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LES ÉLÉMENTS DE LA FOI RAISONNANTE

La raison conduit à la foi, la Nature au Surnaturel. Il y a deux mondes et le croyant passe de l'un à l'autre. La foi c'est précisément ce passage de l'un des ordres à l'autre, et l'état d'âme par lequel le croyant, s'élevant au-dessus de l'intelligence, s'installe dans la vie sacrée. « L'Apologétique n'est qu'une préparation ou une défense. Elle n'est point la vie de l'âme, qui est la grâce sanctifiante (i). » L'acte de foi se pose et pose le croyant dans un autre ordre, l'ordre du mystère, et dans un autre monde, le monde de la vie divine. « Qui d'entre nous, un certain jour de sa vie, ne s'est senti transporté dans l'invisible? La Nature etl'Art, la communication de tout ce qui est ineffable dans l'harmonie du monde ou dans l'expression de l'âme humaine, nous ont transfigurés quelquefois. Purs dans notre amour, forts dans notre volonté, illuminés dans notre entendement, nous avons compris, mais ce furent des instants trop courts, cette admirable parole de Fapôtre : la foi c'est la démonstration de l'invisible, c'est la substance des choses que nous espérons (2). »

Sentiment d'élation et d'exaltation, qui naturellement varie beaucoup ; d'abord selon la manière dont est perçue, posée et affirmée la relation des deux ordres ; nous y reviendrons ; puis suivant le caractère plus ou moins personnel, plus ou moins volontaire de l'acte. Le sujet peut avoir plus ou moins conscience de l'élévation de son acte au-dessus des actes naturels de son intelligence (3). Il peut se sentir plus ou moins « agi » ou agissant.

Il) Clérissac, Mystère de l'E^j^lise, 9.

(2) Rknouvier, Manuel de Philosophie ancienne, 11, 394.

(3) C'est, pour les théologiens, la question de la perceptibilité de l'état de jçrâce. En principe les actes surnaturels sont estimés inconscients, parce qu'ils dépassent l'ordre créé sur lequel s'exerce la connaissance naturelle. «L'état de grâce ne saurait être connu naturellement par aucune créature, parce que la vie surnaturelle qu'il nous donne n'est point une vie créée, ni créable, mais

La foi, c'est le vertige de Dieu. Rappelons-nous l'amour, la passion qui s'engouffre dans son objet, renonçant à la discussion et au contrôle, acceptant de cet objet toute la nature et toutes les décisions. Mais ici le vertige est précédé d'un examen, et il en garde le reflet. Dans ce vertige, qui n'est point le vertige mystique, — abolition de rintelligence, — toutes les définitions sont maintenues. Un surplus apparaît, qui dépasse les raisons de croire, et qui est comme la marque et la présence de l'objet de croyance lui-même. Le sujet s'arrête, se détend, cesse d'agir, de vouloir, se laisse aller au gré d'une force supérieure (i). Aux motifs qui paraissent suffisants pour justifier un assentiment intellectuel, s'ajoute « cette part de conviction qui va non plus d'un sujet connaissant à un objet connu, mais d'un être à un autre être ; qui, par conséquent, procède d'autres puissances que de l'entendement et s'attache moins à l'intelligibilité qu'à l'activité ou à la bonté de ce en quoi l'on met sa croyance (2) ».

Ainsi une sorte d'illumination plus ou moins impérieuse, oii la puissance qui fait croire (3) s'affirme dans l'acte de croyance

une participation à la vie même de Dieu. » Vacant, ii, 2o5. Mais la grâce peut être jusqji'à un certain point sentie ou conclue. Dans certains états même, et ce sont les états mystiques, l'effacement de la nature ouVre le champ à l'aperception du surnaturel agissant.

(i) Il y a ici quelque chose d'analogue à l'acte de volonté, selon Bergson : dans les moments graves, le conflit des motifs ; puis, aji delà des motifs, l'élaboration de la nouveauté ; de même l'intuition créatrice au delà du travail intellectuel préliminaire.

