‹ La religion et la foiChapitre 32 sur 78 · LES CONDITIONS INTELLECTUELLES DE LA FOI RAISONNANTE · texte numérisé non relu

LES CONDITIONS INTELLECTUELLES DE LA FOI RAISONNANTE

Gomment se rencontrent et s'unissent dans la foi le travail de la raison et l'illumination d'une réalité extra-logique, c'est ce qu'il nous faut examiner de plus près.

La Confusion naïve.

La foi naïve de beaucoup de croyants est au-dessous du problème. Le surnaturel paraît tout naturel. Le Mystère, au sens théologique, n'existe pas pour le croyant qui humanise son Dieu et comprend les dogmes en termes vulgaires de relations naturelles; de même qu'il cesse d'exister pour le philosophe qui les volatilise en abstractions. Il n'existe que pour les tliéologies en équilibre entre les deux tendances.

Il y a d'abord ceux pour qui le problème ne se pose pas ou qui le résolvent sans faire appel à la pensée. Trinité, Incarnation, Rédemption; une histoire divine, entendue au sens commun. Le thème religieux se déploie avec toute sa force impressive, dans le langage de la vie et de l'histoire; on ne recourt pas à des notions pour le penser. Il est mythe et non point dogme ; images et sentiments, rapports affectifs, ou lorsqu'ils sont logiques, empruntés à des modèles historiques et sociaux. De tels esprits n'ont point de difficulté à entendre le Dieu historique comme Dieu surnaturel, l'Ecriture comme historique et révélée. tk

A ce niveau l'opposition n'est pas aperçue, la contradiction glisse à la surface de l'esprit. Les thèses contraires : Dieu- Homme, Unité-Trinité sont acceptées simultanément, sans réflexion, ni discussion, ou successivement introduites par des mécanismes diff'érents ; habitude sociale, raisonnement, mouve^i ments de sentiment; mais à aucun moment, leur contradiction n'est amenée au point clair de la conscience. j

Sans doute cet état d'esprit peut tenir à une absence totale de pensée, à l'acceptation implicite^ Mais c'est plus souvent encore pensée confuse et qui ne va pas au bout d'elle-même. Les thèses ne sont pas formulées assez rigoureusement pour apparaître comme contraires : les notions fondamentales sont prises de façon vague, ou si Tune d'elles est assez précisément formulée, l'autre ne l'est pas. Indépendamment de là puissance affective des dogmes, grands thèmes d'émotion et de vie, le croyant recourt, pour comprendre, à l'analogie et à cette espèce de glissement logique, qui lui paraît relier entre eux les dogmes; cette vague liieur de .rationalité lui donne le change et lui apparaît comme rationalité totale. C'est au fond le théologien avec ses formules qui fait Finintelligibilité radicale du dogme, et qui place le Mystère devant le croyant. Pour la plupart des croyants la difficulté est moins aiguë. Combien de fois n'arrive-t-il pas qu'une thèse n'étant point poussée à bout ou prise à la rigueur, on n'aperçoit pas ce qu'elle contient. Combien de gens sont incrédules ou hérétiques sans le savoir (i). Combien de croyants instruits n'ont point scruté la difficulté intérieure de leur foi, ou ne se sont point préoccupés [d'en confronter les symboles avec le savoir.

Nombreux sont ceux à qui s'adresse la belle invocation de lenan :

«* Pour toi la grande harmonie n'est pas troublée; religion, |ievoir, amour, beauté, reposent pour toi dans une mystique et iainte unité. Tu ne connais pas la lutte du saint contre le vrai, |lu beau contre le bon, du vrai contre lui-même. Dors toujours Jnsi au son de la musique des mondes, et puisses-tu ignorer jamais les souffrances réservées à celui qui, par la fatalité de |a nature, à cessé d'être un enfant (2). »

Ce qui, chez la plupart, est naïveté, insuffisance de pensée, |onfusion ou incohérence, peut être chez certains attitude

(I) Ukxan, Souvenirs, 408.

(2 Patrice, 5.

volontaire, jeu sur la contradiction (i) ou déformation volontaire. Loisy fait remarquer justement que l'accoutumance à la subtilité de raisonnements captieux détruit la clarté, la fermeté, la sincérité de l'esprit; l'on perd dans ces arguties le sens de la vérité (2).

La Confusion savante.

