'hui à éclairer ceux qui ne sont pas capables de pure pensée.
Mais la tendance inévitable de la religion naturelle, c'est de juger la révélation inutile et indémontrable. Inutile à cause de la raison qu'elle ne peut que voiler. Indémontrable, parce qu'après tout les preuves extrinsèques ne reposent que sur les
(i) La « religion naturelle » envahira au xviii» siècle toutes les confessions religieuses, aussi bien le protestantisme que le catholicisme. En envahissant le protestantisme, elle refoule l'idée de péché originel et tout le pessimisme sur lequel est fondé le calvinisme, par exemple chez Sulzer, Vernest. (Voir P. M. Masson, I, 259 et suiv.) Elle refoule aussi le dogmatisme. Turrettin (P. M. Masson, I, 200) : « Surcharger la religion de merveilles et de mystères, c'est la corrompre ; elle n'est jamais plus belle que dans sa simplicité originalcx.. On n'est pas mal avancé dans la théologie quand on a appris à ignorer certaines choses. »
preuves intrinsèques. Rousseau dira des miracles et des prophéties : « Pour être certain qu'il y en eût, il faudrait connaître tous les secrets de la nature. » Puisqu'il y a de faux miracles et de fausses prophéties, leur valeu^r repose sur la doctrine, dont la raison demeure le juge suprême.
Le Romantisme rêve lui aussi d'un syncrétisme religieux, où viendraient s'estomper les lignes des dogmes et dans lequel toutes les confessions communieraient. Le Romantisme religieux tend à montrer que le contenu de la Révélation est rationnel. Mais la raison telle qu'il la comprend, n'est point la raison froide et sèche du rationalisme des ((lumières». Etre et Raison se rejoignent dans les profondeurs de l'intuition intellectuelle. La vie de la pensée, le développement de ses moments expriment la réalité même. La suite des dogmes se développe à partir de l'intuition du divin. Le Mysticisme spéculatif du Moyen Age, le Romantisme religieux du xix^ siècle sont deux expressions de la même tendance. Et même ce divin a figure de christianisme. La philosophie romantique, si indéterminé que soit l'Abîme originaire d'oii elle tire les choses, construit le monde selon les lignes du christianisme.
Le développement des religions rationalistes n'est point [négligeable depuis le xviii^ siècle ; théophilanthropie, rationalisme protestant, églises rationalistes anglaises, religion de l'humanité. Mais la « religion naturelle » est prise entre la reli-
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gion et la raison; entre la puissante fascination des religions positives et la critique que la raison fait d'elle-même. Se fier à la raison, pour la solution des problèmes métaph} siques, c'est une prétention que le scepticisme et le criticisme ont amplement combattue. La Foi de la Raison, contre la Foi historique, suppose une foi dans la raison que la philosophie ne soutient pas toujours.
Une bonne partie de la force de la religion naturelle vient de la valeur des idées qu'elle manie, plutôt que de leur vérité. La confiance accourt à l'aide de la croyance. C'est ce qu'on verrait en étudiant quelques-uns de ceux pour qui la religion naturelle a été vraiment une religion. Rousseau, est-il besoin de le dire, n'est pas un logicien, un démonstrateur, encore que son système, nous le verrons, ne se soit pas formé sans dialectique ni discussion. Mais sa construction dogmatique repose surtout sur les bases du sentiment : Julie, ou le besoin d'aimer, l'affection surabondante, au delà des choses terrestres et finies, incapables d'occuper entièrement l'àme ; le Vicaire Savoyard, ou la gratitude d'exister ; le besoin du cœur, la lumière intérieure d'où sort un système de théologie naturelle, un rationalisme sentimental ; le Promeneur Solitaire, ou l'extatisme : fintuition profonde qui remplit toute l'âme, le Dieu extatique qui confère la certitude au Dieu chrétien de la Religion naturelle.
Rousseau, c'est la Vie sous la Religion, le sentiment libéré, rendu à soi-même et qui se retrouve dans les dogmes et dani les souvenirs chrétiens ; la nature, l'enchantement de la musiqui et de la rêverie paresseuse ; le refuge dans l'apaisement ineffabl des grandes ondulations bienheureuses, loin du monde méchant: et sous le thème traditionnel du Dieu juste, le besoin d'appui et de revanche du Juste persécuté.