(2; Bloxdkl, Vocabulaire de philosophie (Lalande), article Croyance. C'est ce qu'exprime bien cette phrase de Newman (9 oct. i845) : « Puissé-je avoir, en fait de vraie Foi, un dixième de la conviction intellectuelle où je suis en ce qui concerne la vérité... mon cœur est si dur, je fais tout avec si peu d'élan, que je me suis demandé en tremblant si j'aurais assez de Foi et de contrition pour recevoir toutes les grâces du sacrement. Peut-être une même personne ne peut-elle à la fois croire et savoir. » (S. -F. Fletcher, A Short Life of C. yewman, 87.)

(3) C'est Dieu affirmé intellectuellement qui devient le Dieu de la foi- L'être de l'affirmation rationnelle s'exalte jusqu'à l'inconditionnel, jusqu'à l'absolu. L'essence de la foi, c'est précisément cette puissance de l'objet qui pénètre et transforme le sujet ; cette puissance invasive et coercitive, cette façon de s'affirmer soi-même dans le sujet de l'affirmation ; cet élan du sentiment qui entraîne tout l'être et fait ladhésion absolue, totale et sans réserve.

même, où Dieu paraît se révéler en révélant. Un dégagement d'énergie, un surplus d'être, qui dépasse ses eondition^ productrices, et qui apparaît au sujet comme l'essence même de la réalité sur laquelle travaillait son esprit. Mais, déterminé dans ses conditions initiales, ce déploiement merveilleux reste déteriminé dans son cours et dans ses effets ; ce n'est pas l'évasion vers la grande rêverie de l'inexprimable ; c'est la garantie de cela même qui était en question, l'autorité conférée à l'indémontrable. Ou bien l'illumination directe du mystère, ou bien l'illumination indirecte par Tautorité du témoignage divin ; [dans les deux cas, le retour à l'intelligibilité, la réflexion de ce rayon de lumière sur les dogmes. Dans l'un et l'autre, la raison enchantée de Dieu est comme en sympathie spirituelle avec lui. Dans le second, la nuance de Tobéissance [devant le révélateur divin, garant de la vérité. Ici la vérité apparaît comme reposant sur ce témoignage ; l'âme entend pieu parler, témoigner. Ici la foi, c'est ^ la parole de pieu murmurée au cœur du croyant, pour lui enseigner [les vérités que son intelligence ne peut ni découvrir, ni

îomprendre : inspiration de Dieu, et comme parole de Dieu. IMais Dieu est ici lumière, illumination, esprit (i). Suivant !« mot de Hegel, la Foi est le témoignage que l'esprit rend de

'esprit.

Installé dans sa foi, le croyant voit les énigmes se résoudre. plie a tous les caractères de la certitude ; illumination, repos |ît détente ; puissance et anéantissement ; exaltation dans

'impersonnalité. Certitude absolue, elle est aussi certitude de l'Absolu; elle ouvre une perspective sur l'infini; elle s'installe

itt cœur de l'être, dans l'éternité. Familier avec les mystères

Itivins, le croyant comprend le monde, ou du moins tout ce qui

(i) C'est ici ce que James appelle l'imagi nation ontologique, avec sa Inissance de persuasion; l'intuition sourde et implicite; la conviction, aussi bpte que la certitude d'une impression sensible ordinaire, et beaucoup plus prte que celle d'un raisonnement logique.

l'intéresse dans le monde, tout ce qu'il estime nécessaire d( comprendre ; il sait et il comprend (i).

Il faut d'abord situer cette forme de la foi. Elle tire soi caractère original de cette curieuse combinaison de raisonnement et d'élan suprarationnel. Elle n'est ni la conformité extérieure et aussi dénuée que possible d'actes intellectuels, d< la foi implicite ; ni le simple mouvement de confiance dans h puissance 6u la bonté transparentes à travers les dogmes ; un( telle confiance à l'état pur ne songe pas à se légitimer ; elle es plutôt sympathie affective que sympathie intellectuelle, amou plutôt que lumière, don du cœur plutôt qu'adhésion de L pensée. Elle n'est pas davantage l'élan mystique qui « s'extasi< dans son infini objet béatifique », qui « regarde son obje immense dans son infinie fruition (2) », qui trouve en lui suavih avant tout raisonnement (3). Pas davantage ce mouvement d( crédulité instinctive, soutenu par les exigences du cœur, et pa

(i) Pascal peut servir d'exemple ; il a, comme on sait, abondamment fai usage d'une telle explication; les contrariétés de la nature humaine, bas sesse et grandeur ; les deux natures et les deux mondes ; les trois ordres l'extérieur, l'intérieur et leur mélange dans la religion et même l'incroyanc» et l'hérésie.