Il nous faudrait reproduire ici tout ce que nous disions du Rationalisme illuminé, tout ce que nous dirons du Mysticisme spéculatif. Le croyant a l'impression de comprendre l'incompréhensible. Il s'attribue l'intuition intellectuelle. Une métaphysique composite, faite de raisonnements et d'élans affectifs, l'installe au cœur de l'être, dont il revit l'ample développement. Ici encore la pensée est confuse. L'esprit ne va pas au bout de l'analyse de ses principes et de ses procédés. Il se meut sans critique à travers plusieurs plans de rationalité ou de réalité. Il prend pour de l'esprit une étrange façon déraisonner, toute mêlée de raisonnements suivis et de commencements et d'interruptions extra-logiques, 011 les idées ont, en plus de leur valeur de raison, la grande puissance enchanteresse des thèmes poétiques et toute l'excitation de la vie. Tout se passe dans un monde supralogique, au-dessus des catégories et des contradictions.

La Distinction et la Conciliation.

La distinction est aperçue, acceptée, proclamée. On distingue les deux règnes, les deux ordres, Nature et Grâce, Nature et Surnaturel. En même temps on suppose entre eux une harmonie et on assure le passage. C'est la raison même

(i) Renan écrit, Souvenirs, p. 338 : « D'ailleurs, je vous l'ai dit, mon ami telle est ma position intellectuelle, que je puis paraître telle chose à celui-ci, telle chose à celui-là, sans rien feindre, sans que l'un ni l'autre se trompe, grâce au joug de la contradiction dont je me suis débarrassé pour un temps.» Voir aussi Patrice, 8, 95). ^

(2 LoiSY, Discipline intellectuelle, 107.

qui trace les limites (i). Au delà de la raison humaine, l'harmonie se fait dans une unité supérieure, inaecessible à la raison, mais dont les fonctions supérieures de la raison peuvent atteindre quelque reflet. Ou bien même, pour quelques-uns, une fonction supérieure à la raison y peut accéder. Le passage se fait par quelque artifice, comme celui que nous avons étudié sous le nom d'extrinsécisme ; l'Ecriture, la Tradition, garantissant de sa vérité historique le Dieu révélateur des dogmes.

Chez quelques-uns la contradiction du dogme et de la raison, de la Nature et du Surnaturel, est reconnue, mais n'est pas poussée à fond. La raison est une raison docile et encline à l'acceptation du dogme. Loin de la paralyser, la contradiction l'excite ; elle est comme une stimulation pour l'esprit, devant qui elle évoque un au delà de la pensée et du sentiment. Le jeu des oppositions qui s'affrontent donne l'impression de pouvoir les dépasser (2).

('hez d'autres, la raison est moins docile. Les objections de la philosophie ou de la science apparaissent à plein. Les procédés de conciliation, les accommodations, les subterfuges apparaissent ; que la conciliation se fasse aux dépens de la pison et de la science, dont on proclame l'infériorité ; ou au lépens du dogme, que l'on accommode plus ou moins aux |;xigences de la science.

Il y a quelques grands procédés classiques d'accommodapon sur lesquels chacun construit son apologétique person-

I) « L'acceptation de l'inexplicable et de l'irrationnel, si elle n'est pas at^ne abdication de la pensée, doit être me-;ure'e par la pensée même à ce ue celle-ci s'estime capable d'expliquer distinctement et de ramener à des lisons définies. » Delbos, La Philosophie française, 4.

(2 Par exemple, il semble que le Bouddha ait accordé les contradictions ins l'intuition supérieure du salut. On ne peut bien vivre et bien méditer J en suivant une voie moyenne entre les « couples d'extrêmes » qui guet- ^. 1*^*^*^ sp^^'culation. Anéantissement, éternité, phénoménalisme, personnalisme. eliifl f** tigresse porte ses petits dans sa gueule en rapprochant assez les achoires pour qu'ils ne tombent pas, en ne les serrant pas assez pour les lesser. » Les antinomies ouvrent de lointains horizons mystiques et découtgent la fantaisie et l'orgueil des philosophes. La Vallée Poussiw, ie Boadlisme, 57.

l8o LA RELIGION ET LA FOI

nelle (i). Au terme, et quand on ne peut mieux faire, on s'arrête à la position que définit le mot de Bossuet : «^ Tenons fortement les deux bouts de la chaîne. » C'est la juxtaposition dans l'esprit des deux ordres séparés. On passe, suivant le mot de Grasset, du laboratoire à l'oratoire. Il y a, comme on dit encore, cloison étanclie.

La foi à travers la Contradiction et le Scandale.

Pascal parlait de la demi-obscurité de la foi. Les preuves ne sont pas convaincantes, la raison ne nécessite pas. L'Ecriture doit être telle que claire pour les élus, elle rebute les réprouvés par son obscurité. « Les prophéties, citées dans l'Evangile, vous croyez qu'elles sont rapportées pour vous faire croire? Non, c'est pour vous éloigner de croire. » (Ed. Brunschwig, 586.)

Mais l'élément irrationnel, absurde, de la foi est contrebalancé chez lui, comme chez tant d'autres, par Télément rationnel. Le catholicisme a le plus souvent associé les deux termes, le protestantisme aussi.

Kirkegaard est probablement le penseur qui a le mieux réalisé le caractère irrationnel de la foi ; au symbolisme intel-

(i) Renan, Souvenirs d'enfance et de Jeunesse, p. 296, cite Silvestre de Sacy, si scrupuleux en fait de citations et étonné des citations de l'Ancien Testament dans le Nouveau. Il avait fini par croire que les deux Testaments, chacun de leur côté, sont infaillibles, mais que le Nouveau n'est pas infaillible quand il cite l'Ancien. « Il faut n'avoir pas la moindre habitude des choses religieuses pour s'étonner que des esprits singulièrement appliqués; aient tenu en des positions aussi désespérées. Dans ces naufrages d'une foi dont on avait fait le centre de sa vie, on s'accroche aux moyens de sauvetage les plus invraisemblables plutôt que de laisser tout ce qu'on aime périr corps et biens. »

Sur le caractère personnel de bien des Apologétiques voir aussi cet aveu désenchanté de Loisy, Choses passées, 35o : « Mes livres d'apologétique sont de toute insuffisance pour amener à la foi les incrédules et les non-calholiques... ils représentent l'effort que j'ai fait pour me maintenir moi-même dans le catholicisme nonobstant l'impossibilité où je me suis trouvé de gardei dans leur signification littérale la plupart des thèses qui constituent l'ensei gnement catholique. Mes écrits n'ont donc pu avoir d'utilité que pour le^ lecteurs qui étaient dans une situation plus ou moins analogue à la mienne.

LA FOI RAISONNANTE l8l

lectuel ou sentimental de Fécole de Schleiermacher, à la méthode hégélienne de conciliation, il oppose le choix et l'exclusion, l'opposition. La contradiction et le scandale sont le signe de la foi; l'absurde est le signe de la vérité. La foi surmonte le paradoxe et le scandale; et c'est en cela qu'elle est la foi.

La réalité absolue c'est l'Ame, le Sujet. Le Dogme, l'objet, système abstrait et immuable s'oppose au sujet comme une chose en soi; possible et passé, il s'oppose au réel et au présent de la conscience. Le dogme objectif suscite dans le sujet la plus forte opposition qui se puisse concevoir. Mais précisément parce que cette contradiction, cette passion est la forme de vie la plus intense, donc la plus subjective, elle est la plus vraie.

Paradoxe, Scandale, Foi, voilà les trois moments du christianisme. Le scandale, qui naît du paradoxe, est le seul chemin vers la foi. S'arrêter au scandale c'est se détruire soi-même et désespérer sur soi ; franchir le scandale, c'est s'exalter dans la foi.

L'absolu paradoxe, c'est le Dieu Homme, absurdité vivante, donc vérité chrétienne. Les preuves prouvent seulement que la vie du Christ est contre toute raison, qu'elle ne peut être qu'objet de foi; l'histoire ne sait rien de Dieu. Pour la foi les preuves sont des blasphèmes; l'histoire sainte n'est pas une histoire, elle est une foi; elle n'est pas histoire, elle est le présent. L'histoire sainte suspend la vie humaine au présent de l'Absolu, à la présence du Christ. La vie du Christ accompagne chaque àmc et chaque généralioii comme une éternelle histoire.

Ainsi croire consiste à apercevoir le scandale et à ne pas se scandaliser; les prétendues preuves impliquent la foi. Hors la foi il n'est que désespoir. Scandale et péché, telle est Tantithèse à la foi. Le désespoir qui s'ignore est le pire de tous ; sentir son mal est le privilège du chrétien ; en guérir, la félicité

du chrétien; désespérer, c'est sentir en soi-même cette contradiction essentielle, qui est la condition de la loi.

Le christianisme officiel a perdu le sens du cliristianisme ; il a fait une religion bien sage et bien raisonnable. Kirkegaard traite TEglise officielle du Danemark à peu près comme Pascal avait fait des jésuites (i).

Page 1