Et Gratry écrivait :

« Il y a pour l'homme un état de vie intérieure, saint et vrai, ardent e humble, chaste et clairvoyant, libre d'orgueil et d'illusion, que le contac formel de Dieu peut seul donner : état d'àme sans lequel l'ère sacrée de 1; science n'est pas possible. La science totale, à la fois divine et humaine, qu l'intervention efficace, intérieure, du christianisme apporte seule. Les chrétien.^ vivant delà substance intime du christianisme, peuvent seuls faire la moissoi des sciences. » Gratry, Une étude sur la sophistique contemporaine, cité dan Pages choisies, de L.-A. Molien (p. ^if (1908).

(2) Jean de Saint-Samson, cité par Brémond, Histoire littéraire du Sentimen religieux, II, 386.

(3) Un disciple mystique de Saint-Samson, Dominique de Saint-Albc nommé professeur de théologie, lui écrivait : « L'exercice de la spéculatj| est la plus profonde mort que l'esprit amoureux puisse souffrir. >> (Brkmo^ ibid., 385.)

LA FOI RAISONNANTE J'j3

des habitudes rituelles, qui se dispense de toute enquête, soit Darce qu'il craint de profaner le mystère par des essais de démonstration rationnelle : soit parce qu'il n'a aucune confiance dans la raison, soit parce qu'il n'a en elle qu'une demi-confiance et qu'il y voit autant d'obscurité que de clarté : fidéisme ou senii-fidéisme.

Elle n'est pas davantage la simple confiance de la raison dans ses raisonnements. Certes, il y a une foi religieuse rationaliste, foi historique^ foi scientifique. Pour autant que cette bi est simple raison, contrainte de la vérité, autorité de l'évidence ou de la démonstration, celle que nous étudions ici 5'en distingue nettement. Mais il y a souvent dans la croyance ationnelle quelque chose qui dépasse la raison ; on accorde à ine hypothèse plus de confiance qu'elle n'apporte de preuve ; assentiment déborde la démonstration : désir que la chose îoit vraie, qui se mue en apparence de vérité, défaillance de 'esprit critique, qui oublie l'insuffisance constatée ou qui est nomentanément inapte à doser les fines nuances de la proba- )ilité, etc. Et c'est ici, avec cet excès de la certitude sur la ^érité, que commence la foi, souvent analogue à celle que nous r^enons d'étudier.

La foi que nous avons décrite, réalise un état d'équilibre

rès difficile à maintenir : l'histoire le prouve en nous montrant

a continuelle oscillation de ce demi-rationalisme entre le ratio-

lalisme et l'irrationalisme. Ce n'est pas à dire que ce type pur

ttiji'ait été réalisé nulle part ; bon nombre de docteurs scolas-

iques, de théologiens, de chrétiens instruits y sont parvenus

u y parviennent encore aujourd'hui. Sous des dosages diffé-

ents, sous des formes différentes de succession et de dévelop-

ement, ce mélange de raisonnement et d'affirmation gratuite

onstitue la foi de beaucoup. Il répond au tempérament de

eaucoup d'hommes qui demandent quelques garanties pour

'aventurer et qui ne craignent point de s'aventurer au delà des

aranties. Il est une expression de la nature liumaine, portée

à la fois à justifier et à rationaliser ses aspirations, et à s€ soumettre à ses objets de croyance et de passion. Il est au fond de toute vue sur l'existence, qui dépasse les données naturelles, au fond de toutes les anticipations synthétiques. Il traduit le mélange d'objectivité et de subjectivité qu'il y a dans riiomme; subjectivité parfois purement arbitraire, caprice individuel, parfois expression profonde de profondes tendances humaines. La foi religieuse est un cas particulier.

Classons rapidement les grandes attitudes que nous avons tout à l'heure analysées. I] nous semble qu'on peut distinguer plusieurs grandes espèces de sujets :

i** Le rationaliste illuminé. Celui qui aperçoit directement la vérité des dogmes ; à peu près comme un philosophe aperçoit la vérité d'une philosophie. Démonstration rationnelle, basée sur l'évidence logique ; intuition intellectuelle ; ici nous avons, d'une part, l'attitude du savant et du philosophe ; d'autre paît, l'attitude du mystique, et leur mélange. Nous reviendrons sur les éléments de cette composition.

q!" Le raisonneur qui interprète en langage surnaturel ses procédés et ses opérations. Mais dans le raisonnement même, quelque chose intervient qui semble dépasser le raisonnement : dans l'application de l'esprit, dans la direction de l'attention, il y a comme un don de soi et une grâce supérieure. Seulement ici le raisonneur l'emporte, et son assurance n'a rien qui étonne, et c'est parce qu'il est théologien, ou que le théologien s'en mêle, parce qu'on A^eut introduire dans cet acte naturel une intervention surnaturelle, qu'on traite ainsi l'activité mentale comme une sorte d'inspiration. C'est un peu ainsi que Malebranche disait : « L'attention est une prière. »

3° Le raisonneur ému; celui qui transpose dans le plan de raffectivité et de la vie 1^ travail de sa raison; la foi vivante, le retentissement de la foi dans toute la conscience. Ici le raisonnement prend sa valeur de vie. Mais si sa valeur de vie lui est strictement proportionnelle, nous ne sommes pas encore en présence de ces grands élans de foi que nous avons vus décrits.

4° Le raisonneur qui s'enchante de sa certitude et s'envole bien au delà de son raisonnement ; la complaisance d'abord dans la certitude rationnelle, puis l'approfondissement indéfini de ce sentiment de certitude, qui s'isolant de son point de départ et l'oubliant, pour ainsi dire, tout en continuant pourtant à graviter autour de lui, devient cette certitude immense, inconditionnelle, irraisonnée dans laquelle apparaissent les objets de la foi. Selon que les raisonnements préalables demeurent plus |ou moins présents à cette certitude, c'est ou bien la reprise illuminée du discours rationnel; ou bien l'oubli de tout le (discours et la suggestion intérieure, le Dieu agissant.

5° Celui qui fait violence à sa raison et qui se rend, par lune espèce de sacrifice de soi-même, à la force de l'autorité. « Il faut se détacher de soi-même ; il faut que la raison renonce à cette délicate volupté de pénétrer son objet, de se l'expliquer et qu'elle lui prête pourtant une adhésion inébranlable. » C'est le despotisme de la volonté, c'est le coup de volonté dans la [nuit; l'abandon de l'esprit propre, l'esprit humilié comme on mortifie les sens. Acceptation douce ou violente, dans le calme pu dans le trouble selon les sujets (i).

(i) Un prêtre catholique, cité par Pratt, The religions conscioiisness, yt. 2o(), Hit des dogmes : « C'est une espèce de sacrements intellectuels; signes intellectuels et Imaginatifs de réalités supra-intellectuelles connues par l'appréliension intuitive et profonde de la foi ; et qui tendent à produire et à perjaettre cette vraie vision de foi qu'ils expriment inadéquatement. »

Et Malkrraxciie écrit {Entretiens métaphysiques, xiv) : « Je me suis senti louvent agité par des mouvements dangereux à la vue de nos incompréhen*

Ibles mystères. Leur profondeur m'effrayait; leur obscurité me saisissait; et ruoique mon cœur se rendît à la force de l'autorité, ce n'était pas sans peine

e la part de l'esprit; car, comme vous savez, l'esprit appréhende naturcUelient dans les ténèbres. Mais maintenant, je trouve qu'en moi tout est raccord; l'esprit suit le cœur. »

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